OBJETS D’ART
L’introduction de Fart usuel dans la vie, à laquelle contribuent les meilleurs artistes, marque encore une victoire de fraîche date.
Entre autres essais nous reste présent celui que, sous forme d’interview, pufdia Henry Nocq dans un intéressant hebdomadaire; attentif à la marche du courant actuel et particulièrement à ses applications pratiques, il avait proposé
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cette question : « La tendance moderne constatée chez certains artistes à appliquer leur talent de peintre et de sculpteur à rembellissement de l’objet usuel, est-elle le symptôme d’une renaissance de nos industries d'art, y a-t-il un style nouveau ? >
La renaissance préoccupe l'écrivain.
Sans spécial examen de la question des industries d'art, sans aborder le problème d’une conciliation de l'art avec l’industrie, sans conclure à un style, ce qu’il n’appartient qu’au temps de décider, nous constaterons et retiendrons cette tendance des artistes vers l'amélioration des objets mobiliers; la beauté n’est plus le fait seul du tableau ni de la statue, mais elle devient présente partout, autour de nous, dans le moindre ustensile. Véritable renais sance, soit surtout qu’elle nous donne des productions marquées de progrès identiques à ceux de la peinture comme de la sculpture, soit qu’elle rénove le goût en dotant notre époque de modèles à elle propres, méritoires, sans pastiche du passé et par là personnels, même s’ils
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sont reproduits pour être répandus, mis à la portée de tous.
La personnalité est la condition du renouvellement, elle existe aujourd’hui. A la question de Henry Nocq, voici notre réponse :
« Pourquoi Fart ancien, les styles passés ont-ils leurs adorateurs fervents ? j’entends parler des seuls amateurs vrais. Parce que ceux-ci, en dehors du charme où le contact des choses touchées par les ancêtres peut entraîner la pensée, ont démêlé dans les productions du passé le critérium de leur valeur : la personnalité de l’objet. L’ouvrier était autrefois le plus souvent metteur en œuvre de sa propre pensée; par son industrie, il arrivait à l’expression de rêves longtemps caressés, résultat d’un cerveau sensible et d’une volonté concentrée.
€ Tel est le principe ignoré du collectionneur ordinaire qui s’acharne à l’ancien pour l’ancien, par mode et par bon ton, confondant du passé le bon et le mauvais, ignorant totalement le moderne.
» Puis, l’industrie mécanique arrivant à
reproduire à la grosse, en détruisant leur originalité, les productions naïves et neuves de ceux qui nous ont précédés ; consécutive à la manie de l’ancien, celle de son imitation a fait davantage oublier la raison de son prestige et a aveuglé le goût public au point de lui faire mépriser les plus belles productions de nos ouvriers contemporains. Chez eux comme chez les premiers, la qualité qui existe et se manifeste est cependant la même : la matière animée par le sentiment de Thomme.
» En effet, le champ actuel est spacieux où les artistes les plus puissants, peintres, sculpteurs, céramistes, concourent au renouveau de nos arts mobiliers qui prennent part à l’heureuse poussée en avant, à l’efflorescence où s’épanouit une modernité, une individualité, à une renaissance. Dans cette renaissance se manifestent l’émulation inventive, l’inquiétude du bien et du raffinement, et le meuble, produit de ces facteurs, en porte évidemment le cachet, signé de l’artiste qui y met, je le répète, son âme : les choses ainsi faites ont
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mieux que le style, qu’un style, elles ont leur état d'âme. »
Sous Tauspice de ces considérations, nous placerons ce chapitre, sans chercher de division ni de hiérarchie dans des manifestations qui comptent tant de degrés, en retenant surtout l’observation commune aux chapitres précédents : spiritualisation du goût animant l’objet d’une vie personnelle jusqu’à devenir chefd’œuvre, agent d’émotion, parallélisme de l’art et de la vie d’où se déduit le progrès.
Depuis longtemps était tombé en déchéance l’art mobilier, si appréciable, qui nous accompagne, caresse pour les yeux, évocatrice de souvenirs, dans les moindres détails de l’existence ; le chez soi dans lequel s’en passe plus de moitié n’en abrite-t-il pas les moments les plus chers ! La maison, la salle^ la chambre avec leurs meubles, leurs tentures, les parures et les bijoux ne peuvent-ils renfermer, au titre égal de la peinture et de la sculpture, un attrait cher à notre vue et à notre pensée. Et c’est chose abordable au fortuné comme au
moyeu de se créer un milieu personnel où tout concourt à une entente et rappelle Fart, base importante et joie d’une Société ; que le goût, que la simple raison préside à l’aménagement du logis, et le palais se peuplera des productions les plus belles et les plus originales, la maison humble pourra, avec ses murs blanchis et ses escabeaux, capter l’intérêt et retenir ses hôtes.
Malheureusementce qui, depuis longtemps, se passe, est contraire à la saine raison, à la pure logique, et le public dévié où pourtant se trouvent maints esprits originaux, mais dont l’initiative serait sujet de blâme, paraîtbannir, plus, honnir les tendances originales. Les meubles, les tentures, les porcelaines et les argenteries, les bijoux, les costumes se calquent sur une mode de mauvais goût donnée par les fabriques industrielles où le tout s’élabore en stocks. Partout sévissent les mêmes ornements de simili, de cuivre ou de faux Boulle, les semblables étoffes pareillement tissées en harmonies convenues ; les objets de service restent partout
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les mêmes, reproduction d’un modèle rebattu; le bijou est insignifiant en sa monture, mécanique répétition; la toilette sied rarement à la femme et ridiculise l’homme.
Pis encore que le mauvais goût absolu, le demi-goût, Vii peu près est le plus grand ennemi, les faux styles et les pseudo-objets d’art sont les plus dangereux ; ou bien la foule se reporte sur l’antique et confond, nous l’avons indiqué, dans un bric-à-brac déplorable les choses les plus disparates pourvu qu’elles soient anciennes, sans souci d’apparentement ni de choix.
Heureusement, la reaction commence avec une ère de volonté, un retour au vrai, un désir d’innover qui a produit des objets rares, de concluants ameublements .
L’excès en tout est un défaut. S’il y eut lieu de flétrir du sobriquet de Musée de clunisles les ignoj'ants pris de passion pour le vieux ou sa contrefaçon parce que vieux ou parce que manie de bon ton, il faut se délier des affamés de la nouveauté pour elle-même et par afïichage.
Fatalement, en effet, et plus ici qu’ailleurs, la découverte se double d'un plagiat dont les écarts, manque de conviction, ne sauraient, comme le voudraient certains, servir à faire le procès du progrès dont ils sont le traditionnel revers. Il suffît à la raison de rester saine pour éviter l’obstacle^ de suivre avec discernement le travail des sincères.
Dans le mobilier, des morceaux ou simples ou dignes d’un roi comme le lit du sculpteur DAMPT. Les bonheurs de la vie : la naissance, Pamour, la science ; les heures de la nuit qui s’endorment, s’effacent et s’éveillent en d’allégoriques représentations, sont les principaux motifs du grand dossier et de sa frise au-dessus de laquelle un dôme fleurdelisé s’arrondit couronné d’un fronton ajouré : a songe d'or cestuy qui dort sans ung remords. Sur le devant du lit, les quatre âges, enfant, jeune fille, homme, vieille, s’estampent en demi-relief dans un panneau aux angles duquel deux sphinx veillent réfléchis. Sans revenir sur le talent de Dampt, n’est-ce pas idée imposante que celle du lit
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œuvre, du grand lit devenu animé, symbolisant toute la vie, le jour et la nuit, la naissance, la maternité, le déclin ; lit des parents, puis celui des "enfants, meuble unique et familial, ami de la maison, dans les générations témoin des joies et des douleurs. Si de cet exemple nous concluons, quelle magnificence donnerait l’intérieur habité de semblable façon, et pour beaucoup serait possible ce luxe, à qui suffisent la dorure, le carton pâte et la fonte accablant sous le poids de leur prix et de leur insanité.
CARABIN soutient le siège, la table, par des corps sinueux de femmes qui se coulent et s’étirent pour retenir contre leur sein. GALLE, de Nancy, applique à ses dressoirs, de formes ingénieuses, les mosaïques de bois veinés où se courbent les ajoncs, flottent les eaux, glissent les poissons ; le maître lorrain ressuscite chez lui une de ces écoles des bons maîtres huchiers, empreintes autrefois de la saveur spéciale à chaque province, flamandes ou bourguignonnes, normandes ou bretonnes.
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Le meuble bien conçu sans rester œuvre unique, accessible aux seuls fortunés, peut devenir plus simple pour se répandre dans tous les milieux, conservant malgré la répétition une personnalité, une forme propre à l’époque ; il approche d’un style. La maison d’art de Bing donne de Intendance un ensemble curieux, songe devenu vrai de pièces aménagées sous l’influence neuve ; un ameublement de cèdre ou de bois coloré aux tournures inédites complète les places discrètement ornées de verrières et d’étoffes aux dessins inconnus, les petits boudoirs ou les salons clairs d’où s’éveille une inattendue gaieté comme à l’aspect de primes bourgeons; cadre qui convient aussi, riant ou sévère, des décorations de Besnard, les expositions de Carrière ou de Constantin Meunier. Nous retiendrons, en ce sens, les groupements dirigés à Londres par la compétence de WILLIAM MORBIS, à Liège et à Bruxelles par GUSTAVE SERRURIER qui organisa à la Libre Esthétique la chambre d’artisan.
Après le meuble, les tentures, papiers de
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WALTEK CRANE, velours peints par ÏSAAG ou toiles teintées aux compositions imprévues, les verrières de TIFFANY, les cartons céramiques de BESNARD, qui éveillent enfin le plaisir du non vu dans le beau.
Bref, la maison est prête, harmonisée, arrangement mis à la portée de tous, s’attachant cà greffer d’une marque le meuble de prix comme le mobilier de la chambre d’artisan, de coût modique et de facile exécution ; dans nombre d’intérieurs domine ce sentiment d’accord, blancheurs de chaux plinthées de chêne, alanguissement de tendres coloris jusqu’au mariage des complémentaires les plus triomphantes.
Pour tous les objets dont l’usage est constant, la fantaisie du sculpteur a enfin pris libre cours, répandant de nombreux modèles. L’étain d’emploi commode, matière fine où s’allient matités et luisances, vulgarise dans la pratique les caprices de maîtres. ROTY se distingue par l’adaptation trop souvent négligée de la belle forme auxexigences de l’usage, BAFFIEPi j)rend des Heurs des idiamps, motif pour un
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service de table, CHARPENTIER, CARABIN innovent une série de types et d’ornements, DESBOIS fait courir autour de ses pots, de ses plats, les satyres et les nymphes, l’enchantement d’une mythologie, modernise les grâces du xviii" siècle. Le service garnit le dressoir pour lequel il semble imaginé, tant le courant des visées communes unit les élans et approprie les créations entre elles.
La perfection du potier et de l’émailleur donne les grès flammés, splendides vases et plats de DALPAYRAT-LESBROS,de DELAHERCHE, les céramiques de Cx\ZIN, de LACHENAL, les poteries de GAUGUIN pétries sous l’empire de ridée. En de longues traînées, longues larmes, se répand sur les flancs de l’amphore ou du pot l’oxyde métallique si déconcertant, qui se fige à la cuisson en paillettes étoilées, imprévus méandres, richissimes filons ou ruisselets, voix menues ou sonores, trahissant par leur diapason l’émoi de l’artiste, saint chercheur. Une apparition, une tête se noie dans la patine du vase, l’œil clos, bercé par un rêve
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glauque ; là encore, c’est la poursuite de la pensée qui tourmente le créateur.
Par la céramique, nous avons des panneaux nuancés d’or aussi beaux que les faïences de Perse, et les anciens plats de Majunga fameux par leur métallique et laiteux éclat, des cheminées surprenantes, complètes, égalant de matière le marbre. La pâte de verre maniée par HENRI GROS se prête à monuments entiers : le secret de modeler savamment, comme avec une cire malléable, l’impression profondément ressentie, de colorer l’image obtenue avec des tons puisés aux lointains de nature, puis de la protéger contre l’action du temps par un corset transparent de cristal liquéfié; telle s’imagineraiton une des dernières applications de l’art décoratif, où la patience d’un convaincu obtint pleine réussite enfin de longues veilles.
Dans les translucidités colorées des cristaux sont acquis d’inouïs résultats par le compositeur et le décorateur : œuvres gravées sur verre de l’aquafortiste KOEPPING, tasses de THES- MAR dont la splendeur est d’une orfèvrerie,
œuvres de DAUM qui teint le verre du perpétuel reflet de ce qu’il doit contenir, vase veiné de roses qui contiendra les fleurs de fête, cet autre : le deuil violet des colchiques^ qui conservera le bouquet des jours de mélancolie; révélation des temps que ce lien de Thomme à la chose, que cette infusion de l’esprit dans la matière qu’il vivifie.
Cette relation s’étend aux moindres objets de maniement usuel, au livre dont la reliure et la couverture par WIENER ou DE FEURE deviennent pensée comme le texte. Le bijou familier est enfin spécimen, emblème, il s’ingénie à la variété, au lieu des répétitions fastidieuses qui déshonorent la pierre qu’elles enchâssent; il se cisèle abeille ou salamandre, fantôme ou femme enchâssant Forient de la perle, le scintillement du brillant ; For devient symbole sous le ciseau de DAMPT, orfèvre de la bague : la chimère qui vous dévore le cœur.
Ici comme ès autres branches, des adeptes déjà nombreux se voient décerner les honneurs d’une consécration.
ARCHÎTEGTURE^
L’architecture, cet art base de tous les autres, dont ces lignes abrégées peuvent seulement servir à rappeler l’importance et consigner la part prise à l’action, l’architecture, raison de
I. Ne pas voir ici un déni du mérite des beaux esprits pratiques à qui s’applique la réilcxion par laquelle, à propos d’nn art si compliqué, le format restreint de cette étude dut se borner 5 conclure; Tinquiétude de l’idée.
la haute sculpture et de la grande décoration, logique abri de l’art du modeleur et du peintre, qui doivent se soumettre à son ordre, va apporter le bienfait de sa coopération.
L’exposition des a impressions d’architectes » que Frantz Jourdain ouvre par une préface, est un premier pas, un entraînement pour secouer une immobilité ; elle nous fait ressouvenir des planches de Trachsel expliquant en visages les formes, inventeur de palais et de temples, magnifiques décors insoupçonnés par notre civilisation qui n’avait point laissé dans le siècle trace d’architecture : la cloche dans la tempête, la luxure de la vague amoureuse, le regard dans du sphinx épouvanté ; l’idée,
toujours Fidée « dans l’application des ligures origines et motifs de Fart architectural, dans l’alliance des rythmes colorés et des lignes... )).
(( Trachsel a créé dans l’architecture un ordre synthétique et moderne. » Ainsi s’exprime au sujet de cet artiste de la ligne passionnée Charles Morice dans son livre : la Littérature de tout à V heure.
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(( Ni l’architecture même, cette immémoriale mère de tous les arts, cet art du commencement, n’oublie ;de se préparer à dresser le temple digne d'abriter la totale réunion. »