ALEXANDRIE
' La ville antique. — Les lettrés et les marchands. — Une ville d'affaires. •— Le cosmopolitisme et Tindcpendance d'Alexandrie. — La municipalité. — Une cité hospitalière. — La populace. — Le centre des émeutes. — La politesse alexandrine. — La liberté de la rue. — Pas de ruines. — Le triomphe de l'histoire. — Les voies et les maisons. — Les clubs. — - Le Phare d'Alexandrie. -> Le canal Mahmoudieh. •— Le jardin de Nubar-pacha. — Ramleh. — lie vieux port. — Un coin délicieux. — Les quais nécessaires. — Les cotons. — Ras-el-Tin. — L'hôpital du gouvernement. — La spéculation. — L'amertume du départ. — Les ennuis de la douane. — La fantaisie des employés. •— Mesures absurdes. — En mer. — La dernière pensée.
Alexandrie fut jadis la ville des lettrés, des poètes, des philosophes et des savants. Elle fut aussi la ville des marchands et des marins. Les navigateurs et les fabricants lui assurèrent au même titre que les plus illustres docteurs le premier rang parmi tant de cités jalouses de sa prépondérance. Elle eut pour parrain le conquérant de Macédoine, pour protecteurs des Ptolémées, et si le souvenir des luttes soutenues par les Pères de l'Eglise d'Alexandrie lui donne de temps en temps dans l'histoire une apparence d'austérité et de^sévérité monacale, la légende de Gléopâtre, la reine
aimée du consul romain, enveloppe son passé d'un charme mystérieux qui couvre d'un voile discret les fautes de la souveraine, mais transmet d'âge en âge, pour la plus grande gloire de la cité orgueilleuse, le renom de grâce et de beauté qu'eut la femme.
Alexandrie connut la suprématie dans les arts et dans les sciences. L'incendie fameux de sa bibliothèque, ordonné selon les uns par un khalife barbare, selon les autres par de farouches sectateurs du Christ, marque la fin totale de sa gloire. Elle cessa de marcher à la tète de la civilisation et pendant deux ou trois siècles elle disparut de la scène du monde. Sa position admirable sur la grande mer bleue la sauva de l'oubli. Gomme aux siècles lointains, le commerce et le négoce lui rendirent sa situation florissante. Les richesse^ affluèrent de nouveau. Son trafic se développa. Après la forte impulsion donnée par les Bonaparte et les Méhémet-Ali, elle reconquit son rang. Elle est aujourd'hui sans rivale sur les côtes orientales de la Méditerranée. Si l'on peut regretter que ses aspirations ne se tournent plus vers la science, on admire néanmoins sa prodigieuse activité et son fécond développement qui en font une ville commerçante de premier ordre^ la grande ville d'affaires du pays et de la côte.
Le Caire n'est la première ville que par les plaisirs. Et encore Alexandrie ne lui est pas sensiblement inférieure. Elle n'a pas la pompe officielle, mais elle a le goût exquis de ses habitants qui savent composer un spectacle, organiser une fête, trouver des attractions nouvelles, faire éclore des résurrections d'époques lointaines, avec une intuition réelle de ce qui est beau, de ce qui ne sera pas vulgaire. Les cités commerçantes connurent toujours le luxe. Jadis ce furent elles qui
brillèrent d'un vif éclat par la magnificence de leurs cérémonies, par la diversité de leurs plaisirs, par la richesse de leurs fêtes. Les banquiers d'Alexandrie, les négociants des docks et du port, et bien d'autres qui ignorent la pratique des affaires et les richesses qui en découlent, mais qui ont le souci de la splendeur de leur ville, maintiennent les traditions anciennes, conservent à Alexandrie sa renommée de ville hospitalière, élégante et aimable.
Alexandrie appartient politiquement à l'Egypte. Par l'origine de sa population, par ses mœurs, par ses coutumes, par son cosmopolitisme outré, elle ne semble réellement inféodée à aucun pays, à aucun peuple, à aucune histoire. Elle est méditerranéenne avant tout. Elle est un port ouvert à tous les peuples, elle leur donne à tous droit de cité. Elle est la patrie de celui qui la choisit et qui travaille à sa grandeur. Elle est Alexandrine en un mot, car elle a sa personnalité et sa vie propre. Quand on a parcouru l'Egypte d'un bout à l'autre, quand on est allé du delta aux cataractes et qu'on revient à Alexandrie avec le douloureux regret de fuir cette terre heureuse, on a bien déjà, le long de ses rues bruyantes ou près des vagues qui battent sa plage, la sensation que l'on n'est plus dans le pays des temples, que l'on a même marché déjà sur la route d'Europe.
De cette indépendance est né l'esprit d'initiative qui est caractéristique chez les Alexandrins. Une population éprise à ce point de liberté ne pouvait subir la loi commune, contraindre ses aspirations, laisser le pouvoir central lui imposer ses vues et ses idées par l'entremise d'un fonctionnaire administratif.
Alexandrie est la seule ville d'Egypte qui ne soit
pas livrée à un gouverneur nommé par les ministres. Elle possède une municipalité élue librement par elle, mais au suffrage restreint. Le cens électoral est extrêmement petit. Je ne crois pas qu'il y ait mille électeurs, et la ville a 800000 habitants. Cette municipalité, par sa composition cosmopolite, est bien la représentation exacte de cette population si diverse. La plupart des pays d'Europe ont quelques-uns de leurs nationaux dans cette assemblée, la France entre autres. Le gouver^ nement égyptien, en octroyant ce système administratif spécial à la grande cité commerçante, s'est réservé le droit de nommer le président de cette municipalité. Ce fonctionnaire, qui est en quelque sorte le maire d'Alexandrie, met à exécution les projets votés par les élus de la ville. Le premier choix du gouvernement a été heureux. Ghakour-bey, qui occupe actuellement cçtte fonction, est un homme aimable qui a au plus haut degré le souci de tout ce qui peut contribuer à la grandeur d'Alexandrie. Il fait les honneurs de sa ville avec une simplicité et une bonne grâce qui contribuent à augmenter le bon renom d'hospitalité qu'a su si justement acquérir la population alexandrine.
Toutes les villes d'Egypte sans exception peuvent être jalouses d'Alexandrie sur ce point. Les étrangers qu'une heureuse chance met en rapport avec l'élite de la cité conservent de leurs relations avec elle un souvenir charmant. Ils soiit reçus là comme des amis, comme des hôtes, au sens antique du mot. Ils ne passent pas comme de simples inconnus, comme des voyageurs que la vague emporte et qu'on oublie. Le Caire est devenu la proie du tourisme. Alexandrie a su ne pas faire de l'indifférence sa vertu dominante. Il n'y a pas que de vains chercheurs de curiosités embrigadés par des
agences de voyage parmi ceux qui foulent la terre d'Egypte.
La population est surtout juive, grecque ou levantine. La populace est composée des mêmes éléments renforcés, de l'élément italien et de l'élément indigène. Alexandrie n'a pas échappé à la loi commune des grands ports. Elle a aussi sa plèbe des quais, difficile à manier, turbulente, indisciplinée, constamment prête à un mouvement dans la rue. Les mesures d'ordre ne sont pas toujours commodes. L'administration doit, dans ses rapports avec elle, être d'une prudence extrême, pour ne pas provoquer des désordres. On sait trop avec quelle facilité les émeutes de 1882 éclatèrent dans les quartiers populaires et avec quelle rapidité elles conduisirent aux massacres de la place des Consuls et à l'intervention anglaise. La basse classe d'Alexandrie, par son effervescence latente, constitue un perpétuel danger qui se ferait réel le jour d'une complication en Egypte. C'est d'elle que partirait le signal de nouveaux troubles.
La politesse alexandrine que je loue a pourtant une tache. Elle provient sans doute de cette multitude quelque peu interlope, du va-et-vient de voyageurs débarqués par les navires, et peut-être aussi de la curiosité des habitants. Je ne connais pas de ville où la liberté de la rue soit moins grande, où les passants — et surtout les femmes — soient moins à l'abri de regards indiscrets et de dialogues inopportuns. Et je ne parle pas seulement des quartiers excentriques !... La rue Chérif-pacha et la place des Consuls, qui sont les rendez-vous des élégants n'échappent pas à cette critique. Il est vraiment pénible pour une femme, même accompagnée, de ne pouvoir se promener tranquille dans le centre de la ville. Elle est dévisagée avec une insistance
générale qui devient de l'impudence et elle est jugée et détaillée à voix haute avec une hardiesse impertinente. Mes observations personnelles se sont renforcées de protestations nombreuses que j'ai entendu formuler un peu partout. La politesse alexandrine serait parfaite si elle comprenait que l'urbanité n'exclut pas — au contraire — une certaine indifférence du prochain.
Alexandrie n'a ni temples, ni ruines, ni hjrpogées. Il y a bien la colonne de Pompée, mais c'est peu de chose. De cette absence de monuments, je ne la blâme pas. Ceux qui passent quelques jours dans ses murs la visitent pour elle-même. Elle seule les attire. On goûte près de son rivage un repos ineffable, une joie douce de ne pas être en butte aux invasions des touristes, Alexandrie, comme souvenirs de l'antiquité, a son histoire. Gela suffit à sa gloire qui n'est inférieure à aucune des cités de l'Egypte, haute ou basse. Les pierres ne sont pas la seule consécration du passé. Il y a la légende... Qui lutterait victorieusement sur ce terrain avec la ville des Ptolémées !...
Alexandrie est presque une ville européenne. Ses maisons sont hautes et belles, ses rues sont tracées en ligne droite, ses places ont des palais, des pelouses et des statues. La circulation des gens et des voitures y est très animée. De vastes et riches magasins attirent les passants, donnent de l'éclat aux rues. Les voies sont pavées et bien entretenues. Les cafés seuls font défaut. Il n'y a pas d'établissements sérieux offrant toutes les ressources dont un étranger a besoin. Gela provient de la concurrence des clubs.
Il y en a deux principaux, le club Khédivial et le club Méhémet-Ali. Ces clubs offrent un confort remar-
quable. Ils sont richement et luxueusement installés, possèdent salles de jeu, de billard, de café, de restaurant, de lecture, de correspondance, de conversation. Ils reçoivent la plupart des journaux et des revues d'Europe. Ils ont chaque matin les dépêches politiques de la veille et les dépêches de Bourse. Ils sont d'un secours précieux et d'une utilité rare pour tous ceux que les choses d'Europe intéressent malgré l'éloignement, pour ceux qui veulent être renseignés sur les arts, les sciences, le mouvement littéraire et dramatique, les événements importants, les questions du jour, pour tous ceux enfin qui veulent lire.
Les publications d'Egypte ne suffisent pas. Alexandrie possède cependant le journal le plus vieux et le plus important du pays, le Phare d* Alexandrie y bien connu en Europe pour son impartialité, son indépendance vis-à-vis des divers intérêts qui se disputent sur cette terre égyptienne tant bouleversée. Son directeur, Haïcalis-pacha, un Grec d'origine, maintient d'une main sûre sa ligne de conduite. La ville dans laquelle il vit depuis de nombreuses années lui est chère. Il soutient avec ardeur toutes les idées, tous les projets, tous les travaux qui apporteront un peu de gloire ou un peu de bien-être à la cité dont il est devenu l'un des premiers citoyens. Les écrivains, les voyageurs, les artistes sont sûrs de trouver auprès de lui un accueil empressé et aimable. Ceux qui l'ont connu gardent de lui un souvenir sympathique où entre un peu de reconnaissance pour la franche cordialité éclose dès la première rencontre, cordialité, hélas ! si rare.
Les rues commmerçantes d'Alexandrie lassent vite l'étranger qui aspire à un air plus pur. La promenade du canal Mahmoudieh, celle de Ramleh, les jardins de cer-
t^ns grands propriétaires, celui de Nubar-pacha par exemple, qui offre une retraite exquise avec ses sentiers bordjés de roses et d'iris courant dans un enchevêtrement de palmiers, de bananiers, d'orangers et de plantes rares, les bords de la mer surtout, attirent davantage ceux qui aiment la solitude,. la belle nature ou un beau spectacle. La route qui suit le canal Mahmoudieh est délicieuse au soleil couchant. La vue s'étend au loin sur i^ne plaine de verdure et sur le lac Mareotis. On passe le long des jardins à la végétation luxuriante et près des grandes barques qui descendent ou montent lentement. La route de Ramleh — la promenade à la mode — est moins, pittoresque et moins agréable, quoiqu'elle conduise au rendez-vous estival des Égyptiens, aux bains de mer de San-Stefano, où se retirent tous les Européens à l'époque des grandes chaleurs. Le coin le plus charmant d'Alexandrie, pour moi, est une berge de sable située, derrière la place des Consuls, sur la courbe du fer à cheval formé par le vieux port. Ce coin est ignoré, car, à part quelques enfants jouant avec des coquillages, il n'y a jamais personne. La mer qui baigne cette berge est d'un bleu très foncé. Des deux promontoires qui forment les deux pointes du fer à cheval, celui de droite se termine par quelques brisants et une tour ronde, l'autre est le fameux heptastadion de l'antique Alexandrie à l'extrémité duquel se dressait le célèbre phare, l'une des sept merveilles du monde. La vue est admirable. Le bruit des vagues seul rompt le silence qui plane sur ce coin retiré où l'on peut rêver ou lire à l'aise.
Le charme du lieu rend incompréhensible l'abandon dans lequel on l'a laissé. Une contemplation de quelques minutes fait entrevoir combien serait merveilleuse
une promenade ombragée, qui, comme un quai immense, partirait du Phare, longerait la courbe, se terminerait à la tour ronde après un parcours de dix kilomètres. Il n'y aurait guère au monde de promenade rivale. On m'a dit que la municipalité avait décidé la construction de ce quai gigantesque. Je suis étonné que la ville ait tant attendu. Il est de ces choses qui frappent à première vue, qui sont nécessaires malgré leur inutilité apparente. Sans ce quai, Alexandrie ne sera jamais qu'une ville incomplète, car elle sera privée de son plus merveilleux attrait. Une promenade le long de ce quai vaudra plus tard la contemplation de n'importe quel temple de la haute Egypte.
Le commerce des cotons est considérable dans le port. La visite des bâtiments où, au moyen de presses hydrauliques, on comprime le coton dans des balles cerclées de fer, pour être expédié au loin, est extrêmement curieuse. Le mouvement des navires n'est pas moins intéressant. Le port est l'un des plus beaux du monde, malgré son chenal hérissé de brisants, malgré ses passes dangereuses. La jetée s'avance audacieusement très loin dans la mer. A côté du nouveau phare s'élèvent les constructions blanches delà résidence d'été khédiviale, du palais de Ras-el-Tin.
Il y aurait bien des choses à dire sur la plupart des édifices publics de la ville. Je n'en veux retenir qu'un, car il a droit à une mention spéciale, c'est l'hôpital du gouvernement. Il est construit sur une colline qui domine la mer près du vieux port. La conception d'un corps massif de bâtiments a été abandonnée quand il s'est agi de l'édifier. On a préféré le système des pavillons isolés, infiniment plus sain et plus hygiénique. L'hôpital ressemble donc à un vaste jardin dans lequel
s'élèveraient, dans tous les bosquets, d'élégants pavillons. Les malades sont à l'aise et les convalescents jouissent d'un panorama admirable. La visite de cet établissement n'inspire pas cette angoissante mélancolie que l'on éprouve dans les salles de nos vastes hôpitaux.
Le développement commercial d'Alexandrie en a fait une ville de spéculation. On y spécule sur tout, sur les cotons, sur les sucres, sur les blés, sur les terrains, sur les mines, sur les affaires lointaines. La Bourse abrite une vraie multitude. On parle dans nos pays de fortunes rapidement conquises. Les gens de finance et de négoce qui vivent en Egypte en ont vu d'autres. L'appât du gain est prodigieusement développé dans la vallée du Nil. Il ne trouve une légère excuse que dans ce fait que seules les œuvres de charité ont un développement aussi considérable. Ce sont elles qui donnent naissance à ces fêtes si brillantes où l'étranger peut admirer l'extrême élégance et la beauté tant vantée de ces Juives, de ces Grecques et de ces Levantines qui forment l'élite des Alexandrines.
Hélas ! si Alexandrie est le port d'arrivée sur cette terre sacrée d'Egypte, elle est aussi la ville où l'on quitte ce ciel merveilleux sous lequel on a vécu d'heureux et d'inoubliables jours. On n'évoque pas Alexandrie sans une certaine amertume, comme si l'antique cité devait porter le poids des regrets soulevés par un départ inévitablement triste. Le dernier regard jeté sur la place des Consuls où se dresse la statue de Méhémet- Ali, en face de ce terrain abandonné et fermé par une grille où s'élevait jadis le Consulat de France brûlé en 1882 — terrain qui reste à perpétuité terre de France T- est douloureux. Le navire qui va fuir sur la Méditerr
ranée loin des côtes arides d'Egypte n'emportera pas que des cœurs joyeux. Il en est pour lesquels l'éloignement de ce sol béni est d'une tristesse infinie. L'Egypte laisse des traces profondes dans les souvenirs. Tous ceux qui ont rêvé dans la lumière éblouissante de son soleil ont comme un spleen, comme un mal secret, en songeant au passé, aux heures vécues près des grands déserts...
Gomme si les ennuis d'un embarquement n'étaient pas suffisants, la douane du port lient à se montrer tracassière vis-à-vis de ceux qui partent. Il y a là une anomalie intense. Je comprendrais des difficultés à l'arrivée, j'admettrais même des mesures sévères à l'égard des nouveaux débarqués, basées sur la nécessité de ne pas laisser s'introduire dans le pays des gens indignes ou douteux. Mais qu'importe aux autorités d'Alexandrie qu'un navire en partance emporte vers les rives d'Europe des passagers, si tarés qu'ils soient!... Une réforme s'impose pour le bon renom de la ville. Les voyageurs qui s'en vont sont encore pleins d'enthousiasme pour ce chaud soleil, pour cet air si doux, pour ce pays si beau. Pourquoi leur susciter l'unique sujet de mécontentement qu'ils gardent contre l'Egypte !...
La règle douanière veut donc que les bagages soient visités dans le port même à leur sortie d'Egypte. Pourquoi ? — Nul ne sait. Généralement les visites de douane ne se font qu'à l'entrée dans un pays. Gette mesure ridicule est d'autant moins justifiée que jamais les bagages ne sont ouverts et que moyennant un droit fixé par un employé de la douane le voyageur passe librement. Il lui suffit de donner son nom et la somme qu'on lui réclame. La chose paraîtrait donc assez simple s'il n'y avait pas d'abord le temps très long, perdu avec ces for-
malités, et ensuite la fantaisie de certains employés delà douane. Lors de mon dernier départ, le drogman qui s'occupait de mes bagages et qui selon l'habitude avait fait passer ma carte de visite au bureau, revint vers ma voiture et me déclara que l'employé voulait me voir. Je fus obligé de descendre, de parcourir des salles encombrées de malles et de me présenter devant celui qui avait exigé ma comparution. Pendant ce temps, il y avait plus de quinze voitures à la porte derrière la mienne, attendant leur tour... et le bateau partait dans un délai d'une demi-heure. L'employé — un jeune indigène d'une vingtaine d'années — tenait ma carte entre ses mains. Il me contempla quelques secondes... puis fit signe au drogman que c'était bien, que je pouvais aller. Gomme ce jeune homme ne parlait que l'arabe, je me suis toujours demandé ce qui serait arrivé si ma ligure lui avait déplu et s'il avait contrarié mon départ. Je sais bien que l'Egypte fait encore partie de l'Empire Ottoman, mais tes mœurs turques en ont disparu depuis longtemps. Elles li'étaient pas si bonnes que l'on sente le besoin de les faire renaître. Il est inadmissible qu'un Européen qui 9'en va, et qui parce fait seul débarrasse le pays de toute crainte à son sujet, se voie contraint de montrer son visage dans un bureau de douane que le gouvernement n'a établi que pour visiter des colis et des valises. De pareilles fantaisies dépassent les bornes. Elles deviendraient grotesques si l'on n'y mettait pas une fin.
Le port est vaste, la sortie est difficile, mais le navire fuit avec une rapidité désespérante. Le dernier phare est dépassé. Et l'on s'en va, et l'on vogue sur la grande mer bleue, et la rive sablonneuse devient de moins en moins nette. Pas une colline, pas un mont, dont le sommet s'apercevrait de plus loin. Non! une longue
plage basse qui se confond bientôt avec le ciel et l'eau. L'Egypte disparaît comme par enchantement. On la devine longtenps encore derrière la vague lointaine. Puis, la nuit tombe, et c'est fini. Des ténèbres épaisses séparent désormais de ce pays sur lequel doivent veiller des fées. Et plus d'un s'éloigne du bastingage en essuyant une larme I...