‹ Impressions d'ÉgypteChapitre 4 sur 34 · LES PYRAMIDES ET LE SPHINX · texte numérisé non relu

LES PYRAMIDES ET LE SPHINX

Un Anglais sceptique. — L'œuvre de Dieu, — Déception première. — La route des Pyramides. — Le charme du paysage. — Le khédive Ismaïl et rimpératricc Eugénie. — Les quémandeurs de bagchich. — Les guides. — L'évocation du passé. — De Chéops à Napoléon. — Une idée de Méhémet-Ali. — Loin de la verdure. — Mena-House. — Un funiculaire. — La terrasse de l'Hôtel. — L'ascension de la Grande Pvramîde. — Victime des Bédouins. — La plate-forme. — Un panorama splcndide. — La descente. — Une fantastique smala. — L'intérieur de la Pyramide. — La chambre de Chéops. — Le Sphinx. — L'heure féerique —

J'ai connu un Anglais qui avait parcouru le monde et qui se plaisait à dire que rien dans l'œuvre de Dieu ne l'avait frappé d'étonnement. Le créateur, selon lui, n'avait en aucun pays, sur aucune terre, produit une merveille. Les récits des voyageurs eÇ les légendes des poètes lui avaient fait espérer autre chose. 11 n'emportait des sites qu'il avait visités qu'une amère déception, des couchers de soleil et des nuits élincelantes qu'il avait contemplés qu'un souvenir médiocre. Vraiment, il s'était attendu à mieux.

L'Anglais n'était évidemment ni un observateur, ni un poète, ni un artiste. Il avait l'âme froide d'un sceptique

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ou (11111 indifiri'cnt. Il n'avait tout siniplcinnit pcut-i^tre pas n'ganlt'* de tous srs yeux 1rs s|M'clarl<'s splciulidrs (lo la nature qur le liasard faisail défiler devant lui. l^eut-être aussi n'avail-il vu de l'Kgyjite cjue le canal de Suez?... Je crois qu'il esl diiiicile à riioîunie (|ui a vu les IN'i'ainides campées à la lisiiTe du désert de Libye et de la plaine fertile du Nil, avec, «lans le fond, le (]aire et lous ses niiuarels gardant couiine des s(*ntinelles la colline sablonneuse du Mokaltani, di* foriuuh'r une appréciation aussi sèche et aussi dé(M>vante. J(^ ne parle ])as dvs pyramides vues un malin dans une bruscpie et jn'emièrc; apparition. Klles désillusionnent plutôt. Je crois qu'aucun esprit, niénuîb; plus prévenu, n'est à l'abri de cette inq)ression quelque; peu triste <pii s(; traduit souvent pour beaucoup par celte phrase; désenchantée : Comnu^nt !... ce n'cîst (pie ça î...

Nos h^clun^s nous oui Iroj) représenté les pyramides comme des masses fabul(Mises, pour (pi'elles nous satisfassent tout d'abord. L'Anglais sc(;pti(pie ne les avait pi*obabl(;ment vu(;s (pu; sous cv. jour. 11 avait oublié qu'(?n Orient la nuit est la grand(; réparati'ice d(;s choses, que c'est elh; qui fait paraîtn; sublimes les spectacles qui sont moroses dans la journée;. 11 n(; savait pas (pie l'Kgypte esl un pays qu'il faut voir à rapproche; de la nuit, après le soleil couchant, à l'heure où tout prend des proportions fantastiepies, où il n'est rie^n epii ne revête une apparence magi(pie. S'il avait vu le;s pyramides rougies par les derniers reflets de l'astre et grandies démesurément dans ce flamboiement du ciel e*t du désert par une puissance invisible, il se serait incliné devant les splendeurs de la nature, il aurait proclamé la grandeur du créateur qui sut préparer de tels cadres aux futures œuvres grandioses de l'homme.

Les pyramides s'élèvent sur le dernier degré de la chaîne libyque qui s'abaisse en pente douce et se termine par un plateau de sable très peu élevé au-dessus de la plaine du Caire. Elles ne sont qu'à quelques kilomètres de la ville d'où on les aperçoit, majestueuses en pleine aridité, dès que l'on monte sur un minaret, sur une terrasse, ou sur les hauteurs de la citadelle. De loin, elles sont imposantes. De près, elles ne produisent pas au premier abord l'effet monumental que l'on attend de ces colosses qui trouvèrent leur place dans les sept merveilles chantées par les auteurs antiques. Elles ont toutefois un aspect étrange qui frappe et surprend. On ne les avait pas rêvées ainsi, on les croyait faites autrement.

La route qui va du Caire aux Pyramides est une route délicieuse. Je connais peu de promenades aussi agréables que celle-là. Les rêveurs et les désœuvrés s'y donnent rendez-vous, car là l'air est d'une pureté exquise, le ciel d'une transparence charmeuse, la plaine et le désert d'une sérénité reposante. La route franchit le Nil sur l'énorme pont de Kasr-el-Nil qui s'ouvre deux heures par jour pour laisser passer les grandes barques aux voiles triangulaires qui viennent des cataractes et descendent vers le Delta. Elle longe le fleuve sur sa rive gauche, passe devant le joli jardin de Gizeh, puis devant le musée où sont rassemblées toutes les merveilles trouvées dans les fouilles des temples et des hypogées, fait enfin un coude brusque qui l'éloigné du Nil et se dirige en ligne droite, à perte de vue, vers la lisière de sable où se dresàent les trois masses géantes.

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Celle immense avenue, de ])lusieurs kilomèlres de longueur, est bordée d'acacias qui versent sur elle une ombre douce et protectrice. Elle fut, selon la légende, tracée en quelques jours sur les ordres du khédive Ismaïl par des milliers de fellahs ré(|uisitionnés dans les provinces. L'impératrice Kugéiiit^ ayant, parait-il, manifesté le désir de visiter les célèbres monuments de Chéops, de Chéphren et de Menkérah, le vice-roi d'Egypte, qui recevait alors la souveraine à Toccasion des fêtes d'inauguration du canal de Suez, n'aurait pas voulu que l'impératrice fût exposée aux cahots de chemins impraticables et aurait ordonné la construction de la superbe route carrossable qui fait aujourd'hui l'admiration des étrangers.

La route s'achemine vers le désert entre des champs de coton, de maïs et de luzerne. Un canal qui conduit dans ces terres l'eau fertilisante du fleuve court au milieu des cultures parallèlement à la route. De grands palmiers se réfléchissent dans l'eau bourbeuse du canal. Des villages de terre s'échelonnent au milieu de ces champs, avec leurs maisons basses et sales s'élageant sur des monticules pour échapper à l'inondation j)ériodique du fleuve. Ces agglomérations de huttes rappellent toutes les villes fortes d'autrefois, les forteresses du moyen âge. Des hommes nus travaillent dans les terres. Des ânes ou des chameaux chargés de marchandises vont d'un pas lent le long du canal, suivis de leurs maîtres qui marchent silencieux, s'appuyant sur un long bâton. Au loin, le sable doré par le soleil marque la limite de la bande verte, annonce des étendues mystérieuses et désertes, forme un horizon splendide qui ne lasse jamais, qui exerce sur les yeux une attirance invincible.

Celte route, à l'heure où la sieste est finie, où la lourde chaleur de l'après-midi fait place à une exquise douceur de l'atmosphère, est un refuge propice à ceux qui veulent s'affranchir de la poussière de la ville, des bruits de la multitude, des tristesses quotidiennes. Le spectacle fait oublier tous les ennuis. A travers les fins branchages des acacias, on aperçoit dans un fond de sable les trois silhouettes grises des Pyramides, grandissant à mesure que l'on s'avance vers elles. Elles apparaissent comme des masses informes, aux surfaces, non pas lisses, comme on se l'imagine, mais rocailleuses» hérissées d'angles et d'arêtes faisant saillie. Les pierres dont elles sont formées semblent d'abord petites, de simples gros pavés. Gomme l'on sait par les guides que c'est par ces pierres disposées en gradins que l'on monte au sommet, on se demande avec anxiété ce que va être cette ascension, on doute que les pierres offrent un marchepied suffisant. Par la suite, ces pierres deviendront d'énormes blocs de granit sur lesquels le pied se posera avec facilité, sans danger de vertige ou de perte d'équilibre. De près, la Pyramide donnera l'impression d'un gigantesque escalier, aux marches larges, mais irrégulières.

La route, dès qu'on approche du désert, est encombrée de fâcheux. Ceux qui ne font qu'une promenade d'agrément rebroussent chemin avant de devenir leurs victimes. La dernière partie de la route est insupportable. C'est un supplice que d'aller jusqu'au bout. Des multitudes d'enfants de tout âge et de tout sexe, nus ou couverts de haillons, attendent les voitures et leur font pendant les derniers kilomètres une escorte obsédante et criarde. Ils suivent le galop des chevaux dans une course effrénée où leurs poumons font des prodiges de

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résistance, el ItMir jaiiihes dv Iv^i^rvtv. Los uns s*arcro cli(?iil à la voiture, d'autres tendent les mains vers le.*; portières. Tous, d'un(; voix gutturale qui trahit l'essoufliMuenl, seandent les deux syllabes de ce mot qui est devenu le seul cri de la populaee des rues et des ohomins : hagchich. A cha(pie tour de roue, la niAme plainte s'élève de eliaque côté, continue et fatigante, énervante surtout. Bag... ehich? — Hag... eliich! — Le cocher fouette ses chevaux. La course redouble. La mélopée impitoyable ne s'arrête jamais. Il semble ({ue la troupe turbulente des petits (piémandeurs de bagchichs ne respire chaque fois que pour relancer avec plus dtî force son éternel cri. La générosité ne met j)as fin à la poursuite. L'étranger qui donne ne se débarrassi^ pas de ces importuns. Leur nombre augmente au contraire. Celui qui jette quelques piastres voit, coninu; par enchantement, surgir des ravins et des fossés une multitude de petits indigènes (pii se joign(?nt aux autres, renforcent l'armée terrible. \a\s oreilles sont assourdies et les yeux restent indifférents au paysage dont le côté ])ittoresque s'affaiblit, mais dont le côté grandiose; croît prodigieusement.

Puis, le cauchemar sembhï prendre fin. Les cris s'éteignent peu à peu. Hélas!... L(îs (înfants sont r(;mplacés par des hommes qui courent avec la ménn; agilité, ne demandent plus bagchich, mais, en d(;s langii(*s diverses, s'offrent tiux louristf^s ])()ur hîur servir de guides et leur montrer les attractions de (îizeh. Tous les refus, toutes les colères se brisent (tontre leur inq)assibililé, contre la certitude qu'ils ont de vaincre par leur ténacité et leur mépris des rebuffades. Les derniers arbres disparaissent. Un vide éblouissant se fait devant les yeux. Et brusquement, les trois masses de pierre bar-

renl la vue, stupéfient par leur volume, surgissent comme des fantômes oubliés un instant dans l'ennui des clameurs et des supplications, mais produisant une impression plus grande après cet oubli, après cet énervement des dernières minutes...

Certes, les Pyramides sont intéressantes par ellesmêmes. Elles le sont encore davantage cependant par les souvenirs qu'elles évoquent. Des siècles d'histoire revivent en elles et par elles. On voit comme à travers une lueur les âges reculés où elles furent édifiées à la gloire d'un pharaon. La longue série des dynasties gravitant autour d'elles comme le point central de la civilisation égyptienne, comme le plus ancien monument de l'art pharaonique, se déroule dans un réveil brusque du passé. Puis, viennent les conquérants, ceux de Perse et ceux de Syrie, ceux de Grèce et ceux de Rome. L'esprit rappelle les Ptolémées, les légions de Pompée et celles d'Antoine, les hordes fanatiques accourues de la Mecque, puis les chevaliers des croisades, et enfin les brigades françaises, les vétérans des armées de la République, ceux mêmes qui, enflammés par le mot sublime de leur général en chef, anéantirent devant les trois colosses de l'antiquité la cavalerie des mamelucks.

Cette accumulation de pierres ordonnée par un pharaon autour de la chambre qui lui servira de tombeau semble fabuleuse. Le mystère qui plane sur les moyens employés pour la construction grandit encore la fable. Le génie de ces hommes, de ceux qui firent exécuter comme de ceux qui exécutèrent ces colossaux hypogées, reste impénétrable. On se sent écrasé par cette œuvre

Malossr. — Imp. Egypte. \

.'{S mi'Hi'SsioNS i>*k<;yi»te

do granit (jiii .1 dvWù \v ti'iiijis <*t Ij's (Icstriirtrurs. Kt ])()ui*taiit, il s'en fallut de \w\i c|ii(> riiiir s'rcroulAt sous la main (1rs lioiriiiics.

Au coniiTKînrcincnl do vo siôrlr, U* grand vire-roi Méliéniel-AIi eut l'idéi^ étrange d'eniplover les j>ierres de relie pyramide au barrage ijuil rêvait de faire eons- Iruire sur le Xil. Le général Koureliid-paeha s'opposa violemment à c<^lle idée barbare. « Vous allez détruire 1(^ plus ancien monument des bommes, dit-il à son souverain, vous serez ré|)rouvé du monde entier. » Kt comme Mébémet-Ali persistait dans sa résolution, Kourcbid-paclia fit intervenir le consul de France, (pii obtint lioureusenK'nt la révocation de Tordre. Quel ressentiment n'aurait pas jusl(înienl gardé la postérité contre riiomme qui aurait fait disparaître en un jour, par uuo, fantaisie inconcevable, l'aMivre de granit cpii avait bravé plus de cinq mille années la rage des tempêtes et des peuples...

Les colosses de Memnon qui sont à liuxor ont perdu de leur grandeur parcrc; que la verdun; a envabi le sol sur lequel ils s'élevaient. La luzerm; j)ousse au pied mém(» d(î leur socle, frôb; leurs Jambes de j)ierre. Il faut à tous ces monuments d(^ l'antiquité égyptienne la séclic»resse du sable. Le désert seul leur convient comme décor. L(îs masses de pierre ne s'barmonis(;nt sous ce grand soleil de feu qu'avec le sable doré ou rougi j)ar lui. Les pyramides sont restées bors des atteintes du Nil. IjC limon fertilisant n'est pas allé jus(|u'à elles. Comme au temps où elles furent bAties, ell(»s rej)os(int toujours sur don rocbers de granit ensevelis sj)us les sables du désert. Derrière elles s'étend toujours l'immense plaine morne.

Et pourtant, là, sur cette limite des deux mondes.

le désert et la plaine verte, au pied de cette falaise rocheuse qui supporte les plus célèbres monuments du passé, des spéculateurs ont construit à la hâte, dans la fièvre du gain, sans souci de la légende antique et de la grandeur du site, un hôtel plusieurs fois agrandi, où les jeunes misses trouvent à cinq heures le thé qui leur est cher, et les jeunes sportsmen le lawn-tennis où ils peuvent exercer leurs muscles et leur adresse. Le progrès n'a rien épargné. Une société industrielle n'a-t-elle pas récemment demandé la concession d'un funiculaire conduisant au sommet de la Grande Pyramide!...

Cette idée d'hommes d'affaires a rencontré une opposition générale. Si l'hôtel des Pyramides — Mena-House — n'est pas honni au môme point, c'est qu'il occupe un emplacement délicieux, c'est qu'il offre un abri incomparable aux touristes qui veulent, la nuit, jouir de la beauté du Sphinx éclairé par les étoiles ou de l'étrangelé des Pyramides, tragiques quand l'obscurité les couvre, aux malades et aux inconsolés qui cherchent un repos à leurs souffrances, aux artistes qui veulent un spectacle propre aux pensées vastes et aux méditations infinies.

De la terrasse garnie de plantes qui est sur la face opposée aux Pyramides, on oublie le granit et l'histoire, on goûte seulement le charme exquis de la grande plaine verdoyante qui va jusqu'au fleuve, derrière lequel apparaissent les pointes menaçantes de la citadelle dominant les maisons blanches de la ville. La muraille de sable à laquelle celle-ci est adossée met une barrière au rêve, arrête la pensée, la ûxe sur les choses vues, la force à s'égarer sur les points noirs qui se meuvent au milieu des terres vertes, hommes ou bêles attelés au rude labeur du sol...

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L'ascension de la Grande Pyramide est à la fois Tune des choses les ])Ius dnMes et les plus terribles que je connaisse. Les distiMetions(iu*elle offre égalent les désagréments auxqucds on est en butte. (]e n'est pas qu'il y ait péril à se hisser jusqu'au sommet. L(^ danger est à peu près nul. La fatigue seule est considérable. La vue que Ton embrasse de la j)Iate-fornu^ extrême ne justifîe guère celte pénible ascension, qui n(? trouve son excuse que dans le désir secret (ju'a i'hacpK^ visiteur a d*^lrc monté au haut de la pyramide ». Cette satisfaction intérieure est facile à obtenir. VAlo <*st le st^ul mobile de l'ascension. On ne connaît qu'un exemple contraire, celui de ce maestro italien qui planta une tente au sommet et y passa trois jours et trois nuits, (>n com])agnie de son seul violon, pour faire sur le désert une impro^ visazione.

La garde des Pyramides a été confiét^ pa'r h» gouvernement égyptien à une tribu de Bédouins. Ces I^édouins — au nombre d'une soixantaine — sont responsables des accidents. Leur existence est assuré*; ]>ar la taxe de dix piastres qu'ils exigent des touristes, soit pour fain; l'ascension de la Pyramide, soit pour pénétr(^r à Tintérieur. Celui qui se livre à une visite conscieiicieust; du monument devient, pour une JK^ure au moins, la propriété absolue de ces Bédouins. Ils formcint une masse grouillante et turbulente qui s'agite; continuellement au pied de la Grande Pyramidejetant des regards incpiisileurs sur la route, attendant l(;s étrangers avec anxiété. Dès que quelques touristes arrivent, le scheik d(; la tribu s'avance à leur rencontre. Les conditions de la

visite sont réglées sans qu'il y ait besoin de parlementer longuement. Le scheik désigne alors pour chaque personne deux Bédouins. A ces deux Bédouins se joignent bientôt par raccroc deux autres indigènes, dont l'un porte une gargoulette de terre pleine d'eau. Il y a donc pour chaque Européen qui gravit la Pyramide quatre indigènes.

L'ascension commence.

Les blocs de la Pyramide sont énormes. Ils constituent une série de marches dont la hauteur dépasse encore les plus élevées qui restent praticables à une enjambée humaine. Il est donc impossible à un homme de passer seul d'une pierre à l'autre. Les indigènes cependant réussissent à résoudre ce problème d'agilité. Les deux Bédouins sont toujours d'une marche en avance sur l'Européen qui leur est confié. Celui-ci tend vers eux ses deux mains. Chacun en saisit une. Dans un effort désespéré, l'Européen levant sa jambe le plus haut possible pose son pied sur le bloc supérieur. Les deux Bédouins le tirent par les bras. Un troisième placé sous lui le soulève avec l'épaule ou les mains. De ces efforts combinés résulte une poussée violente qui porte le touriste à la marche désirée. Ce mouvement se répète deux cents fois environ. On comprend sans peine que l'Européen, arrivé au sommet de la Pyramide, ait les jambes moulues, les bras écartelés, le souffle épuisé, les membres brisés. Il est d'ailleurs un jouet entre les mains des Bédouins qui le manipulent avec autant de délicatesse que s'ils se passaient de l'un à l'autre une couffe pleine de matériaux inutiles.

Si l'on jette un regard vers le ciel ou vers la terre, on reste terrifié. La hauteur de la Pyramide grandit à mesure que l'on en fait l'ascension. Le sol s'éloigne ter-

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rihleiiient et lo soiiiiii(>t rcnilc toujours. La sensation du but impossible à atteindre est désormais la seule que l'on ait. Kt pourtant il n'est qu'à i'M mètres de la base. Des frissons de vertige passent sur le(;or[)s. Le malaise commence. Les quatre indigènes dont on est la ebose se font un plaisir de faire tout ce (juil faut pour qu*il augmente. L'Arabe a le don de savoir barceler et ahurir l'Européen. 11 y a des moments où l'on a envie de leur demander grâce, persuadé que l'on est d'être tombé entre les mains d'une tribu sauvage.

On vient à peine de gravir quelques marches que déjà les Bédouins se prétendent fatigués. Premier arrêt. Chacun s'assied sur le granit. L'étranger s<* figure qu'il va pouvoir admirer la vue. Hélas !... Les deux Bédouins sortent de leurs poch(?s d(*s scarabées, des monnaies, des figurines prétendus antiques, et se livrent à un assaut habile de leur victiuKï. Ils mettent leurs ol)jcts dans ses mains, lui en font valoir le prix et la rareté, se refusent à les reprendre, lui déclarant que tous les voyageurs sans exception achètent et emportiînt ces souvcMiirs des Pyramides. Le troisième indigène lui annonc<î qu'il est c( le docteur ». Il lui tAte les jambes, lui fait tendre les muscles, lui frappe sur le front, écoute I<îs batt(>ments de son pouls. Le quatrième; (jili porte la gargoulette verse de l'eau sur son front pour le rafi'aîchir et faire fuir le vertige. Tous l'assaillent, l'ahurissent, le rendent fou. Il n'y a plus de Nil, plus de; Pyramides, plus de désert, pour lui. 11 n'y a plus que des importuns qui chuchotent à son oreille des phrases vagues dont il ne saisit que ces mots : Scarabée... pas cher... trois, quatre shillings...

Les gens faibles ne savent pas résister. Ils achètent n'importe quoi pour avoir la paix. Ils ne l'ont pas davan-

tage, moins même que ceux, plus malins, qui prétextent un éblouissement pour fermer les yeux, avoir l'air de dormir et échapper ainsi aux sollicitations tout en promettant de nombreux achats pour le sommet de la Pyramide. 11 y a ainsi plusieurs arrêts. Et chaque fois, la même comédie recommence. C'est exaspérant et désespérant, d'autant plus que chacun est hanté de la crainte terrible d'être abandonné par ces hommes, s'il ne se montre pas d'une générosité convenable. Cette crainte est vaine, mais elle est invincible.

L'extrême pointe de la Pyramide a été détruite. Des blocs ont été enlevés. La masse de granit se termine par une plate-forme où trente voyageurs peuvent se mouvoir aisément. En atteignant cette plate-forme, les Bédouins crient trois fois : Bravo ! — La vue est belle, mais n'est pas supérieure à celle que l'on a de la base. Néanmoins, le spectacle de la plaine et du désert impressionne. On s'assied sur la pierre pour jouir de la vue. Cette jouissance même est impossible. Les scènes qui ont caractérisé la montée recommencent avec plus de force. Tous les Bédouins font cercle autour des visiteurs et renouvellent leurs offres. Ils demandent des prix fantastiques pour des objets de valeur médiocre. On cherche à les écarter, on voudrait contempler les choses d'alentour, goûter les délices de la solitude. C'est inutile. Les impressions disparaissent peu à peu. Une seule reste bientôt, une impression d'énervement causée par cette obsession, suivie d'un désir violent de s'en aller, d'échapper, coûte que coûte, à ces horribles marchandages. On bouscule les assaillants, on les insulte, on vocifère des imprécations contre eux. Rien n'y fait. Ils continuent à faire des propositions abracadabrantes. Pour un shilling, l'un d'eux déclare qu'en dix minutes

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il drgriiigolcra de la platc-foriiir où nous soiiiincs jusqu'à terro, puis ({u'il gravira la seconde Pvraniide et se laiss(4*a glisser sur la face lisst; du sommet à la base. Un autre prés(>nt(; des médailles antitjues : ce sont des sous grecs et des sous américains. Leur anticpiité,. selon rindigène, rend leur valeur inestimahle. l'n vieux à barbe blanche, au>L y<rux. froids d^isurier, essaie, mais en vain, de changer contre des ]>iastres des j)ièces d'argent italiennes. Un plus jeune, ohsé<piieux, murmure

d'une voix mielleuse: Quarante siêch*s Napoléon!...

Il y en a un d(; ])lus !... et tend la main pour recevoir bagchich.

Flnfin, la troup<î sv. lasse. Ils s éhiigiient, s'asseyent en rond. Le j)lus vieux conte une histoire, très dnMc assurément, car tous rient aux éclats. Puis, ils chantent, tapent dans leurs mains. (]es indigènes sont de vrais enfants. L'Kuroj)éen est lihre (îiiiin de laisser courir sa pensé(î au gré de sa fantaisie.

Sous un ciel uniformém(;nl j)nr et hleu avec des teintes exquises et délicates de turcjuoise du coté de l'Orient, le désert s'étend à perte de vue, d(»nnant plus que la mer l'impression d'imuKînsilé. Il est bien lui-même d'ailleurs comme un (xtéan avec, ses vagues d<ï sahle prêtes à être soulevées par h* premier* khamsin. Qu'un vent souffle sur lui, et tous ces monticules, ces vallons, ces collines, faits de poussière jaune, s'^iffondreiit, disparaissent. Dans le boulevers(^ment de l'orage?, il s'en forme d'autres à d'autres places. Du jour au lenchimain, ia surface change d'aspect, n'est plus la même que la jVeille. Elle reste toujours pareille à une peau de zèbre, rayée par les bandes noires et grises que forment les crevasses et les élévations. Le Delta est comme un triangle de verdure pénétrant par un angle dans l'éten-

due de sable. Le Nil se perd en de nombreux méandres à l'horizon, toujours majestueux et calme, père de cette verdure. Les Pyramides de Sakkarah et de Dachour semblent les rivales de celles de Gizeh. Aussi loin que l'œil regarde vers l'Occident, le Sud ou l'Orient, il ne voit que du sable. Le spectacle a de la grandeur. On voudrait pouvoir le contempler longtemps, malgré le soleil qui brûle tout, s'abîmer dans une admiration profonde des choses de la nature... Hélas ! les Bédouins sont là qui vous rappellent à la réalité, aux choses humaines, au bagchich promis.

La descente effraie tout d'abord. Elle n'est cependant pas plus périlleuse que la montée. L'un des Bédouins déroule son turban blanc dont il se fait ainsi une longue écharpe avec laquelle il ceint l'Européen. Il saisit fortement l'autre extrémité de cette écharpe, et retient ainsi par derrière le touriste dont l'ardeur à descendre pourrait entraîner sa chute. Deux autres Bédouins le conduisent par la main, font en même temps que lui les sauts et les enjambées. L'indigène porteur de*la gargoulette montre le chemin. De loin, l'étranger qui saute de marche en marche, ainsi retenu par le Bédouin à l'écharpe, ressemble à un criminel qu'on mène au supplice ou à un parlementaire qu'on conduit à l'ennemi. Les mêmes arrêts qu'à l'ascension se reproduisent avec les mêmes étalages de scarabées et de figurines. On n'échappe de nouveau aux sollicitations importunes qu'en bondissant comme un jeune chamois de bloc en bloc et en entraînant avec soi ses insatiables acolytes.

A terre, on se croit débarrassé de tous les fâcheux.

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Pas «'iiron' î...

TiH' iiifiiiitr (le H(''(loiiiiis «(iii, do loin, ont vu sV)|>rri*r la drsc(*nt(* sur la fac(; opposer dr la l'vraniid*', acrcmrcnt av<M'. des clianiraux «^t des ânes. Ils (Mitoiirent les voyageurs et liMir offrent leurs montures pour revenir à l'entr/'o de la Pvraniide. (lénéralenient, ils se heurtent à un refus. La plu])art de ceux qui deseendent de la plale-fornie préfèrent niarclier pour se <Iégourdir les jambes. La trouj)e des Bédouins marelie avec <mix, n'interrompt jamais la longue litanie d<>s offres et des pro- ])ositions. Lun barre le passage avee sa béte et essai<ï dit discuter. Vn autre harcèle les touristes. (]elui-ei les saisit par le bras, celui-là les tire par h'ur vêtement. I) aulnes, naturellement, réclament bagchich.

J(^ me suis amusé un jour à compter le nombre d'indigèn(>s et de bétes suivant comme um^ smala trois ou (piatre touristes. Il y avait vingt-huit hommes, six chaiiK^aux et huit Anes, (tétait phis qu'une caravane, <'était un exod<î.

On cesse d'être leur proie en entrant dans la Pyramide.

(Jn accèd(; à l'intérieur de la masse de pierre par une ouverture éti'oite et un h>ng boyau en pente. Le plafond est si bas qu'il faut se courber sans <'esse, s«' mettre à genoux j)ar endroits. Un bh)C de granit obstrue bientôt le passage. Il faut se coucher à plat ventre et j)ass(îr dessous. L'opération est rude. De là, une galerie montante, })lus spacieuses, mais aussi dangereuse, aboutit à une chambre centrale, la chambre du roi, ceMe où dans un sarcophag<î de granit et d'albâtre reposait la mcunie du ])haraon Chéops. Le sarcophage est toujours à sa placcî, mais vide. Le roi ne; dort plus au sein dv celte Pyramide qu'il avait crue impénétrable el inviolable.

La chaleur est étouffante dans cette chambre sépulcrale. 11 semble que l'on a sur les épaules le poids de ces milliers de blocs superposés sur le plafond. Les fronts ruissellent. L'air est rare. La poussière qui vole entre les parois hâte l'asphyxie. Un Bédouin avec une bougie et un fil d'aluminium produit une lumière intense qui éblouit. Bientôt, le souffle manque. On fuit éperdu dans le vestibule de pierre, on passe sous le bloc de granit, on remonte le boyau. Une bouffée d'air pur rafraîchit, rend à la vie. On sort de ce trou, noirci, sali, déchiré, malade. C'est épouvantable. Les vingt-huit hommes, les six chameaux et les huit ânes n'ont pas bougé. Ils sont toujours là, impassibles, devant l'entrée. L'assaut recommence. On a presque envie de rentrer dans ce boyau, de subir un nouvel étouffement. Tout, plutôt que ces importuns!...

. Il vaut mieux se soumettre, enfourcher un âne ou un chameau, et aller au Sphinx.

Le Sphinx, corps de lion à tête humaine, est enfoui dans le sable. Le visage seul est visible. Encore faut-il chaque année faire des travaux de déblaiement assez considérables, le désert, sous la violence des khamsins, jetant ses tourbillons de sable sur ce monument qui serait le plus ancien de ceux que nous ont légués les Pharaons. Son existence serait antérieure à celle de Chéops ; il aurait été consacré à la gloire d'un dieu solaire. La face a été meurtrie; le nez et les joues sont mutilés. Néanmoins, l'expression du visage est toujours belle.

Le Sphinx doit être contemplé par un clair de lune.

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Sa face, devenue hlaiiclie et ))ûl«', sniihlo énignialique et conime voilée «\ la façon tle res princesses turques qui se cachent le visage den*i«*re nn fin tissu transparent de mousseline blanche. Les meurtrissures disparaissent. Le bruit qui se fait autour de hii le laisse impassible. Les clameurs des touristes, de leurs guides, de leurs l)êtes, ne le troublent pas. 11 a vu des tempêtes plus fortes, des calamités plus terribles, depuis le siècle qui Ta vu naître. Il ne connaît qu'un ennemi, qu'un vainqueur : le sable. Là, l'homme vient à son secours, repousse le désert envahisseur. 11 inspire une crainte indéfinissable, angoissante, tant son masque reste indéchiffrable, tant il semble garder dans sa carcasse de pierre d(; choses ignorées (^t terribles. On reste stupide devant lui. Dans ses yeux pourtant sans expression, on devine un regard inquisiteur; dans vv. regard imaginaire, on voit plus de cinquante siècles écoulés. De cette contemplation, l'histoire apparaît comme la grande science, trésor inépuisables d<i faits et de lég<*ndes. L'imagination se met en mouvement, découvre* des temps inconnus, des âges lointains, des multitudes mystérieuses. Cette face éclairée par la lune est inoubliable. On sent qu'elle revivra dans les souvenirs des années les plus lointaines, qu'elle est gravée à jamais dans la mémoire. Le ])roblème de l'antiquité est une énigme dont la solution semble n'être connue que de ce témoin, muet à tout jamais...

L'heure de la féerie suit celle qui voit le soleil disparaître derrière l'horizon de sable. Les trois masses de granit deviennent prodigieusement énormes. Elles se détachent alors très noires sur un fond pourpre. II se

produit un phénomène d'incendie lointain se développant autour des colosses de plus en plus sombres. Un tel spectacle épouvantait jadis les peuples envahisseurs qui le voyaient pour la première fois. Il confond encore notre admiration. Il impose, malgré ce qu'a pu dire un voyageur sceptique, un enthousiasme juste pour l'œuvre de la nature.

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LE CIIARMKUR \)K SKIll^KXTS

La vrrgo d'Aiiron. — Los psvlh's. — MaxtiniMlii ('ainpct (IrofTmv Saint- Hilairo. — La chaHSit aux reptiles. — Un rhanneiir. — L'iurautation. — Fascinatiun réelle ou supercherie.

Ceux qiHî la Iransforniîition do la v«*rgo d'Aaron en serpent, racontée dans un passage d«; la Hible, a frappés d'étonnenieut, peuvent voir s(î renouveler 1(; ni(^nie miracle tous les jours dans les rues du Caire. I)«;vant les hôtels ou devant les cafés, des hommes se promènent, portant sous leurs bras des corheilh's n^nplies de reptiles (empilés les uns sur les autres. C(; sont des charmeurs de serpents, des psylles.

D'un brusque mouvement ils saississent la bote par la tête, com})rimont celle-ci entre hîur pouce <ît leur index, plongent ainsi le serpent dans un état de rigidité et d'immobilité parfaites (pii le font ressembler à une tigi; d(; fer ou à une baguette de bois. Pour le faire S(U'lir de sa catalepsie, ils le prennent par la qu(iU(;, l'agitent au-dessus du sol ou le jettent par terre. Le serpent retrouve s<;s sens, perd cette raideur qui peut réelle-

ment faire supposer à des gens simples ou non prévenus qu'il n'était qu'une verge entre les mains du charmeur. Ces animaux sont d'ailleurs inoffensifs, leurs crochets venimeux ayant été soigneusement arrachés par ceux qui les élèvent et qui vivent de ce charlatanisme curieux, qui était en honneur chez certains peuples.

II m'a été donné d'assister à un spectacle que je qualifierais d'étrange et d'intéressant si je ne craignais d'avoir été, comme plusieurs me l'ont affirmé, victime d'une supercherie. En tout cas, s'il y eut escamotage, il fut bien fait. D'autres que moi s'y sont laissé prendre. Maxime du Camp et Geoffroy Saint-Hilaire, qui ont vu identiquement la même scène, la croient dénuée de toute préparation, ont foi dans la sincérité du talent et de l'habileté du charmeur qu'ils ont vu à l'œuvre. Jusqu'à preuve positive du contraire, je persiste dans ce que je crois être la vérité, je reste étonné devant la merveilleuse adresse de ces psylles et devant la fascination qu'ils exercent sur les reptiles enfouis dans quelque coin obscur d'une habitation ou d'un jardin.

Certaines maisons servent quelquefois de refuge à des serpents. On en a fréquemment trouvé dans les sous-sols humides, parfois même sur le bord des fenêtres. Le meilleur moyen de se débarrasser de ces hôtes dangereux est de faire venir un charmeur et de lui confier le soin d'attirer par ses chants ou ses imprécations les reptiles égarés. J'ai été témoin de l'une de ces chasses.

L'homme, un grand diable à la peau brûlée par le soleil, n'avait d'étrange dans sa personne qu'une seule chose: ses yeux. Ils étaient très grands, très expressifs, sortaient presque des orbites, avaient un réel pouvoir

magnétique. Il marchait pieds nus, n'avait sur le corps qu'une large galabieh bleue dont il s'enveloppait les jambes et les épaules. Un indigène ayant insinué qu'il tenait des serpents cachés sous son vêtement et enroulés à sa ceinture, l'homme, d'un mouvement vif, avait rejeté loin de lui sa galabieh et était apparu complètement nu, n'ayant pas plus de reptiles sur la peau que dans la main.

La recherche avait commencé par une inspection rapide des chambres de l'office et des caves. L'homme tout en marchant poussait des siftlemenls prolongés. Soudain, devant une porte basse, il s'était arrêté, avait étendu son bras vers le mur blanchi à la chaux dans laquelle elle était pratiquée et par quelques gestes significatifs nous avait fait comprendre que la bête était là. Alors, s'élant accroupi sur ses jambes au milieu de la pièce, les yeux fixés sur la paroi, il s'était mis à siffler doucement d'une façon continue, imitant le sifflement du reptile. Puis, s'étant redressé brusquement, il avait arpenté la chambre, poussant des cris, ])arlant sur un ton impérieux et dur à l'animal caché, saccadant ses phrases, vociférant des paroles cal)alistiques. L'incantation terminée, il avait passé son bras à travers l'ouverture et grattant du doigt le plâtre surmontant la porte de l'autre côté, il avait amené, avec des précautions infinies, un serpent que, saisissant par le milieu du corps, il avait d'un coup sec jeté sur le sol. Un chien qui se trouvait là s'enfuit à la seule vue du reptile en poussant des aboiements craintifs. Gomme le serpent se mouvait par terre et rampait avec rapidité vers les assistants en se tordant en spirales, le charmeur, avec une adresse rare, avait posé son pouce sur la tête, l'avait pressée entre ses deux doigts et, prenant la queue de l'autre main, avait

par une morsure brusque broyé une partie du corps entre ses dents et séparé la tête du reste de Tanimal. . J'étais stupéfait, je l'avoue. La scène n'avait pas duré cinq minutes. De trucs de prestidigitateur il ne pouvait être question. L'homme n'avait pas de reptiles sur lui.

Une poursuite identique recommença dans le jardin, près d'une grille cachée par du lierre et de la vigne sauvage. L'homme s'assit sur le gazon, siffla de même, fit la même incantation et extirpa du fouillis de verdure un énorme serpent qu'il enferma aussitôt dans son sac de cuir. Cette fois, il avait opéré au grand jour, en plein air, sous les regards inquisiteurs de spectateurs inquiets, tourmentés par le doute en présence de l'indéniable réalité de cette chasse fascinatrice aux reptiles.

Le charmeur en attira trois encore, reçut les quelques piastres qui lui étaient dues, les jeta au fond de son sac avec les serpents qu'il avait attrapés et s'en alla.

On m'a assuré plus tard que nous avions été le jouet d'une comédie, que les serpents avaient été préalablement placés aux endroits voulus par le charmeur lui-même. Je ne sais. Cette supposition même n'impliquerait pas que l'homme fût dénué de toute espèce de pouvoir sur les reptiles, car il n'en reste pas moins vrai que ceux-ci se sont glissés le long des murs à sa voix, ont été attirés par ses appels impératifs, puis fascinés par lui.

L'habitude que ces psylles ont de cracher dans la bouche du serpent, tout en prononçant leurs imprécations, pour l'immobiliser, est, je crois, une comédie qui ne sert qu'à frapper l'imagination du spectateur et à détourner ses yeux de la pression de la tête par leurs

deux doigts. La scène est curieuse, vraie ou fausse. Qu'il y ail magie, ruse ou adresse, elle mérite d'être vue. Elle n'est désagréable que pour le maître de maison que la vue de tant de reptiles rampant sur ses murs n'a pas lieu de réjouir.

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