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L'ARMÉE

Les colonels d'Arabi. — Le fellah sous les armes. — Le régiment qui passe. — Les chansons de marche. — Les timbaliers. — L'armée d'occupation. — L'armée anglo-égyptienne. — Les bizarreries de la conscription. — Officiers anglais et officiers indigènes. — L'école militaire. — Les bataillons soudanais. — Le nègre. — L'enrôlement au Soudan. — Le mariage des noirs. — La vie au camp nègre. — La conquête du Soudan.

Un colonel de l'armée égyptienne qui, lors des événements de 1882, se rendait en chemin de fer du Caire à Alexandrie, disait à ses compagnons de route avec une belle assurance : a Nous n'avons nullement peur des vaisseaux anglais qui se tiennent menaçants au large devant nos côtes ; nous avons des plongeurs qui filent sous les vagues, vont avec des vrilles faire des trous aux navires et les coulent. »

Quelques jours après, le bombardement d'Alexandrie

avait lieu.

Des hommes de cette trempe et de ce caractère n'ont

heureusement pas laissé de successeurs en Egypte.

Ils étaient bien d'ailleurs les dignes auxiliaires de ce colonel révolté contre l'autorité khédiviale, de cet Arabipacha qui sut plonger son pays dans le désordre, lui faire connaître les pires calamités, mais qui fut in-

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capablf,', après «««s faiifaroiinadf'S, de le d/'fendre contre rinvasion étrangère et fut la cause de cette occupation militaire anglaise qui devint une source de lourdes charges pour l'Kgypte. On put les voir à l'œuvre à Tell-el-Kebir. Leurs capa<-it«''S et leur courage n'aboutirent qu'à une honteuse d«!'l)andade. Eux encore n'étaient que des orateurs, des beaux parleurs aux discours vains et creux, non des soldats.

L'armée égyptienne, organisée sous Méhémet-Ali par un Français de l'expédition <Ie Bonaparte, le colonel Selves, devenu plus tard Soliman-pacha, a pu avoir des faiblesses dans une période de troubles et sous la direction de chefs inca])al>les, il n'en est pas moins certain qu'elle a de beaux souvenirs, qu'elle eut un passé, qu'elle peut avoir un avenir, que le présent n'implique pas qu'il faille douter d'elle.

La marche d'Ibrahim-])acha à travers la Syrie, ses victoires de Konieh et de Nézib qui lirenl trembler le sultan à Constantîno])le forment des pages glorieuses dans une histoire militaire.

Le fellah n'(;st pas guerrier, n'a pas des sentiments aventureux ou fougueux très prononcrés ; mais, une fois sous les armes, il se tient bi(Mi, il a de l'allure; son attitude devient plus crâne. Il prend l'apparence d'un homme déjà fortement trempé, doué pour la résistance. Le fellah d'as})ect craintif, timide et malingre dans les champs, donne une certaine impression de martialité quand il défile dans les rues du Caire, le fusil sur l'épaule, aux sons de fanfares éclatantes.

Parfois, dans ces heures de calme et de paresse qui

sont si douces au Caire, on entend des appels de trompettes étranges, des éclats stridents d'instruments de cuivre accompagnés sourdement par des coups irréguliers de timbales. C'est un régiment indigène qui passe, qui rentre dans ses quartiers ou qui entreprend une marche sur des routes lointaines.

La cadence des pas s'harmonise avec la chanson de marche très vive, très alerte, très originale.

Nos airs d'Europe n'ont pas le même entrain, la même sonorité, la même stridence surtout. Ils sont plus classiques, plus réguliers. Ceux-là ont quelque chose d'aigu, de bizarre, de peu harmonieux, qui contribue à les rendre plus entraînants, plus enlevant, à produire une impression indéfinissable qui a son charme et son attirance. Dans ce pays de somnolence à outrance, de sieste invincible, il n'est pas d'engourdissement qui résiste à ce vacarme d'une musique militaire éclatant brusquement dans ce silence d'une ville endormie, faisant mouvoir des jambes fatiguées d'hommes naturellement mous et tranquilles.

Un régiment égyptien a belle allure.

Les hommes aux visages plus ou moins basanés défilent bien. Les tarbouchs rouges uniformément posés sur toutes les têtes, celles des fantassins comme celles des cavaliers, forment une surface joyeuse mouvante qui, dans le lointain, prend des perspectives éclatantes sous les rayons du soleil.

La démarche des troupes, très cadencée, est plus lente que celle des nôtres, malgré la vivacité des airs. La jambe se meut mécaniquement, comme si elle était en bois, se plie peu. Le pied est jeté en avant. L'allure semble un peu mécanique, mais produit une bonne impression, surtout si l'on assiste au passage des bataillons dont les

hommes sont habillés de bleu clair, avec les pantalons courts traversés par une bande blanche.

Les lanciers ont une très fîère prestance.

Les musiques à cheval, précédées du timbalier, ont un cachet très pittoresque. Le cavalier, seul à quelques mètres en avant, laisse son cheval sans guides marcher droit devant lui. Ses deux mains armées des deux tampons emmanchés à des baguettes frappent alternativement sur les deux grosses timbales placées devant ses jambes aux deux flancs de la monture. Le bruit sourd des timbales rend plus étrange la fanfare des instruments de cuivre. On évoque, malgré soi, à ce spectacle, le défilé des timbaliers chanté par Victor Hugo dans une ballade célèbre.

La tenue des troupes égyptiennes a quelque chose de rassurant actuellement pour ceux qui penseraient à cette époque où l'indiscipline régnait et produisait des hommes comme ceux dont je citais le langage quelque peu présomptueux.

Les Anglais dans cette œuvre de réorganisation ont rassemblé des bonnes volontés éparpillées, ont eu entre les mains des éléments essentiellement malléables. Ils ont fait certainement beaucoup. Ils auraient pu faire plus. S'ils se sont arrêtés à un point déterminé dans leur œuvre, il ne semble pas que ce soit par impossibilité de faire davantage, mais bien par le désir très ferme de ne pas dépasser ce point, de ne pas tendre à un perfectionnement plus étendu.

L'Egypte possède deux armées, une armée anglaise et une armée anglo-égyptienne.

La première, commandée par un général anglais, forme l'armée d'occupation. La seconde, sous les ordres du sirdar, un Anglais également, comprend des soldats exclusivement égyptiens, encadrés d'officiers anglais et indigènes. Elle est l'armée nationale.

L'armée d'occupation n'est pas gênante. C'est une remarque faite par les étrangers de toutes nationalités que les soldats anglais — les habits rouges — se tiennent tranquilles, font peu de bruit, passent presque inaperçus dans les rues. On peut vivre plusieurs jours au Caire ou à Alexandrie sans en voir un.

Ils sortent jgénéralement deux par deux, n'ayant d'autre arme qu'une petite baguette de bois à la main. Ils ne signalent pas leur présence par quelque vacarme ou quelques cris. Le soir, ils sont plus gais, mais leur gaieté n'est pas tapageuse. Gomme dans la mère patrie, les boissons sont en honneur parmi eux sous ce ciel d'Egypte. Le whisky a aussi sa place à côté du gin et du pale-ale. Silencieusement, ils pratiquent quelques libations dans les bars, puis ils rentrent à la caserne, calmes, mais légèrement chancelants. Le tableau classique bien connu des touristes est, par une délicieuse soirée étoilée, le petit « habit rouge » perché sur un âne que fait trottiner un Arabe, penchant à droite et; à gauche de sa monture sans notion bien précise de ce qui se passe, donnant l'impression d'un homme qui s'étalera dans la boue un certain nombre de fois avant d'avoir atteint la porte de sa caserne.

Le soldat anglais a l'ébriété inoffensive et flegmatique, mais continue. Qu'il ,soit en gaieté ou non, il ne gêne personne, il n'est pas encombrant,

Les Anglais n'ont pas plus de quatre mille hommes en Egypte, en y comprenant les états-majors et les di-

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vers services. Ils ont à Alexandrie un régiment d'infanterie ; au Caire, deux d'infanterie, un de cavalerie, un d'artillerie ; à Assouan et à Ouadi-Halfa, quelques postes.

Ils n'ont pas besoin de tenir garnison dans d'autres lieux. La garde de la capitale et des frontières de la Méditerranée et du Soudan suffit pour qu'ils soient maîtres sûrement du pays. Les Romains l'avaient bien compris en n'occupant autrefois qu'Alexandrie, Babylon (emplacement du Caire actuel) et Syène, à la première cataracte.

Toute cette armée est payée sur le budget égyptien ; elle n'est pas l'un des poids les moins lourds qui pèsent sur le pays, car les soldes atteignent des chiffres qui sont relativement élevés.

L'armée égyptienne est répartie entre le Caire, Alexandrie, Souakim, Assouan et Ouadi-IIalfa. Elle se compose de 12,000 hommes environ, 8,000 Egyptiens et 4,000 nègres. D'après les firmans, l'armée égyptienne ne peut dépasser un effectif de 18.000 hommes sans le consentement de la Porte. Les hommes appartiennent quatorze ans à l'autorité militaire. Ils doivent trois ans de service actif, passent ensuite pour quatre années dans la police, puis pour sept ans dans la réserve.

La conscription existe comme en France, mais n'a pas les mêmes rigueurs. Elle est môme établie sur des bases d'une originalité extrême. Le gouvernement n'a pas besoin de 3,000 soldats par an et il a à sa disposition près de 100,000 conscrits. Cette abondance d'hommes lui permet d'avoir recours à des procédés curieux.

d'agir un peu à sa guise, d'épuiser toutes les phases de la fantaisie. Jusqu'à l'année dernière, tout conscrit pouvait, avant le tirage au sort, jouir du bénéfice de l'exemption moyennant 20 livres. S'il dédaignait cette formalité, le droit s'élevait alors à 100 livres. Aussi un grand nombre de jeunes appelés n'attendaient-ils pas ce jour pour s'affranchir complètement de tout service . Le budget de la guerre s'enrichissait généralement par ce moyen d'une somme annuelle de 120,000 livres.

Depuis un an, cette taxe graduéje a élé remplacée par une taxe uniforme de 20 livres, étendue aux grandes villes qui étaient jusqu'alors restées exemptes de ser^ vice militaire en vertu d'une tolérance qui s'expliquait par la difficulté de recouvrer la taxe, faute de rien à saisir, et par l'impossibilité d'incorporer des contingents, les plus mauvais du pays. Le fellah lui, paye et obéit. Le gouvernement n'a rien perdu dans cette mesure, car la taxe de 20 livres rentre mieux et s'applique à un plus grand nombre de conscrits.

L'administration militaire pour former les nouvelles recrues prend au hasard parmi ceux qui n'ont pas jugé bon de payer le droit d'affranchissement. Elle s'arrange toujours de façon à choisir ceux dont l'état de fortune permet aux caisses du gouvernement d'absorber encore quelques milliers de livres. Chaque conscrit qui se libère est remplacé^ par un autre qui souvent fait encore de même. On marche ainsi d'exemption en exemption jusqu'à ce qu'on se trouve en présence d'un contingent d'environ 2,500 hommes incapables de se racheter pour la somme fixé.

On a compté que, certaines années, l'administrationpourrait arriver, grâce à ce système de libérations, à un bénéfice de 400,000 livres. Mais quand elle a atteint

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le chiffre fixé dans le budget des recettes, elle s'arrête dans sa rage de rachats et s'oppose alors à toute tentative d'exemption.

L'appel des hommes est donc chaque année une source de revenus pour le budget. Dans les pays d'Europe, il le grève. L'Occident ne connaît pas encore les bienfaits du militarisme comme les connaît ce peuple d'Orient.

Les Anglais seuls ont pu les apprécier.

L'éducation des troupes égyptiennes a permis à un grand nombre de jeunes officiers anglais d'être pourvus de postes agréables, de conquérir rapidement de l'avancement, de se faire une situation éminemment désirable. Leur paye, plus élevée que celle d'Europe, leur est assurée parles soins du gouvernement égyptien. Leur grade, dès leur entrée dans l'armée du pays, est surélevé d'un ou deux degrés. Tel qui n'est que lieutenant devient capitaine en un jour, n'ayant d'autre mérite qu'un changement de climat.

Ce traitement de faveur n'a pas été appliqué aux officiers indigènes.

Ils n'ont pas été mis sur le même pied d'égalité que ceux qui sont, en somme, leurs égaux. Leur avancement, loin d'être encouragé, a même été limité. L'accès des hauts grades leur a été interdit. Aucun Egyptien ne peut aller au delà du grade de lieutenant-colonel. De vieux officiers indigènes ont donc pu légitimement être froissés de se voir subitement placés au-dessous d'officiers qui leur étaient comparativement inférieurs. Si l'on réincorporait les officiers anglais de l'armée égyptienne dans les régiments auxquels ils appartenaient en Angleterre, ils redescendraient de grade.

On accuse plusieurs d'entre eux de traiter avec une

certaine morgue leurs égaux indigènes, de ne pas admettre que le même rang leur donne des droits correspondants aux leurs. Ils ont d'ailleurs de qui tenir. L'incident, dit de la frontière, est trop récent pour qu'on ait oublié ce cas extraordinaire d'un sirdar, le général Kitchener-pacha, n'admettant pas que le khédive ait pu formuler des reproches sur la tenue' des troupes ^qui avaient manœuvré devant lui à Ouadi- Halfa.

L'Ecole militaire, qui était en pleine prospérité sous Ismaïl-pacha avec deç officiers français et américains comme professeurs, a perdu de son éclat. Les Anglais l'ont laissée tomber. L'instruction qui y est donnée n'est plus suffisante. Leur ligne de conduite dans la direction de cette écolç montre clairement qu'ils ne veulent pas former parmi les indigènes des officiers supérieurs.

De là le reproche qu'on leur fait de ne pas remplir en Egypte le rôle qu'ils ont défini eux-mêmes, celui de civilisateur et d'éducateur.

Certainement, leur œuvre militaire est réelle.

Ils ont apporté de Tordre dans un corps que l'orgueil d'Arabi avait sérieusement désorganisé. Ils ont dressé d'excellentes troupes et les ont encadrées de bons officiers. Ils ont enfin rendu à l'Egypte une armée. Mais pourquoi s'ari*êter dans cette voie, ne pas faire l'œuvre complète ?

Ils ont répété maintes fois qu'ils n'annexaient pas ce pays, mais qu'ils l'organisaient pour le rendre plus tard à lui-même. Or, leur but très apparent est de ne l'éduquer que jusqu'à une certaine limite, de lui former

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des chefs qui ne dépassent pas une certaine valeur.

Il semble que leur souci constant est de ne pas laisser occuper par des indigènes des rôles importants, de les maintenir dans les rôles secondaires. On se demande pourquoi ils n'envoient pas un certain nombre d*oflQciers égyptiens dans les grandes armées européennes pour y faire une période instructive, pour y acquérir les connaissances nécessaires aux hauts commandements.

La perfection n'apparaît pas comme leur objectif dans leurs efforts de rénovation. Leur pensée va à des choses plus futiles, plus simples, moins dangereuses. Ils se contentent d'envoyer quelques soldats s'instruire à Londres en vue de devenir moniteurs de boxe. Ce n'est pas suffisant comme éducation militaire.

Leurs visées pour le peuple qu'ils se sont donné mission de relever auraient pu être plus hautes. Elles justifient les refus constants, opposés par la France, aux demandes d'augmentation du budget de l'armée. Les garanties que lui offrait l'Angleterre n'étaient pas suffisantes pour lui prouver qu'il ne s'agissait que du bien de l'Egypte, car à chaque augmentation de l'effectif correspondait une augmentation du nombre des officiers anglais. Ce nombre n'a pas à être accru. L'armée égyptienne est amplement pourvue d'éléments étrangers. L'élément indigène seul a besoin de soins, de bienveillance, de perfectionnement.

L'élément, qui est sans contredit l'élément sérieux sur lequel on puisse compter en cas de guerre, est Télé-» ment nègre.

Les bataillons soudanais constituent ce qu'il y a de mieux dans l'armée égyptienne au point de vue de la bravoure, de la résistance, de l'endurance. Ils ont toujours été placés au premier rang dans toute expédition ; ils le seront toujours. Leur ardeur au combat, leur opiniâtreté dans la lutte, leur calme inébranlable devant la consigne, les désignent pour subir les premiers chocs, pour former l 'avant-garde.

Le nègre est naturellement brave.

Il ne connaît pas la peur. Son courage est même cause de son orgueil. Le nègre est fier de ce qu'il est, de ce qu'il vaut. Sa fierté exige qu'il ne travaille pas, qu'il ne soit esclave d'aucun labeur. Le métier des armes seul lui semble digne d'un homme. S'il n'est pas soldat, il n'est rien ; il flâne, il vit dans la paresse et dans l'inaction. Aussi affîche-t-il un mépris profond pour le fellah qui cultive la terre et s'occupe aux travaux des champs. Le fellah remplit un métier bas et vil selon lui. Le nègre n'obéirait pas à un indigène ; il faut donc des Européens pour le commander.

Le dédain qu'il a pour l'Egyptien moins noir que lui est basé uniquement sur cet orgueil qu'il ressent d'être nègre.

Le recrutement de ces nègres du Soudan est encore plus curieux que celui des conscrits ordinaires. Il se fait par l'engagement volontaire. Quelques-uns viennent d'eux-mêmes s'engager dans les postes frontières. La plupart sont amenés par des enrôleurs qui font des tournées dans certains villages du Soudan et font comprendre aux nègres qu'en les suivant ils auront un beau costume, une arme et quinze piastres par mois.

Ceux qui se laissent persuader vont au campement égyptien le plus proche, où on les équipe. Ils y arrivent généralement dans un costume primitif, le corps nuj

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ayant seulement autour des reins une ceinture faite de grosses perles et de coquilles. Dès qu'ils ont été vêtus de l'uniforme de leur régiment, on leur remet un fusil. Leur joie devient alors manifeste. Leurs premières heures sont employées à contempler l'arme qu'ils ont entre les mains. Ils la touchent, la palpent, la tournent et la retournent. Ils la serrent dans leurs bras avec frénésie, ne la quittent plus, et les premiers soirs s'endorment en la pressant sur leur poitrine.

Ils deviennent en très peu de temps d'excellents soldats, très disciplinés. Ils ont un respect rigoureux pour la consigne quelle qu'elle soit. Leur inflexibilité excessive après le mot d'ordre reçu provoque souvent des malentendus fâcheux. 11 n'est pas bon d'avoir affaire à eux quand ils sont de garde ou de faction.

Le nègre ne possède toutes ces qualités qu'à une condition qui est une condition sine qiia non, c'est qu'il soit marié.

Il ne peut pas vivre dans un camp, s'il n'a pas un intérieur, une tente à lui, et dans cette tente une femme qui le soigne, fait la cuisine, chante et danse le soir devant lui. Seul, il devient triste, a le spleen et déserte.

Le premier soin de l'autorité militaire, après l'équipement et l'armement, est donc de marier le nègre.

Gomme pour les hommes, des enrôleurs vont au Soudan €t y recrutent des femmes. Quelquefois on s'empare de caravanes qui fournissent le nombre de femmes nécessaires. On place toutes ces futures épouses sur un rang. Les hommes sont appelés un à un, les gradés d'abord, les mieux notés ensuite. Chacun fait son choix, puis on fait venir un cadi qui scelle toutes ces unions en bloc. Les nègres sont désormais de parfaits soldats, sûrs et vaillants.

Ce genre de vie, peu en honneur dans nos casernes, nécessite une plus grande liberté. Les heures pendant lesquelles le Soudanais est indépendant sont plus nombreuses. Ses repas, il les prend dans sa tente avec sa femme et ses enfants, s'il en a. Ses nuits, il les emploie comme il l'entend ; il est libre au QOUcher du soleil ; la femme prend soin du ménage ; le soir, elle chante les louanges de son époux et exécute diverses danses devant lui pour le charmer et le distraire. Les nègres tiennent par-dessus tout à ces mélopées étranges que savent les femmes, dans lesquelles l'épouse sait habilement introduire des stances élogieuses pour celui dont elle partage la tente.

La femme jouit d'une certaine considération parmi ces populations. Aussi un héros est-il appelé Akhi Banat, c'est-à-dire père des femmes, parce qu'il a fait assez d'actions d'éclat pour avoir son nom célébrç dans tous les chants que disent le soir les femmes en s'accompagnant sur leurs guitares ou sur d'autres instruments. • Le nègre vit ainsi dans le bonheur le plus complet.

Chaque régiment de nègres comporte donc un régiment égal de femmes et d'enfants. Quand l'un se déplace, l'autre suit. Ils ne vont jamais l'un sans l'autre, même à la guerre: Dans les combats, les femmes marchent derrière les bataillons, crient, chantent, encouragent leurs hommes, insultent et frappent les fuyards.

Les frais sont inscrits au budget pour les femmes comme pour les hommes. Le régiment féminin a sa place dans le compte des dépenses militaires. Toute femme a droit à la demi-ration, « On s'imagine aisément quel spectacle curieux doit offrir un bataillon de nègres en marche, allant d'une garnison à une autre, traînant à sa suite, dans le sable

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du désert ou le long du Nil, toute cette foule désordonnée de femmes et d*enfants, chargés de bagages, d*uslensiles, de vêtements, vociférant sous le grand soleil ou chantant en chœur dans le calme du crépuscule.

Ce Soudan qui fournit à l'Egypte ses meilleurs soldats et ses lignes d'avant-garde fut longtemps propriété égyptienne. Ces deux provinces baignées par le même grand fleuve sont intimejment liées par leurs intérêts. Le commerce de l'une a besoin de trouver ses débouchés dans l'autre. La dernière doit bénéficier des ressources de la première. Kharloum et Alexandrie n'étaient jadis séparées par aucune bande hostile de derviches ou de maraudeurs. Les caravanes suivaient les méandres du Nil des grands lacs au delta.

Les Anglais ont laissé le Soudan se fermer pour l'Egypte. Le Mahdi eut raison de toutes les troupes anglaises, de Gordon comme du général Hicks. Les deux provinces devinrent ennemies dès que les Anglais occupèrent l'une.

La question du Soudan librement ouvert au négoce et au commerce étant une question capitale pour l'Egypte, il importait à l'Angleterre de préparer l'Egypte à une reconquête du Soudan. Pendant quatorze ans, l'armée égyptienne campée aux premières cataractes est restée dans l'expectative, gardant les frontières de la Nubie, entrevoyant au delà des sables les plaines fertiles dérobées à la civilisation par un nouveau prophète, destinées à rester inconnues pour les Européens de par la volonté du khalife d'Omdourmam, successeur du Mahdi. Les Anglais jugeaient inutile ou dangereuse toute len-

tative d*expédition, toute entrée en campagne des troupes égyptiennes.

Brusquement, aujourd'hui, sans motif préalable, sans préparation aucune, sans 'études, sans certitude du succès, le sirdar a franchi la frontière, a entraîné à sa suite l'armée indigène sur les terres de l'émir de Dongola, vassal du khalife. La guerre est déchaînée en plein été, dans ces époques de chaleur torride où le mouvement devient impossible sous ces latitudes, où le soleil brûle tout ce qu'il atteint. Jamais expédition ne fut entreprise dans d'aussi mauvaises condi-' tions.

La mission que l'Angleterre prétend avoir de gouverner l'Egypte au mieux de ses intérêts peut comporter la réorganisation de l'armée ; elle ne comporte pas la conquête du Soudan par des officiers à elle.

Ceux qui ont vécu dans ces pays d'Afrique où le fanatisme antichrétien acquiert des proportions considérables, savent que la lutte aurait une acuité moins vive, pourrait perdre en gravité et en durée, si le désir de vaincre ne mettait aux prises que des ennemis de même croyance, de même religion. L'opinion qui s'accrédite, que les troupes du khalife sont démoralisées et ne retrouveront leur vigueur et leur soif de résistance qu'en face du péril chrétien, se renforce de celle qu'une expédition exclusivement musulmane pourrait marcher à travers les provinces perdues du Soudan sans rencontrer une opposition sérieuse, entrer dans Khartoum et dans Omdourman avec plus de facilité et de certitude.

L'armée égyptienne, à défaut de chefs indigènes non formés pendant quatorze ans d'administration anglaise, peut avoir des officiers turcs. Il en est, comme le re-

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présciilaiil du sullcin en Egypte, le ghazi Mouklar-pacha, qui ont fait leurs preuves. \A où peuvent échouer des chrétiens, dit-on couramment au Caire, des musulmans pourraient réussir. Le drapeau du sultan, suzerain du khédive, flotterait plus aisément sur le palais du khalife que le drapeau britannique.

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