PEINTURE
La suprême limite n'est-elle point atteinte ? Hier encore Corot et Daubigny n’ont-ils pas pénétré l'intimité de la nature, dit le frémissement matinal du saule dans l’atmosphère d’argent et le murmure des plaines avantcoureur des nuits? Millet n’a-t'il pas exprimé le mystère de l’être fondu en une prière et le han de notre race accablée par le labeur de la
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terre attirante? Non, le dernier pas n’a jamais été fait, de limite il n’en existe pas, car Tàme est infinie.
Dans le chemin aurôral, notre œil est ébloui parla découverte de la lumière poussée jusqu’à la magie, par la délicatesse des valeurs et des couleurs portées au suprême raffinement ; ensuite notre intelligence est conquise par la recherche toujours approfondie de l’ame des gens et des choses, un style s’accentue par une affirmation de simplicité, de grandeur dans la complexité même des sensations. Les littérateurs modernes ont su porter à l’extrême la psychologie des êtres et des ambiances. Les de Goncourt, Huysmans ont compris et rendu dans les moindres détails les subtils phénomènes des sensibilités nerveuses les plus compliquées, d’autres inquisiteurs émus ont fait parler les raisons pures et les voix claires des âmes ; sans empiéter sur leur domaine, la peinture agit et avance dans une parallèle action d’analyse subtile ou de grande synthèse. Ce n’est plus seulement la lumière que l’on cherche,
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mais Fardeurde ses vibrations les plus secrètes, ce ne sont plus les choses dans un eiïet, mais l’essence de l’effet; ce n’est plus seulement une image de vie que l’on désire, c’est l’influx nerveux et spirituel d’im être, c’est l’âme flottante des choses que l’on veut faire sentir. Sûrement avant nous il fut de grands exemples, des traditions sacrées, mais par l’art actuel, le fourmillement de vie qui naît des éléments atteint une intensité surprenante, les sensations se traduisent en effluves plus lancinants, plus magnétiques peut-être, ou subis par le peintre, ou suscités par lui. Tels les symptômes de l’art moderne ; lumière^ émotion en sont les caractéristiques .
t. —LUMIÈRE
La lumière est une conquête bien propre à notre fin de siècle. Les novateurs ont fouillé, approfondi et exprimé les ondes lumineuses exhalées des choses en vibrations vives et
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délicates, ils ont scruté plus avant le charme du plein air avec une opiniâtreté que ne rebuta pas l’acharnement d’une pauvre critique, ils ont enfin après des ans de volonté conquis la place due à leur génie. C’est la gerbe des Manet, des Monet, Degas, Sisley, Pissarro, Renoir devant qui viennent enfin de s’ouvrir, pour y donner leur rang aux toiles réprouvées, les galeries du Luxembourg. Un des leurs, Caillebotte, honoré doublement par le combat de sa vie et par cette lutte posthume, a légué ses trésors à l’Etat.
cc Le ricanement de l’ignorance — disait Laurent Tailhade en une de ses chroniques — trouve matière à gausserie dans tous les objets situés hors de sa portée. » Nulle mieux que la clameur soulevée par les crânes audaces de MANET, ce mort, jeune entre les vivants, ne justifia ce sévère aphorisme. Ce fut le rire ignare, l’inepte plaisanterie devenue de bon ton, dont on crut accabler le hardi pionnier; les franchises du plein air se jouant dans un métier puissant, la haute simplicité qui
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marquent l’apogée de Manet déchaînèrent ia tempête dont meurt ie dernier flot. Sans être aigri, le peintre poursuivit une carrière d’inestimable exemple qui découvrait la voie aujourd’hui abordée, culbutant de son libéralisme et de sa couleur fraîche les anciens errements et les conventions dont ie poids ne réussit point à l’écraser.
Avant tout dans Manet, l’ensemble un, robuste, la compréhension vaste, Tindication magistrale font de lui un grand. Natures mortes, marines, paysages, portraits se distinguent par cette unité d’aspect qui dans l' Exécution de Maximilien^ pour citer une page, font surgir l’impression saisissante. A cet acquis s’adjoint ia recherche neuve, c’est la lumière franche qui entraîne Manet, elle plaque de ses halos le visage, l’arbre, le banc ; les bleus et les violets voltigent dans les ombres sous une brosse vigoureuse qui semble d’un seul coup avoir créé le visage ou la chose. La couleur du maître a conservé l’éclat témoin de sa franchise, le rameur dans sa yole semble
fini d’hier et les reflets observés comme par la science d’hier sont d’un émail tout pur sur l’émail bleu des eaux.
Ce talent libre, souple en sa robustesse, fut un vrai précurseur. Un, entre vingt tableaux réunis chez Durand-Ruel, était le prototype de la délicatesse actuelle : la Rue au i4 juillet tremblotait blanche dans le soleil, dans un miroitement de valeurs voisines et ténues, œuvre d’un raffiné, d’une vision si juste que de cette rue déserte, des drapeaux comme lassés pendant le long des murs, le sentiment naissait de la tristesse morne, du vide de la rue bourgeoise, un midi de fête. Et l’auteur de V Olympia donne en cette petite toile le frappant exemple d’une perception si exacte qu’elle est suggestive de lumière et de pensée.
CLAUDE MONET, combien ce nom, résonnante fanfare, rappelle d’assauts livrés, de haut dédain sans défaillance, de scintillantes trouvailles dont la nouveauté constitue à elle seule un élément capital de renaissance. Claude Monet a saisi de la lumière les passages les
plus fugitifs, a su en analyser et retenir les effets les plus subtils^ fixant heure par heure les soleils qui passent ; on croirait d’une palette où les couleurs auraient la pureté des rayons du prisme. Un paysage de givre s’estompe en buées emperlées, des bottes de chrysanthèmes chatoient, semis de gemmes inconnues; un jardin ouvre ses allées, ffeurit ses verts massifs de rouges géraniums, ce ne sont ni l’allée, ni le massif, ni la fleur, c’est tout cela dans la trépidation de la lumière, dans l’illumination du même baiser de feu qui lie toutes choses et les fait tressauter devant l’œil, ainsi vibre l’air les midis de chaleur. Parfois les touches semblent de longues plumes soyeuses, diverses infiniment, d’azur ou d’or, superposées en lits épais et doux, fusant le long des murs, se palmant dans les ciels ondulés, laissant de toutes parts filtrer l’air, la lumière.
Suite de ses œuvres : la série des meules peintes de feu ou d’ombre avec la meme science des rapports et d’analyse vraiment déconcertante, la série des cathédrales. Au pied de la
cathédrale de Rouen, empoigné par le délicieux aspect des pierres vétustes et dentelées, Monet ne pouvait trouver plus affirmative application de ses dons innés que dans Fobservation de la théorie des heures, tantôt lumineuses ou grises, teintant de leurs harmonies successives le revêtement de pierre, reliquaire gigantesque ; il évoque la cathédrale ou morne, ou flamboyante, le parvis se cisèle en rayons de pourpre chaude ou de froid lilas, les verrières s’illuminent pour s’éteindre ensuite, l’éclat le plus fier cède place à la brume où sombre délicat le pompeux édifice.
Cette analyse, poussée jusqu’au vertige des nuances imperceptibles, des passages de la muraille dans l’air et dans le sol, est contenue dans la construction de ferme assise, propre d’un chef d’école. De ce chef, la révélation de plus en plus complète se fit chez Durand- Ruel en des expositions spéciales où Monet proclama la vérité qui dessille les yeux éperdus de clarté.
Les dominantes que nous venons de tracer
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en esquisse rapide doivent se rappeler pour les autres maîtres impressionnistes, car dans leurs ouvrages, si particuliers pourtant à chaque caractère, se retrouve naturellement une participation aux mêmes tendances, aux mêmes vouloirs. Avec Claude Monet, SISLEY, issu des mêmes principes et des mêmes ardeurs, nous donne la sensation du mouvement aérien, du bain pailleté dont la lueur des jours inonde la campagne, des moires dont les nuages banderolent Thorizon. Les champs, les ciels, les canaux en allées bordées de peupliers qui se répètent, les places et l’église vêtues du reflet qui passe, le chant de l’heure qui fuit, en sa note précise, ont en lui l’interprète pieux consolidant l’effort commun de son labeur, unissant à la gerbe sa fleur en plein parfum.
Rue Laffitte eut lieu, au dernier avril, la réunion des toiles récentes de CAMILLE PISSARRO. Homme brave et sincère, aimant les champs et les laboureurs, il s’isole longtemps, inquisiteur infatigable de métiers renouvelés, toujours beaux, dont les créations
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portent l’empreinte de ceux que la nature a marqués pour la célébrer le mieux ; elles dévoilent une sorte de fierté particulière, l’orgueil du recueillement où se complaît et s’absorbe le chercheur de rythmes. Ce sont à Rouen la gothique ville, la préférée, les ports, les ponts, les faubourgs et les toits depuis l’aube pudique jusqu'aux détentes du soir ; ce sont dans la campagne la jeune fille, les femmes au lavoir, diversités de ce vaillant toujours égal. Une préface alerte lui était consacrée par la plume d'Arsène Alexandre, il disait : « Les grands bonheurs de sa vie, contre vents et marées, contre misère et critiques, ont été de peindre de la terre et des arbres et les êtres qui s’y meuvent... Nous retrouvons dans toutes ces peintures nos impressions d’évadés, les fortes senteurs que nous respirâmes à pleins poumons. » A ces noms célébrés se lèvent d’autres noms imposés au respect. RENOIR a la caresse de la forme et de la touche, le velours du ton dans sa pleine richesse ; charme delà femme, vie de Tenfant, milieux irradiés, il les exprime dans
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l’enveloppe qu’il inventa moelleuse et avec la chaude étreinte d’une couleur bien à lui qui surprend et démontre la variété sans terme de ces peintres d’élite dans l’illuminé domaine qui est le leur. DEGAS en ses intérieurs, ses foyers de danse, en ses figures expressives d’un type, détermine une éporpie, symbolise les castes. Son trait tout nerf, de maîtresse structure, emporte en sa puissance le jaillissement de l’idée ; le geste reste sobre, large, aisé, comme chez les seuls forts, la pensée s’en dégage spirituelle, acérée. Par le cheminement voulu dans le sillon voulu, voie pressentie, élue, par l'accentuation de dons exceptionnels, de tels hommes ignorants de la concession, infime fût-elle, ont forcé l’hommage, modèles d’altière liberté et de rare valeur.
Comme si les œuvres de semblable envoi se retrouvaient unies en un identique endroit, et comme avec le cœur mystérieux du peintre sympathise celui du littérateur élevé, où nous vîmes Pissarro écrit par Arsène Alexandre, nous avons regardé la femme vraiment artiste
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et vraiment femme, perle de rosée au collier de lumière, BERTHE MORIZOT écrite par Mallarmé. Loin la quasi-virilité, vaine sottise, dont on cherche à faire un mérite à la femme au lieu de lui laisser son auréole de charme et de grâce, de nonchalance et de nervosité qui n’excluent point le style. Berthe Morizot a peint comme l’eau coule, émeraude ou rubis^ pour la joie de ses yeux, le besoin d’intelligence d’une organisation et l’approbation de quelques-uns. Belle-sœur de Manet, d’abord sous l’influence du maître, elle se dégage entière et domine après la mort trop tôt venue. D’une incision nette, elle silhouette ses figures pourtant voilées d’une douceur innée ; ses toiles sont alanguissements exquis toujours de femmes ou d’enfants en plein air, cygnes au col blanc dans les eaux bleues, fleurs... de fleurs, ensemble de suavités comme seule peut en créer la femme dans le laisser aller et aussi dans l’impériosité d’un tempérament. Une famille, des amis ont pieusement exposé cette vie peu connue qui, se suffisant seule, s’est
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tenue à l'écart du tumulte, dans le rang des convaincus de la première heure, poignée de modestes qui ont payé d'une existence de conviction le droit à la justice. Berthe Morizot peut accessoirement donner à la femme le conseil d'énoncer son effort dans la sphère de son être, sans confondre l’imitation de l’homme avec l’observation nécessaire des principes, de son tempérament, qui est de sentir intensément quand la nature a départi à une femme le don de sentir que vient aider la faculté de réalisation.
A côté des expositions spéciales, centres particuliers, dans nos expositions accoutumées prééminent également de saillantes figures nimbées de lumière.
Talent dont le fruit se dore d’un plein éclat, BESNARD impose et fortifie la foi par le résultat de ses recherches. Primat de la couleur par laquelle il sait inscrire une conception philosophique, il vainc avec une prodigieuse aisance la difficulté et s’exalte dans la haute décoration. On ne peut avoir vu sans les rete-
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nir intérieurement gravés les morceaux que Besnard a montrés dans un imprévu sans cesse renaissant; la vie assouplit la peau des torses nus savamment dessinés, le sang bleu court les veines aux épaules des femmes naissant d’une brosse sûre; pastel, aquarelle et peinture, procédés maniés avec une égale aisance font éclore les ors rouges des cheveux, les blondeurs de la chair, l’éclat des lèvres jeunes. Dans un foisonnement inégalable, sa fougue provoque en se jouant le jeu des rouges et des verts, l’union des jaunes et des violets ; depuis la toile fameuse, difficulté vaincue de la femme doublement éclairée par le gaz jaune et l’électricité verte, quelle route encore parcourue ; les froids et les chaleurs, les reflets capricieux sont au peintre amis fidèles, ses tons nacrés s’embrasent à leurs mutuels contacts dont le choc dans l’entente projette le summum d’intensité.
Cette étonnante maîtrise s’exerce sans heurt ni froissement, le goût de l’harmoniste qui préside à l’accord est précieux et puissant. Récem-
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ment ses portraits, ses femmes de Biskra au teint de vermeil mat, aux bouches sanglantes de carmin, aux yeux étranges, d’énergique venue, suite de Vélasquez vue par un œil récent, ont achevé de donner la mesure de cette éblouissante virtuosité.
En public et chez lui, RAFFAELLi a permis de suivre sa course, il appartient à la cohorte qui, tenacement, conquit l’estime. Soucieux de tous procédés, il se créa sa technique propre pour fixer l’atmosphère ou rendre un sentiment ; sur la toile qui laisse entrevoir le mordant de son grain, on dirait de lavis légers griffés de traits spirituels auxquels se juxtaposent quelquefois de larges touches épaisses et solides ; avec lui le métier devient vraiment fécriture de l’esprit dont il marie avec bonheur les espèces multiples, lignes et teintes, enqiâtements et vibrations. Dans ses paysages l’air circule, un fouillis d’arbres frémit d’un rien ; un personnage, tache bien calculée, seul, d’un coup, établit l’assiette d’un plan. Si la plus grande liberté sert l’artiste à merveille, ses
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personnages portent écrite l’honnêteté à parfaire la forme, pénétrer le caractère, ses têtes ciselées font songer à un primitif du plein air pour qui il fut doux de souffrir la douleur des humbles et de s’intéresser à leurs peines. Peintre de la cité reine, il en aime encore plus les banlieues dont il rend les aspects vagues, mélancoliques, et les êtres aux prises avec la misère.
A côté de ces maîtres, une voie d’étoiles a brillé qui demeurent stables, il suffit de regarder. Le champ des découvertes est d’horizon sans lin, qui nous a révélé déjà tant de trésors, où se lève l’éclat des DE GROüX aux rutilances de soies, de satins et de brocarts, où surgissent les hardis énoncés par plans colorés des CÉZANNE et des VAN GOGH poursuivant de l’objet la couleur intrinsèque, les luminosités de GUILLAUMIN et de MAUFRA, participant d’ailleurs avec toute une jeunesse au mouvement progressiste.
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lî. — ÉMOTION
Deux dominantes, avons-nous dit, sont aujourd’hui : le chant delà couleur, de la nature dont nous venons de voir quelques-uns des prêtres triomphants, puis le chant divin de Tâme du monde, luth sensible, aux sons innombrables toujours renouvelés, dontl’école actuelle étend le diapason, curieuse de percevoir et de faire éprouver jusqu'à l’imperceptible.
Quelques instants, et nous étudierons les luthiers de cette lyre enchanteresse et redoutable aussi.
Influence du Style. — il convient auparavant de ne point oublier les stylistes dont l’exemple a produit les fortes impressions, en partie la genèse de la synthèse psychique en peinture ; elle eut elTectivement pour origine l’observation du style, de la loi d’unité, de la sérénité qui plane sur le monde vu par l’intelligence, monde de la nature ou monde de la
peasée. En pages différentes, stylistes incomparables, apparaissent au seuil de Tère moderne Puvis et puis Gustave Moreau, et Cazin, et Whistler, autant de modes. D’aucuns se trouve ici la place, mais il faut se borner.
Son exposition à la Société nationale des Beaux-Arts vient d'être un couronnement pour PUVIS DE CHAVANNES. Rien à dire qui n'ait été dit, constatons uniquement la logique du solide enseignement qu'il nous a été permis de retirer de cette œuvre monumentale dont l'allure continue les fresques de la Grèce et celles de Giotto. Puvis a définitivement clos les exclamations ignorantes de la contexture de ses décorations, de la science de ses grandes conceptions ; une réunion de ses dessins mit à nu le secret de sa composition, d'une exécution admirablement serrée dans leur humanité, marqués au sceau de l’esprit qui eut après l'étude la vertu de vouloir retourner à la naïveté vierge de toute impression pour devenir Puvis .
Une esquisse de petite dimension, parfois
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teintée d’aquarelle ou de pastel, sert de premier projet dont aucune surcharge ne ternira la fleur. On la retrouve agrandie, les formes s’accentuent, les dessins, que maintenant chacun doit connaître, sont reportés sur la toile où se construit l’ensemble définitif, concordance de masses décidées où la ligne hautaine encercle la pensée.
Sur la composition arrêtée, le maître donne alors libre cours au génie qui de l’homme fait un dieu ; en grands plans saisissants et d’accords rarissimes s’épand le ravissement d’une couleur, flot de mystiques tendresses.
Les compositions de Puvis de Chavannes pour la Bibliothèque de Boston ont parachevé la gloire de l’immense styliste prépondérant en ce siècle, le sublime dans la pensée n’a jamais atteint de plus haute cime et le triomphe de Puvis de Chavannes est celui du peintre, du penseur et du philosophe, réunissant les termes de notre art moderne. Point d’amertume au fond de tant de gloire, car dans l’apothéose que fut le banquet offert à Puvis par ce que Part
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compte de meilleur au monde, le grand homme a souri bienveillant au présent, ému aux larmes par les amitiés témoignées.
Qu'il soit cependant permis de rappeler les dures étapes de cette gloire et les batailles où le génie se vit la proie de l’envie et de la haine ; ni l’exemple de Millet, qu’on accusa de peindre des brutes ignobles, ni celui de Corot, objet de dérision quand il arrachait à l’aurore le secret de ses brumes, ni l’exemple de tant d’autres n’ont servi de leçon ; Puvis se vit par certains s’intitulant critiques comme il y en a tant, déclaré indigne de décorer le devant d'une baraque, et son Pauvre 'pêcheur trouva de rares amis dans le tumulte d’un général tollé.
Aujourd’hui tous l’encensentj le nombre des admirateurs égale celui des détracteurs d’antan. Dérision singulière, le goût s’est-il épuré, les chefs-d’œuvre ont-ils été compris ? Ceux qui font profession de toiser le penseur, sans éducation première, avec l’amusante prétention qu’en art on doit comprendre sans tra-
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vaii ni culture, ont-ils changé d’avis ? non pas, mais ils ont forcément suivi le mouvement d’apothéose, le courant irrésistible créé par les amis de la première heure. Gela recommencera pour nos gloires futures, il n’importe, il en résulte ce second enseignement, de pure consolation pour les vraiment émus, que l’art vrai finit toujours par imposer son culte ; en ne s’abaissant pas au niveau des médiocres, il les force à le suivre. Réjouissons-nous quand le temps, comme ici, nous permet de ceindre le front d’un vivant de laurier d’or.
Autre école de grand style, aux effets étendus, celle de GUSTAVE MOREAU. Un regret trop réel s’élève du secret où se tient renfermée son œuvre fenchantement de troublantes inventions qui puisent leur voluptueuse saveur aux ressources d’un esprit magnifiquement songeur, extrêmement sensible aux manifestations de la couleur. L’émail aux reflets d’eau, aux transparences cristallines, l’ivoire, le marbre ou le bois rare longtemps poli paraissent composer