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CHOSES DE FRANCE

La colonie française. — Les députes de la nation. — Le cercle français, — Un dualisme. — Les locaux du cercle. — Un peu d'intransigeance. — Les qualités françaises. — Une œuvre utile. — La presse. — Le Bosphore égyptien. — Le théâtre khédivial. — AYda. — Les œuvres représentées. — Les logos de harem. — L'agence de France.

Il n'y a pas au Caire que des écoles françaises et des religieux français. Il y a aussi une colonie française, un cercle français, une presse française et un théâtre français. Les uns et les autres, dans leur sphère respective, travaillent à la conservation de nos mœurs, de notre langue et de notre influence en Egypte. Ils ont à soutenir des assauts qui sont rudes. Si la France et l'Angleterre luttaient seules jadis sur cette terre d'Egypte, il n'en est plus de même aujourd'hui. Le cercle des combattants s'est élargi. Toutes les puissances européennes convoitent, sinon la suprématie totale, du moins une suprématie partielle, grâce à laquelle leurs nationaux peuvent se substituer à leurs rivaux. Et ce ne sont pas les plus petites — au contraire — qui sont les moins intrigantes. L'Egypte est devenue un champ libre où se livrent, malheureuse-

nient pour elle, trop de joutes politiques, financières, industrielles et commerciales.

La colonie française fut toujours très nombreuse. Elle n'a pas diminué. Dans les administrations de TËtat comme dans les administrations particulières, dans les ministères, dans les banques, dans les usines, dans les hauts emplois civils, dans le barreau, dans la médecine, dans le gros commerce et dans la petite industrie, elle est largement et avantageusement représentée. Nul ne pourrait dire à quel chiffre elle s*élève. Les tentatives de recensement n'ont jamais donné de résultats positifs ; elles se heurtaient à de trop grandes difCcultés. Le consulat de France lui-même ignore sur combien d'individus s'étend sa juridiction. Il y a tant de nos compatriotes qui ne se font pas inscrire chez nos consuls ! La colonie française est en tout cas l'une des plus importantes du Caire, sinon la plus importante.

En vertu de ces vieilles capitulations qui sont quelque peu démodées aujourd'hui, surtout en Egypte, la colonie française a le droit d'élire deux d'entre elles pour la représenter auprès du gouvernement français. Ces deux élus prennent le titre de « députés de la nation » et jouissent du privilège de communiquer directement avec le ministre des affaires étrangères sans passer par l'intermédiaire habituel de l'agent diplomatique de France en Egypte. Cette institution qui avait du bon autrefois n'est plus d'aucune utilité. Des mœurs nouvelles ont si singulièrement affaibli les prérogatives, parfois terribles, de l'agent français, que cette espèce de protection contre une tyrannie éventuelle, accordée

aux sujets français, n'a plus de raison d'être. L'élection est d'ailleurs faite sur un mode déchu contraire à nos principes républicains. Comme sous François I®"*, les commerçants seuls ont droit de vote et d'éligibilité. Certaines protestations ont étendu ce privilège dans ces dernières années aux professions dites libérales. Le suffrage n'en est pas moins extrêmement restreint. Il y a, je crois, 60 à 70 électeurs consulaires, et rien que le Cercle français compte 250 membres. Les députés de la nation ne représentent donc pas réellement la colonie ; ils représentent une coterie. Ils n'ont pas pouvoir d'agir et de parler au nom de tous les Français. Cette vieille institution ne se justifie désormais que si elle s'appuie sur la masse totale des Français résidant dans une même ville. Le développement des arts, des sciences et de l'industrie a amené dans ce pays une population qui est trop considérable pour qu'elle soit tenue à l'écart par une minorité, une aris tocratie en place.

Cette anomalie crée un dualisme entre la colonie et le cercle. Chaque fois qu'un compatriote illustre est de séjour au Caire, une réception est donnée en son bonneur par les Français d'Egypte. ^lais qui doit la donner, le Cercle ou la colonie ?... Qui la présidera ?... Le premier député de la nation ou le président du Cercle ? — C'est généralement tantôt l'un, tantôt l'autre. Je ne crois pas qu'il y ait conflit, mais il y a bien quelquefois dissentiment. Ce dualisme est fâcheux. L'unité est nécessaire, surtout à l'étranger. En toute sincérité, le président du Cercle est le plus qualifié pour parler et agir au nom de la colonie française. Il dispose d'abord d'un local permanent magnifiquement aménagé, de fonds toujours disponibles, d'une organisation toujours

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prête, de moyens de propagande rapides. Ce sont des avantages tels que sa désignation est inévitable. Et puis, il représente le plus grand nombre de Français. Je sais bien qu'il en est qui ne font pas partie du Cercle, mais il en est encore bien davantage pour lesquels les députés de la nation sont des inconnus.

Le Cercle français fut fondé véritablement, il y a quatre ans, sous l'impulsion de M. de Reverseaux, notre ministre au Caire. 11 est installé dans un local splendide, en face du jardin de TEsbékieh, sur la voie la plus riche et la plus mouvementée de la ville. Le local est vaste. 11 y a salle de jeu, salle de billard, bibliothèque, salle de lecture, salon et une superbe terrasse, d'une fraîcheur délicieuse au soleil couchant, d'où Ton plonge sur les pelouses et les bosquets du jardin. Les salles sont très animées à partir de cinq heures. Presque tous les membres s'y réunissent journellement. On joue, on boit, on lit, on cause surtout. Les journaux français apportés par le dernier courrier fournissent matière à de nombreuses discussions. Les Français sont généralement, pris en particulier, des gens aimables, bienveillants et sympathiques. Mais, en bloc, certains sont d'une intransigeance qui est contraire à nos principes libertaires. Que de Français de passage en Egypte j'ai connus, qui avaient été chagrins de cette espèce d'os« tracisme qui s'abat sur ceux qui n'épousent pas les querelles de ceux-là et qui pratiquent une indépendance, incontestable cependant, dans leurs allures, dans leurs opinions et dans leurs relations. Dame, la colonie française ne s'ouvre pas aussi facilement que les colonies

étrangères. L'assaut en est parfois rude. Mais quand on y est entré, on est quelque peu prisonnier d'une unique ligne de conduite. La colonie est un peu comme cette phalange macédonienne que l'on ne pouvait forcer et de laquelle on ne pouvait sortir quand on y avait pénétré.

Le Français a une réputation de gaieté, d'esprit, de bonhomie, d'assimilation, d'indépendance de caractère, de largeur de vues et d'idées, qui lui assure la première place. En restant fidèles à ces traditions nationales, les Français d'Egypte maintiendront toujours leur prépondérance dans ce pays, parce que ce sont là des qualités maîtresses qui ne peuvent être vaincues.

Le Cercle a été une œuvre utile. Il a rallié tous les Français éparpillés, il a concentré les forces, il est devenu un centre de résistance contre tous les efforts adverses. 11 a comme devoir d'être la maison hospitalière de France, ouverte à tous ceux qui viennent, qui passent ou qui s'en vont. Il est l'une des institutions les plus fécondes en résultats et les plus heureuses.

La plupart des journaux — même ceux qui ne soutiennent pas la cause française — sont rédigés en français. Le Journal Officiel lui-même se sert de notre langue. On ne peut pas parler de la presse sans évoquer immédiatement un disparu, un vaillant : le Bosphore égyptien. Pendant dix ans, son directeur, notre compatriote Barrière-bey, mena dans ce journal une campagne vigoureuse contre l'occupation anglaise qui lui valut d'injustes et de nombreuses attaques. Il tint haut et ferme le drapeau français, no reculant devant aucune fatigue, devant aucune crainte. Si des circonstances malheureuses ont voulu que ce journal cessât de livrer le bon combat, il est juste de garder le souvenir

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du temps où il fut un courageux organe. Le Journal Egyptien permet aujourd'hui à Barrière-bey de poursuivre sa lutte.

Le théâtre khédivial du Caire est dirigé par un Français qui fait jouer des œuvres françaises par des artistes de notre pays. C'est en cela qu'il nous intéresse. 11 soulève d'ailleurs tant de discussions, il provoque tant de colères et tant de jalousies, qu'on ne peut guère le passer sous silence. Pendant trois mois et demi d'hiver, il est le lieu de ralliement de tous les Européens résidant au Caire et de tous les hauts fonctionnaires indigènes, il est le point où converge tout le monde, le centre d'où partent tous les potins, tous les racontars, d'où viennent les légendes et les nouvelUes. Il est très joli, ce théâtre, avec ses larges loges allant du haut jusqu'en bas sans galeries de fauteuils les masquant et les enlaidissant. La salle est, les soirs de représentations, élégante et riche. Les femmes sont toujours en grande toilette, les hommes en habit noir. La tenue journalière est celle des grandes soirées de gala. L'élite des colonies étrangères assiste à chaque représentation. Les loges sont ainsi quatre fois par semaine des salons où les saluls s'échangent, où les visites se rendent. La clôture du théâtre en mars marque la clôture de la saison. Le Caire devient insensiblement plus triste. On sent que la vie mondaine est interrompue par ce fait seul de la disparition du théâtre.

Il fut construit en 1869 sur l'ordre du prodigue khédive Ismaïl. Mariette et Verdi composèrent spécialement pour lui, l'un la fable, l'autre la musique àAida. L'opéra ne fut donné qu'en 1872, mais il fut éblouissant

par la mise en scène déployée, par la recherche des détails dans le décor, par la figuration noire qui défila dans le fameux cortège au son des trompettes de cuivre. Le théâtre connut la richesse tant qu'Ismaïl vécut. Les premiers chanteurs du monde parurent sur la scène, engagés à des prix fantastiques. Ces jours ont fui, mais le théâtre a conservé un bon rang. La subvention de 130000 francs que lui octroie le gouverment égyptien permet de constituer une troupe bonne et de monter des ouvrages avec un certain luxe. Le privilège de quatre ans accordé à un de nos compatriotes par le khédive fait depuis quelques années régner sur cette scène nos œuvres musicales et dramatiques. L'opéra y est joué tous les ans ; Topéra-comique, l'opérette et le vaudeville, à tour de rôle. Les spectateurs de tous pays qui suivent assidûment les représentations entendent les Huguenots ou Hcrodiadc comme Mignon et la Navarraise, le Fiacre 117 et Divorrons comme le Petit Faust et Mam'selle Nitouche, Toutes les oreilles doivent se plier à l'audition de notre langue. Les Anglais n'ont pas toujours eu à se louer de ce théâtre. Plus d'une fois, la salle mise en douce gaieté par l'apparition sur les planches de compatriotes à eux plus ou moins malmenés en a profité pour faire une petite manifestation qui -ne devait pas être de leur goût. L'Anglais du Petit Faust et Grakson du Grand Mogol ont souvent été accueillis par de longues hilarités. Par contre la Fille du Tambour -major soulevait des applaudissements bruyants au dernier acte, lors de l'entrée des Français à Milan. On ne saurait croire l'importance qu'a pour notre influence cette prépondérance de la langue française dans les œuvres représentées au théâtre kliédivial. Nul ne peut se passer de l'entendre sans renoncer

au plaisir le plus couru pendant le cours de la saison au Caire.

Le khédive ne manque que fort peu de soirées. La salle est originale et curieuse avec ses cinq ou six loges grillées du premier étage. Ce sont les loges de harem. L'ouverture en est masquée par un grillage de fer sur lequel sont peints, en blanc, des dessins et des arabesques. Les femmes indigènes sont là à l'abri des regards indiscrets des spectateurs. Elles peuvent enlever le voile qui cache leur visage sans enfreindre les lois sévères du Koran. Les femmes de harem sont très bavardes. Si on ne les voit pas, on les entend. Il s'élève souvent, au milieu d'un acte même, un babil qui est doux comme un gazouillement d'oiseaux, mais qui met en mauvaise humeur les assistants épris du drame qui se déroule devant eux.

Malgré Sigurd, malgré Samson et Dalila, malgré Lohengririj l'œuvre de Verdi jouée pour la première fois sur la scène cairote demeure à travers les années l'œuvre favorite et toujours acclamée du public. Aida est devenu l'opéra national. On peut le jouer autant qu'on veut, la salle est pleine du parterre à l'amphithéâtre. La légende de l'esclave éthiopienne emmenée captive par le pharaon attirera toujours ceux qui retrouvent dans les décors traversés par elle des paysages connus et aimés.

La France a sa maison au Caire, celle où réside son représentant auprès du khédive. Elle l'a achetée d'un homme de goût qui l'avait fait construire pièce par pièce avec des pierres, des poutres, des mosaïques, des

moucharabîehs, des portes, des blocs de marbre, recueillis dans de vieilles mosquées ou dans de vieux palais. L'agence de France est la plus belle résidence dû Caire. C'est une construction artistique dont la finesse égale l'élégance. On est. heureux, en contemplant ce chef-d'oeuvre, de voir flotter sur la toiture le drapeau aux trois couleurs françaises.

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