SCULPTURE
En Tart du sculpteur et du modeleur, un levain de chaleur et de création a fermenté, analogue à ^impulsion dans l’art du peintre. Fatigués des poncifs limités à de conventionnelles perfections auxquelles restaient étrangères l’allure et la palpitation, nous nous tournons naturellement vers ceux qui ont compris que l’outil est le moyen pour animer la terre, pour arra-
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cher la vie du roc, et que le plus louable est celui de qui l’ame guide une main dont le degré d’habileté peut différer.
La candeur des gothiques, esprits sincèrement religieux au point de rester anonymes dans l'œuvre singulière, complément à l’ensemble du temple souvent anonyme lui-même, nous est bien préférable à l’académie froide, sans reproche, mais aussi sans élan. Le charme penché d’une de ces vierges des xm® et xiv*" siècles aux attitudes gauchies, et pourtant de si doux abandon, les yeux misouriants comme illuminés d’une divine flamme, avec l’Enfant-Dieu dans les bras, nous entr’ouvre un passé de mystère, conséquence de la foi alors mobile de l’action.
Egalement la caractéristique de leur époque sollicite les fervents d’aujourd'hui, ils se servent d'un métier que possédaient rarement les primitifs pour extraire à leur tour du temps auquel ils vivent ce qu’il a de saillant, des âmes modernes les visions qui se pressent. Style, couleur, émotion comme pour la pein-
ture, le cours du torrent se poursuit, il roule et monte ; quelques-uns le prouveront rapidement : le grand philosophe Constantin Meunier^ l’harmonieux Desbois, puis au parvis de l’émotion et de l’activité de nos forces nerveuses,. Rodin se dresse, et de tout jeunes comme le maître Dampt.
Style, élévation, GONSTAxNTIN MEUNIER^ malgré sa modestie touchante, contraignit au respect. Dès longtemps isolé, il a pétri la terre avec angoisse, dans la retraite du philosophe inavide de renommée, douloureux de sa peine et de l’universelle peine. 11 s’est avancé vers les petits, les pygmées ignorés d’hier, les formidables de ce jour, qui entament la lutte sociale il a coulé dans le bronze Thistoire des temps présents où du fond du peuple sourd un murmure de revendication, demain clameur, et son œuvre est un avertissement humanitaire. Il va contre le four voir suer le puddleur, dans la mine piocher le mineur^ au port sous le faix ployer le débardeur à la poursuite du pain quotidien, et de cette fréquentation journalière, sa
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pensée prend une admirable force; elle est solide de la brutalité du travail de l’ouvrier^ musclée de la nudité de son torse, haute de toute la flamme qui jaiilitde la plèbe unie dans l’action.
A propos de Millet et des glaneuses, en 1857, Gastagnary écrivait : « Elles n’ont pas de nom, elles ne sont pas telle ou telle femme, elles sont une fonction sociale : elles glanent quand les autres ont moissonné. »
Comme Millet, Meunier rendit non pas l’individu, mais le geste : un socialisme vrai, amour de l’humanité, glorification du travail pacificateur, s’inscrit en ses reliefs : la terre, l’eau, le feu.
Meunier, de la glèbe et de l’homme, monte naturellement vers celui qui se fit homme par amour des autres hommes. Ecce homo, du Christ assis, les mains garrottées, la tête ceinte d’épines, transpire une saignante résignation où l’artiste a laissé affleurer les plus purs sentiments ; peu lui importe ici la trace du coup de pouce ou de l’ébauchoir, divinisateur il
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manie son idéal avec la glaise, et lorsque l’idéal a pris forme douloureux, exaspéré, lui cesse, laissant une chose incomparable, ayant résolu la difficulté de s’arrêter à temps, sans altérer la limpidité de sa réalisation sublime.
Il est constant dans ses toiles, ses pastels, s’attaquant aux terris, aux fosses, aux faces glabres, aux cadavres stigmatisés de grisou auprès desquels des femmes, machinalement, cousent le linceul. Ces choses, dans l’avenir impartial, feront la suite directe des grands maîtres comme Millet.
Caractère et à la fois couleur, car ce mot aussi convient bien aux richesses de leurs figures, Garriès, Desbois. Au Ghamp-de-Mars eut lieu la réunion posthume des travaux de Garriès, sculptures fougueuses de ce robuste habile à fouiller les faces sinueuses, par un accent, ride du sourcil, de l’œil, frémissement de narine, à en déduire le caractère ; il s’honora encore ouvrier dont le goût inventa des patines qui émaillèrent le grès de rares glacis. Au
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moment du succès de la semailie, Garriès disparut, son souvenir reste.
Dans cette même salie où fut Garriès, cette année DESBOIS était représenté par trois principaux groupes, bois, marbre et bronze, appropriation de la matière à l’idée, sur laquelle il convient d’insister. Le corps d’une vieille femme, bloc de chêne, est affalé las sous le poids des ans ; Desbois n’a pas redouté la nudité de ce vieux corps amaigri, exécuté avec une incomparable finesse. Les plis et les replis de cette pauvre vieille chair se recroquevillent en stries r minces ou larges, ou retombent affaissés sur le corps usé, laissant par places sentir les angles de l’ossature; c’est la ruine de la vie,anatomie fouillée. Le chêne auxfibres serrées se prête tout àfait à cette recherche minutieuse, eti’approfondissement du détail, dont i’écueii est quelquefois d’aboutir à des pauvretés, est si bien compris, qu’un sentiment en ressort unique, celui de l’irréparable, du délabrement de cette triste épave; preuve que ciiaque détail se tient à sa valeur, stricte partie (run tout jamais perdu de vue.
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La Léda, de marbre blanc, le dos courbé, la tête inclinée vers les genoux, véritablement retient dans un cercle magnétique l’œil surpris à chaque profil nouveau ; un rayonnement de grâce s’épand autour du corps miraculeux, une pudeur troublante émane dé l’admirable créature partagée entre un reste de honte et le désir du dieu qui se coule avec un frôlis d’ailes. La version de Léda, si souvent répétée, rajeunit sous le ciseau de Desbois, qui résume avec bonheur les sentiments les plus difficilement conciliables : la chasteté et le désir.
En un bronze de colossales proportions, Desbois allégorise /« Mor/ par l’armature du squelette qui concourt à procurer l’effroi du néant. De la mort qui passe, du colosse, victime qui gît terrassée, du groupe à la noire patine nous parvient l’étrange sensation de l’anéantissement. On se sent malgré soi crispé sous le malaise qui, dans les nécropoles, flotte à hauteur des tombes et circule sous les ifs funéraires, angoissé par l’irréparable, et le déchirement qui suit ne peut mieux se comparer qu’à la
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blessure du cœur auquel on vient de violemment arracher un autre cœur quhl aimait par le sang' ou l’élection.
Style, entente vraie de la forme dans ces ouvrages, dont la description aide la divulgation, sont le point de départ de libertés récentes. La concordance de la matière avec le sujet, que notre description vient de développer à dessein, acquiert elle-même une importance capitale : marbres, bronzes, bois, étains s’emploient selon le projet, les patines varient ou les teintes légères comme dans les panthères enlacées, ondées de frémissements de GARDET, la pierre lithographique et l’onyx s’associent heureusement comme dans le Nid de tourterelles du même animalier de la souche des Barye. Améliorations notables que ces choix scrupuleux, indices probants d'un épurement qui n’est point une névrose, mais une ascendance ; nommons la Vague, groupe d’onyx que prépare le statuaire hors pair CLAUDEL.
Tourment, amour, RODIN est en ce sens le
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grand par excellence, des tragiques douleurs et des exquises grâces, le maître. D’un bloc resté grenu où le ciseau laisse sentir son passage à peine adouci, ce qui donne au marbre une sorte de respiration, comme d’une mousse, neige ou duvet, d’un nid mystérieux, émerge une femme nymphe ou sirène, au corps onduleux comme une vague en sa fin, parfaite de chair saine et de peau satinée ; la mélancolie qui sied tant aux têtes féminines, les charmes irrévélés de la femme, capricieuse idole, Rodin les saisit et nulle poésie ne passionnera plus que La Chute d'illusion^ fille d'Icare, dont le front heurte le sol et dont le corps virginal défloré par la chute va se recouvrir du repli des longues ailes désormais impuissantes. La femme demi-déesse, l’homme qui, pour elle, perdit le bonheur éternel, le miséreux à qui la faim tint lieu d’amour, Rodin les pénètre, êtres précieux, déchus ou repoussants, anneaux d’alliages divers de la même chaîne de vie qui se déroule ; sa pensée vaste ne craint point l’antithèse, embrassant les termes extrêmes du beau et de
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l’impur. L’ag'itcîtion jusqu’à la souiîrance âcre, les gueux qui ploient sous le faix et la torture du vivre, le grouillement dans l’action qui brûle, courbant ceux-ci, redressant les autres, il a pétri cela et l’a cherché d’une main nerveuse jusqu’à la rage, que loin est refoulée la convention où il ne faut sculpter que l’élégance admise ; Rodin dépouille les crises autour de lui, les assauts des vivants.
Un autre penseur, JE AN DAM PT, éveille l’idée des belles organisations de la Renaissance où Benvenuto ennoblissait tout ce qu’il touchait et savait du Persée descendre à ciseler un bijou. Statues graves, enfants de joyeuse inconscience, portraits d’hommes où on lit dans les yeux, maternités où les regards baignés de la mère caressent le petit, sont conduits d’un tact sûr jusqu’à l’originale terminaison, coupure ou spirale dans laquelle se noie le groupe sans elîort; la Fin de rêve, du beau rêve au fond duquel la vierge déchirée ne trouve plus que chimère, suffirait seule pour une renommée. — Merveille la Fée Mélusine, la double statuette
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d’ivoire et d’acier, tant convoitée de ses adorateurs jaloux jusqu’à l’idée d’un vol, faute d’une fortune pour se l’adjuger leur. Pendant de longs mois, Dampt a ciselé le chevalier de pur acier, dont l’armure et la tête fine n’ont rien à envier aux camées les plus purs, et la fée qui se glisse en ses bras, blancheur d’ivoire onctueuse dans la rigidité du métal ; les têtes, quoique menues, sont détaillées comme une orfèvrerie, sans rien perdre de leur ampleur. Ses travaux vont trouver occasion d'expansion dans l’usage quotidien, car s’il est sculpteur de génie, il est encore à proprement parler im chef de la race retrouvée des ouvriers d’art auxquels nous allons tant devoir.
Au Livre d’Or de ceux qui animent la terre vivante sous leurs doigts, des tailleurs de pierre et de marbre, s’inscrit une élite dont nous ne pouvons prétendre détailler les noms ni l’histoire, mais on doit constater son envol spirituel, en proclamer la part contributive à la
renaissance.