L'ŒUVRE DE L'ANGLETERRE
Co qui se passait 4500 ans avant notre ère. — La légende de Novcrkara. — La destinée de l'Egypte. — Les dominations étrangères à travers les siècles. — Les responsabilités de l'Angleterre. — Quatorze années de tutelle. — Une parabole de grand vizir. — Une impression générale. — Pas do traces de l'influence britannique. — Qui a éduqué l'autre. — L'incertitude du lendemain. — Une colonie à fonctionnaires. - - Comme un rôve.
En ce temps-là, l'Egypte fut parfaitement heureuse. Une félicité sans bornes s'étendit sur tout le pays, des sources du grand fleuve jusqu'aux cataractes nubiennes. Les habitants connurent partout la joie et l'abondance. Le Nil, père des eaux et bienfaiteur du sol, coula pendant onze jours et pendant onze nuits des flots de miel...
Ceci se passait 4500 ans avant notre ère et non de nos jours, comme certains pourraient être tentés de le croire.
La tutelle de sir Eveling Baring, aujourd'hui lord Gromer, agent de Sa Très Gracieuse Majesté auprès de Son Altesse khédiviale, ne méritera pas, dans les pages de l'histoire future, les éloges que nous ont transmis, par des papyrus ou par des blocs de granit couverts d'hiéroglyphes, les artistes et les lettrés épris du règne de Noverkara, sixième pharaon de la deuxième dynastie. La légende qui s'établira sur cette période d'occupation dont nul ne peut prévoir la fin, mais dont plus d'un croit entrevoir la solution proche, ne s'acheminera pas vers la postérité, escortée des- mêmes allégories charmantes et des mêmes souvenirs grandioses qui enveloppent cette antiquité tour à tour attirante ou fabuleuse. Des œuvres impérissables comme celles qu'ont laissées après eux les maîtres successifs de l'Kgypte, depuis les Ghéops et les Ptolémées jusqu'aux Bonaparte et aux Méhémet-Ali, ne rappelleront pas qu'il y eut une époque — déjà vieille de quatorze années — où l'élément britannique se substitua à l'élément indigène dans le gouvernement du pays.
On cherchera en vain dans les vieux papiers oubliés des fragments de chants ou de poèmes célébrant, comme les scribes d'autrefois dans leurs inscriptions, le très parfait bonheur du peuple égyptien, et cette très grande quiétude d'esprit qui fut toujours sa caractéristique en dépit des invasions et des calamités, car il fut un temps — lointain, hélas I — où un conquérant barbare pouvait s'enorgueillir de ce que ses soldats n'avaient pas fait pleurer un enfant dans les cités qu'il avait prises, où des femmes de Memphis, sentant l'heure de la mort venue, exhalaient dans leur regret d'une vie doucement écoulée, cette plainte : a Nous pleurons après la brise du soir, au bord du courant ! »
OÙ des prêtres enfin, s'en allant le long des rives du Nil, parlaient sous les hauts palmiers, souhaitant aux femmes qu'il y eût toujours pour elles des parfums, des essences, des guirlandes et des lotus, aux hommes qu'il y eût toujours pour eux de la musique avec des chants pour que, négligeant tous les maux, ils ne songeassent plus qu'aux plaisirs jusqu'au jour où il faudrait aborder à la terre qui aime le silence.
Ce n'est pas l'un des moindres étonnements des historiens que cette aménité de mœurs, cette douceur de caractère, cette patience inébranlable et cette constante docilité que les Egyptiens ont su garder à travers les âges malgré toutes leurs heures critiques.
Et certes, ces heures ont été nombreuses.
Il semble que, jalouse des dons merveilleux que la nature avait prodigués à cette terre, mère de la plus ancienne civilisation, une mauvaise fée ait jeté sur elle à plaisir un mauvais sort, le plus terrible de tous, celui des invasions perpétuelles.
Aussi loin que l'on remonte dans son histoire, on aperçoit l'envahisseur. 11 vient de l'ouest, du sud, de l'est, du nord. Il change de mœurs, de couleur, de race. Il passe ou il s'implante, mais il arrive toujours fatalement, chassant celui qui l'a précédé, comme attiré par ce spectacle magique d'un fleuve sacré fertilisant des sables.
Destinée cruelle que celle de ce peuple n'ayant connu qu'à de rares intervalles ce que c'était que la liberté et ayant derrière lui un passé écrasant de six mille ans de soumission à des dominations étrangères, bien fait pour décourager toutes les espérances de l'avenir!
L'Egypte a vu s'implanter chez elle les' Asiatiques, les Éthiopiens, les Perses, les Macédoniens, les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Arabes, les Mamelucks, les Français, les Turcs ; elle a maintenant les Anglais.
Tous ont tenu à ce que leur passage ne fût pas un jour soumis aux lois cruelles de l'oubli, à ce que leur génie ne fût pas jugé inférieur à celui de leurs devanciers. La tâche que certains d'entre eux laissaient à des successeurs avides de les égaler était parfois ardue. Peu n'ont pas su être à la hauteur de leur mission.
Cette diversité de maîtres, engendrant la rivalité, n'a peut-être pas été l'une des moindres causes de la grandeur de l'Egypte dans son asservissement. Les uns ont confié à la pierre le soin de perpétuer leur gloire ; d'autres ont eu foi simplement dans la renommée.
Notre admiration pour l'Egypte passée ne s'arrête pas aux monuments de granit, aux temples, aux tombeaux, aux statues, aux pyramides, elle s'adresse aussi aux entreprises guerrières, aux expéditions dans le désert ou dans des terres lointaines, aux travaux d'irrigation, au développement intellectuel et commercial des villes, aux légendes de l'époque chrétienne, aux rêveries monacales de la Thébaïde, aux universités florissantes de la période musulmane, à l'éclat des sciences et des arts, aux splendeurs des mosquées et de l'art arabe, aux découvertes des savants de ce siècle, aux réformes humanitaires accomplies peu à peu, aux temps prodigieusement heureux que traversèrent parfois ces populatiens si douces.
L'Angleterre a voulu avoir sa place dans ce long cortège de dominateurs de l'Egypte.
Elle l'a actuellement.
Les responsabilités qu'elle a, de ce fait, encourues devant les traditions historiques du pays ne lui ont pas paru trop hautes. Les esprits impartiaux reconnaîtront cependant que, jusqu'ici, son rôle n'a pas été brillant.
Ceux qui plus tard écriront ce que fut l'Egypte au dix-neuvième siècle, et qui parleront de la campagne de Bonaparte avec ses conséquences, de l'œuvre de réorganisation accomplie par Méhémet-Ali, de la jonction des deux mers par le percement du canal de Suez, ne pourront s'empêcher d'établir qu'au point de vue de la grandeur des hommes et de la conception des choses, cette première partie du siècle se rapproche plus des époques pharaoniques que de ces dernières années passées sous la tutelle britannique.
Ce jugement sera, dans l'avenir, au point de vue de rhistoire, la condamnation du régime anglais actuel.
Mais, à défaut d'œuvres indestructibles, il importait à l'Angleterre d'accomplir deux choses pour avoir droit à la reconnaissance du peuple égyptien : c'était de lui procurer d'abord un bien-être général, sinon pareil à celui qu'avait chanté la légende de Noverkara, du moins suffisant à faire taire la navrante plainte du fellah qui monte 3e plus en plus des champs et des villages, de faire luire à ses yeux ensuite, pour un jour peu éloigné, la réalisation de ce rêve caressé par tant de générations qui l'avaient précédé sur ce sol, celui d'être libre.
Le bien-être n'a pas été donné, la liberté n'est pas encore entrevue.
Une race ne s'implante pas toutefois chez une autre sans apporter des modifications dans ses mœurs, sans introduire des réformes dans ses institutions. Une
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œuvre, qu'elle soit bonne ou mauvaise, doit nécessairement être accomplie. L'œuvre de l'Angleterre pendant quatorze années consécutives existe donc. Les résultats de son occupation sont-ils positifs?...
Il importe en tout cas de faire remarquer que l'Angleterre avait affaire à un pays merveilleux par son histoire et par son climat, à une terre dont la fertilité fut longtemps considérée comme une chose miraculeuse, à un peuple dont la malléabilité était prover- ,biale, à un ciel presque toujours invariablement pur, laissant, même aux jours très rares de brumes, entrevoir toujours par-ci par-là quelques déchirures bleues.
Un grand vizir de Constantinople qui, comme tous ses pareils, aimait à parler par paraboles, comparait l'Egypte à un arbre planté sur un sol qui serait l'empire ottoman, a L'arbre, par conséquent, disait-il, est turc, mais la jouissance des fruits appartient aux Egyptiens. »
Cette jouissance, ils ne l'ont même plus.
Un nouveau larron est survenu, qui s'est emparé du peu qui restait à prendre et qui jouit si bien de tous les fruits qu'il n'en laisse retomber aucun sur le sol et qu'il épuise l'arbre.
Une impression très nettement ressentie par tous les observateurs curieux de tirer, à la suite d'un séjour en Egypte, une conclusion de l'ensemble des remarques qu'ils peuvent avoir faites, est celle-ci : c'est que, si pour une raison quelconque l'Angleterre était amenée à évacuer aujourd'hui le delta et la vallée du Nil, il ne resterait pas, au bout d'un temps relativement très
court, la plus petite trace de son passage. Avec le dernier soldat s'embarquant à Alexandrie sur le dernier vaisseau de guerre disparaîtrait le dernier vestige d'une influence qui n'a pas su s'immiscer dans le cœur même du pays, ni vaincre Thostilité dont elle était entourée, et qui a eu besoin, pour paraître même exister, d'un contingent militaire toujours en permanence dans les villes.
On se demande alors ce que devient ce talent de colonisation considéré par certains comme l'apanage des Anglais.
Un homme d'Etat égyptien me disait: les Anglais sont venus chez nous soi-disant pour faire notre éducation ; c'est nous qui avons dû faire la leur.
Et en effet, celui qui s'est le plus façonné à l'autre dans ce contact anglo-égyptien, c'est l'Anglais.
L'indigène n*a voulu abandonner ni la langue européenne qui lui était familière, ni les mœurs et les méthodes du pays qui avait travaillé à son émancipation au commencement du siècle. Malgré 4es efforts de l'occupant, la France n'a pas cessé d'être sa seconde patrie. Ses regards sont toujours tournés vers elle, vers sa capitale, vers ses foyers d'instruction, vers ses idées libératrices, vers son enseignement, vers ses productions littéraires, vers tout ce qui émane d'elle.
L'Anglais n'a pas le caractère qui convient à ce peuple ennemi de toute morgue et de toute froideur. Le Français avec ses qualités expansives, sa générosité, sa bonne humeur, lui plaît davantage. Aussi va-t-il à lui un peu par instinct, beaucoup par atavisme.
L'histoire est là pour faire foi de cette constante confiance, depuis saint Louis jusqu'à nos jours.
Une heure pourtant s'est trouvée où une faute a été commise. Cette heure d'oubli, plus d'un en Egypte qui nous est resté fidèle îie peut en parler sans amertume, €ar c'est de cette heure que date un fait accompli maintenant, considéré comme un mal par la majorité du peuple égyptien.
De l'Egypte comparée à un être humain, on peut dire que le corps est devenu anglais, mais que l'âme est restée française.
L'Angleterre occupe le pays, il est vrai, mais la France le domine encore, malgré sa faute, de tout l'as-* cendant moral qu'elle avait su prendre sur lui à des époques meilleures. On n'insistera jamais trop sur cette réflexion qui vient à l'esprit de tout Français qui se hasarde dans cette Egypte qu'il croit déjà anglicanisée: « Mais qu'était donc notre influence avant les événements de 1882 pour qu'elle ait traversé, aussi forte et aussi vivace encore, une occupation étrangère de douze années ? »
L'Angleterre s'est pliée aux coutumes indigènes comme elle s'est pliée aux institutions françaises.
Est-ce par indiff*érence ou par manque de forces qu'elle n'a tenté aucune réaction ou qu'elle n'a pas réussi dans celle qu'elle a tenté ? Nul ne sait ! Toujours est-il que c'est parce qu'elle n'a pas frappé toutes les choses de ce pays d'une empreinte durable qu'elle disparaîtra toute entière avec son dernier bataillon.
Incertaine peut-être du lendemain, elle n'a rien bâti de solide. Elle a procédé par tâtonnements dans toutes ses tentatives de réformes, sans idées bien déterminées, sans plan d'ensemble, basant toutes ses méthodes sur l'empirisme, s'essayant à maintes choses sans les poursuivre toutes, secondée très imparfaitement par un bon
Malosse. — Imp. Egypte, 25
nombre de ceux qu'elle avait envoyés là-bas pour accomplir son œuvre.
On a dit souvent que nos colonies n'étaient que des nids à fonctionnaires. L'Egypte entre les mains des Anglais n'a pas été autre chose. Ils s'en sont, servi comme d'un immense déversoir pour le trop-plein de leurs cités populeuses, nommant des leurs aux emplois vacants, en créant même de nouveaux. Les choix, pour ne parler que de la question de compétence, n'ont pas toujours été heureux. Certaines de leurs entreprises ont donné la preuve d'une ignorance regrettable en la matière.
N'ayant pas su s'implanter moralement ni se faire aimer, ils passeront — s'ils s'en vont — comme passe un rêve, un mauvais rêve, ajouteront tout bas bien des Egyptiens qui liront ces lignes. Il ne restera rien d'eux, et c'est celte sensation très réelle éprouvée par tous les étrangers au cours d'un voyage en ces lieux qu'il importe de faire ressortir au début d'une étude
sur l'influence anglaise en Egypte.
Jadis. — D'Alexandrie a Khartoum. — La sécurité publique. •— Les complexités des questions orientales. — Les imaginations trop vives. — Le Caire et Venise. — Danger nul. — Rixes d'indigènes. — Les vieillards protecteurs. — L'erreur des Occidentaux. — L'élément pondérateur. — A la sauce poivrade. — Opposition inutile. — L'intrusion anglaise et l'inimitié égyptienne. — Le régne de la stabilité. — Ce qui se dit sur le rôle de la France. — La nécessité d'une administration solide. — Slatin et le Soudan. — L'âge d'or de la sécurité. — L'arbitraire des grands. — La terreur des pachas et du peuple. — Mœurs patriarcales. — Les coutumes d'autrefois. — Changement de régime. — Pourquoi il y a eu faute. — La police. — La fin du brigandage.
Jadis, on pouvait aller à pied d'Alexandrie à Khartoum, sur un parcours de 3.500 kilomètres, avec un sac •d'or sur la tête, sans courir le moindre danger.
Cette phrase est devenue proverbiale en Egypte. Il est rare qu'une conversation engagée sur la situation générale du pays avec un Egyptien ou un Européen égyptianisé par de longues années de séjour se poursuive pendant un temps assez long sans que ces quelques mots soient prononcés.
Le yarf/s qui les précède est gros de sous-entendus. Il provoque nécessairement l'idée d'un aujourd'hui ne présentant pas les mêmes conditions de tranquillité rassurante et par cela même impliquant un blâme à ceux qui sont chargés actuellement de veiller à la sûreté des routes et au maintien du bon ordre dans les villes et les campagnes.
Les questions de sécurité étant de celles qui intéressent au premier chef l'indigène comme l'étranger, il est bon de les considérer avant toutes les autres, parce que, dans le cas où elles n'existeraient qu'à l'état de problème à résoudre et non de problème résolu depuis les premiers jours, les esprits impartiaux seraient en droit, sans étude plus approfondie, de déclarer négatifs les jefforts faits par un peuple qui se donne mission d'en éduquer un autre.
Ceux qui ont vécu sous les règnes de ces cinq vicerois qui n'avaient d'autre régulateur à leurs actes qu'un conseil ou un ordre venu parfois de Gonstantinople pourraient donc dire qu'ils ont connu l'âge heureux, celui où le voyageur égaré dans le désert, comme le marchand demandant l'hospitalité dans quelque hutte misérable, pouvait s'endormir sous le ciel d'Egypte avec le même esprit calme et le même cœur confiant. -Ceux qui ne savent pas ce que (ut ce jadis et qui, moins favorisés que leurs prédécesseurs, vivent en un temps où une ingérence anglaise se fait sentir en tout et partout, amoindrissant les volontés khédiviales, peuventils avec juste raison jeter un regard de regret sur le passé et, par comparaison avec l'état de choses actuel, -exhaler une plainte légitime ?
- Si ce reproche était mérité, l'occupation anglaise n'aurait aucune raison d'être. Le moins qu'on était en droit d'exiger d'elle était bien, pour chacun, la certitude de pouvoir aller, le long des rives du Nil, à une heure voulue, d'un pas tranquille, l'air insouciant, le cœur sans crainte.
Aux jours troubles qu'avait créés l'orgueil d'Arabi, à
; la période de désordre que quelques fanatiques avaient
pu prolonger trop longtemps pour le malheur de l'indé-
pendance . égypliennie, devaient succéder des jours calmes réparateurs, une période d'ordre ramenant la quiétude dans Jes esprits, la prospérité dans les affaires. Ce peuple, qui s'était laissé entraîner à la révolte dans un moment d'oubli pouvait peut-être se relever luimême. Les Anglais ne l'en ont pas jugé capable ; ils se sont substitués à lui dans, cette œuvre de raffermisse-: ment et par cela même ils en portent la responsabilité. Peut-on dire que grâce à eux le pays a reconquis cette sécurité tant vantée des époques précédentes ? ' Bien des fois cette question a été posée, bien des fois aussi elle a été résolue, mais toujours dans des sens différents.
. Il est à remarquer que dans ces affaires d'Orient, dont les complexités hantent les chancelleries européennes, la diversité des vues sur l'ensemble d'une question n'a d'égale que la variété des opinions émises sur les choses secondaires qui en composent le détail. Il y a d'ailleurs en Egypte, comme sur tous les théâtres mêmes des événements, trop de parti pris, trop d'idées précpnçues, trop de passions locales, pour que l'influence ne s'en fasse pas aussitôt sentir dans les raisonnements des intéressés. Il est vraiment difficile de les suivre dans le dédale de leurs contradictions et de démêler la vérité dans les récits exacts, exagérés ou fantaisistes, où la discussion les entraîne parfois.
L'observateur qui veut rester indépendant peut leur prêter une attention bienveillante, mais' ne doit tirer d'eux aucune conclusion ; il risquerait d'émettre quelque jugement imprudent, trop facilement cassable.
C'est ainsi qu'un, de nos compatriotes, leurré sans doute par quelque interlocuteur, sincère peut-être, mais doué d'une imagination singulièrement magnifique, put
dernièrement assimiler l'Egypte d'aujourd'hui à la république de Venise d'autrefois, crier à la résurrection du système politique cher aux anciens doges, parler sérieusement d'espionnage porté à un degré excessif, de dénonciations, de menaces d'exil toujours prêtes pour ceux dont les opinions ne s'harmonisent que trop peu avec celles des gouvernants.
Les joies trop fortes engendrent la peur, répète-t-on souvent. On pourrait dire ici qu'il est de fortes peurs qui causent de douces joies.
Car — j'en appelle à tous ceux. Français ou autres, qui ont séjourné quelque temps en Egypte — il n'est pas de sbires traîtreusement cachés dans des coins, recoins ou embrasures, de disparitions mystérieuses jetant la terreur dans un quartier, de gens arrachés brutalement à leur famille et à leurs affaires, de craintes folles hantant perpétuellement les cerveaux. On peut même affirmer que le palais de lord Gromer ne possède aucune tête de lion en granit à la gueule largement ouverte, avide d'engloutir, comme celle de la place Saint-Marc, les épîtres anonymes dénonciatrices.
Grâce à Dieu, l'insécurité n'atteint point de pareilles hauteurs.
Sur ce point comme sur bien d'autres, les Anglais ne sont nullement à l'abri de la critique.
La sûreté publique n'est peut-être pas devenue entre leurs mains — et surtout dans les campagnes — ce qu'elle devrait être, mais de là à rappeler les mœurs vénitiennes, il y a loin. L'effroi ne règne point en ces lieux. L'atmosphère y est aussi calme que le ciel y est. bleu.. Le Gaire, Alexandrie, Luxor, Assouan, sont sûres comme les plus sûres villes d'Europe et les sept mille touristes qui cet hiver ont parcouru l'Egypte ont dû
s*étonner parfois de la douceur des physionomies comme de la tranquillité des ruelles arabes.
Certes il éclate bien parfois quelques rixes entre indigènes. J'en ai vu plus d'une. Mais que se passait-il ? Un groupe se formait rapidement autour des combattants, groupe composé d'Arabes désœuvrés, de femmes errantes, d'enfants vagabonds, suivant la lutte avec le plus vif intérêt, augmenté bientôt par les passants dont toujours un ou deux Européens. Quelques coups de bâton maladroitement donnés par les acteurs de la scène pleuvent vite sur les spectateurs. Le blanc est-il particulièrement visé dans cette distribution de coups inconsciente en apparence ? Non pas ! Il y a toujours dans la foule quelque vieillard à barbiche blanche, d'allure prophétique, qui patriarcalement se place à côté de lui, le protège d'abord, l'entraîne à une certaine distance ensuite, et lui fait comprendre par signes qu'il sera mieux loin de la bagarre.
Aussi quand j'entends parler de terrorisme planant sur la contrée ou de fanatisme toujours en ébullitiort dans les esprits, je me console en pensant aux promenades nocturnes, faites sous les grandes étoiles, au milieu d'indigènes assis ou couchés silencieusement, dans les méandres des quartiers arabes et à la sollicitude paternelle qu'ont pour nous ces vieux musulmans aux silhouettes d'ascète.
Je crois qu'on s'est toujours fait en Europe une idée très fausse des sentiments nourris par les diverses classes de la population égyptienne à l'égard des peuples occidentaux. En vertu de cette loi que l'opprimé doit n'avoir pour l'oppresseur que haine et mépris, on a cru
un peu trop à lalégère que l'occupation anglaise ne trouvait ici qu'une unanime réprobation.
.-' Je dois impartialement avouer qu'on a eu tort. \ La présence d'une armée étrangère dans la vallée du Nil, l'intrusion d'une direction non indigène dans les grandes administrations et dans les conseils du gouvernement, ne sont pas honnies dans tous les milieux. Il est des Egyptiens qui sontpartisans d'une occupation, d'une coopération autre pour assurer la marche des affaires, î Nul cependant ne demande que cette occupation ou ^ette coopération soit anglaise.
^ Le souvenir des folies du règne d'Ismaïl, de l'arbitraire des règnes précédents, pèse encore trop vivant à l'esprit de ceux qui les ont connus et vécus, pour ne pas leur faire désirer vivement et sincèrement la présence en Egypte d'un élément pondérateur, détenteur de la sécurité publique, gardien de la stabilité et du bon ordre dans les affaires.
♦ Cet élément ne pouvait être qu'européen. Les événements ont voulu qu'il fût anglais.
- Il serait faux de dire qiie cette ingérence britannique rencontre partout une résistance énergique et unanime. Il est juste d'affirmer qu'elle ne trouve personnellement aucune sympathie marquée, qu'elle n'a, même chez les plus conciliants, qu'une indéniable indifférence.
Cette situation, en apparence contradictoire, d'une Egypte réfractaire, mais en partie légèrement bienveillante à une participation étrangère, provient de plusieurs causes dont la principale peut se résumer dans cette déclaration que me fit un jour un haut personnage du pays : Nous avons mieux aimé rie pas être mangés à là sauce poivrade et nous entendre avec le vainqueur 1 : La force a pu affaiblir l'opposition intraitable, le sen-
timent n'est entré pour rien dans l'adoucissement des rancunes.
Ceux qui avaient en main lés intérêts du pays, ceux qui devaient partager la direction des affaires avec les représentants de la nation occupante, ceux qui par leurs fonctions se trouvaient subordonnés dans toutes les administrations aux volontés de ceux qui disposaient de la puissance, ne pouvaient réellement pas faire autrement que d'observer au moins une neutralité apparente vis-à-vis de l'élément anglais. La sympathie n'était pas .commandée, mais l'opposition ouverte était inadmissible. -Les canons de la citadelle braqués sur le Caire, les ba- ,taillons anglais casernes dans les divers quartiers de la ville, les vaisseaux ancrés quelque part dans la Mér diterranée, mais toujours prêts à renouveler le bombardement de 1882, sont des quantités que la ferme résolution d'arriver à une révolte armée peut seule faire considérer comme négligeables... et encore!
♦ Les esprits sérieux non indépendants ont donc dû faire abstraction, de leurs sentiments Intimes, se sont composé une physionomie bienveillante.
Au fond, dans leur propre intérêt et dans celui de leur pays, ils ont eu raison. L'entêtement n'aurait servi de rien, aurait mené à une pression d'autant plus dure qu'elle aurait été plus combattue.
Le principe de l'occupation étant admis, le rôle des .notabilités égyptiennes soucieuses du bien-être du peuple était de veiller à des empiétements trop grands, d'atténuer une omnipotence basée sur la force, d'obtenir le plus de concessions possibles, de représenter constamment le droit et la justice contre l'abus.
De là, cette non-unanimité dans l'inimitié égyptienne contre l'intrusion anglaise.
Le seul argument positif que l'Angleterre peut faire valoir à sa présence sur les bords du Nil est qu'elle a donné de la stabilité à toutes les réformes qui ont été faites avant elle ou sous elle. L'Egypte est devenue un pays calme, non soumis aux lois du désordre et du trouble.
Cet argument n'est cependant que d'une valeur mince.
L'Angleterre n'a rien fait là qui lui soit particulier, n'a pas imprimé au pays quelque chose de son génie propre. Toute autre nation en eût fait autant à sa place. Elle n'a pas déchaîné sur l'Egypte un vent de civilisation nouvelle, comme la France le fit sous Bonaparte, •comme l'Egypte elle-même le lit sous Méhémet-Ali.
Les Egyptiens partisans d'une ingérence occidentale ne manifestent aucun attachement pour l'ingérence anglaise, l'auraient même désirée autre. La France avait su se concilier dans le courant du siècle des sympathies autrement grandes, avait eu et conserve encore une influence morale bien plus considérable.
Ceux qui en France ont regretté l'attitude de leur gouvernement lors des événements de 1882 peuvent se dire qu'ils sont en communion d'idées avec une grande majorité du peuple égyptien. Un Français de passage au Caire eut dernièrement une conversation avec l'un des cheiks les plus éminents de la fameuse université d'El Ahzar. Cette conversation roula sur la situation du pays. Elle se termina ainsi :
« Etes-vous satisfait de l'occupation anglaise ?
— Non !
— Préféreriez-vous une occupation française ?
— Non ! — Notre loi musulmane nous interdit de subir librement le joug d'autrui. Nous ne pouvons nous sou-
mettre à un puissance quelconque. Nous ne pouvons donc pas davantage désirer les Français.
— Vous révolteriez-vous au besoin ?
— Non ! — Nous avons subi une trop rude leçon avec Arabi.
— La France doit-elle faire quelque chose pour l'Egypte ?
— Oui ! elle le doit. C'est par sa faute que l'Angleterre occupe notre pays. Si les marins français avaient débarqué à Alexandrie parallèlement aux marins anglais, il se serait trouvé deux nations pour rétablir l'ordre. Les troubles terminés, il n'y aurait pas eu de domination, l'une obligeant forcément l'autre à se retirer. Les Français nous ont abandonnés ce jour-là. Ils nous doivent une réparation ».
Les cheiks d'El Ahzar, plus indépendants, vivent dans l'éloignement de toute intrusion européenne, ont foi dans leur civilisation orientale, n'approuvent pas la nôtre. Leur pensée va cependant derrière l'Egypte plutôt à la France qu'à tout autre peuple d'Occident. L'élément étranger déclaré indispensable et reconnu comme tel même par eux ne serait certes pas l'élément britannique. La France d'ailleurs n'ajamais parlé d'occupation ; elle ne prononce qu'un mot, celui d'indépendance, d'indépendance militaire tout au moins, sinon d'indépendance administrative.
Nubar-pacha qui dirigea si longtemps l'Egypte a répété souvent qu'il n'y avait pas de gouvernement égyptien, mais une administration égyptienne.
L'Egypte n'a pas besoin en effet de politiciens ; il lui faut des administrateurs*
Après les rudes crises qu'elle a traversées, il lui est indispensable de jouir d'une tranquillité complète, de vivre dans le désintéressement des affaires qui se trament dans les cabinets, de consacrer ses ressources à ses richesses agricoles, de soulager le fellah vraiment trop surchargé d'impôts, déposséder enfin à sa tête des hommes qui s'occupent des choses intérieures, paraissent ignorer celles de l'extérieur. C'est dans cet ordre d'idées qu'une coopération européenne se comprend, est admise par les esprits sérieux. L'Occident apporte ainsi dans cet Orient un peu paresseux ses qualités d'énergie, de sangfroid, de méthode, de raisonnement, partage avec lui les avantages de sa civilisation non affaiblie, mais sans cesse croissante^ le fait bénéficier de sa science, de son expérience, de sa soif de stabilité.
Cet élément étranger administratif est nécessaire; l'élément militaire ne l'est pas.
Les Anglais avaient donc à faire de l'administration.
En premier lieu, ils avaient à calmer une populace agitée, à rétablir l'ordre dans un pays troublé par un révolutionnaire, à rassurer les villes et les campagnes, à rendre certaine la sécurité. Ils ont tâtonné treize ans. Il leur a fallu ce temps vraiment long pour arriver à la cessation du brigandage, au bon ordre dans les campagnes, au calme général.
Pourquoi ?
Slatin-pacha, cet officier autrichien, ancien gouverneur du Darfour, qui resta onze ans prisonnier chez le Mahdi et s'évada en février 1895 de Khartoum, parlant, dans ses mémoires, de la position des Européens au Soudan et développant les causes qui ont amené la révolution dans ces régions, dit :
a En ce qui nous concerne, uqus étions peu nombreux.
Gomme règle générale, nous étions aimés et respectés parce que les populations avaient confiance en notre parole, mais je ne doute pas que, nous aussi, nous leur avons donné des causes de mécontentement, de désaffection, probablement avec les meilleures intentions du monde, en faisant des lois et des règlements entièrement en contradiction avec leurs mœurs, leurs coutumes, leurs manières, leurs habitudes soudanaises. »
Ceci donne la raison de cela.
On ne gouverne un pays qu'en se conformant à ses mœurs traditionnelles.
Les Anglais n'ont pu venir à bout si tardivement de l'insécurité que parce qu'ils ont cru pendant treize ans à l'eflicacité de leurs procédés, que parce qu'ils ont voulu transplanter chez des Orientaux, contre qui toute patience s'use, des coutumes occidentales, impossibles après des siècles d'un autre régime. Ils ont du moins un mérite, ils ont reconnu leurs torts. Ils sont revenus dernièrement aux moyens primitifs, seuls compatibles dans ces pays de traditions immuables où la légende
joue un rôle.
L'âge d'or de la sécurité, où l'on pouvait sans danger aller d'Alexandrie àKhartoum, disparut avec le khédive Ismaïl.
Ses rêves de grandeur furent néfastes à l'Egypte Ses prodigalités, sa mauvaise gestion des affaires, engendrèrent le désordre, jetèrent le trouble dans tout le pays. Sa défiance incessante rendit la sécurité individuelle nulle. Dans les dernières années de son règne, elle n'existait plus. Sans motif, sans jugement, sur une simple mauvaise humeur du souverain, un pacha était saisi
dans sa demeure, embarqué sur une dahabieh, expédié dans la haute Egypte pour des destinations inconnues d'où il ne revenait jamais.
Les plus grands vivaient dans les transes. Tel était aujourd'hui à l'apogée de la faveur, qui demain s'en irait loin vers ce là-bas terrifiant.
On sait comment finit ce malheureux Mufi*ettiche, dont la destinée et la vie rappellent celles du surintendant Fouquet, qui au sortir d'une promenade en voiture avec le vice-roi, en dépit de ses richesses, de sa puissance, de sa renommée, fut empoigné par quatre janissaires, porté sur un bateau et ne fut plus jamais revu. La Nubie ou le Nil eut ses restes.
L'arbitraire était immense.
Il s'étendit bientôt à la foule. Des proscriptions en masse avaient lieu. Nul ne savait pourquoi. Dans un groupe d'hommes ainsi expédiés vers les cataractes, le chef de la police découvrit un jour une femme. Il fit dire au vice-roi qu'il y avait erreur sur une victime, qu'un des noms inscrits sur la liste se trouvait être celui d'une femme. Il lui fut répondu : « Envoyez quand même, ça ne fait rien ! »
Le chef de la police alla trouver lui-même Ismaïl.
— Monseigneur, dit-il, un tel que vous m'avez désigné n'est pas un homme, mais une femme,
— Je ne vous ai pas dit de me dire qui il était- Vous avez à embarquer un. tel. Peu m'importe qu'il soit d'un sexe ou d'un autre. Expédiez !
. La pauvre femme, prise pour un homme, partit pour la Nubie, y mourut sans doute sans avoir jamais su pourquoi.
La sécurité n'était rien moins que relative. Si les voyageurs, les caravanes ou les vagabonds pouvaient tou-
jours sans souci et librement se hasarder aussi loin sur les bords du Nil que cela leur convenait, la tranquillité ne régnait pas dans les esprits d'un grand nombre. Les solitudes, les bois de palmiers, le grand fleuve pouvaient n'inspirer aucune crainte; le palais ne cessait pas d'être menaçant.
On comprend dès lors la bienveillance montrée par de nombreux Egyptiens à ceux, quels qu'ils fussent, qui leur apportaient cette tranquillité tant désirée, cette sécurité de soi-même dont ils avaient tant besoin. La fermeté européenne dirigeant avec force, mais ne recourant jamais à un arbitraire pareil, semblait même douce à ces Orientaux qui alors avaient soif de repos, étaient las du trouble survenant sans cesse dans cette paresse et cette indifférence qui sont les défauts dominants de leur race.
Les vengeances de sérail ne pouvaient plus s'exercer. Les temps étaient finis où, comme je l'ai déjà dit. Ton pouvait voir un petit-fils de Méhémet-Ali faisant coudre les lèvres d'une femme de son harem qui avait parlé contre son ordre, où les tasses de café servies aux interlocuteurs des vice-rois jetaient parmi eux l'effroi de l'empoisonnement.
Avec l'Européen, l'insécurité individuelle était forcément abolie, la sécurité générale avait chance, après une courte période d'anarchie, d'être assurée comme aux époques passées où quiconque allait de hutte en hutte, de village en village, ne trouvant partout que des visages amis, que des paroles hospitalières.
Cette sécurité publique, les Anglais n'ont pas su la donner à l'Egypte.
Ils ne l'ont pas donnée, parce qu'ils ont cru pouvoir innover dans ce pays rebelle à l'innovation, parce qu'ils
ont fait ce dont Slatin pacha parle dans son livre sur le Soudan. Ils ont voulu implanter leur système d'administration, ne pas tenir compte des coutumes séculaires et indéracinables suivies par les Egyptiens.
Gela n'avait pas d'importance pour les villes où il y a une population cosmopolite, où les mœurs sont plus policées, où l'ordre est plus facilement établi. Parle vaet-vient des étrangers, par la présence d'une forte armée, par le fait même des choses, le calme régna vite dans les grandes cités. Gomme je l'ai dit, la sécurité est notoirement très grande. Elle l'est plus que dans n'importe quelle ville d'Europe.
, G'est dans les provinces, dans le désert, au loin, qu'ils n'ont pas réussi, qu'ils ont obtenu un échec. ► L'Egypte a conservé les mœurs patriarchales. Ghaque village obéit à un cheik qui est respectable aux yeux de tous par son âge, par sa naissance, par sa richesse ou par sa situation. Le cheik est aimé, considéré, écouté. Il connaît tous ses administrés comme les membres de sa propre famille. Un délit peut être commis sur ses terres; il saura rapidement le nom du coupable. Les gouvernements précédents rendant les moudirs responsables de tout crime commis dans leur province, ceux- <:i agissant de môme avec les cheiks placés sous leur autorité, il n'était guère de possibilité de désordre ou de brigandage. Le moudir et le cheik, incriminés aussitôt, avaient trop d'intérêt à faire éclater la vérité, cà découvrir l'auteur du méfait. De cette responsabilité établie à tous les degrés de l'échelle administrative résulta pour l'Egypte pendant tout ce siècle cette sécurité absolue qui fut indiscutable et qui devint proverbiale.
Il n'y avait pas de véritables fonctionnaires, ni de lois. Il y avait seulement de très vieilles coutumes confiées
aux mains de ceux que ces peuplades musulmanes ou coptes vénèrent et sont heureuses de respecter.
Les Anglais ont voulu greffer là-dessus quelques-uns de leurs règlements. La greffe a été mauvaise.
L'anarchie résultant de la révolte d'Arabi n'a fait que croître et embellir. Les inspecteurs de police anglais envoyés dans chaque village auprès des cheiks pour assumer la responsabilité de l'ordre se sont dépensés en efforts vains. Le cheik irresponsable désormais ne mit pas sa connaissance profonde des hommes et des choses au service de celui qui diminuait son autorité. L'agent du gouvernement britannique se trouva sans renseignements, sans appui dans sa circonscription, au milieu d'une population hostile, narquoise plutôt. Les deux autorités se contrecarraient plutôt qu'elles ne s'aidaient. L'Anglais abusait de sa force, faisait ressortir trop sa suprématie. L'indigène, par sa soumission apparente, était encore le vainqueur dans la lutte, jouait véritablement l'autre.
Au Caire, l'administration supérieure laissait ce dualisme s'accentuer, montrait une incapacité réelle. L'insécurité était hautement consacrée.
Le nombre des maraudeurs augmenta. L'impunité étant à peu près certaine, le brigandage s'opéra sur une vaste échelle. Des attaques à main armée eurent lieu contre les gens, contre les fermes, contre les villages même. Les caravanes n'étaient plus sûres. Les passants attardés n'avaient pas la tranquillité des anciens jours. Les touristes eux-mêmes n'étaient pas toujours libres de faire telle excursion intéressante à quelque temple fameux. De grands propriétaires en vinrent même à payer de leurs deniers des gardes armés pour protéger leurs terrains et leurs fermes.
I/âge d'or de la sécurité n'était plus qu'un rêve.
Cet état de choses a duré treize ans. Les Anglais n'ont pas fait preuve en cela d'un grand génie colonisateur. Il leur a fallu recourir cette année aux anciens procédés. Ils ont prononcé eux-mêmes ainsi la condamnation de ce qu'ils avaient fait jusqu'alors pour la sécurité, condition indispensable du bien-être d'un peuple.
Nubar pacha qui se complaît aux phrases courtes, mais incisives, disait : « L'Occidental est un destructeur tout autant que l'Oriental. Seulement l'un y met des formes, l'autre de la brutalité, » — Les Anglais — peuple occidental s'il en est un — n'ont guère mis des formes à accomplir cette partie de leur œuvre.
Ce qui se passe aux champs. — Un usurier. — La condition du fellah.
— La poule aux œufs d'or. — La plaie du fonctionnarisme. — Misérables pour jamais. — Les impôts. — La péréquation. — La corvée et la courbache. — Le sac de farine. — La langue française. — Les méfaits du bagchich. — Los invasions do touristes. — Trop de mendiants. — La vieille hospitalité indigène. — Les procédés turcs. — Lord Cromor et les Egyptiens. — Le parti national. — La jeune Egypte. — L'énergie anglaise.
— La fiction turque.
Un propriétaire, quelque peu usurier, ne pouvant malgré ses demandes réitérées toucher le prix de ses fermages, écrivit à ses fellahs l'an dernier que, sa patience étant à bout, il se rendrait dans ses terres luimême à un jour et une heure déterminés, et que ce jourlà, à cette heure ainsi fixée, il ne leur accorderait plus aucun délai pour acquitter leur dette.
Au jour dit, il partit pour son village. Là, sur la route, il trouva avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bestiaux, ses fermiers en costume de voyageur, un grand bâton de pèlerin à la main. Il s'arrêta, étonné.
Eux lui dirent aussitôt : « Nous n'avons rien ; nous sommes criblés d'impôts ; notre labeur ne rapporte plus de quoi te payer. Tu veux de l'argent ?. . Voilà nos bêtes. Prends-les. Quant à nous, nous nous en irons à l'aventure, au hasard des chemins, vivant de dattes sèches ou d'aumônes, confiants en Dieu, reposant sous les palmiers le long du fleuve ou dormant dans le désert par les nuits fraîches. »
Le propriétaire dut s'incliner devant la triste réalité et laisser ces malheureux vivre encore sur ses terres.
Ceci se passait dans l'une des provinces d'Egypte.
Il ne semble pas d'après ce simple tableau que l'état de bonheur du fellah ait atteint avec l'occupation anglaise son maximun de grandeur. Il ne faudrait cependant pas non plus croire que le paysan égyptien soit redevable de sa misère uniquement à l'administration étrangère qui le dirige.
Le fellah fut et est encore l'être humain pressuré par excellence.
Si l'Egypte est un pays merveilleux par la fécondité de son sol, elle ne l'est pas moins par les ressources budgétaires que tout gouvernement a su tirer des pauvres contribuables qui cultivent des champs dans le Delta ou le long de la vallée du Nil.
Les ressources paraissent inépuisables. Le fellah semble impossible à épuiser.
Du commencement à la fin de ce siècle, les charges ont pesé lourdement sur lui, les impôts se sont accumulés toujours plus considérables, toujours plus nombreux, servant au bon plaisir des souverains, payant les rêves de grandeur de l'un, les cruautés d'un autre, les folies d'un troisième, entretenant aujourd'hui des étrangers qu'il n'a pas désirés, venus pour réparer des désordres auxquels il n'a pas pris part.
Le fellah a toujours été la poule aux œufs d'or des gouvernants égyptiens. Il l'est encore.
Les dépenses sont-elles trop fortes, un nouvel impôt perçu dans les campagnes est là pour réparer ,une insuffisance de recettes, expression habile dont se sert l'un des plus hauts fonctionnaires qui ne veut pas prononcer le mot «déficit».
Le fellah n*est pas un être heureux; il n'est pas fortuné. Du produit de son labeur, bien peu reste pour ses besoins propres ; presque tout s'en va au loin dans les caisses des percepteurs d'impôts. Les piastres que lui procure son travail dans les plantations de coton, de canne à sucre, dans les champs de blé, de fèves, de maïs, n'arrivent dans ses mains que pour passer dans d'autres.
L'homme qui toute la journée pioche la terre, le corps nu, la peau brûlée par un soleil ardent, ou puise dans les canaux, à l'aide des chadoufs et des sakies, l'eau bienfaisante qu'il déverse sur la terre séchée, n'a pas ici cette jouissance du bien-être légitimement acquis, parce que la plus grande part de ce bien-être mérité lui est ravie par d'inflexibles mesures.
Cette jouissance, il ne l'a pas, ne l'a jamais eue, n'a guère chance de l'avoir un jour.
Pour qu'elle devînt possible, il faudrait qu'une administration indigène sérieuse, non despotique, bien conseillée et bien entourée, fût implantée dans le pays, que l'ingérence étrangère disparût, que les finances nationales ne servissent point à entretenir une armée de fonctionnaires, venus surtout d'Angleterre, mais de tous les pays d'Europe sans en excepter les plus petits, envoyés là sur cette terre féconde et inépuisable par leurs gouvernements respectifs pour y occuper, en vertu d'accords internationaux, des emplois trop largement rétribués.
L'Egypte connaît plus que tout autre la plaie du fonctionnarisme.
Le fellah est le premier qui en souffre. Il est destiné à rester misérable tant qu'un aussi grand nombre d'intérêts trouveront leur sécurité dans son labeur et dans sa peine.
De tout temps, le fellah put maudire son sort, maudire ses chefs. Les ressources du pays purent changer de destination, l'impôt trouva toujours les mêmes têtes ^t les frappa.
Un cultivateur, irrité des extorsions incessantes du premier gouvernement vice-royal, s'écria un jour, désespéré, devant un gouverneur: « Méhémet-Ali est donc jaloux des poux qui rongent le fellah ? »
L'Égyptien d'aujourd'hui peut pousser le même cri.
S'il n'a pas un souverain amoureux du luxe ou de la guerre à satisfaire dans ses exigences, il a une légion de maîtres, d'autant plus terribles qu'ils ne sont pas nés sur le même sol que lui, dont les volontés sont inexorables, les appétits très étendus, les besoins nombreux et pressants. L'impôt fut toujours l'arme commune à tous les régimes. Il eût pu tenir aux Anglais de ne s'en servir que dans une juste mesure, d'apporter un soulagement aux maux du fellah, de travailler à une certaine réalisation du bien-être pour lui par une diminution des charges, un changement notable dans les coutumes antérieures, un désir sincère d'arriver au minimum d'exigences pécuniaires.
Leurs efforts n'ont pas porté de ce côté, l'agriculture n'a pas été favorisée.
Le pays avait été ruiné par des folies royales ; le fellah a payé ces folies. L'ordre avait été troublé par des agitateurs, de l'anarchie était résulté la misère : le fellah a réparé ces désordres. Une intervention étrangère s'est imposée en un jour néfaste : le fellah a payé et paie encore l'armée occupante, les administrateurs occupants. ^
L'impôt n'a fait que progresser.
Si le fellah, leurré par des promesses, a pu rêver d'adoucissements, sa désillusion est complète aujourd'hui. On a marché sans cesse vers le maximum de charges. Ce maximum, on l'a atteint, on veut le dépasser maintenant.
Les financiers anglais ont inventé un système de péréquation d'impôts qu'ils appliquent avec une inconscience qui devient de l'incapacité. Les propriétaires, les cultivateurs, les fellahs, sont dans la consternation. Avec le projet nouveau, certaines terres sont frappées d'impôts équivalant à 66 0/0 du revenu. Les transactions se sont de ce chef totalement arrêtées . Les ventes de terrains sont devenues impossibles. Les acheteurs sont introuvables. Les deux grandes administrations terriennes des Domaines et de la Daïra Sanieh ont ressenti là un coup rude. Nul ne veut se lancer dans une affaire où les deux tiers du rendement seront absorbés par le fisc.
Le grand peut à la rigueur supporter cela; le petit ne le peut pas. Or le petit, c'est le fellah, l'éternelle et malheureuse proie de tous les détenteurs du pouvoir.
L'arbitraire vice-royal devait certes lui coûter encore moins cher que la liberté établie par l'élément britannique. On comprend sans peine la résolution des pauvres fermiers dont je contais l'histoire, abandonnant tout, champs, village, récoltes, préférant la vie nomade à la vie de labeur, laissant la hutte de terre pour la halte en plein air sous un dattier ou sous une roche, marchant vers l'inconnu, sans but, misérables, quêtant une hospitalité, mais libres, sans souci, pouvant désormais rêver paresseusement le long des routes selon ses mœurs de l'Orient.
312 IMPRESSIONS d'kgypte
Les Anglais ont fait deux bonnes choses : ils ont supprimé la corvée, ils ont supprimé la courbache.
Toutes deux étaient inhumaines.
La corvée razziait des populations entières pour les faire participer sans salaire à des travaux publics, quelquefois de première utilité. Les fellahs étaient arrachés à leurs champs et expédiés au loin, laissant leurs familles sans soutien, travaillant pour autrui sans compensation aucune à leur peine.
Les ingénieurs du canal de Suez durent beaucoup à ce système.
La courbache était la démonstration caractéristique du châtiment corporel. Son application était odieuse et cruelle. Toute nation civilisée devait rompre avec ces vestiges d'un régime autoritaire incompatible avec nos mœurs occidentales.
La destruction du mal n'exclut pas la recherche du bien. Le soulagement du peuple trop imposé devait attirer l'attention des administrateurs nouveaux. Ils eussent dû méditer sur ces paroles du malheureux Muffettiche qui mourut, l'on ne sait trop comment, victime du khédive Ismaïl : a L'Egypte est comme un sac de farine sur lequel on peut encore taper, même quand il est vide. Il en sort toujours quelque chose. »
Cette parole qui fut vraie jadis ne devrait plus l'être aujourd'hui. Hélas! elle l'est.
Le français est, je l'ai dit souvent, la langue européenne dominante en Egypte. Les Anglais, depuis quel-
ques années, ont essayé d'implanter la leur. Ils n'ont guère réussi. Tout au plus se maintient-elle dans la colonie britannique. Par contre l'anglais a pénétré dans certains lieux avec assez de rapidité et a pu même là éliminer peu à peu les autres langages. Je veux parler des lieux fréquentés par les touristes.
11 n'y a pas dans ce fait pour l'Angleterre de quoi être très satisfaite.
Les indigènes qui se livrent partout à une exploitation en règle des étrangers amateurs de voyage, d'archéologie ou d'histoire, ont dû, pour mieux exercer leur industrie, apprendre la langue de ceux sur lesquels ils ont des visées malignes. Les touristes anglais formant l'immense majorité, c'est donc l'anglais que l'on entend le plus baragouiner aux Pyramides, à Luxor, à Philae, à Kéneh ou à Sakkarah.
L'anglais s'est introduit ainsi par le besoin du bagchich, cette autre plaie moderne de l'Egypte.
Les étrangers en général, les Anglais en particulier, ont encouru là une grave responsabilité en encourageant parmi les indigènes ce sentiment de rapacité qui les pousse à faire la chasse au passant, au voyageur, au touriste, à le harceler partout, à quémander quelques paras ou quelques piastres, à chuchoter le long des chemins aux oreilles de chacun ce mot qui semble à la longue une agaçante mélopée : Bagchich..., bagchich...
Le peuple égyptien est un peuple d'enfants. 11 a de nombreux défauts ; il est lent, paresseux, rêveur, nonchalant ; il aime le repos, la sieste, la rêverie ; il n'a pas cette ardeur au travail que seuls les peuples occidentaux possèdent, mais ses défauts ne sont pas méchants, n'ont pas d'influence perverse sur son carac-
314 IMPRESSIONS d'é(;ypte
tère. L'Egyptien est bon, patient, serviable, hospitalier ; et comme il est essentiellement malléable, il n'est guère responsable de ses qualités et de ses défauts.
Ceux qui le façonnent, l'éduquent ou le gouvernent, doivent nécessairement porter le poids de sa manière d'être et d'agir. Or, depuis quelques années, l'Egyptien n'est plus le même. L'intrusion étrangère a apporté des mœurs nouvelles qui ont influé déplorablement sur lui.
L'indigène qui peut envisager les bons côtés de la civilisation européenne, développer son instruction et son intelligence à son contact, montre de sérieuses qualités de compréhension et d'activité. La populace qui vit loin des écoles, loin des centres, qui vit en plein air dans les avenues des villes ou dans les chemins tortueux qui sillonnent les campagnes, n'a pas les mêmes avantages. Sa paresse native, non plus combattue, est au contraire soigneusement entretenue par la présence de l'étranger duquel elle peut tirer, par supercherie ou par lassitude, une obole plus rémunératrice qu'un salaire. Elle tend aussi facilement vers le mal que vers le bien.
La plèbe des bazars et des champs, des lieux d'excursion et des abords des monuments antiques, s'est corrompue peu à peu. Elle a été pourrie par les largesses premières des touristes ; elle a perdu toute dignité, elle s'est vouée à la ruse dans la mendicité. Elle est devenue une plaie, parce qu'on l'a livrée ainsi aux étrangers, parce que ceux-ci n'ont eu nul souci d'elle, parce qu'elle n'a plus vécu que dans l'espoir de la piastre escamotée ou facilement conquise, parce qu'elle a fait du mot « bagchich » son seul mot familier.
L'Européen jadis, chez les grands comme chez les petits, était un hôte. Pour le peuple, il est aujourd'hui l'homme à argent qui donne ou distribue le bagchich.
Le respect qui était attaché à sa personne s'en est ainsi allé. Les mœurs patriarchales d'Orient ont reçu de ce fait une atteinte grave. L'âge d'or de la sécurité, quand on allait sans danger d'Alexandrie à Khartoum, fut seul témoin de ces scènes de paix et de concorde.
L'hospitalité large et sincère, chère aux Arabes, régnait. Elle ne règne plus.
Tout voyageur pouvait à n'importe quelle heure s'arrêter dans sa route devant une hutte. L'indigène le faisait entrer, lui offrait à boire et à manger. Le plus misérable partageait sa galette de doura, donnait la moitié de ses dattes. L'hôte devenait un ami. 11 partait accompagné des vœux de celui dont il avait accepté le modeste repas. Depuis de longues années, le brigandage a détruit ces douces coutumes. Dans la rue, tous s'écartaient pour le laisser passer. Sur les routes, un Arabe monté sur son âne, apercevant un étranger, descendait de sa monture, le saluait, puis remontait sur sa bête et reprenait sa marche.
Aujourd'hui, l'indigène est quelque peu insolent. Les rues sont encombrées de Barbarins, de désœuvrés, de mendiants, qui ne se dérangent jamais devant un passant quelconque, sont extrêmement impolis, rient de tout, de celui qui va comme de celle qui vient, gênent la circulation, contribuent aux attroupements, se moquent de toute punition, la seule qui les touche, la courbache, étant supprimée. Dans les campagnes, il en est de même.
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L'Kuroprori n'est plus aussi libre. Il est de ces visages d'indigènes errant aux abords des hôtels qui respirent la ruse, l'hypocrisie, la fausseté, qui sont pénibles à voir tant ils ont un air narquois et gouailleur qui leur sied mal. Et pourtant, que de silhouettes gracieuses de femmes l'on aperçoit sous hîs grands arbres au bord des chemins, que de figures franches et sympathiques, qiKî de visages vénérables l'on distingue dans les foules où l'on croit voir parfois des revenants d'un autre âge, des enfants directs de ces patriarches ou de ces nomades que nous montrent des illustrations bibliques, allant tranquillement à travers les contrées sur un pauvre âne étriqué...
La domination turque avait des procédés cruels. Elle était crainte, mais peu aimée. Le Turc, paraît-il, n'avait pas grande sympathie pour son vassal l'Egyptien. Sa dureté égalait sa fermeté. Son règne était celui delà courbache, sans laquelle il n'admettait pas de gouvernement possible. L'on filait doux de ce temps, répète-t-on souvent dans le pays. Un seul Turc suffisait pour maintenir l'ordre dans un village. C'est possible, mais la bastonnade marchait ferme.
En cela, les Anglais ont été humanitaires en n'adoptant pas les méthodes de leurs devanciers par trop rétrogrades. Ils ont apporté quelques principes de liberté qui sont un bienfait pour ce peuple, mais ils n'ont pas assez veillé à son éducation.
Si l'anarchie brutale est supprimée, l'anarchie morale existe bien un peu à l'état latent. Le désordre n'est peut-être pas évident, mais il est quand môme.
Le reproche qu'on leur fait d'entretenir soigneusement dans la population un état d'esprit brouillon et agité pour justifier leur présence vient de ce manque
d'harmonie dans les diverses classes indigènes, de ces sentiments d'insouciance mauvaise et perverse qu'ils n'ont pas essayé de détruire, de cette turbulence qui n'éclate pas furieuse, mais qui se maintient comme un léger bourdonnement... et une comparaison fâcheuse pour eux s'établit de ce calme passé, de ces mœurs simples, de cette tranquillité sinon réelle, du moins racontée et crue, évoqués à l'heure actuelle devant ce « je ne sais quoi » qui n'est certes pas du trouble, mais qui n'est pas de la quiétude parfaite.
Lord Gromer aurait dit un jour que les Égyptiens se divisaient en deux catégories : les hommes à turban et à robe, les vieux, qui formèrent jadis le parti national d'où sortit Arabi-pacha, et les hommes à tarbouch et à stambouline, les jeunes, plus instruits et plus remuants, connaissant l'Europe, succédant aux premiers dans leurs velléités de révolte et d'indépendance.
Gela ne veut pas dire que le patriotisme se soit déplacé, ait passé d'un parti à un autre. Gertes, il est aussi ardent chez les premiers que chez les seconds. Mais les uns ont connu l'épreuve, les autres en sont seulement encore aux espérances vivement conçues. Les hommes à turban se sont assagis, car les heures de désillusion ont été cruelles pour eux. Ils pratiquent la politique du recueillement, la meilleure. Ils ont confiance dans l'avenir réparateur.
L'attente calme n'a jamais été synonyme d'effacement.
Les hommes à tarbouch, les jeunes, sont plus agités. Leur frottement aux mœurs occidentales leur a fait per-
318 IMPHESSIONS i)'éc;ypte
dro un peu dv leur impassibilité native, a nui à leur indolence et à leur patience. Leur sang est devenu plus vif. Ils ont puisé en France des idées de liberté. Ils expriment leurs désirs, leurs pensées, avec chaleur. Ils vont même quelquefois un peu loin. Les plus turbulents d'entre eux qui ont semblé à un moment vouloir accaparer le monopole du patriotisme ont fait plus de tort que de bien à leur cause.
Ils sont d'ailleurs fort peu nomltreux, mais n'en ont pas fait moins de bruit pour cela.
Ils ont éloigné bien des concours par leurs extravagances. Ils ont parlé beaucouppour n'arriver à rien. Les hommes à turban n'avaient pas obtenu un résultat meilleur, mais eux au moins ne s'étaient pas contentés de crier, ils avaient agi.
Il n'y a pas aujourd'hui à proprement parler de parti national. Celui (jui a pris ce titre ne renferme pas assez d'éléments pour avoir voix prépondérante en cas de complications, n'a pas assez d'autorité pour élever la parole au nom d'une population.
Son heure })eut venir.
KUe viendra plus sûn^ment si, à ces quelques membres, s'en ajoutent d'autres ayant plus d'empire sur leurs compatriotes, ])lus de symj)athies dans le pays, si par conséquent les premiers modèrent leur ardeur, et aussi leur langage.
On les a accusés, en raison de leurs démonstrations, de n'exhaler ainsi leur fureur que; parce que certains gros emplois ne leur étaient pas attribués, étaient réservés constamment à des Européens. En cela, ils ont moins tort que dans le reste. Car, entre les indigènes et les étrangers, c'est bien aux premiers qu'en droit devraient ■être dévolues les places. Les jeunes Egyptiens sortis des
écoles européennes ne voient pas très bien de quelle utilité peuvent être leurs études si dans leur propre pays ils se voient préférer des Occidentaux. Les finances se dispersent un peu partout au profit des nationaux de tous les pays, ne vont guère vers les Egyptiens.
Leur plainte est juste. Si une coopération européenne est indispensable, elle ne doit pas aller jusqu'à Tabus. Or, impartialement, il faut reconnaître qu'il y a abus dans le fonctionnarisme, qu'il y a pléthore d'Européens de toute nationalité. Les grandes et les petites puissances participent toutes au budget égyptien. Cette terre fertile est une Golchide pour les étrangers détachés de leur ville ou de leur village vers une fonction quelconque d'une des nombreuses administrations.
On comprend que certains indigènes n'aient pas lieu d'être satisfaits d'un état de choses qui les frustre un peu. Leur plainte sera plus écoutée, si, au lieu de faire dé l'agitation, ils s'appliquent à rendre injustifié le brevet d'insuffisance qui leur est décerné relativement à ces emplois, s'ils travaillent calmement, mais sûrement, en vue d'une indépendance plus facilement possible par la sagesse que par la violence.
Lord Gromer et tous les fonctionnaii^es anglais n'ont pas beaucoup de ménagements pour la population qu'ils gouvernent, lis parlent durement et fermement, sachant bien que la force seule impose aux Orientaux. Ils se servent volontiers de l'intimidation.
Lord Gromer sait que l'opposition qui lui est faite n'est pas puissante. La masse qui est composée de fellahs ne dit rien. Les rigueurs qu'elle avait à redouter des pachas ne sont plus. Elle ne manifeste pas de mécontentements violents, elle s'anéantit dans son travail
320 iMPHEssioxs d'k(;yi>te
et dans sa misère, subissant I inlp(^t, mais ne sortant pas de son inertie presque invincible.
L'énergie dans les actes et la rapidité dans les décisions sont les deux grands moyens pratiqués par les gouvernants anglais.
On a pensé que la d(»rnière campagne qui fut faite contre le kbédive, ainsi que la résolution soudaine d'envoyer une expédition an Soudan étaient dues à deux cboses : montrer à la France qui s'intéressait trop à rKgypte que l'Angleterre n'abandonnait rien dans ce l)ays et ne reculait devant aucune mesure, et signiûer aux Egyptiens que l'Angleterre n'avait aucune peur, et qu'en dépit de toutes les interventions, elle était toujours j)rét(î à aflirnier sa domination.
Celte domination, bêlas ! n'est que trop réelle.
La suzeraineté dv. la Porte existe bien, mais elle est un j)eu fictive. La force n'a cependant pas raison du droit dans tout(;s les circonstances. Les officiers et les fonctionnaires anglais donnent des ordres un peu partout, il (îst vrai. Mais c'est toujours une consolation — bien mince sans doute — de voir dans les grandes cérémonies le ghazi Mouklar-pacba, baut commissaire ottoman, représentant du Sultan en Egypte, prendre place aux cAtés de S. A. le Kbédive, vassal de l'Empire, et s'affirmer ainsi solennellement devant les représentants des autres puissances, sans en oublier celui de sa Gracieuse Majesté Britannique.
IMPRESSIONS d'ÉGYPTB 321