DEUXIEME PARTIE
Malushk, — Imp. Ëgypto. 19
LE KHEDIVE ABBAS-HILMI
Son avènement. — L'ordre de succession. — Le firmnn d'investiture. — Les mentors du vice-roi. — Un rêve légitime. — Sympathies égyptiennes.
— Nécessités occidentales. — Les intrigues du palais. — La retraite au désert. — Les palais d'Abdin et de Koubbeh. — La journée du khédive.
— Ses essais et ses créations. — Le théâtre. — Un mariage princier. — L'hospitalité orientale. — Nubar-pacha. — Une réception par le souverain. — Le tribut à la Turquie. — La vassalité à l'Angleterre. — Le vieillard d'Arcadie.
Le khédive Abbas-Hilmi a vingt deux ans.
De taille moyenne, un peu gros, la lèvre surmontée d'une légère moustache brune, la physionomie bien ouverte, l'œil vif et franc, qu'il soit sous la redingote européenne avec le tarbouch national ou sous l'uniforme des officiers de sa garde, il attire à lui les sympathies par sa bonne grâce, son amabilité, sa jeunesse, son désir de bien faire et de se dévouer, avec le concours de tous ses sujets, à la cause de son pays.
Sa jeunesse a pu être envisagée avec une certaine défiance par quelques esprits chagrins. En un temps où par une loi inéluctable les divers trônes d'Europe se rajeunissent, un pareil reproche tombe de lui-même.
La grande majorité du peuple égyptien, déçue de son prédécesseur Tewfîk qui passait pour n'avoir pas une fermeté suffisante en face des empiétements extérieurs, a vu en elle l'indice d'une énergie et d'une volonté qui étaient nécessaires pour l'heure présente, qui le seraient peut-être encore plus pour l'heure future. Elle a eu foi dans le jeune souverain qui venait à elle. Elle l'a reçu avec enthousiasme, et les acclamations sans nombre qui à son arrivée retentirent sur son passage à Alexandrie et au Caire furent d'un bon augure pour celui auquel elles s'adressaient comme pour ceux qui se pressaient autour de lui.
Il avait alors dix-sept ans et quelques mois; il ne dépassait donc que de très peu l'âge requis par la loi musulmane pour être majeur et régner.
Son avènement à la vice-royauté d'Egypte eut lieu sans difficultés, la succession au trône ayant été réglée sous Ismaïl en faveur de la famille de Méhémet-Ali, par ordre de primogéniture et non par ordre de séniorité, comme c'est la coutume à Constantinople.
La mort de son père le surprit au commencement de 1892 au Theresianum de Vienne où il terminait ses études. Il partit aussitôt. A Trieste, au moment de s'embarquer sur le navire mis à sa disposition par le gouvernement autrichien, il reçut la dépêche du sultan lui conférant la puissance suprême dans la vallée du Nil.
La remise des pouvoirs eut lieu au palais d'Abdin. Un seul incident se produisit. Le sultan avait cru pouvoir détacher la presqu'île sinaïtique des terres soumises à l'autorité khédiviale. Le gouvernement égyptien refusa d'entendre la lecture du firman d'investiture du nouveau vice-roi qui sanctionnait cette prise de territoire. La
cérémonie n'eut pas lieu. Sur les représentations unanimes, le sultan céda. Un second lîrman, conforme en tout point à celui qui avait été fait pour Tewfik, fut envoyé au Caire et lu par le représentant de la Sublime Porte en présence du jeune souverain et de tous les corps constitués de l'Etat.
Abbas-Hilmi était désormais vice-roi d'Egypte, le septième depuis la chute des Mameluks. Il parut à tous qu'avec lui une ère nouvelle s'ouvrait pour le pays, tant il est vrai, comme l'a dit quelqu'un, que les peuples se modèlent sur leur souverain, tremblants s'il est craintif, vigoureux s'il est jeune, hardis s'il est téméraire.
On a dit souvent : le khédive règne, mais ne gouverne pas. C'est une erreur. Dès son début, le khédive actuel s'est appliqué à être quelqu'un, à gouverner aussi librement que le lui permettaient les nécessités de la situation, à ne pas être un simple jouet entre les mains de tuteurs plus ou moins obligatoires.
Le sage Mentor disait aux Cretois « La royauté n'est qu'une servitude déguisée. » Mieux que tout autre, Abbas-pacha s'en est rendu compte par le nombre de mentors au milieu desquels il est obligé de vivre. Ce qui lui fait honneur, c'est qu'en dépit d'eux il a su rester lui-même, ne tolérant de leur part aucune absorption de ses idées propres, les émettant sans crainte à l'heure voulue.
Un prince jeune, aussi dédaigneux de la trop passive indifférence en matière politique que soucieux de la grandeur de sonpays et de l'intérêt de son peuple, ne peut, appelé à diriger les affaires d'Egypte, qu'avoir un rêve en tête. Les uns le traiteront d'illusoire, les autres le considéreront avec plus de justesse comme le fruit de légitimes espérances. Ce rêve, le nouveau vice-roi l'a fait. Il
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le poursuit depuis quatre ans ; il le poursuivra de longues années encore s'il le faut, non seulement parce qu'il a le droit pour lui, mais parce qu'il sait que le temps des rêves éternellement longs est passé et que tout a une fin.
Ce rêve, digne de tout souverain qui a conscience de lui-même, c'est l'affranchissement de son pays. Il est trop attaché à l'Egypte pour ne pas la vouloir grande et libre. Ses sentiments bien connus à ce sujet lui ont valu d'universelles sympathies ; elles lui ont attiré de même d'injustifiables attaques qui, à la honte de leurs promoteurs, ont été unanimement réprouvées. Le bon sens s'oppose à tout reproche adressé à un souverain épris de liberté et de justice.
Au premier abord, il paraît timide. Mais non, il a une volonté très ferme, s'occupe lui-même des affaires, émet son opinion sur presques toutes les questions posées en conseil des ministres, la développe souvent, l'impose parfois. Les Anglais qui l'entourent, fonctionnaires ou diplomates, savent qu'il n'abandonne pas facilement ses idées, qu'il est prêt à toutes les discussions.
Cette autonomie de l'Egypte qu'il rêve, d'autres la désirent. La France n'a pas cessé de la réclamer au nom des principes souverains du droit. C'est pour cela qu'il s'est tourné vers elle, qu'il fait bon accueil à tous ceux qui portent un nom français, à toutes les choses qui viennent de F^rance.
Des sympathies qu'il a manifestées pour nous comme des répulsions qu'il a montrées d'autre part, on a tiré des conclusions exagérées. Les uns s'en sont allés, disant : il est trop francophile. D'autres ont crié : il est trop anglophobe. Quelques-uns, plus sages, ont simplement fait remarquer qu'il était avant tout égyptien.
Ceux-là étaient dans le vrai.
Le khédive n'a de haine ni d'araour pour personne. Son cœur va tout entier vers les siens. Ses sympathies pour la France sont aussi fortes qu'elles sont sincères ; elles sont très grandes, mais elles s'arrêtent, tout le monde le comprendra, à un point donné, celui où les intérêts de l'Egypte commencent. La France est pour lui le pays qui appuie ses idées d'Egypte libre et il l'aime. Mais il sait qu'à côté de cela il y a des nécessités occidentales dont il doit tenir compte, et avec la parfaite correction qui le caractérise, il les respecte scrupuleusement.
Les esprits malveillants — et il y en a — ont prétendu qu'il parlait trop, qu'il avait des écarts de langage, qu'il tenait des propos inconsidérés, qu'il accomplissait des actes qui n'étaient pas toujours compatibles avec sa haute situation.
Certes, le temps où ce vice-roi, petit-fils de Méhémet- Ali, faisait coudre les lèvres de l'une des femmes de son harem pour avoir parlé contre son ordre dans l'intérieur du palais n'est plus. On serait tenté presque de le regretter. Les bruits les plus invraisemblables, les racontars les plus dénués de fondement, ne proviennent souvent que d'une interprétation, fausse à dessein, de paroles prononcées par le khédive ou de décisions prises par lui.
Abbas-Hilmi est trop environné d'intrigues. L'appréciation la moins intentionnée qu'il formule sur la conduite d'un de ses ministres dans telle ou telle affaire est transformée immédiatement en un blâme énergique, prélude de la chute certaine du cabinet. Le renvoi du ministère est une de ces nouvelles périodiques à courte durée qui font la joie des colporteurs de faux renseignements.
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Gomme ce tyran de Sienne qui par plaisir roulait des blocs de pierre du haut du mont Amiata sans se préoccuper de savoir qui et quoi elles écrasaient, ils sont là quelques-uns, indigènes ou Européens, qui par jalousie ou parti-pris travestissent infailliblement tout ce que dit ou fait le jeune vice-roi, sans souci du tort qu'ils peuvent ainsi causer au bien général du pays. A la louange du khédive, ces racontars influent peu sur lui. Que d'histoires ont ainsi circulé dans toutes les bouches du Caire ou d'ailleurs, qui n'auraient pour ainsi dire rien de vrai !
La jeunesse le rend peut-être parfois impatient. Que ne dirait-on pas si, jeune comme il est, il regardait les événements d'un œil profondément indiffèrent.
Les actes les plus étrangers à la politique sont sujets à des commentaires sans fin. Quand l'an dernier il eut l'idée de mobiliser son corps de dromadaires et de s'enfoncer dans le désert arabique du côté de la mer Rouge, quels bruits n'ont pas couru ! De suite il a été question de velléités d'indépendance, d'appels aux tribus bédouines, de réveil du fanatisme.
Les politiciens chercheurs de querellesne veulent donc pas comprendre qu'il arrive un moment où les intrigues méchantes lassent, où un besoin de grand air et de liberté se fait sentir, où l'atmosphère viciée de la ville épouvante, et où le souverain, comme un simple rêveur, tourne ses regards vers la solitude quelle qu'elle soit, à plus forte raison vers ces plaines infinies de sable qui, sous les feux ardents du soleil comme sous la lumière douce des étoiles, font par leur grandioseté étrange oublier les choses d'ici- bas!
Le khédive a deux résidences : l'une, officielle, au palais d'Abdin, placé en plein centre du Caire ; l'autre,
privée, au palais de Koubbeh, situé dans la campagne à une heure de la ville. C'est dans cettç dernière qu'il habite; c'est dans la première qu'il préside le conseil des ministres, donne ses audiences, reçoit le corps diplomatique et les fonctionnaires, qu'il offre ses fêtes à la population cairote.
Deux ou trois fois par semaine, assis dans son landau ou conduisant lui-même une légère voiture, il s'achemine le matin vers la ville, tour à tour à travers des champs de verdure ou des coins de désert, au milieu de son escorte de cavaliers à ceinture d'or, portant à chaque instant la main à son tarbouch pour répondre aux saints unanimes des passants. Les réceptions finies, il déjeune avec quelques personnes de sa suite, puis à trois heures il regagne son palais de Koubbeh avec la même escorte et par le même chemin.
Là, loin des affaires publiques, heureux au njilieu de ses champs de blé ou de coton et de ses jardins plantés de sycomores et d'acacias, il se livre à ses occupations favorites.
Il a voulu prouver que les conditions matérielles de son peuple étaient facilement susceptibles d'améliorations, que les sales petites huttes de terre mêlée de paille habitées par les fellahs pouvaient, sans qu'aucun changement fut apporté au principe même de leur construction, devenir sinon confortables, du moins convenables. Pour cela, il a fait bâtir sur ses terres un village modèle, dans lequel il a réalisé toutes les conditions de salubrité, d'hygiène, de propreté et de bien-être, village qui est l'objet de toute sa sollicitude. Il a créé une vacherie modèle, remarquable d'après les connaisseurs, une école, un haras dans lequel il élève quarante juments poulinières. Ses chevaux comme ses attelages
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ont toujours été vainqueurs dans toutes les luttes du Caire ou d'Alexandrie. Il a organisé un corps de pompiers. La musique khédiviale qu'il a placée sous la direction d'un musicien hongrois peut rivaliser avec les meilleures d'Europe.
Tous ces essais qu'il a tentés dans l'intérêt de son peuple ont produit d'excellents résultats. Rien, dans les questions agricoles comme dans les questions administratives ne veut être ignoré par lui. Avec cela, simple et modeste. Il n'aime pas le bruit, le luxe, les fêtes. Il se lient autant qu'il peut à l'écart de tous les plaisirs mondains.
Le théâtre pourtant l'intéresse. Il s'y rend très souvent, d'autant plus souvent que le Français qu'il y a mis comme directeur, M. Morvand, est plus attaqué. Les colonies anglaises et italiennes ne pardonnent pas à ce théâtre d'être français; elles voudraient, sinon l'angliciser, du moins l'italianiser. Le khédive reste sourd à toutes les attaques. lia tenu dernièrement à décorer en public de l'ordre du Medjidié M. Morvand, montrant par là que sa confiance n'est pas déplacée et qu'il tient à ce que son théâtre s'inspire longtemps encore de nos auteurs et de nos musiciens.
Là encore, il n'aime pas à se montrer. Il n'occupe jamais sa grande loge d'honneur ; il préfère prendre place dans la baignoire d'avant-scène d'où il jouit du spectacle sans être vu. Ces jours-là, les affiches théâtrales sont rayées d'une bande blanche portant ces mots : Son Altesse le Khédive honorera de sa présence la représentation de ce soir.
Il s'est marié dernièrement avec l'une des dames de la suite de sa mère, sans éclat, sans fêtes, simplement. Lors du mariage de sa sœur, la princesse Khadija Hanem
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avec le prince Abbas-pacha Halim, il a laissé sa mère la vice-reine, et son frère, le prince Méliémet-Ali, recevoir chacun séparément les invités dans le palais de Koubbeh. Mais, soucieux de la bonne ordonnance de la fête, il s'est promené longtemps comme un simple spectateur dans les allées du parc brillamment illuminées par des feux de toutes couleurs, au milieu des tentes bariolées d'où s'échappaient, très languissantes dans la nuit tiède, des mélopées de chanteurs arabes qui faisaient rêver, dans ce décor vraiment étrange, aux mille et une nuits des conteurs d'autrefois.
On a souvent parlé de l'hospitalité écossaise et de l'amabilité française. Il est juste de célébrer à la fois l'amabilité et l'hospitalité orientales. Les pachas et les beys d'Egypte sont d'une courtoisie telle qu'il est parfois difficile d'en évoquer une semblable dans ses souvenirs. Ils reçoivent avec une bonne grâce, une affabilité, une simplicité d'allures qui charment en même temps qu'elles attirent les sympathies et qui, par contraste, font parfois douter de quel côté sont venues les mœurs civilisées.
Tous ceux qui* ont approché le khédive, comme son premier ministre, Nubar-pacha, dont l'amabilité séduisante et la finesse d'esprit sont bien connues, comme bien d'autres encore, ont été frappés du caractère tout à fait amical que prend dès le début toute entrevue ou toute conversation,
La valeur incontestable de tels hommes réduit à néant les prétentions anglaises de n'abandonner l'Egypte que le jour où elle sera capable de se diriger elle-même.
Nubar-pacha, qui en même temps qu'il est un causeur exquis est, comme son souverain, un agriculteur de premier ardre — les bœufs de sa ferme de Ghoubrah
dont il est très fier et qui sont les plus beaux qu'on puisse voir en font foi — est aussi un profond lettré. On le verra bien quand paraîtront ses mémoires, pages du plus haut intérêt, embrassant dans les moindres détails les règnes de six vice-rois ayant régné sur l'Egypte dans le cours de ce siècle.
Le khédive a au plus haut point cette amabilité qui conquiert ceux qui le voient pour la première fois.
A peine le grand maître des cérémonies a-t-il introduit le visiteur dans la salle où reçoit le vice-roi que celui-ci se lève, vient à sa rencontre, lui serre la main, le remercie d'être venu le voir, le fait asseoir à ses côtés et lui parle de choses et d'autres avec une bonne grâce qui séduit immédiatement. Un serviteur offre des cigarettes. La conversation continue, puis le khédive se lève, indiquant que l'audience est finie, accompagne de nouveau le visiteur jusqu'au salon voisin, le remercie encore ; et l'étranger, comme l'indigène, se retire sur l'impression toute charmante que lui laisse ce souverain, déjà mûr malgré sa jeunesse, plein de bonne volonté, d'autant plus sympathique qu'il est plus attaqué par ceux-là même qui devraient s'abstenir de tout commentaire malveillant sur lui.
Plusieurs fois, j'ai eu l'honneur d'être reçu par lui ; toujours j'ai éprouvé ce même charme.
Certes, son sort n'a rien d'enviable.
Souverain d'un pays soumis à toutes sortes de tutelles étrangères, dans l'administration comme dans les finances, dans l'armée comme dans le commerce, il est vassal théoriquement d'une puissance à laquelle il paye une redevance annuelle de 17 millions de francs environ et dont il ne reçoit rien en échange — la Turquie — et vassal en fait d'une autre qui lui impose ses fonction-
naires el ses soldats, ses déclassés et ses inutiles, et qui inscrit sur son budget les frais généraux d'une occupation non justifiée — l'Angleterre. L'Europe presque tout entière a chez lui des représentants qui surveillent ses dépenses comme ses recettes, qui mettent le holà à ses desiderata y qui lui font sentir bien souvent que, quoique maître, il a à compter avec eux.
Il n'est pas de souverain dont la position soit plus délicate, dont le tact doive être plus parfait ; il n'en est pas non plus dont la défense soit plus nécessaire contre les manœuvres intéressées d'avides politiciens. On ne peut pas dire que le khédive ait droit au titre d'homme heureux. Gomme autrefois pour le roi de Sardes, l'oracle de Delphes lui préférait encore ce vieillard d'Arcadie qui cultivait son champ, n'était jamais sorti de chez lui, et qui, n'ayant pas de désirs, n'avait pas de besoins.