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LE COUVENT DES BECTASCIIITES

La vie de Bectasch. — Gens de couvent. — La Thébaïde. — Derrière la citadelle. — Un chaos. — Sur les flancs du Mokattam. — Le tombeau du Cheik. — Les moines. — Saint-Spiridion. — Les trois prophètes. — Un thé dans une caverne. — Violettes du désert. — La légende de la colombe. — Le pavillon rose. — La plaine du Nil. — Le cataclysme final.

S'il est, de par le monde, un nombre fort considérable de sectes religieuses rattachées aux diverses croyances chrétienne, juive, musulmane, hindoue, etc., il n'en est certes pas qui égale en curiosité et en originalité la secte des Bectaschites, ainsi nommée de son fondateur Bectasch qui vécut un peu partout suivant la légende, en Perse, en Egypte, en Albanie, en Turquie et dans d'autres provinces de l'empire ottoman. La vie de ce Bectasch n'est pas du domaine de l'histoire ; elle est de celui de l'énigme, du mystère ; elle appartient même au domaine miraculeux, fantastique.

On croit qu'il vécut au douzième siècle, qu'il vint de Perse, qu'il prophétisa surtout en Albanie et qu'il mourut en Egypte, laissant des adeptes sur toutes les terres

qu'il avait parcourues. Le fond niôiue de sa doctrine est puisé dans le Koran. Les Bectascliites ne sont pas autre chose que des musulmans, mais ils ont apporté depuis le siècle de leur fondation tant de changements dans les préceptes de Mahomet, ils ont pratiqué une telle indépendance, ils ont modifié leurs idées avec un tel libéralisme et se sont inspirés des croyances d'autrui en introduisant des variations telles dans la religion primitive qu'il ne leur reste plus des recommandations du prophète de la Mecque qu'un souvenir lointain et vague.

Pour ne pas commettre une erreur en les désignant, il est préférable de les considérer, non pas même comme des musulmans dégénérés, mais sinq)lement comme des B(?ctaschites, fidèles observateurs de la loi du cheik Bectasch.

Les Bectascliites sont uniquement gens de couvent. Ils sont tous moines, vivent tous en commun. Il n'y a pas de Bectaschites répandus dans les campagnes ou dans les villages. Ceux qui se conforment aux observations du premier grand cheik de la secte vivent dans la retraite, dans la solitude, s'adonnent à la rêverie, à la méditation loin de la foule. L'Albanie regorge de ces couvents ; l'Egypte en a quelques-uns dont le principal est aux portes du Caire, adossé aux flancs du Mokattam, la hauteur sablonneuse qui se dresse derrière la ville et qui forme le commencement de la chaîne arabique.

Le couvent du Caire est le plus important de tous. Il est même le couvent bectaschite sacré par excellence, car il possède le tombeau du fondateur de la secte, la pierre sainte dans laquelle sont conservés, suivant la légende, les restes du grand Bectasch.

. Ceux qui ont parfois évoqué avec envie les jours heureux que coulaient dans une vie calme les moines de la

Thébaïde et qui ont regretté de n'avoir pas connu cette époque de ferveur religieuse mêlée à la contemplation des choses de la nature, pourraient revivre ces temps disparus, connaître l'existence de ces religieux d'un autre âge qui surent préférer à la turbulence des villes la tranquillité sereine des paysages grandioses illuminés par un soleil magique.

Le couvent persan, comme on appelle quelquefois ici le couvent bectaschite, s'élève dans un site voisin de la Thébaïde, ayant comme elle, dans les limites de son horizon, le Nil argenté, encadré dans des palmiers verts, le désert au sable changeant de teinte suivant l'heure, le ciel toujours bleu, les étoiles toujours miroitantes. Je ne sais pas de retraite plus sûre, plus douce, de séjour plus consolateur contre les misères humaines, plus propres à l'oubli des désenchantements, que ce couvent bâti par des sectateurs de Bectasch, habité par d'autres, dressé au-dessus de la plaine sur un escarpement de sable.

La vie monacale, ainsi vécue, a un charme que n'offrent pas les couvents chrétiens d'Europe. Elle est à la fois plus gaie et plus méditative. Elle fait une plus large part aux spectacles de la nature. Elle permet aux yeux d'adoucir les peines de l'âme, de chercher une consolation dans les effets que sait tirer d'un pays aride le grand soleil d'Afrique, de trouver des variétés infinies de rêveries parmi les choses qu'une contemplation calme laisse voir comme à travers un voile enphanté.

Le Bectaschite qui a renoncé au monde peut être dit un homme heureux. Il ne se soucie plus des joies et des calamités qui rôdent autour de l'homme. Il a résolu ce problème de pouvoir s'absorber dans ses pensées, tout

en respirant un air pur et libre, sans rien perdre de cette jouissance du grand espace qui est inséparable du bonheur, qu'il soit monacal ou mondain.

Le Caire, comme une sultane paresseuse, est couché dans la plaine devant les premières hauteurs des monts arabiques. La ville n'est séparée du Mokattam que par sa citadelle, qui met entre la colline et elle une barrière de remparts dominés par les deux minarets de la mosquée de Méhémet-Ali.

Cette citadelle couvre une surface énorme.

Les mamelucks, en l'édifiant, faisaient aux portes de la cité comme une cité nouvelle, plus barricadée, plus propre, avec ses murs, sa triple enceinte et ses tourelles, à les protéger contre l'envahisseur du sud ou du nord. Vue du couvent persan, la citadelle apparaît comme une gigantesque masse noire, masquant le ciel, l'horizon et la ville étendue à ses pieds. Les innombrables clochetons des mosquées qui émergent au-dessus des toits ne sont même plus visibles. Le couvent a des milliers de blocs de pierre qui le séparent de la foule, du mouvement, qui anéantissent pour lui la vie de quatre cent mille êtres humains, qui lui permettent d'ignorer que toute une populace s'agite à sa droite tout près de lui, qui lui assurent le calme de la lointaine solitude.

Les moines bectaschites ont sur le Mokattam l'illusion d'une retraite perdue en terre déserte ignorant le bruit et le trouble. Pour parvenir jusqu'à eux, il faut parcourir les dédales de cette citadelle, pénétrer dans les cours intérieures successives, passer sous les portes de

pierre, dans les chemins de ronde et sous les voûtes des murs d'enceinte, sortir enfin du côté du désert par une brèche taillée dans le dernier rempart sur lequel se promène tristement une sentinelle anglaise, seul être vivant se mouvant sur ces ruines.

Au bout de ce labyrinthe, le sable apparaît. L'espace devient infini. C'est l'étendue déserte à perte de vue, coupée seulement par quelques coins de verdure ou par les méandres du Nil.

Le décor est étrange.

Le Mokattam, rocailleux, aride, crevassé, uniformément jaune, borne l'horizon sur la gauche. Une pente poussiéreuse dévale de la citadelle jusqu'au pied. Les premières roches de la colline ont cédé jadis sous une pression inconnue. Un énorme éboulement s'est produit qui a projeté au hasard dans le vide des blocs de sable durci qui sont restés là où le sort les a arrêtés. Ils reposent maintenant sur du sable mouvant, épars, prêts à rouler ailleurs, effrayants d'instabilité, les uns dressés sur les autres, comme apportés par des Titans en vue d'un escalier géant. Il en est un, terrible, qui se profile très haut sur le ciel bleu, posé obliquement sur un autre destiné à glisser un jour sous une forte impulsion. De verdure, point. Du sable, rien que du sable. Le lieu est sauvage. On se croirait dans quelque chaos, comme celui de Gavarnie, dans quelque endroit sinistre où l'on a le pressentiment de l'audelà. Dans la journée, le soleil, qui darde ses rayons sur la plaine et sur la colline, brûle le sable, le rougit, rend le site plus aride, plus desséché encore.

Gomme une petite oasis dans la solitude, le couvent persan surgit derrière ces roches éboulées, appuyé contre le Mokattam, rompant la monotonie de ce décor

désespérément et uniformément jaune avec sa façade peinte en bleu, de ce bleu très clair dont on fait les ciels purs dans les tableaux, et son jardinet planté d'arbustes et de palmiers dont les palmes s'allongent jusque sur la toiture, frôlant presque les flancs delà montagne.

L'œil est attiré invinciblement vers ce refuge à Taspect enchanteur qui donne seul une impression de fraîcheur et de douceur reposante dans cette sécheresse générale.

Un petit pavillon, peint en rose, apparaît devant la façade bleue, au milieu des plantes, avec trois fenêtres donnant sur la plaine.

Par un ciel très pur, ce spectacle a quelque chose de saisissant. Une vieille mosquée en ruine dont le minaret délabré se détache seul à l'horizon est là, sur le sommet de la colline. Par-ci, par-là, quelques trous de sépulture se dessinent en noir sur la pente de la montagne où errent des formes humaines aux longues robes bleues, très indécises, à peine reconnaissables parmi les roches. De grands vols d'éperviers planent sur cette solitude, à des altitudes très élevées, tachant le ciel bleu de points noirs. Parfois, une brise légère soulève le sable, voile le décor d'un nuage transparent de poussière qui le rend plus vague, plus confus, mais ne diminue pas le charme que l'on éprouve devant ce couvent bleu perdu au milieu de ce chaos de sable.

La légende ne sait pas si ce fut Bectasch lui-même ou l'un de ses fidèles qui découvrit ce site, y bâtit un couvent et s'y réfugia.

Celui qui eut l'idée de cette retraite n'était pas un homme vulgaire. Il avait le sentiment du bien-être que l'on éprouve en face des belles choses, au milieu d'un

grand silence, dans un recueillement profond. Il voulait pouvoir méditer en paix, rêver à son gré, ne plus avoir les tourments de la vie. Les prières qu'il adressait au ciel sortaient plus librement de son cœur, s'embellissaient à des sources inépuisables de poésie.

Les bectaschites d'aujourd'hui sont moins solitaires; ils vivent moins à l'écart du monde. Ils ont rompu avec le dédain absolu de la foule et consentent à recevoir parfois quelques visiteurs. La grande paix du couvent est ainsi troublée de temps à autre par quelques profanes poussés par la curiosité ou par le désir d'une méditation pieuse ou d'une rêverie mélancolique.

Le consul général de Perse au Caire, le général Isaac Khan, qui est un aimable homme, fut mon guide dans ce pèlerinage au tombeau de Bectasch. Il avait convié quelques invités à un déjeuner tout persan qui devait être suivi d'une visite au couvent du Mokattam. Ces pèlerins d'un nouveau genre n'étaient heureusement ni des touristes ni des sceptiques; il n'y avait à craindre ni les questions insidieuses, ni les bavardages inutiles, ni les plaisanteries de mauvais goût.

J'aime à croire que le cheik actuel du couvent considérera comme des barbares ceux qui voudraient franchir son seuil par simple fantaisie et qu'il fera respecter la sainteté de son sanctuaire. La caverne où repose Bectasch doit rester inviolée, en dehors du domaine des drogmans de M. Cook.

Le curieux doit s'arrêter aux remparts de la citadelle ; le rêveur seul peut aller plus loin.

Un grand escalier de pierre en ligne droite conduit

Malossb. — Imp. Egypte. 7

du pied de la montagne à la porte du couvent. Pour pénétrer dans l'intérieur, il faut passer sous une voûte sur laquelle est édifié le petit pavillon peint en rose qui, de loin, semble être à pic sur la roche.

Comme aux portes de nos églises, deux mendiants sont là, assis sur les dernières marches, à l'entrée de la voûte, comme s'ils gardaient les lieux. Leur poitrine nue, bronzée par le soleil, vieillie par l'âge, est sillonnée de rides. De leur menton tombe une longue barbe grise, broussailleuse, d'où sort leur figure sèche et plissée, ravagée par la faim et par la paresse. Ils se tiennent accroupis, pareils à un paquet de haillons, égrenant de leurs mains tremblantes un chapelet à gros grains d'ambre, psalmodiant sans cesse quelques versets du Koran, balançant le corps d'un mouvement perpétuel et machinal.

Debout sur la dernière marche, un être humain informe, ni homme ni femme, au visage d'ébène, au front cerclé d'un bandeau noir, à la peau rugueuse, à la bouche énorme d'où jaillit de chaque côté une dent blanche unique, se tient comme un cerbère farouche, drapé dans des morceaux d'étoffe déchirés et sales. Ses bras se lèvent, maigres et décharnés, quand nous passons. Sa voix rauque articule quelques paroles qui nous semblent sinistres.

Bectasch est gardé par un trio terrible.

Par un contraste étrange, du petit pavillon rose tom-? bent sur ces fonds misérables des guirlandes de bougavilias aux jolies fleurs violettes qui leur font comme une auréole joyeuse.

Les moines bectaschites du Mokattam sont au nombre de douze. Ils sont vêtus d'un pantalon court bouffant, d'une tunique grise, portent sur la tête un haut

bonnet de drap blanc et laissent croître leur barbe.

Leur cheik nous reçoit avec simplicité, mais avec beaucoup d'amabilité. Il parle plusieurs langues et converse en albanais avec l'un de nous. Il nous mène droit au tombeau du fondateur de la secte.

Au fond d'une galerie souterraine creusée dans la montagne, Bectasch repose dans un petit sanctuaire éclairé par quelques cierges. Son corps est là sous la pierre, affirme le cheik. Il y serait donc depuis environ sept cents ans. La chose est douteuse. Nul n'ira sonder les profondeurs de la tombe. Il vaut mieux croire à cette sépulture miraculeuse qui n'est pas encore la chose la plus énigmatique de l'histoire de Bectasch et des bectaschites.

Les bectaschites ont ceci de curieux qu'ils sont des musulmans teintés de christianisme. Leur origine albanaise explique seule cet étrange amalgame.

Bectasch, à sa sortie de Perse, s'était réfugié dans ces provinces grecques où la vénération pour saint Spiridion, qui défendit la sainte cause contre Arius au concile de Nicée, a atteint les hauteurs d'un culte. Ce saint, qui naquit en Chypre, fut avec Athanase d'Alexandrie l'un des plus fermes soutiens de Constantin dans sa lutte pour la consubstantialité du Verbe avec la minorité arienne, et resta célèbre par ses miracles dont le moindre n'était pas la destruction des idoles d'Alexandrie que sa seule malédiction réduisit en poudre. Il mourut à Corfou et fut enterré là, laissant un prodigieux renom de sainteté.

Les populations voisines n'ont pas cessé depuis le quatrième siècle de vénérer sa mémoire, de venir en foule sur sa tombe aux fêtes solennelles, d'implorer son secours dans les calamités, d'avoir pour lui une admi-

ration et en lui une confiance qui ne sont comparables qu'à celles que les Arméniens ont pour leur saint Charles qui, s'il avait vécu à cette époque, disent-ils, aurait sauvé le Christ du crucifiement.

L'autorité de Bectasch ne pouvait donc grandir que s'il reconnaissait lui-même la supériorité et les vertus de saint Spiridion. C'est probablement ce qu'il fit, car les bectaschites d'aujourd'hui ont conservé pour ce saint un respect tel, malgré leur foi en Mahomet, que, pour rehausser leur premier cheik aux yeux des profanes, ils le proclament frère de saint Spiridion.

Ce fondateur de secte musulmane que ses adeptes considèrent comme le frère d'un saint de l'Eglise chrétienne, qui a sa place au calendrier et qui vécut 800 ans avant lui, ne manque pas d'originalité.

Les moines du Mokattam, tous Albanais, n'ont pu se défaire de la superstitieuse vénération de leur patrie pour l'adversaire d'Arius. Ils sont restés fidèles au saint de Corfou en dépit de leur croyance musulmane. Us se rient ^es contradictions apparentes de l'histoire et des différences des époques. Ils ont un amour égal pour le derviche persan et pour l'évêque catholique.

Leur explication des prophètes n'est pas moins étrange.

Pour eux, il n'y a qu'un prophète comme il n'y a qu'un Dieu. Il s'est manifesté sous trois formes successives qui ont été Abraham, Jésus, Mahomet. Ces trois prophètes n'en font qu'un, comme le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne font qu'un seul Dieu. Latrinité prophétique n'est pas moins réelle pour eux que la trinité divine pour les catholiques. Mahomet a été la dernière incarnation de cet unique prophète. Bectasch a été l'un de ses plus fervents sectateurs, mais a créé une caste

dans la grande famille musulmane. Quant à saint Spiridion, il est bien difficile de dire exactement ce qu'il est, de lui assigner une place dans la hiérarchie bectaschite.

Au milieu des offrandes que les gens de Gorfou déposent sans cesse sur son tombeau, le saint évêque de Trémythonte ne se doute pas qu'il sert de lien entre la religion chrétienne et la religion, de Mahomet, qu'il y a près du Caire un couvent persan, habité par des Albanais qui, fidèles de l'Islam, vénèrent sa mémoire sous le patronage d'un cheik religieux qui s'appela Bectasch et qui fut son frère à sept cents ans de dislance.

Le cheik du couvent avait préparé un thé dans la caverne, creusée dans le Mokattam, qui sert de lieu de retraite à ses compagnons.

Le sol de cette caverne est couvert de tapis. Des piles de coussins sont disséminés le long des parois auxquelles sont accrochés des tableaux et des panoplies de lances et de haches.

Les invités prennent place sur les coussins, et les moines font circuler les tasses. Le thé a un goût particulier. Par une délicate attention, chaque dame reçoit quelques violettes cueillies dans le jardinet du couvent.

Cette caverne creusée dans le sable durci ignore la fraîcheur. Les murs conservent la chaleur, ne la laissent guère s'affaiblir à l'ombre. L'été, l'atmosphère doit être suffocante.

Le plus grand tableau représente Bectasch prêchant sa doctrine. Près de lui, une colombe prête à s'envoler. Cette colombe est un symbole. Bectasch, chassé

de Perse, voulant traverser l'Egypte, se changea en colombe pour ne pas être inquiété aux frontières de ce pays. Il reprit sa forme naturelle quand il se crut en sûreté.

La vie de Bectasch est riche en miracles. Celui-là a passé du domaine de la narration dans celui des choses visibles grâce à la fantaisie d'un peintre. Le cheik conte en albanais plusieurs anecdotes sur cette vie. Nous nous contentons pour la plupart de humer le thé, étendus sur nos coussins, et d'aspirer la bonne odeur de ces violettes cultivées par des religieux sur un coin de terre verdoyante au milieu d'une terre aride.

Le couvent, qui n'est pas autre chose qu'une maison très simple, est précédé de plates-bandes où les moines plantent des légumes et des fleurs. Us consacrent plusieurs heures au jardinage, le reste à la prière. Quelques palmiers et quelques arbustes leur procurent une ombre qui leur est douce aux heures chaudes de la journée. Ce jardin a été créé sur le sable. Il sépare le couvent bleu du pavillon rose, qui n'a devant lui que le vide, au pied duquel se déroule un panorama merveilleux.

Ce pavillon carré, avec ses quatre façades peintes, n'a qu'une pièce éclairée par trois fenêtres de chaque côté. Des divans rouges en font le tour. Du lierre s'enroule autour des rideaux, grimpe jusqu'au plafond, donne l'illusion d'un bouquet de verdure intérieur. Un lustre à bougies cachées dans des verres rouges prend naissance dans ce lierre touffu.

Quel lieu délicieux pour y faire une retraite, pour s'absorber dans quelque réflexion chère !...

Le silence y est très doux. Des oiseaux gazouillent seuls dans le petit jardin où un moine arrose pieuse-

ment des plants de violettes. On se sent invinciblement attiré vers une paisible somnolence. Il semble que le monde est loin, bien loin de ce refuge si tranquille. On se penche à la fenêtre d'où l'on aperçoit le soleil qui marche rapidement vers la colline libyque. Le spectacle est si beau que l'œil ne se rassasie pas, que l'esprit s'attarde dans sa contemplation, que le cœur éprouve une sensation émue qui lui est nouvelle.

Le sable règne là en maître absolu. Il a fallu le limon fertilisant charrié par les flots du Nil depuis les grands lacs de l'Afrique orientale jusqu'à la mer pour arracher à la terre déserte des parcelles de sa surface, pour créer le long des rives quelques cultures et quelques ombrages. La bande verte est étroite de chaque côté du fleuve. Le sable reprend ses droits là où l'eau bienfaisante ne peut plus lutter contre lui.

A perte de vue, le désert s'étend, bossue, jaunâtre, sillonné de collines et de creux, se confondant à l'horizon brumeux avec le ciel dont le bleu pâlit. Il semble que le soleil en se couchant le soir s'enfouit dans un de ces trous de sable, derrière des collines arides. Entre l'azur du ciel et l'or du désert, le vert des champs de luzerne et de bersim parsemés de palmiers ressort avec plus de fraîcheur, avec plus de netteté. L'eau bourbeuse du Nil s'argente sous les rayons éclatants du soleil, décrit des sinuosités dans son cadre de verdure. Comme de grands oiseaux blancs, des barques aux larges voiles déployées descendent lentement vers la ville, frôlent la surface avec des légèretés de goélands.

Çà et là, dans le lointain, disséminées dans le désert tout le long du fleuve, des Pyramides, toujours fièrement dressées vers le ciel malgré les éraflures du temps, celles de Gizeh, celles de Sakkarah, celles de Dachour.

80 iMPHEssioNS d'Egypte

En deçà du Nil, des pierres blanches de vieux cimetières arabes éparpillées dans le sable, oubliées par les destructeurs, perdues autour des tombeaux à coupoles et à minarets où sont ensevelis les Mamelucks. A droite, quelques maisonnettes de terre où s'agite, comme des fourmis, une populace indigène, sur laquelle la citadelle avec ses donjons, ses meurtrières, ses parapets, ses créneaux, ses murailles, projette une ombre immense, presque menaçante.

Et très loin, au delà de Sakkarah, derrière une courbe du Nil, les bois de palmiers qui ont couvert le sol sur lequel s'élevait Memphis, la nécropole sacrée des Pharaons, déchue sous les Ptolémées.

L'esprit le moins propre aux évocations de l'histoire ne peut s'empêcher de rêver aux splendeurs de la ville morte, d'entrevoir à travers les siècles les merveilles décrites par les auteurs anciens, rapportées sur les stèles et sur les temples de granit. La mélancolie des choses disparues s'adoucit devant cette oasis de verdure qui a remplacé la cité de pierre.

Le bienheureux moine qui a eu la sagesse de se retirer sur le Mokattam, de vivre en face de l'immensité radieuse et des vestiges d'un passé épique, est plus seul, respire une atmosphère plus saine, plus sereine. L'humble violette qu'il cultive dans son jardin lui est plus chère que les monuments qui contribuèrent à la gloire de Memphis ; les palmes qui tremblent sous le khamsin et qui frissonnent au loin bercent mieux sa rêverie, nourrissent mieux sa méditation.

Les affligés, les rassasiés, les malades de l'âme, les mélancoliques surtout, peuvent envier la vie de ces disciples de Bectasch. En faisant abstraction de tout, ils ont gardé le bonheur vrai. Hélas ! les solitaires du

couvent persan ignorent peut-être la félicité de leur sort. Il en est ainsi de toutes les âmes humaines qui espèrent ailleurs la réalisation de leur idéal.

Je ne croîs pas que ceux qui se complaisent dans la paresse du rêve prolongé puissent trouver une retraite plus propice à leur amour de la calme solitude. Le charme d'une vie ainsi vécue en ermite contemplatif doit être ineffable. Du pavillon rose aux touffes de lierre et aux guirlandes de bougavilias, les attristés peuvent puiser des consolations infinies dans les choses d*alentour, les rêveurs peuvent savourer la douceur d'être seuls, passer des heures exquises.

Le couvent du Mokattam est ignoré de la multitude. Le passant n'arrête point ses pas sur ses dalles. C'est ce qui en fait son attrait, qui en constitue le charme.

Le jour où il ouvrira ses portes aux inconnus, où il sera foulé par la gent bruyante et impie qui promène sa curiosité des pyramides de Gizeh aux cataractes du Nil, il sera digne de l'expiation d'un cataclysme final, d'un écrasement par les roches de la montagne s'éboulant sous une force vengeresse, pareilles aux roches voisines qui s'éparpillèrent jadis dans la plaine.

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