‹ Impressions d'ÉgypteChapitre 7 sur 34 · DU CAIRE A LA PREMIÈRE CATARACTE · texte numérisé non relu

DU CAIRE A LA PREMIÈRE CATARACTE

I. — Lo Nefertari. — L'agence Cook and Son. — Le flcuvo sacré. — Les crues du Nil. — Lo défilé des barques nux voiles blanches. — Les esprits familiers du vieux Nil. — Malech. — Sacrifices do vierges. — Les compagnons do voyage. — Les enlèvements. — Lo voyage en zigzags. — La litanie du bagchich. — Los nomades do la rivo.

IL — La statue do Ramsès. — Les bois de palmiers. — L'archéologie et la nature. — Les pyramides do Sakknrah et de Dachour. — La lutte avec les ânicrs. — 'Trop do baudets. — Comme des hallebardiers. — Les caravanes. — Arrêts dans les villages. — Les hurlements do la populace. — Coucher de soleil et lover do lune. — Une marche noctumo dans la campagne. — Scènes macabres.

III. Les légendes du Nil. — La montagne do l'Oiseau. — Ce qui resto des villes antiques. — Antinous. — Los couvents coptes. — Le couvent de la Poulie. — Le ciel d'Egypte. — Rêverie à bord. — Embarquement et débarquement d'indigènes. — Mêlée indescriptible. — L'agent de police et sa courbacho. — Les sucreries de Cheik-Fadl, — Los îles du Nil. — Los vols d'oiseaux. — Los marchands d'étoffes. — D'un étage de bateau à l'autre. — Assiout. — L'ermite de la cité des Loups.

IV. — Abydos. — La fente sacrée. — L'amoi.ti. — Le temple d'Osiris. — Pourquoi il est si difficile d'aller aux ruines d' Abydos. — Les brigands fictifs. — Un complot contre touristes. — En route pour lo temple. — Immense sécurité. — L'intelligence des drogmans. — Comment il fut parlé de Madagascar dans le désert. — Los oiselets dos ruines. — Le temple de Séti. ~ Le retour à BoUianah. — Tartarin.

V. — L'approche de la Thébaïdo. — Les anachorètes d'autrefois. — La grande obscurité. — Fantasia. — Les aimées. — Une halte à Farchout.

— Danses sinistres. — Dcndérah. — Le temple d'Hathor. — La salle hypostyle. — Les dîners Cook. — Les ânes aux noms historiques. — Nus comme Adam et Eve. — Antique ! — Le grincement dos sakiehs.

— Los Chadoufs. — L'éternelle plainte.

YI. Thébes. — La nuit au milieu des ruines de Kamak. — Une hallucination. — Éboulement do colosses. — Les chiens lugubres. — La grande salle aux colonnes géantes. — Le temple de Luxor. — Une mosquée perdue. — Les agents consulaires. — France et Allemagne. — Los lauriers d'un drogman. — Les deux rivaux. — L'hôtel de Luxor. — La vallée des Rois. — Les funérailles royales. — Les petites fellahines. — Histoire de Fatma. — Ruses féminines. — Les tombeaux des Ramessides. — Le temple de Deïr-cl-Bahari. — Un rythme de chanson qui doit avoir plus de quarante siècles. — Les colosses de Mcmnon.

YII. — Assouan. — La fin du Nil. — Une ville blanche. — Le commerce du Soudan. — Les bazars. — Khartoum — Les Bicharis. — Histoire d'une poudrière et d'une sentinelle. — L'île de Philac. — L'inscription des soldats de Dcsaix. — Le temple. — Le barrage. — Les Anglais et la destruction do Philae. — Égoïsme britannique. — La première cataracte. — A travers les brisants. — Los rameurs. — Los nègres plongeurs. — L'étoile du Sud.

VIII. — Tristesse du retour. — La descente du Nil. — Une apothéose de sable.

. J'ai voulu écrire ce voyage comme si j'étais sous l'impression d'un rêve. J'ai laissé passer les heures, les jours, les mois, sans feuilleter les quelques notes prises paresseusement abord, tout en remontant le Nil vers la cataracte lointaine. J'ai attendu qu'une année se fût écoulée sur ces trois semaines d'hiver vécues dans l'insouciance de la veille et du lendemain, dans un isolement de tout, du monde et du temps, sous l'émerveillement des choses de la nature et des choses de l'histoire magnifiquement ensoleillées... Mes impressions se sont atténuées, se sont voilées. Elles sont devenues impré-

cises. Les détails inutiles, propres aux faiseurs d'itinéraires, se sont perdus dans les brumes du passé comme se perdent toutes les futilités, se sont laissé oublier par ma mémoire. Je n'ai gardé qu'un souvenir pieux des choses qui ont charmé mes yeux ou ont frappé mon imagination. Mes pensées éparpillées le long des rives bordées de temples se sont condensées. Les rives se sont enfuies tout à fait, se sont évaporées dans le long défilé des heures; les autres ont doucement sommeillé, ont mûri pendant ce repos, ont été des sources fécondes de poésie et de rêveries, de retours aux heures écoulées. Aujourd'hui je fais un appel à mes souvenirs, je relis avec une certaine mélancolie les impressions couchées sur des feuilles volantes au jour le jour. Je ne vois plus les paysages, les choses, les gens, les couchers de soleil que j'ai admirés jadis qu'à travers un voile qui les rend très vagues, qui les noie pour moi dans un brouillard très pâle. Le voyage m'apparaît comme un songe, un songe qui serait réel, mais qui serait déjà loin, presque à mi-chemin sur la pente de l'oubli. Les évocations du passé pharaonique ou ptolémaïque, mes sentiments de tristesse devant les grandeurs disparues, mon admiration pour des créateurs aux procédés inconnus, mes sensations de mélancolie infinie éprouvées devant des spectacles beaux parce qu'ils étaient simples et calmes dans leur majesté me reviennent comme dans une vision nébuleuse où ils perdent leur netteté, mais où ils acquièrent un charme indécis qui est ineffable. J'ignore presque dans quel ordre s'échelonnent, au milieu des champs de trèfle qui enserrent le grand fleuve, les villages aux minarets qui surgissent au sein des palmiers comme des phares annonçant une agglomération humaine dans cette longue mer de sable. Wasta Minieh,

Beni-Hassan, Manfalout, Bellianah, Mellawi, Komombo se mêlent confusément dans ma mémoire où Abydos, Dendérah, Kéneh, Louksor, Assouan sont restés encore intacts, échappés à la loi fatale de l'effacement, comme des points de repère pour ce retour projeté au temps Vécu sur le Nil. Qu'importe Tordre, qu'importe la précision, qu'importe tout ce qui est utile au tourisme!... Ce qui me rend cette promenade chère, c'est l'absence de toute description méthodique, c'est l'insouciance que j'ai de l'exactitude, c'est ma pénurie de renseignemets positifs, c'est mon désir très ferme de n'être que le conteur d'un rêve qui n'aurait pas été entrevu en une nuit de sommeil, mais qui aurait duré vingt jours et vingt huits passés dans le culte consolateur de choses belles et nouvelles. Il ne veut retenir que les sensations qui ont été miennes, que les impressions qui ont été ressenties par moi. Les récits nourris de faits ne sont pas chers comme ceux où les descriptions sont sincères, où Tesprit confie à l'imagination le soin de lui embellir encore les merveilles que la puissance divine a créées, que le génie humain a façonnées. Une incursion dans l'Egypte des temples et des cataractes peut encore donner des illusions à ceux qui sont las des banalités de la vie, être une consolation pour ceux qui s'effraient de la multitude et des maux dont elle est prodigue. Ils y trouvent la suprême jouissance du rêve que rien ne trouble...

Je me suis embarqué un matin de février, près du pont de Kasr-el-Nil, sur un bateau qui s'appelait le iVefertari. La flottille du Nil n'a pour parrains que des pharaons ou des héros des vieilles dynasties. Le tou-

86 IMPRESSIONS d'kGYPTE

riste vulgaire ne serait pas satisfait si tout ne lui rappelait pas l'époque antique dans laquelle il va se plonger pendant quelques semaines. L'homme qui a apprivoisé le Nil, qui a sillonné ses flots sauvages de vapeurs et de barques, ne pouvait être que M. Gook. Les étrangers ont afflué sur cette terre célèbre grâce à lui, ont fait fuir par leur va-et-vient incessant le crocodile légendaire que les images représentaient comme prenant ses ébats sur le sable des rives. Le crocodile a fui en Nubie, a établi sa frontière là où le voyageur s'arrête, sur les terres que M. Gook n'a pas encore abordées. La civilisation a vaincu ce dernier vestige d'époques disparues. L'Egypte est devenue la proie des excursionnistes. Les agences de voyage, qui sont la cause de cet envahissement productif, mais barbare, tendent malheureusement à se multiplier, à se livrer aux douceurs de la concurrence. Le voyageur, entre tant de réclames qui l'attirent, tant de promesses qui le tentent, devient ihquiet, se fait maussade, acquiert cette mauvaise humeur qui en fait un être désagréable. Cette plèbe de barbarins, de drogmans, qui encombrent les trottoirs, se pressent aux portes des hôtels, se précipite sur lui, le tiraille de tous côtés, l'accapare, l'obsède. Le malheureux qui se livre à ces pieuvres d'un genre particulier, qui aliène sa liberté au profit de gens qui ne cherchent qu'à le duper, est perdu. Il attache à ses pas une ombre implacable, terrible parce qu'elle est vivante et qu'elle croit avoir le droit d'user et d'abuser de celui qu'elle suit. J'ai dans mon esprit encore trop vivant l'exemple d'un de mes compagnons de route pour ne pas avertir charitablement ceux qui veulent, non seulement voir, mais méditer sur ce qu'ils voient. Le visiteur futur des monuments pharaoniques doit repousser toutes les

obsessions, toutes les suppliques, tous les essais de persuasion. Il doit partir comme je suis parti, libre, indépendant, seul, se fiant à son intuition, à son bon sens, avec des trésors de naïveté dans le cœur comme un enfant qui ne connaît rien, à qui tout semblera nouveau. Pendant cinq minutes, il faudra savoir gré à M. Gook de servir d'intermédiaire entre le passé et le monde moderne, d'être l'homme grâce à qui tant de spectacles grandioses peuvent être contemplés, puis ne plus du tout penser à lui, à ses pompes et à ses œuvres, et oublier son nom dès que l'enseigne qui le porte en majuscules à l'embarcadère aura disparu à un tournant du fleuve.

L'agence Gook est certes supérieure à celles qui pullulent autour d'elle, surtout à celles de création récente, qui ne disposent pas de ses moyens, de son expérience, de ses privilèges. Elle a, tout l.e long de ce Nil qu'elle a fait sien, des installations que les autres n'ont pas, ne peuvent pas avoir facilement. Le rêveur peut couler des heures délicieuses à son bord, parce que chacun de ses bateaux est tenu comme une maison de maître, parce que sur ceux que l'on désigne sous le nom de bateaux-poste, et qui présentent le plus d'avantages aux voyageurs qui veulent vivre à leur guise, la plus entière liberté est laissée aux passagers. Ils ne sont pas, entre les mains de drogmans, des machines marchant à volonté. Leur vie n'est pas réglementée, le programme de leurs journées n'est pas fixée à l'avance. Il ne leur arrive pas, à l'aurore et au crépuscule, d'entendre un drogman leur répéter que Gook est le roi du Nil, presque un dieu, parce qu'il fait venir en Kgypte les étrangers et... leur argent, litanie fort inutile et fort agaçante à entendre, surtout quand, derrière les pylônes formidables

d'un temple, le soleil se couche, embrasant le ciel, le désert et la masse de pierre.

L'histoire rapporte que l'Egypte eut deux des sept merveilles du monde : les pyramides de Gizeh et le phare d'Alexandrie. Elle en a une troisième, dont il n'est pas fait mention dans la légende ancienne, mais que les chroniqueurs arabes ont qualifiée de merveille des siècles : c'est le Nil, le fleuve sacré, coulant sans interruption des grands lacs africains aux bouches de Rosette et de Damiette sur une longueur de plus de 1 500 lieues, dé- ■ passant le cours de tous les fleuves du globe. Celui que l'on a appelé le père des eaux, les sources de l'Océan, est encore une énigme pour l'imagination humaine qui n'a pu résoudre ce problème de torrents d'eau venus de contrées inconnues, roulant des masses énormes de limon bourbeux qui se déposent sur les rives, fertilisent des terrains appauvris par le sable des déserts, se précipitant, malgré les obstacles, dans la plaine d'alentour à l'époque invariable et inexpliquée de la crue. Les roches n'ont pu l'arrêter dans sa course. Il les a rongées, creusées, il a passé au travers, ou il les a emportées avec lui au milieu de son limon. Il s'en vient de cataracte en cataracte, à travers le Soudan, la Nubie, l'Egypte, plein de majesté, qu'il soit calme ou que ses flots soient puissants et roulent avec fracas, et il s'en va vers la mer, changeant de couleur suivant les provinces ou suivant les époques, fécondant les pays qu'il traverse.

L'Egypte, dit un dicton populaire, est le territoire que l'inondation atteint. Elle n'existerait pas en efiet sans le fleuve qui, aux quatre mois d'été, se déverse sur elle et l'enrichit. On songe aux calamités terribles qui s'ensuivraient si, un jour, la crue bienfaisante ne se pro-

duîsait pas. Sous le règne de Méhémet-Ali, il y eut une année où, au lieu d'inonder les terres au jour attendu, le Nil diminua son volume. C'était la ruine de la population, la famine à brève échéance, la misère générale. Le vice-roi eut recours à Dieu. Sur sa prière, les prêtres de toutes les religions, les scheiks, les ulémas, les patriarches coptes et arméniens, les rabbins, les missionnaires, les prêtres catholiques et les prêtres grecs se réunirent dans la mosquée d'Amrou et adressèrent au ciel des invocations publiques pour que le pays fût

inondé. Le spectacle, rapporte un témoin, fut admira-

ble. Le jour suivant, les eaux s'accrurent et l'Egypte fut sauvée.

L'impression est saisissante quand on s'éloigne de la rive, quand on remonte le fleuve entre ses bords verdoyants, quand on s'éloigne du fouillis de minarets qu'est le Caire, quand on se sent porté sur ces eaux sacrées vers le libre espace. Le Nil est large, tranquille Il a une majesté sereine qui impose, qui fait comprendre que des populations l'aient tenu pour une divinité.. Plutarque rapporte que rien n'était aussi vénéré chez les Égyptiens que le Nil. Ils croient, dit-il, que son eau engraisse et donne un embonpoint extraordinaire. Aussi éloignent-ils de lui le bœuf Apis. Ils veulent que le corps, enveloppe de l'âme, soit leste et dégagé, qu'il ne la surcharge pas, ne l'écrase pas, que l'élément mortel n'ait aucune prépondérance par laquelle le principe divin soit étouffé.

Tel le Nil apparaît dans la première heure avec son escorte de palmiers, de huttes de terre, de fellahs pro-^ filant leur silhouette sur le ciel bleu au sommet d'un monticule, tel il apparaîtra aux heures suivantes jus-, qu'au terme du voyage, serpentant entre les deux chaînes

rocheuses qui l'enserrent, l'emprisonnent et sont les remparts du désert contre ses flots : la chaîne libyque du côté du couchant, la chaîne arabique vers l'Orient. Il s'en va, aimant les courbes, les sinuosités, jetant un perpétuel défi à la ligne droite. Il baigne des champs de luzerne ou de blé, des villages où grouille une masse indigène, des ruines du passé. Il est impétueux ou calme. Mais toujours, de chaque côté, c'est un éternel défilé de bandes de terre vertes entrecoupées de bosquets de palmiers, de cabanes faites de ce même limon mélangé 'à de la paille, de terrains arides, et encore des palmiers poussés le plus souvent obliquement sous lesquels s'abritent encore des fellahs dans leurs huttes misérables. Cette monotonie des choses qui passent n*ennuie pas, ne lasse jamais. Du premier jour au dernier, l'œil suit sans fatigue ces terres qui viennent, vont et disparaissent. Les spectacles, toujours les mêmes en apparence, sont d'une variété infinie en réalité. Ils deviennent familiers à l'esprit, sont bientôt les compagnons inséparables du recueillement qu'inspirent la grande sérénité de celte nature et l'isolement dans lequel on se trouve. On se plaît à les voir chaque matin, à vivre avec eux dans la journée, à les laisser s'obscurcir et se voiler à l'heure du repos.

Gomme le ciel a ses étoiles pour faire rêver le voyageur, l'air ses vols d'oiseaux pour distraire ses yeux, le Nil a ses barques aux grandes voiles latines triangulaires pour charmer ses pensées, les faire aller à la dérive comme elles. Elles sillonnent le fleuve par centaines, par milliers, poussées par le vent qui gonfle leurs toiles. Leur défilé ne s'arrête jamais. Elles sont comme les flots du Nil. Il en vient toujours, toujours. A chaque détour du fleuve, il en apparaît de nouvelles. Il semble

que bien loin, bien loin, dans des régions inexplorées, il y ait des sources inconnues qui en envoient sans cesse, qui ne tarissent jamais. Elles sont les botes de ce fleuve qui les aime et qui les porte à leur but. Elles glissent doucement comme de grands oiseaux blancs qui voleraient à la surface, qui se laisseraient emporter sans crainte, avec une heureuse quiétude. Elles sont comme les esprits familiers de ce vieux Nil qui a assisté à tant de mystères, qui a vu passer tant de religions, tant de races, tant de conquérants, qui a vu déchoir tant d'empires. Elles descendent le fleuve, portant des chargements de marchandises et d'hommes, les uns empilés sur les autres, si lourdes et si nombreuses qu'elles s'enfoncent dans l'eau bourbeuse, que leur bord rase le flot, qu'elles donnent l'impression d'une submersion prochaine. On les voit plus jolies, plus gracieuses, plus légères de loin qu'elles ne le sont réellement; car, de près, on reconnaît la barque mauvaise, mal construite, trop vieille, à demi pourrie par cette eau qui' l'a caressée trop longtemps, succombant sous le poids trop lourd de sa cargaison où se mêlent les poteries, les outres de peau, les gargoulettes de terre, les faisceaux de cannes à sucre, les paniers de fruits, de légumes, les sacs de graines, les cages remplies de volailles. Là où en Europe il y aurait à peine deux ou trois bateliers, ici il y en a vingt, trente. Les barques du Nil regorgent d'indigènes qui dorment sur les sacs, prient à l'arrière, bavardent à l'avant, manœuvrent les toiles ou rament, quand le vent tombe, avec de lourdes rames étranges de vétusté. Ces barques filent entre les deux rives, avec leurs hôtes dont on ne saura jamais le nombre. On ignore où ils vont, d'où ils viennent, qui ils sont, combien ils sont. Ils passent ne sachant pas quand

ils arriveront, à peine quand ils sont partis, livrés au bon gré du fleuve. Le vent, quel qu'il soit, les mène où ils veulent aller, les pousse en aval ou en amont. Les barques se croisent, vont en sens inverse, dirigées par le même vent qui gonfle leurs voiles, ayant toujours la brise propice. Les bateliers ont foi dans leur étoile, se laissent aller sur le flot, subissent toutes les intempéries, tous les contretemps, tous les arrêts, avec cette patience et cette impassibilité qui caractérisent les âmes orientales.

Malech, disent-ils! — Qu'importe !... Dieu le veut ainsi !...

Et ils vivent, entre l'air et l'eau, très calmes, ignorant le temps, les événements, dormant, priant, rêvant, ne se souciant de rien, à peine de la vie. Qui sait quand ils arriveront, s'ils arriveront même!... Le khamsin peut s'abattre sur eux, les arrêter sur quelque point. La vase peut les enliser. Ils peuvent ne plus marcher, rester en route de longues heures... Malech!... Ils ont toute leur vie pour atteindre le but. Leur famille, leurs biens, flottent avec eux. Ils n'envient même pas la barque qui les dépasse, que le vent favorise. Ils n'aiment que cette vie nomade, que ce fleuve qui les emporte, que ce long cortège de barques aux toiles blanches qui forment leur horizon à l'avant et à l'arrière, qui s'en viennent toujours, toujours, de là-bas. Que de fois je les ai enviés, ces vagabonds insouciants de l'eau. Quelle vie pour des rêveurs que cette existence passée en descendant le Nil sur une de ces barques vieillottes sans savoir autre chose que ceci : que le ciel est bleu, l'eau sale, mais bonne et bienfaisante, la rêverie douce devant le désert immense...

Le paysage est toujours le même, toujours mono-

tone ; le Nil est toujours majestueux. Tant de souvenirs, tant de légendes planent sur lui qu'il force le respect, la vénération ; mais il n'en impose pas seulement par l'antiquité qu'il représente, par les monuments qui ont été élevés tout le long de ses bords, il en impose par lui-même, par la masse intarissable de ses eaux, par les bienfaits qu'il a répandus et qu'il répand, par sa largeur, par la beauté des terres qu'il arrose, par sa puissance mystérieuse de croître et de décroître à des époques fixes. Jusqu'au milieu de ce siècle, les peuples qu'il protège en avaient fait un fleuve barbare. Ils lui jetaient chaque année en pâture pour l'apaiser, pour le bénir d'avance de sa crue, le corps d'une jeune vierge vivante. La foule était innombrable aux abords de la rive. La victime mourait au milieu des clameurs, des vivais de la populace désormais rassurée. Que déjeunes filles ont ainsi péri dans ses flots, offertes en sacrifice à un courroux qui n'était pas certain. Le fleuve s'est civilisé. La crue est toujours normale, et pourtant l'holocauste humain a disparu des mœurs de ce peuple qui ne vivait que par l'inondation sacrée.

Le Nefertari est un bateau simple, mais confortable. Il est à double pont, comme tous ceux que possède l'agence Gook. Le pont inférieur est réservé aux indigènes, le pont supérieur aux touristes. Les cabines sont petites, mais propres avec leurs deux couchettes blanches et leurs cloisons peintes en blanc. Elles s'ouvrent toutes sur la galerie qui fait le tour du pont, et par une fenêtre permettent à tous les amateurs de sieste de ne pas perdre de vue la rive qui fuit. Les dormeurs sont nombreux à certaines heures. La chaleur, atténuée cependant par la fraîcheur de l'eau, est forte. Le côté de l'ombre est envahi par les chaises longues, par les

lecteurs de romans ou de poésies, par les paresseux. Les indépendants s'arment de courage, s'accroupissent à Tavant ou à l'arrière suivant le panorama qu'ils veulent voir, celui qui vient ou celui qui s'en va, subissent avec résignation la température étouffante, se consolent par quelque rêve berceur évoqué par les choses qui passent.

La vie est calme, monotone comme le paysage, mais trouve comme lui un charme dans sa monotonie. Les passagers se lient rapidement. Une existence commune sur un îlot mouvant aussi petit crée des amitiés en quelques heures, engendre des sympathies que la séparation future ne détruit pas. Les impressions s'échangent, les admirations se discutent, la lumière et la vérité jaillissent des conversations, des tournois historiques. Les inimitiés politiques s'évanouissent, disparaissent dans une même sensation commune d'étonnement devant certains monuments, de bien-être devant certains spectacles. Il n'y a généralement pas de gêneurs, pas de moucherons turbulents toujours en quête d'une malheureuse victime. Le grand silence qui entoure le fleuve fait taire les bavards. Le soleil en fait des désœuvrés, des harassés qui cherchent dans le sommeil une distraction, un moyen de passer le temps. Entre les repas, les gens se parlent peu, se fuient plutôt. Chacun a hâte d'être seul, de jouir de ses heures, de vivre à sa fantaisie, d'ignorer qu'il a des voisins, des amis. Nul ne veut qu'un être ou qu'une chose diminue sa liberté, lui engendre un souci. L'atterrissement à un ponton trouble seul les méditations, réveille les dormeurs, rassemble les uns et les autres sur le port du côté de la terre. Les conversations reprennent, puis s'éteignent au départ. La dispersion se fait avec la même rapi-

dite dès que le bateau a repris sa route au milieu du fleuve.

Le bateau va plutôt doucement. Sa marche est lente. Il faut veiller constamment à l'enlisement probable; Le Nil n'est pas un ami fidèle. Il est inconstant, il trahit parfois ceux qui le connaissent le mieux, ceux qui ne l'ont jamais quitté. Son fond n'est pas le même d'un jour à l'autre ; il est variable. Le limon qu'il entraîne avec lui se dépose aujourd'hui, roule avec les flots demain, s'arrête encore, puis suit de nouveau le courant. D'immenses surfaces de vase se déplacent d'heure en heure, rendent le Nil navigable à tel endroit, impossible quelques minutes après. Le fleuve veut rester une perpétuelle énigme, ne pas livrer son secret à ceux qui aspirent à le maîtriser. Le bateau s'avance donc toujours dans l'inconnu avec la peur incessante de la vase. Aussi un homme, debout à l'avant, plonget-il sans discontinuer, d'un mouvement machinal, une longue perche dans l'eau pour tâter le fond, crier au pilote dès que le sable monte, dès que l'eau perd en profondeur. Parfois, l'enlisement est si prompt que l'homme n'a pas le temps de prévenir. Le bateau se démène, fait machine en arrière, va de côté et d'autre, au hasard, pour trouver une voie sûre. On croirait souvent refaire le voyage en zigzags.

Le Nil, lui aussi, aime les routes tortueuses. On dirait qu'il a peur de se perdre dans la mer, qu'il fait tous les détours possibles pour allonger son cours, pour reculer l'engloutissement final. Il va de droite à gauche pour revenir de gauche à droite. On met des heures pour passer devant telle colline qui est extrêmement proche. Des grands lacs à la mer, il ne cesse de faire l'école buissonnière, d'esquiver la voie la plus

rapide. Par suite de ces sinuosités, les barques qui vont en sens inverse réapparaissent souvent tout près de nous, derrière une bande de terre étroite, comme si un autre fleuve était là, coulant parallèlement. On n'aperçoit seulement que les voiles blanches qui surgissent au milieu des palmiers, au-dessus d'indigènes travaillant aux champs, le dos courbé vers le sol et brûlé par le soleil. Ces visions ont parfois une apparence de magie. On se croirait dans un décor de théâtre.

Tout le long du fleuve des formes humaines errent sur les monticules qui bordent la rive. Des enfants barbotant dans la vase ou jouant sur le sable s'arrêtent dans leurs ébats, se dressent nus ou presque nus sous le soleil de feu, tendent des mains suppliantes vers le bateau qui file, demandent bagchich d'une voix criarde et perçante qui parvient jusqu'à nous. Leur appel est vain. La distance qui nous sépare est trop grande pour qu'une aumône puisse passer de notre bord à terre. Cette réclamation incessante du bagchich est trop entrée dans les mœurs de ce peuple. Il semble que les enfants ne connaissent qu'un seul mot, celui-là, que l'Européen n'est pour eux qu'un être à qui il faut extorquer une pièce de monnaie. Du commencement à la fin, ce ne sera qu'une longue et ennuyeuse litanie de « bagchichs » qui nous persécutera sur terre et sur l'eau, dans les bazars et dans les temples, sur les pontons et dans le sable. Toute la langue arabe se résumera pour nous dans ce cri que les vieillards, les enfants, les femmes, les hommes faits, jetteront sur nos pas, hurleront dans le silence de la plaine. Cette supplique obsédante sera le point noir du voyage, la source de désenchantements et d'imprécations justifiées.

Des fellahs piochent la terre, interrompent leur tra-

vail pour regarder d'un œil morne ces êtres humains qui s'en vont au loin. Des vagabonds dorment fatigués à l'ombre des palmiers. Des Arabes pieux inclinent leur poitrine vers le sol, lèvent leurs yeux extasiés vers la nue, balbutient à genoux des versets du Koran, ne s'inquiètent dans leur ardeur religieuse ni du lieu, ni de l'heure, fixent à peine les yeux sur le tableau qui s'avance. Des femmes aux fines silhouettes s'en vont d'un pas léger, portant, comme Rébecca, l'outre pleine d'eau remplie sur les bords du fleuve. Elles puisent incessamment l'eau bienfaisante sans laquelle rien ne vivrait. Devant cette nécessité évidente de l'eau du Nil, je songe à cette fantaisie doublée d'une spéculation colossale qui poussa, vers 1826, un Arménien à proposer à Méhémet-Ali d'affermer le fleuve. Jamais monopole plus fantastique n'aurait été octroyé. Le vice-roi, qui avait d'abord accepté, refusa ensuite. Tout consommateur aurait dû payer un droit de tant par outre d'eau prise dans le fleuve. C'était un impôt établi sur les buveurs d'eau. L'injustice eût été immense et l'arbitraire sans bornes. Gomment réglementer l'usage de l'eau du Nil dans un pays qui n'existe que par elle. Une pareille idée ne pouvait germer qu'à cette époque de fortunes audacieusement faites, de concessions follement prodiguées.

La vue de tous ces gens, de toutes ces choses, est douce, repose les yeux, amuse l'esprit. Les paupières fatiguées se ferment parfois pour s'entr'ouvrir aussitôt. Une certaine nonchalance s'empare de tout le corps. On voudrait dormir sans cesser d'être éveillé. Un rêve berce bientôt la paresse que provoque cette grande nature. De loin en loin, des Arabes drapés dans des étoffes blanches ou bleues s'arrêtent dans leur marche.

saluent le bateau avec un geste bienveillant de la main qui semble dire: Allez, voguez, que la journée soit belle pour vous!... Les yeux suivent complaisamment ces amis inconnus dont les silhouettes se perdent bientôt derrière un arbre ou une hutte. La pensée les suit plus longtemps encore, jusqu'à ce que le jour qui tombe vienne mettre fin au rêve...

La première halte est Memphis.

On entre dans le passé par la plus ancienne des cités égyptiennes, par la capitale de Menés, le premier roi de la première dynastie. La ville a disparu complètement. Les siècles ont achevé la destruction commencée par des races conquérantes. Il ne reste plus une pierre de tant de palais, de tant de monuments de granit. Seule, une colossale statue de Ramsès, couchée sous de verts ombrages, témoigne de l'existence passée d'une splendide métropole. La nature réparatrice a fait à Memphis une sépulture digne d'elle. Sur le vaste emplacement où elle s'éleva, des palmiers ont grandi, balançant leurs palmes gracieuses au sommet de troncs gigantesques. Memphis a cédé la place à des bois où règne maintenant une bienfaisante fraîcheur. Là où grouillait jadis une populace innombrable, le pharaon de pierre repose aujourd'hui dans un silence profond à l'abri des rayons brûlants. Il est le seul vestige, épargné par le temps, de ces dynasties lointaines qui trônèrent là. Ces bois rappellent les bois sacrés de la mythologie antique. Ils sont vénérables malgré leur jeunesse. Ils imposent le recueillement, le calme, le silence aux passants qui les troublent par le bruit de leurs pas, qui s'en vont sous

leur ombre douce vers le Sérapéum où furent ensevelis dans des sarcophages de pierres colossaux les saints bœufs Apis. Je ne sais pas de route plus belle que cet acheminement, à travers la verdure et la fraîcheur, dans un site livré au sable, vers la demeure des animaux sacrés dont la découverte donna la gloire à Mariette. L'avenue de plus de 150 sphinx qui conduisait à l'entrée de ce Sérapéum et que les sables ont recouverte aujourd'hui pouvait être plus impressionnante. Elle n'avait pas ce charme que procure une promenade sous les mille palmes qui abritent la terre où fut Memphis. L'évocation des choses effacées et des splendeurs mortes me cause une sensation plus profonde que les blocs de granit qui n'ont pas été effrités par le temps ou détruits par les barbares.

L'œuvre humaine de la vieille Egypte est géniale. Ce qu'il en reste, ce qui demeure debout malgré les années, est encore assez beau pour stupéfier la civilisation européenne, pour la faire douter de sa puissance créatrice. Les pyramides et les temples, laissés par les pharaons, témoignent de leur prodigieuse imagination, de leur prodigieux goût pour l'édifice grandiose. Leurs procédés de construction sont des problèmes, des inconnus pour les architectes modernes. Ils avaient, poussé à un degré extrême le sentiment du beau et du grand. Les archéologues d'aujourd'hui peuvent donc être fiers de leur œuvre de reconstitution d'une époque légendaire, de cette résurrection des merveilles pharaoniques. Mais l'œuvre incessante de la nature lui est supérieure. Pendant ce voyage de trois semaines au milieu des monuments les plus fameux de l'Egypte, je n'ai pas eu un seul instant de doute sur la prépondérance certaine que la nature avait sur l'homme. Ce que l'homme a fait, a pour-

tant été célébré au détriment de ce qui existe par la volonté de la divinité. Les masses de pierre sont belles par elles-mêmes ; elles le sont davantage par les sites dans lesquels des artistes épris du beau les ont placées. J'étais parti avec la conviction d'être ébloui par les temples, je suis revenu gardant dans ma mémoire une admiration intense pour les spectacles que j'ai vus, pour toutes les choses que la nature m'a montrées sous des couleurs inconnues. Le côté pittoresque m'a séduit plus que le côté architectural. Les colosses de pierre n'ont pas fait sur moi l'impression que m'a produite par exemple la seule vue de l'île d'Eléphantine. Peu de tombeaux m'ont plongé dans l'étonnement comme un coucher de soleil derrière un khamsin. Au moment d'entrer dans le récit des choses vues au pays des souvenirs antiques, je ne puis m'empêcher, à cause de l'oubli dans lequel les archéologues les ont tenus, de dire mon admiration pour la variété infinie de spectacles que la nature promène devant les yeux tout le long de ce fleuve accaparé un peu trop par les amateurs de fouilles. Que de fois, après des conversations sur la haute Egypte d'où il ressortait que le temple d'Edfou était une merveille, que les colonnes de Karnak étaient sans rivales, que les recherches de Deïr-El-Bahari étaient pleines d'un intérêt supérieur, je me suis plu à demander à ces ardents de la pierre ce qu'ils pensaient d'une promenade en barque, au crépuscule, vers les premières roches de la cataracte, avec l'île d'Eléphantine gracieusement allongée entre les maisonnettes d'Assouan et la falaise de sable rougie par les dernières lueurs du jour...

Un petit village est bâti à l'entrée des bois de Memphis ; c'est Bedrechein. Du Caire à Bedrechein, les pyramides de Gizeh, d'Abousir, de Sakkarah, de Da-

chour, dont les blocs énormes-fùrent tirés des carrières de Tourah qui s'étendent en face d^ellgs sur l'autre rive, semblent nous faire escorte, nous mlBipqa;er la route par laquelle nous voulons pénétrer dans "l'antiquité. Le voyage commence bien. Les masses pyrai{^îaales sont là comme des sentinelles avancées, échelonnéftS:'âans le désert, comme des phares annonçant la régioBf des constructions grandioses. Les villages de terre eiï^%j> mêmes qui apparaissent très sales sur les bords d»-" fleuve s'harmonisent avec ces ruines d'autrefois. Ils ont dans leur simplicité rustique quelque chose de primitif, de préhistorique, qui évoque des paysages d'un autre âge, de l'âge légendaire. Les chaînes sablonneuses n'ont pas l'air de montagnes. Elles donnent l'impression de murailles, de remparts, de forteresses gigantesques qui gardent des terres cachées. Au milieu d'elles, le Nil, avec tous ses détours, semble se perdre. Ses rives se confondent à certains endroits. On n'entrevoit pas de débouché ; on a la sensation de voguer sur un lac fermé. A chaque courbe du fleuve, les massifs de palmiers deviennent plus touffus, plus épais derrière nous. Une forêt de palmes nous sépare du Caire dont on entrevoit pour la dernière fois dans une échancrure de sable et de verdure les minarets qui semblent défier le ciel.

De Bedrechein, je ne garde qu'un mauvais souvenir à cause de cette race insupportable des âniers qui mettent un acharnement de bandit à offrir leurs montures aux voyageurs. Ils sont "là trente environ, sur la berge de sable, tenant leurs bêtes par le cou, rangés les uns à côté des autres, formant une longue ligne droite qui deviendra une barrière infranchissable au moment du débarquement. Ils attendent le bateau comme un loup attend une brebis au bord d'un ruisseau, comme un

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vautour guette une^aFoùjfette sur une branche. Il semble ,que la compagnie^ <J&ok soit tenue de leur fournir un tri- •but, de leur Uwp^t quotidiennement une ration de touristesJ Le. l>afeâu est à peine amarré que le supplice * commei>fcl*«.t)ès que quelques passagers ont mis le pied «ur li;l)ierge, ils flairent leur proie et se précipitent xîom'nje une trombe sur les malheureux. Les visiteurs ^ :!lfut4irs du Sérapéum sont en un clin d'œil aplatis entre ••:'«les ânes et leurs âniers. Ils ont beau hurler désespéré- \*^' ment, repousser l'un, assommer l'autre, se débattre comme des diables, ils sont prisonniers d'une horde de sauvages dont les ânes sont les boucliers. Une odeur malsaine et suffocante s'échappe de ce tohu-bohu, prend les touristes à la gorge, tandis que le soleil les cingle de ses ravoîis. Les évanouissements sont faciles. Les colères montent au paroxysme. Il y a quelquefois six, sept, huit ânes, et autant d'énergumènes pour un seul voyageur. Celui-ci est serré par tous ces corps, enfermé dans un cercle d'où il ne peut sortir, étouffé par des frottements répugnants, ahuri par des vociférations aiguës. S'il se dégage, il est repoussé par ses agresseurs, rejeté du côté de l'eau, dans la vase. Il y a parfois un véritable danger. Il ne futa pas craindre de faire le moulinet avec une canne ou un bâton. Les coups pleuvent dru sur les assaillants. Les passagers exaspérés tapent au hasard autour d'eux, sur les bêtes, sur les selles, sur les crânes. Rien n'y fait. Tout a une si solide habitude de la bastonnade que c'est peine perdue. Le bras se fatigue à force de s'abattre sur des chairs insensibles aux coups. " L'indigène ne comprend pas cette furie, cette prétention de l'Européen de se refuser à enfourcher sa monture pour aller aux monuments du désert. Du moment qu'il vient, il lui appartient. Ceux qui réussissent à se hisser

sur une selle sont sauvés. Gomme par enchantement, la bande qui les torturait se disperse, ne pousse plus un cri. Le touriste, radieux de cette solution si prompte d'un conflit menaçant, frappe sa bête qui trottine vers l'intérieur. Un de ses plus farouches adversaires le suit en courant, transformé soudain, encourageant le baudet d'un claquement delà langue, souriant maintenant à celui qu'il a tant houspillé, lui répétant sans cesse avec un ton amical : Bon boudi, monsieur, bon boudi!... L'Européen n'a pas désormais de meilleur ami que l'ânier à qui il a confié son sort, à qui il a emprunté moyennant bagchich le bon petit âne. La scène du débarquement à Bedrechein est exaspérante pour ceux qui en sont les victimes. Elle est d'une gaieté inexprimable pour ceux qui y assistent, en simples spectateurs, du pont du bateau. La même comédie se jouera tout le long du fleuve, à chaque visite d'un temple, avec moins d'intensité cependant. La sauvagerie de l'ânier diminue à mesure que l'on s'avance vers des contrées moins civilisées.

Les collines arabiques serrent de plus près le fleuve que les collines libyques. La végétation s'étend vers les dernières sur une largeur de six à sept kilomètres. Elle est nulle de l'autre côté. Le sable touche la vague. Les berges sont désertes, inanimées. Parfois, quand le vent est contraire, les hommes descendent des barques qui sont en souffrance le long des terres ; ils s'attellent à une corde attachée à la proue et traînent à la remorque la barque qui ne peut remonter le Nil. Leurs corps se courbent sous l'effort ; la sueur miroite sur leur dos bronzé que brûle le soleil. Ils vont d'un mouvement lent, comme épuisés par cette marche fatigante, soufflant à pleins poumons le long des monticules que frôle la corde. Les femmes et les enfants, juchés sur des sacs, se font traî-

ner, chantent des complaintes lentes qui marquent le pas des hommes. Des villages aux huttes terreuses passent sans cesse devant les yeux. Ils sont perchés sur les remblais de limon que la chaleur a rendus consistants. Au pied de quelques-uns sont alignées parfois des infinités de barques, les unes à la suite des autres, avec toutes leurs voiles pliées et enroulées. Les mâts se dressent seuls alors vers le fleuve, formant comme une longue rangée de piques qui défendraient l'approche du village. On croirait voir le soir un bataillon de géants tenant leurs lances prêtes pour repousser un choc d'envahisseurs.

Plus loin, les chaînes s'éloignent, s'affaiblissent, se perdent dans le lointain, s'atténuent suivant l'heure de la journée derrière une légère brume. Le pays devient plat, semble ne plus être qu'une vaste plaine, sans élévation aucune, avec quelques arbres seulement. La terre se confond avec le ciel à l'horizon. Souvent, plus rien, ni arbres, ni villages. Le jaune du désert et le gris perle du ciel se touchent en une ligne indistincle. Il semble qu'on marche vers le vide, vers la limite du monde. Le Nil s'allonge loin, loin, devant les yeux, comme s'il coulait de la nue. Une voile blanche qui se profile dans ce panorama détruit l'illusion. Elle paraît sortir d'un gouffre invisible, d'un puits inconnu, tant elle surgit promptement, tant elle tranche, nette et droite, sur ce fond qui est un mystère.

Le défilé des formes humaines sur les rives est ininterrompu comme celui des barques sur le fleuve. Toujours, de temps en temps, des ombres noires longent la berge, font tache sur le sol jauni, sur la plaine de sable que le limon du fleuve a rendue verdoyante par endroits. Ces êtres qui passent sont comme un aimant pour les

yeux. Ils attirent le regard, le force à les suivre, à ne les quitter qu'au détour prochain. Ils accaparent la pensée qui errait vagabonde dans Tespace. Elle se fixe sur eux^ tire d'eux toutes les rêveries que sa fantaisie imagine. J'ai suivi longtemps des yeux ainsi une petite caravane de huit indigènes, hommes et femmes, qui poussaient devant eux deux ânes chargés de lourds sacs. Ils allaient tranquillement, un par un, silencieux dans ce grand silence, m'intriguant dans leur marche parce que devant eux une dépression de terrain avait amené le Nil, avait fait un lac d'une largeur considérable au milieu de la plaine qu'ils traversaient. Pour l'éviter, ils avaient à faire un détour immense. L'homme qui marchait le premier n'eut pas une minute d'hésitation. Il enleva ses vêtements, les roula, en fit un paquet qu'il plaça sur sa tête et pénétra dans l'eau, avançant prudemment, à tâtons, fouillant le fond avec son pied, cherchant le gué. Quand il se fut quelque peu éloigné du bord, la troupe suivit, observant la même prudence, se maintenant dans le sillon du chef. Elle avançait ainsi, s'enfonçant tour jours davantage. Bientôt les têtes seules sortirent de l'eau. La moitié du chemin était faite. Je voyais les visages se suivre, comme s'ils étaient portés par le flot. Le iVe/èrfart s'éloignait avec une vitesse que je trouvais trop grande. Longtemps, je vis ces têtes se mouvoir sur cette surface limpide, sur cette eau sale et jaunâtre qui de loin paraissait claire et argentée. Les museaux des ânes se levaient désespérément au-dessus du fleuve , aussi haut que possible. Je les perdis de vue brusquement. Mais longtemps encore, je pensai à eux, à ces nomades impassibles devant les obstacles, bravant l'eau et le sable, couchant la nuit sous les étoiles, poussant devant eux leurs ânes, leurs éternels compagnons dans la vie. L'âne et

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l'homme, voilà les deux seuls êtres vivants qui troublent indéfiniment, toujours ensemble, Timmense monotonie de ces côtes désertes.

Plus on monte, plus les villages deviennent jolis, revêtent un cachet pittoresque. L'atmosphère se faisant plus chaude, les indigènes recherchent l'ombre. Les cabanes se construisent dans la verdure, sous les paliriiers, s'appuient sur les troncs. Les arbres jaillissent à travers les toitures, sortent de ces misérables huttes faites avec le limon pétri de paille. De loin, les palmiers ont Tair de longs plumeaux enfoncés dans de grands vases de terre. Devant eux, lentement, calmement, coule vers la mer cette eau trouble qui depuis des siècles charrie la nourriture de toute cette terre, fait vivre tant de générations, entretient une si grande multitude d'hommes...

La longue litanie du bagchich monte incessamment dans les airs. L'arrivée du bateau dans un port est pour les habitants une arrivée providentielle. Ils saluent de leurs acclamations d'abord, de leurs supplications ensuite, cette bande d'étrangers qu'ils supposent prodigues. Les premiers touristes ont dû jadis se montrer d'une générosité excessive. Ils ont ainsi gâté cette populace, rendu un mauvais service aux passagers futurs. Tant qu'on est à bord, tout va bien. Là où le bateau ne s'arrête que quelques minutes pour charger ou décharger des marchandises, le spectacle est réellement amusant. Les indigènes quémandeurs sont tenus en respect loin du ponton. Ils s'éparpillent dans la vase, entrent •dans le fleuve, s'avancent jusqu'à ce que l'eau soit à la -hauteur de leur cou. Les plus hardis se déshabillent sur la rive, apparaissent tout nus aux yeux des voyageurs et .voyajgeuses, se précipitent dans le fleuve, nagent jusqu'au

bateau. Les autres restent sur le bord, relèvent leur robe, s'enlisent dans la boue noire jusqu'aux genoux. Toute cette masse d'hommes qui grouillent dans l'eau limoneuse hurle, glapit, crie, se démène, fait un vacarme assourdissant. Ils se bousculent, s'agitent, tendent leurs mains vers nous, font des gestes suppliants, esquissent des sourires sympathiques, font des grimaces pour attirer l'attention. Pendant quelques minutes, c'est une scène inénarrable. J'ai vu peu de choses aussi comiques que l'un de ces arrêts près d'un village, à Wasta par exemple. Les oreilles sont épouvantées par cette criarde symphonie en bagchich. Le mot terrible est clamé par des bouches en délire. C'est une obsession navrante. Si un passager porte la main à sa poche, en sort une piastre qu'il fait luire au soleil entre ses doigts, les cris redoublent. Les yeux s'allument, brillent de convoitise ; les mains s'élèvent au-dessus de l'eau, plus suppliantes ; les doigts se recourbent, prêts à saisir la pièce qui va être lancée. On croirait vraiment voir des suppliciés demandant grâce. Le touriste rentre sa piastre. Le bateau s'éloigne. Tout ce monde criard regagne la berge, sans l'ombre d'un désappointement. Le refus du bagchich est entré comme la demande dans leurs mœurs. Ils sont habitués à hurler pour rien. S'ils ■font tant de bruit, c'est qu'ils espèrent toujours en la .naïveté des nouveaux venus. Avec la même simplicité d'esprits ils saluent le bateau qui part et ses hôtes, qu'ils •aient été ou non satisfaits dans leur cupidité. Ils sont aussi bons amis du voyageur impitoyable que du voyageur généreux ; ils le sont même plus du premier, car ils reconnaissent en lui la supériorité de l'étranger qui n'a pas été leur victime. Si un touriste s'amuse à leur jeter quelques paras, la comédie devient alors du vaude-

ville. Les pièces, naturellement, n'atteignent pas la rive, tombent dans l'eau. Plus de vingt indigènes plongent à l'endroit où elle s'est enfoncée. Il se passe sous l'eau quelque chose d'extraordinaire, comme une bousculade sous-marine, comme une mêlée d'êtres humains barbotant dans l'eau sale, se roulant dans la vase. L'eau s'agite à la surface, se fait tumultueuse. On ne voit de la scène qu'un clapotement d'eau. Vingt têtes reparaissent bientôt, sales, méconnaissables, ahuries par ce tohubohu aquatique, penaudes de l'inutilité de ce désordre. La pièce, sous tant de combattants, s*est enfoncée dans la vase. Le Nil la garde désormais. Il est le grand dépôt des bagchichs qui ne parviennent pas à leur adresse. De pareilles scènes distraient, font passer les heures. Certaines journées paraissent courtes sur le Nil, les premières surtout. L'œil est attiré par ces mille choses nouvelles qui le charment et l'intriguent. Le crépuscule arrive sans qu'il se soit douté de la brièveté du temps. Le soleil s'incline à l'horizon vers la chaîne libyque. Le ciel bleu s'embrase, devient rouge, d'une rougeur qui flamboie, qui éclaire les paysages d'une lumière de féerie. Tout revêt un aspect fantastique, donne l'impression d'un fabuleux décor d'opéra. Mon premier coucher de soleil, contemplé dans cette course sur le fleuve, m'a laissé un souvenir profond. Je conserve dans ma mémoire une sensation très grande d'étonnement. Le soleil se couchait flamboyant vers le désert de Libye, n'avait plus que quelques instants à vivre, quand soudain, de derrière les collines opposées, la lune surgit, pleine, énorme, avec son disque pâle de dimensions égales à celles de l'astre qui allait disparaître. Les deux corps lumineux étaient face à face, séparés pour nous par le fleuve dont la surface resplendissait sous leurs

lumières rivales. L'un montait lent;ement; Tautre s'a-, baissait avec la même lenteur. L'un, très rouge, éclatant, source d'incendies ; l'autre, blanchâtre, très pâle, tué par l'éclat du premier, annihilé par ses feux, mais répandant une lumière très douce, pleine de tristesse. La rive droite du Nil rougeoyait dans l'embrasement du soleil mourant; la rive gauche s'endormait dans une vision de grisaille, apparaissait comme à travers la transparence d'un voile presque blanc. Bientôt l'un s'abîma dans le vide, se cacha derrière un horizon merveilleux ; l'autre s'éleva aussitôt, bénéficiant de cette disparition, changeant de nuances, s'illuminant davantage. Peu à peu il jaunit, se dora, devint d'un or très pur, puis diminuant progressivement de grandeur, il se montra bientôt avec son disque normal, très haut dans le ciel pur, d'une couleur d'argent, très nette, mais toujours très douce. La nuit était venue. Ses rayons se répandaient sur les choses avec une douceur infinie, pleins de caresses. Le feuillage des sycomores devenait d'une transparence rare, d'un vert bizarre, avec quelque chose de divinement poétique, d'attendrissant. Rien n'est mélancolique comme un beau paysage lunaire. Je restai longtemps sous le charme de cet antagonisme des deux astres, de cette apparition simultanée de deux lumières contraires. Bien après encore, il - me semblait avoir assisté à un combat céleste tragique, à un duel fantastique où le faible l'aurait emporté, aurait précipité son. adversaire dans un torrent de flammes...

Cette lune était si belle qu'une descente à terre nous tenta, qu'une promenade à travers la campagne nous parut devoir être la digne fin de cette première journée si attrayante, si variée. Les bateaux ne marchent pas la Jiuit. De neuf heures du soir à trois heures du matin,

Malossb* — Imp. Égypto. 10

ils Stationnent au milieu du fleuve ou au bord de la rive suivant les endroits. La machine se tait, observe le même silence que toutes les choses d'alentour. La vie est suspendue à bord comme dans toute la vallée. De mauvais bruits circulaient alors sur la sécurité dans les provinces. On affirmait que des attaques nocturnes se produisaient sur certains territoires. La peur retint donc dans leurs cabines la majeure partie des passagers. Nous nous assîmes cinq seulement dans la barque qu'une demi-douzaine de rameurs fit glisser sur la surface calme du fleuve et aborder rapidement à la rive. Le lieu était désert, sauvage, hérissé de broussailles, bien fait pour impressionner les âmes craintives. Suivis des rameurs, nous nous enfonçâmes dans la plaine, marchant instinctivement vers une lumière rouge qui apparaissait dans un groupe de palmiers. Une vaste ferme, une abadieh, s'élevait là. Dans la cour très large, toute une populace veillait. Des femmes bavardaient autour d'un feu de paille et de bois. Les hommes fumaient accroupis contre un mur. Les enfants jouaient sous les arbres. D'autres dormaient couchés sur la terre nue. Aucun de ces indigènes ne fît un mouvement, ne se dérangea pour nous. Les femmes s'arrêtèrent de parler, nous regardèrent fixement. Les hommes chuchotèrent tout en continuant de fumer. La scène avait quelque chose de patriarcal, d'antique. Inconsciemment pourtant nous nous sentîmes abandonnés, seuls au milieu de ces êtres, comme perdus dans un milieu, d'une indifférence plutôt hostile. Quelques enfants nous suivaient, rôdaient autour de nous. Tous ces gens étaient de mœurs douces, et pourtant une légère crainte s'empara de nous. La lune répandait toujours sur nous sa lumière amicale. Nous nous en allâmes silencieux à travers ce paysage qui nous semblait sinis *

tre. Nous passâmes près des enfants;, ils s'enfuirent, effrayés à notre approche, croyant que nous allions leur faire du mal. Ils dégringolèrent dans un ravin et se tapirent dans la verdure. Les palmiers avec leurs troncs gigantesques avaient l'air de longs spectres dans cette obscurité transparente de nuit lunaire. Le feu rouge des brasiers autour desquels circulaient les hôtes de cette abadieh resplendissait derrière nous, avait quelque chose de lugubre, de magique. L'un des rameurs contait à voix haute une attaque récente faite dans ce lieu contre des passants inoffensifs. Nous nous retournâmes plusieurs fois malgré nous, attirés par ces feux rouges qui se perdaient déjà au loin derrière les arbres. Dans la barquç qui nous ramena à bord, je songeai à la tristesse de ces lieux, à leur aspect farouche d'où à chaque instant, d^ derrière les buissons, je m'étais attendu à voir surgir des sorcières courant échevelées après nous. La promenade au clair de lune ne fut pas si douce que nous l'aurions crue. De cette soirée qui promettait d'être calme et reposante, nous gardâmes tous une sensation d'inquiétude mal définie, une crainte d'avoir eu peur de gens paisibles, laborieux, ennemis du bruit, respirant avec délice l'air pur de la campagne endormie. Je ne rêvai toute la nuit que de visages sinistres entrevus vaguement dans une ronde macabre

Toutes sortes de légendes ont survécu à ces races qui ont peuplé les bords du Nil, à ces villes dont il ne reste plus que des ruines. L'une des plus jolies est celle de la montagne de l'Oiseau, du Gebel-el-Taïr. Tous les

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ans, dit la légende, les oiseaux de la contrée se réunissent sur cette hauteur, choisissent l'un d'entre eux qui doit demeurer là jusqu'à Tannée suivante, jusqu'à leur retour, puis s'envolent vers le sud, dans le centre de l'Afrique. L'oiseau désigné reste seul. Il garde les lieux et n*est relevé de sa faction qu'un an après, quand un autre de la volée le remplace.

Il y a quelque chose de touchant dans ce conte de fellah, dans cette croyance à la reconnaissance des oiseaux pour la contrée où ils prennent leurs ébats. Les indigènes de Samaloud doivent avoir pour tous ces petits êtres ailés une affection particulière, puisqu'une légende aussi naïve a pu se transmettre parmi eux. Cette histoire est de celles qu'on aime à entendre conter par un de ces Orientaux à la parole imagée, qui d'un moindre récit savent faire une légende éblouissante. Quelles après-dînées exquises, quelles soirées charmantes pourraient être vécues à bord de ces bateaux, si de temps en temps un conteur narrait les souvenirs merveilleux de ces collines, de ces plaines, de ces villes détruites...

Les après-midi contiennent les heures les plus douces de cette vie vagabonde sur le Nil. Ils sont exempts de tout souci, de toute peine. Ils se passent dans la contemplation des choses qui défilent, dans les réflexions que suggèrent cette suite de ouadis, de légendes, de couvents coptes perchés sur les collines, d'emplacements où s'élevèrent des cités qui eurent un nom dans le passé. La liste de celles-ci est longue. Les Grecs et les Romains n'eurent garde de laisser intacts les vieux noms égyptiens. Ils donnèrent des appellations nouvelles aux /illes, suivant le dieu qu'elles adoraient, suivant les animaux qui y étaient sacrés. Les sites où elles étaient bâties sont très reconnaissables de nos jours. Le sable,

perpétuellement apporté par les khamsins, a, en s'amoncelant sur les décombres, sur les vestiges des maisons et des palais, formé des monticules, des mamelons, qui rendent la plaine bossuée, comme un dos de chameau. Il y a parfois une telle infinité de bosses et de creux que de loin, par un soleil très éclatant qui blanchit le désert, on croirait voir une série de tentes posées sur le sable, un campement immense où régnerait la mort. Ici fut Aphroditopolis, la ville de la déesse Hathor, la Vénus égyptienne ; là, Iseum, la cité d'Isis, Héracléopolis, celle d'Hercule. Plus loin, Oxyrrhinchos où était vénéré Toxyrrhinque, le poisson sacré du Nil au museau pointu ; Gynopolis, la ville aux chiens où l'on retrouve encore des puits remplis de nombreuses momies de ces animaux ; Lycopolis, la ville aux loups ; Hermopolis, le sanctuaire du dieu Thoth, l'Hermès égyptien ; Gusae, où Vénus Uranie, sous la forme d'une vache blanche, était adorée ; Ptolémaïs, la ville immense ; Antinoë, où s'accomplit le sacrifice du bel Antinoiis qui se jeta dans le Nil par amour pour son maître, l'empereur Adrien, parce qu'un oracle avait dit que celui-ci ne serait sauvé que si ce qu'il avait de plus cher se dévouait pour lui.

La chaîne arabique est très crevassée. Elle est remplie de gorges où les vents entassent des monceaux de sables qui, sous les rayons du soleil, paraissent blancs comme de la neige. A certaines heures, les yeux ont l'illusion de glaciers gardant malgré la température torride des masses de neige sur leurs flancs. Ces crevassés donnent accès dans des vallées, dans des ouadis qui conduisent les caravanes à travers le désert vers des destinations lointaines, vers des ports de la mer Rouge. Ils mènent ainsi aux vieux couvents coptes de Saint- Antoine et de Saint-Paul, à Kosseïr, à Bérénice, qui

irafiquent avec les bateaux de la mer Rouge, aux mines d'émeraude de Sakaït, abandonnées aujourd'hui, mais qui furent célèbres au temps des Ptolémées, des khalifes et des Mamelucks. D'autres couvents copies sont échelonnés sur les hautes falaises au pied desquelles coule le Nil. Sur ces remparts rocheux, dénués complètement de verdure, ils se détachent sur la surface céleste, ressemblant à de vieilles forteresses, à des châteaux forts du moyen âge. Ces couvents sont les successeurs de ceux dont on parla tant aux premiers siècles de notre ère, qui abritèrent autrefois les moines bienheureux de l'Eglise chrétienne encore jeune. Les coptes sont les descendants de ces catholiques de l'Église d'Alexandrie qui se détachèrent de la métropole romaine et élirent un patriarche qui fut leur chef. Ils sont plus de six cent

mille en Egypte. Leurs couvents sont très nombreux. Le plus curieux est celui connu aujourd'hui sous le nom de couvent de la Poulie, Déïr-el-Bakara. Il est perché sur la montagne de l'Oiseau, celle à la jolie légende, qui à cet endroit plonge à pic dans le Nil. Les religieux coptes avaient l'habitude, dès qu'un bateau apparaissait au détour du fleuve, de dégringoler le long de la colline à l'aide d'une corde, de se précipiter dans l'eau, de nager vers le bateau, d'escalader le pont grâce à la petite barque traînée à l'arrière, et Là, dans un costume plus ou moins primitif, de demander bagchich aux passagers. Cette coutume pittoresque que les étrangers, malgré leur horreur du bagchich, auraient volontiers vue se perpétuer, car elle ne devait pas être dénuée d'originalité, a été supprimée. Le patriarche copte d'Alexandrie a mis fin à ces pratiques, qui étaient évidemment un scandale pour la religion. Quel démon a voulu que la complainte du bagchich fût une complainte sans lin

sans fin montant toujours dans l'air pur de ces vallées...

Le ciel d'Egypte semble plus haut, plus vaste, plus infini que les cieux d'Europe. L'air est plus léger, plus transparent. La lumière du soleil est plus éblouissante. On a la sensation qu'il fait bon vivre dans ces contrées, respirer cet air, jouir de ces rayons. C'est une impression bien connue de tous ceux qui s'en retournent en Europe, que les premiers jours ils croient être enfermés dans un grand cachot, être sous des cieux qui se sont effondrés, qui se sont rapprochés de la terre, voir un horizon qui s'est rapetissé, qui s'est resserré autoui;* d'eux. Ici, les yeux sont éblouis, aveuglés ; ils supportent mal parfois cette clarté prodigieuse qui fait resplendir toute chose. La rive droite du fleuve est désespérément sèche, jaune, aride. La chaîne arabique reste toujours proche de l'eau. Par endroits, la bande de verr dure n'a pas cinq mètres de largeur ; le sable empiète incessamment sur elle, semble vouloir entrer en lutte avec le Nil lui-même. La réflexion du soleil sur cette surface de sable qui de jaune devient blanche sous l'ardeur des rayons fait mal aux yeux. Le sable vient parfois jusqu'au Nil, ne fait qu'un avec la vase. Pas une herbe ne pousse sur la berge. Le désert côtoie l'eau. L'aridité de ce côté du fleuve et la verdure toujours fournie de la rive libyque font contraste, séparées seulement par ce cours d'eau qui s'en va toujours majestueux, charriant son limon bienfaisant qui respecte l'une des rives, mais fertilise l'autre.

Il est doux de sommeiller vaguement sous ce ciel, à l'ombre de cette lumière, de se laisser aller au gré du pilote sur cette eau amie. Je regrette toujours ces heures passées dans les longues rêveries berceuses où, comme un Oriental pensif, je m'attardais parfois à méditer sur

le mobile d'une mouche qui revient toujours se poser à l'endroit d'où elle s'est envolée. De pareilles méditations sont infinies, mais elles ont le charme d'éveiller les pensées endormies, de faire travailler l'imagination dans une douce somnolence, d'emporter la rêverie dans les brumes lointaines de l'irréel. La cause de ces retours naissants est peut-être inconsciente, mais elle a un côté mystérieux qui intrigue, qui berce, qui endort presque. Les paysages qui passent s'harmonisent avec cette recherche indécise, contribuent à rendre cette obsession délicieuse. Peu d'heures m'ont paru aussi exquises que ces heures perdues à suivre dans leur incertitude les allées et venues d'une mouche mutine...

Le. bateau ne peut s'arrêter à chaque station sans charger ni décharger une foule d'indigènes qui se tiennent sur le pont inférieur, entassés, serrés les uns contre les autres. L'indigène a la passion du voyage, du déplacement. Il se plaît à être charrié dans un véhicule quelconque, voiture, wagon, barque, omnibus. S'il a des économies, elles passent dans celte rage de déambulement. Les wagons de quatrième classe sont généralement bondés. Les voyageurs y sont empilés, debout. A travers de misérables lucarnes, on aperçoit des têtes noires ou bronzées souriant d'un sourire bénévole d'enfant qui a satisfait un désir. Les Arabes vont ainsi de leur village au village voisin pour le plaisir d'être emportés dans un train, comme dans les grandes villes ils montent dans un omnibus et vont de l'une à l'autre des stations extrêmes. Dans les rues, sur les routes, on voit passer d'innombrables charrettes, traînées par un âne, sur lesquelles sont entassés des femmes et des enfants. Un homme conduit tout l'équipage qui, malgré l'étoufiement, est ravi de cette promenade, fait écla-

ter sa joie bruyamment. Il en est de même sur les bateaux de la compagnie Gook, qui fait payer un prix minime à la population du pays pour un transbordement d'un port à un autre. Du pont où nous sommes, nous entendons toute cette foule faire un vacarme effroyable, discuter, bavarder, s'agiter à chaque atterrissement. Il en descend cinquante ; il en monte cent. On se demande comment ils peuvent tous s'empiler entre les caisses et les marchandises qui sont placées à l'étage inférieur du bateau. Peu importe !... l'amour du voyage fait supporter toutes ces misères, bien minimes pour des êtres que rien ne gêne, qui sont toujours bien partout.

L'embarquement d'un grand nombre d'indigènes à Gheik-Fald, où il y a une importante sucrerie, m'est resté comme une chose mémorable, aussi comique qu'une des joyeuses scènes de bagchich. Le ponton, bien avant notre arrivée, était couvert d'une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants, nombreux à ce point qu'une simple poussée intérieure aurait suffi à précipiter dans l'eau ou dans la vase les indigènes debout aux extrêmes bords du ponton dénué de parapets. Cette masse grouillant sur ces planches, sans protection aucune contre un mouvement d'un seul individu, était un prodige d'équilibre. On n'aurait pas pu placer un enfant de plus entre tous ces corps. Plusieurs hommes avaient sur leur tête d'énormes ballots de toile. Des femmes portaient sur leur épaule droite leur enfant, dominant la foule, laissant les mouches dévorer leurs yeux. Cette multitude s'exaspérait à l'approche du bateau, hurlait, faisait osciller les ballots et les enfants qui de loin paraissaient sur toute ces têtes d'une stabilité douteuse. Un seul agent de police, une courbache à la main, tenait en respect toute cette foule,

placé devant elle, au premier rang*sur l'embarcadère. L'amarrage du bateau terminé, le désordre devint inouï. La passerelle était à peine jetée sur le ponton que, sans donner le temps de débarquer aux arrivants, cette multitude se précipita sur la planche étroite au risque de s'abîmer avec elle dans le fleuve. C'était à qui passerait le premier, pénétrerait dans le bateau avant les autres. Le Nefertari fut envahi comme si une horde de pirates était montée à l'assaut de son bord. Les uns, négligeant la passerelle qui pliait sous le poids de véritables grappes humaines, enjambaient la balustrade du pont, essayaient de sauter du débarcadère jusqu'au bateau. Les marins les repoussaient de leur mieux, opposaient une défense vigoureuse à cette attaque désordonnée. La scène était extraordinaire. La bousculade fut insensée. Les petits enfants perchés sur les épaules des femmes assistaient hébétés à ce tumulte, les yeux toujours mangés par les mouches. Les ballots de marchandises, mal maintenus sur les têtes, roulaient sur les unes et sur les autres pour finalement, sous une impulsion brusque, aller s'échouer dans l'entrepont. Parfois, un corps tombait à l'eau, une figure souriante réapparaissait à la surface se dirigeant vers la rive. L'agent de police, pour activer l'embarquement, mettre fin à ce vacarme, tapait à tour de bras sur tout ce monde avec sa courbache dont la lanière de cuir cinglait impitoyablement les dos et les visages des hommes et des femmes, des grands et des petits, évitant ainsi, par ce châtiment commun à tous, les interminables disputes particulières. L'Arabe est insensible aux coups. Il reçoit la plus mémorable des volées avec résignation, avec impassibilité. La bastonnade a été trop longtemps dans les mœurs du pays pour soulever encore d'éner-

giques protestations. L'indigène sait que réellement il doit obéir quand il est frappé. Aussi, sans en vouloir davantage à celui qui le roue de coups, s'exécute-t-il rapidement sous la sensation de la courbache. L'embarquement s'accomplit promptement. Le débarquement s'opéra ensuite sous les regards de plus de cent cinquante indigènes qui restaient sur le ponton, n'étant venus là que pour voir partir les autres. Cette masse inutile de spectateurs gênait, retardait la manœuvre. L'agent, avec le même calme, leur hurla quelques paroles terribles de mécontentement, puis reprenant sa courbache et la faisant tournoyer sur sa tête, il l'abattit sur cette foule. En un clin d'œil, le ponton fut nettoyé. En dix secondes, les cent cinquante indigènes eurent disparu. Le ponton communiquait avec la terre par une simple planche longue et étroite. Cette planche ne pouvait suffire au passage de tous ces individus pourchassés. La plupart n'essayèrent même pas d'obtenir leur salut par elle. Ils se jetèrent à l'eau et nagèrent vers le bord. Quelques-uns, dans un bond incalculable, voulurent sauter sur la berge. Ils tombèrent dans la vase, s'y enfoncèrent jusqu'aux genoux, barbotèrent là quelques minutes. Une hilarité irrésistible nous gagnait. Jamais place publique livrée à des perturbateurs ne fut débarrassée mieux et plus vite. Un agent armé d'une courbache fait plus d'ouvrage ici qu'un escadron de cuirassiers à Paris ou à Berlin. Les visages balafrés et les dos cinglés n'ont pas l'air de souffrir. Tout ce monde, frappé et tapé, manifeste à terre une joie profonde d'avoir fait partie de ce désordre, de ce tumulte. De la rive, nous parvenaient des explosions de rires, des accès de gaieté fous. Ce peuple est vraiment un peuple d'enfants, bon, naïf, espiègle, toujours content. Parmi

les rires, des cris montaient jusqu'à nos oreilles... Bagehich!... bagchich !... L'éternelle complainte est de toutes les fêtes. Au milieu de tous ces rires, des nôtres et des leurs, l'agent souverain, distributeur de tant de coups, esquissait un large sourire de satisfaction, seul, debout au centre de ce ponton que sa courbache avait en un instant rendu plus vide et plus nu que le coin le plus aride du désert.

Gheik-Fadl possède une usine à sucre d'installation récente^ où des méthodes perfectionnées ont été introduites. La canne à sucre est le produit national du pays. Elle est cultivée tout le long du fleuve, dans des champs qui couvrent une superficie énorme. Elle est l'un des éléments principaux de la nourriture indigène dans les campagnes. Qui n'a pas vu un fellah cheminer dans les sentiers, suçant avec délices un morceau de canne?... Le suc de canne est fade, a le goût d'eau tiède sucrée. Cette succion est écœurante pour les Européens ; elle leur donne une sensation de dégoût qui leur fait rejeter la canne loin d'eux. De longues files de chameaux apportent des montagnes de cannes, chargées sur les bosses, vers ces usines où s'engloutit la production de tous les champs des fellahs. Elles sont jetées à Gheik-Fadl dans de grandes cuves-entonnoirs où des ciseaux les broient, les réduisent en petits morceaux sur lesquels on fait passer des torrents d'eau. Le sucre se dissout. L'eau ainsi chargée va dans des cylindres successifs où a lieu le phénomène de l'évaporation. Le résidu final est de la poussière jaunâtre de sucre qui n'a plus qu'à passer à la raffinerie. Les sucreries khédiviales de la Daïra Sanieh conservent toujours le système de la compression. Celles de Maghagha, de Minieh, de Roda, sont renommées. La science moderne a rompu le charme de

ces paysages primitifs. Les grandes cheminées des usines, d'où s'échappent des colonnes de fumée noire, n'auront jamais, au milieu des palmiers, le cachet pittoresque des longs minarets de mosquée. Elles sont la marque barbare d'une civilisation intense, qui lutte sur ces bords avec les restes d'une civilisation disparue qui avait sa grandeur sans avoir la laideur des dernières inventions du progrès moderne.

Les îles du Nil sont jolies. Elles abondent sur le parcours. Elles sont longues, élancées, allongent leur pointe vers les bateaux qui remontent le fleuve comme des galères qui menaceraient de leur proue des barques de corsaires. Elles sont verdoyantes. Le Nil les nourrit de son limon comme une mère nourrit de son lait sa progéniture. Elles ne sont généralement pas habitées, probablement à cause des dangers de l'inondation. Elles sont cultivées par les fellahs des rives opposées. Le Nil les enlace tendrement de ses deux bras, les protège contre l'incursion des enfants impies et destructeurs. Le bateau les contourne, les longe, puis les laisse au milieu du fleuve comme si elles étaient ignorées. Les passagers aiment à les contempler, à les voir se perdre lentement dans la brume lointaine. Quelle retraite charmante pour des Robinsons amoureux de la solitude !

Les oiseaux, comme les îles, sont nombreux sur le fleuve. Les ibis, les pélicans, les goélands, les canards sauvages s'ébattent sur les plages, sur les bancs de sable que le Nil forme en rentrant dans son lit normal* Ils vont par vols immenses à travers les airs, traversant par plusieurs milliers ces contrées paisibles. Ils sont comme un grand nuage blanc qui voile le soleil, qui projette une ombre immense sur la terre éclairée. Parfois^ ils se reposent sur l'eau tranquille. De, loin,

on les prend pour un îlol de sable isolé au milieu du fleuve. L'apparition du bateau les fait fuir, s'envoler à tire-d'aile vers un lieu plus calme. Pauvres petits oiseaux au plumage charmant, rose ou blanc!... combien d'entre eux doivent rester sur ces terres, tomber inanimés dans les champs de trèfle ou dans les cannes, frappés par le plomb meurtrier des fellahs impitoyables !... Les indigènes qui encombrent le pont inférieur ne sont pas tous des flâneurs, dej^gens en voyage pour leur plaisir. Il y a parmi eux des marchands dont le désir est de s'aboucher avec les touristes de l'étage supérieur, de leur offinr leurs marchandises. Ce sont généralement des marchands d'étoffes. Ils ont avec eux des ballots de tapis, de tentures, de pièces de soie, de colon, de laine. Ils se glissent, sans avoir l'air de rien, jusqu'à l'escalier qui relie les deux ponts, et là, sur la première marche, étalent leurs richesses. Dès qu'un touriste s'est aperçu de la chose, il prévient les autres qui accourent. Les uns s'asseyent sur les marches supé- Heures; les autres se tiennent debout, appuyés contre le bastingage. Alors commence un marchandage singulier. La loi de l'offre et de la demande se présente là sous tous les aspects, sous toutes les combinaisons. Les pièces d'étoffes passent de mains en mains, circulent d'un étage à l'autre, sont déployées, examinées, discutées, palpées de toutes les façons. L'étranger doit rivaliser de ruse, de finesse, d'indifférence, de rouerie, avec le marchand. Celui-ci, comme tous ses confrères d'Egypte, ignore les beautés du prix fixe. Il demande des sommes fabuleuses qui font bondir les gens non prévenus de la supercherie de ces vendeurs de choses rares ou ordinaires. Il ne faut jamais donner l'impression d'un homme qui trouve la marchandise belle et qui

désire l'acquérir. Il faut montrer pour les objets l'indifférence que le marchand semble avoir pour l'argent qu'on lui offre. On ne doit pas craindre de parlementer avec lui deux ou trois heures, de se relirer comme fatigué de cette longue conversation, de revenir dédaigneux vers lui plus tard, de recommencer encore le même dialogue. La tactique des indigènes est de lasser l'étranger, de lui arracher le prix demandé par ennui ou par exaspération. Il faut opposer à son imperturbabilité une ténacité aussi forte. Pour ces étoffes de peu de valeur, le touriste est généreux quand il paie la moitié de la somme exigée. On ne peut pas se faire une idée des rabais considérables que certains esprits opiniâtres, parviennent à obtenir de ces marchands ambulants. Une tenture offerte à cent francs est livrée pour vingt après toute une journée de discussion. Chaque heure qui s'écoule fait descendre la somme demandée de dix francs. Je me souviens des longues après-dînées que nous avons passées ainsi en lutte avec des marchands d'étoffes. Ces moments sont amusants; ils distrayent la pensée. Les plus favorisés et les plus heureux sont ceux qui discutent pour le plaisir de discuter, qui n'ont pas la moindre envie de faire un achatquelconque. Ils sont maîtres de la situation. Ce. sont eux qui, la plupart du temps, reviennent avec le plus grand nombre de pièces de soie ou de velours dans leur malles.

« Combien cette étoffe ? — dit l'un d'eux, d'un air souriant et gouailleur.

— Vingt shillings? — répond l'indigène.

— Je t'en donne un ? — réplique le touriste farceur. » Grand moment de silence de part et d'autre.

« Malech!... soupire le marchand comme s'il sul)issait la torture. Prends-la!... »

Et Tacquéreur forcé fait une triste mine, mais débourse son shilling, ravi d'avoir une étoffe à si bon compte, à un prix inespéré, mais navré d'avoir été le jouet de l'autre et de s'être laissé prendre au piège. Entre le marchand qui livre l'objet vendu en poussant des lamentations sans fin et l'acheteur qui ne sait s'il doit rire ou pleurer, je ne sais vraiment lequel des deux a été le plus malin dans l'affaire. Seuls, ceux qui affectent un air détaché, un mépris profond pour la marchandise, ont chance d'être bien partagés dans leurs achats. Il est des Anglais qui se laissent voler d'une façon fabuleuse, qui paient sans sourciller le prix demandé par l'indigène. J'en ai vu un donner vingtcinq francs pour un poignard que le marchand m'avait déjà laissé à dix francs et que j'espérais bien avoir à cinq. Ces touristes-là sont dangereux. Ils rendent après eux toute transaction impossible. Ils éblouissent le marchand dont les prix atteignent des proportions incommensurables. Ils tuent le commerce pour les voyageurs moins naïfs. Il arrive parfois que le marchand est intraitable, refuse d'un air hautain toutes les offres. Il reprend ses étoffes, les empaqueté, fait comprendre qu'il descend à la station prochaine. Ce n'est qu'une ruse de plus. Il débarque en effet, se tient sur le ponton, près du bateau, vis-à-vis de ceux qui ont marchandé avec lui. Il tire une seconde fois ses étoffes de son ballot, les montre comme une chose alléchante aux passagers, refuse obstinément l'argent qui lui est offert, puis, quand le bateau démarre, commence à s'éloigner, comme s'il obéissait à une réflexion soudaine, il jette la pièce d'étoffe sur le pont en murmurant des mots incompréhensibles empreints d'un sombre désespoir. On n'a que e temps de lui lancer les piastres qui lui sont dues. Ces

marchandages à bord constituent un agréable passetemps, à condition de ne pas être anxieux de posséder les tentures ou les tapisseries exhibées avec force démonstrations et explications de leur beauté, de leur valeur, de leur solidité, de leur origine lointaine. Les marchands de cannes en bois d'ébène et de courbaches en peau de rhinocéros pullullent aussi. Quant à ceux qui puisent dans leur galabieh des scarabées, des statuettes, des petites stèles, des monnaies antiques, ils sont nombreux comme les barques du Nil et ennuyeux

comme l'incessante mélopée du bagchich

Assiout est la première ville où le bateau s'arrête plus que les quelques minutes indispensables aux opérations d'embarquement. Elle ne possède ni temples, ni monuments géants, mais elle fut une cité importante autrefois et ses bazars eurent leur heure de célébrité. Ses minarets sont aussi nombreux que ses bosquets de palmiers. Ses environs ont une verdure luxuriante. L'aspect de la ville, vue du Nil, est charmant. Elle impressionne favorablement le voyageur qui désire aller à elle, parcourir ses ruelles, visiter les échoppes qui ont survécu aux riches bazars de jadis où se trafiquent encore des objets de poterie. A Assiout, on a la sensation qu'on se rapproche du Soudan, qu'on s'éloigne de l'Egypte proprement dite. Le type soudanais devient plus fréquent. Les bibelots et les verroteries vendus chez les marchands du bdfzar ont quelque chose de plus sauvage, de moins connu. Le touriste, fatigué par trois jours de navigation continue, est heureux d'enfourcher un âne, de s'en aller à travers champs vers la cité riante. Dans sa joie il dévalise les magasins de poteries, emporte des vases, des chandeliers, des brûle-parfums en terre cuite que leur fragilité empêchera plus tard d'ar-

river à destination Qu'importe ! il est tout au bonheur d'être libre, d'être suivi d'une demi-douzaine d'indigènes qui lui parlent amicalement, l'accablent de sourires, lui font escorte à travers les ruer», lui chuchotent tout

bas: Bagchich!.... bagchich!

Assiout est l'ancienne Lycopolis,la ville des loups, la cité dédiée à Anubis, le dieu à tête de chacal. Elle a quelques tombes, quelques chambres sépulcrales où furent entassées des momies de loups. Ces hypogées servirent de refuge aux premiers chrétiens à l'époque des persécutions. Une jolie légende plane sur ces grottes funéraires : on dit qu'un cénobite des premiers siècles rendit un jour la vie à toutes les momies d'hommes et d'animaux qu'il trouva dans l'une d'elles, et l'on ajoute qu'il se fit raconter successivement par ces momies ressuscitées l'histoire de leur vie. Quel dommage que ce bienheureux ermite n'ait pas laissé ses mémoires, ne nous ait pas transmis le récit des choses qu'il entendit. Je donnerais toutes les nécropoles de l'antiquité pour la reproduction de ce miracle, pour la narration de ces vies antiques tombée de la bouche de ces morts enfouis si longtemps sous le sable de la vieille Lycopolis, la cité des loups sacrés.

La ville sainte des anciens Egyptiens est proche. Abydos, qui fut pour les vieilles dynasties ce que Jérusalem fut plus tard pour les chrétiens et la Mecque pour les musulmans s'élevait là, au pied des montagnes li-

byques, à quelques lieues du fleuve, entre les deux bourgades modernes de Guirgeh et de Bellianah. La cité qui renfermait le tombeau d'Osiris, le dieu sacré des antiques races du Nil, était la cité vénérée, celle où tous les pharaons, les grands du royaume et les prêtres, voulaient reposer pour l'éternité. Abydos était la demeure des trépassés, la ville des morts. Ceux qui voulaient vivre la seconde vie de l'au-delà, qui aspiraient à habiter plus tard la région cachée où régnait le bienheureux Osiris, rêvaient de dormir l'éternel sommeil dans une tombe de pierre, bâtie aux côtés de celle du dieu. La croyance du peuple plaçait ce séjour des âmes, l'amenti, derrière la falaise de sable qui domine le temple d'Osiris. Une large fente était pratiquée dans la montagne. Par cette fente, les âmes entraient dans l'amenti, recommençaient une vie nouvelle sous la protection de l'ancêtre divin, de l'Osiris ancien dont les légendes avaient fait une divinité. Le temple d'Osiris regorgeait de stèles votives, déposées par les Egyptiens qui considéraient comme un devoir sacré de faire au moins une fois dans leur vie le pèlerinage de la ville sainte. Cette visite pieuse au sanctuaire du dieu était le prélude du voyage final, de l'envolement de l'âme au temple, du passage à travers la fissure de la montagne, de la translation derr nière dans l'amenti mystérieux. Cette promenade des âmes après la mort n'était pas une croyance sans charme. Elles s'est perdue aujourd'hui dans ce fouillis de légendes, toutes jolies, que les inscriptions séculaires des temples nous ont transmises malgré le temps, malgré les profanations, malgré les sacrilèges.

Je ne sais si l'accès de la ville sainte était difficile autrefois. Il l'a été pour nous terriblement. Les ruines d' Abydos nous seraient restées inconnues si nous n'aT

vions eu des trésors inépuisables d'énergie. Toutes les forces humaines existant autour de nous s'étaient liguées contre notre volonté d'aller en pèlerinage au sanctuaire fameux. Le Nefertari passait la nuit à Guirgeh, n'en devait repartir le lendemain qu'à une heure de l'après-midi pour arriver à trois heures à Bellianah. Le trajet à âne de Guirgeh à Abydos demande quatre heures; celui d' Abydos à Bellianah en exige trois. Les touristes ont donc largement le temps de faire l'excursion en se mettant en route vers quatre ou cinq heures du matin. Gela ne convient évidemment pas à la compagnie Gook, qui préfère conserver le monopole de cette visite pour les seuls voyageurs de ses grands bateaux-touristes qui paient un droit de passage double de celui des passagers des bateaux-poste. Dès que le capitaine du bateau eut connaissance de notre résolution, il vint nous trouver, voulut nous persuader de la faute grave que nous commettrions en nous lançant de nuit à travers un pays inconnu, sillonné par des malfaiteurs, dénué de toute sécurité. Le récit de quelques attaques à main armée, de quelques assassinats récents, vint à point pour donner du poids à son argumentation et détacher de notre petite caravane les hésitants et les poltrons. Après une démonstration habile des périls qui nous attendaient sur les sentiers serpentant à travers les cultures, nous restâmes quatre seulement, trois Suisses et moi, inébranlables comme des rocs, fermement résolus à voir Abydos en dépit des brigands... imaginaires. Puisque tant de bandits défendaient les approches de Tancienne demeure d'Osiris, comment tant de touristes parvenaient-ils journellement à la visiter!... La meilleure preuve de la justesse de nos raisonnements fut le changement de tactique de nos adversaires. Le capi-

taine nous affirma que nous n'aurions pas le temps nécessaire pour mener à bien notre excursion. La route était difficile et tortueuse. Les indigènes de Guirgeh ne la connaissaient que très imparfaitement. Nous nous perdrions en chemin et n'arriverions certainement à Bellianah qu'après le passage du Nefertari. A son grand regret, il ne pourrait nous attendre. Nous le rassurâmes sur ses appréhensions, lui certifiâmes que le lendemain, à trois heures, nous serions sur l'embarcadère de Bellianah. Alors, il émit des doutes sur les moyens de transport. Pas un ânier ne consentirait à marcher la nuit, à prêter sa monture pour une course aussi dangereuse. Nous hochâmes la tête d'un air de doute. Le capitaine, à bout d'arguments et jugeant probablement qu'il avait rempli son devoir envers l'agence Gook, nous salua et nous laissa seuls. Pas un de nous quatre n'avait sourcillé, n'avait senti faiblir son courage.

Le Nefertari atterrit à Guirgeh le soir. A terre, un officier de police, prévenu parles marins du bord, traita notre expédition de folie, déclara qu'il ne répondait pas de notre sécurité, qu'il déclinait toute responsabilité. Nous le dégageâmes de toute crainte. Nous y mîmes même une certaine ironie, exaspérés que nous étions par les discours en langue arabe qu'il échangeait dans l'intervalle avec le capitaine du bord et qui nous faisaient douter de leur sincérité à tous deux. Le chef des âniers fut appelé. Dans l'obscurité, nous distinguions à peine son visage. Les ânes ne pouvaient se mettre en route avant huit heures du matin ; un règlement s'y opposait. Gela nous parut louche, mais nous étions décidés à vaincre, à briser tous les obstacles. A la lueur d'une torche qu'un marin apporta, l'homme nous apparut en pleine lumière. Sur sa poitrine couverte d'un tricot de

laine étaient brodés en lettres jaunes les mots suivants : Cook et son!,.. Nous partîmes d'un éclat de rire. Dès lors, comme le disait certain drogman, il était bien évident pour nous que Cook était le roi du Nil. Tout marchait sous ses ordres. 11 régnait en maître sur ce territoire.

Ce que Cook ne voulait pas, nous le voulions, nous. Nous mettions maintenant une certaine âpreté à triompher de tous ces mauvais vouloirs. Rien n'aurait pu vaincre notre obstination à vouloir accomplir le pèlerinage d'Abydos. Les discussions avaient rassemblé du monde près du débarcadère. Quelques cris de « Bon boudi, môsieu » parvenaient jusqu'à nous. Quelques baudets en effet étaient là, tenus par des enfants. En cinq minutes, nous eûmes nos bêtes assurées pour le lendemain matin, quatre heures. Les jeunes âniers, en dépit du prétendu chef, s'étaient laissé séduire par d'alléchantes promesses de sérieux bagchichs. Ils avaient juré d'être au bateau à l'heure dite, de nous conduire au temple, de nous ramener avant trois heures de l'après-midi au port de Bellianah. Tous les prétextes invoqués contre nous tombaient donc, à l'exception de celui de l'insécurité. L'événement devait faire justice de ces prétendus malfaiteurs. Nous allâmes nous reposer, laissant le capitaine, l'officier de police et le chef ânier disserter sur l'entêtement de certains touristes, sur la violation des droits qu'ils supposaient acquis par les agences de voyage sur les vestiges des tombeaux et des temples découverts à l'emplacement de la nécropole sacrée. La nuit, je rêvai d'une ténébreuse association ayant Cook pour chef, étendant comme une araignée ses fils sur tous les lieux rendus mémorables par des pharaons, emprisonnant les choses et les êtres le long de ce

Nil jadis si libre, si inviolé, toujours grandiose.

Un de mes compagnons avait à bord avec lui un drogman qu'il avait engagé au Caire sur des conseils peu clairvoyants. Ce drogman était pour lui dans ce voyage un poids mort. La nullité de cet individu témoignait de l'inutilité complète d'un guide dans une excursion sur le Nil. Un drogman est un être encombrant dont les services ne sont pas indispensables, dont le bavardage est singulièrement agaçant au milieu des spectacles merveilleux qu'offre le pays. L'air libre qu'on respire sur ces terres exige une âme libre et un corps libre. L'être tout entier doit être dégagé de tout impedimentum. Ce drogman-là était obséquieux, ignorant, naïf et surtout peu débrouillard. Il avait toujours été mon cauchemar. Il fut pour moi, ce jour-là, pire que cela, car il empoisonna mes rêveries tout le long de cette marche délicieuse vers Abydos, qui était pour nous le temple défendu, à travers ces champs sur lesquels planaient des soupçons de banditisme.

Nous partîmes à cinq heures du matin, enveloppés dans de grands manteaux, au milieu d'une obscurité que dissipait à peine la lumière très faible d'une lune mourante. Nous étions dix en comptant le drogman et les cinq âniers. Nous n'avions pas la moindre peur, mais nous étions anxieux de connaître cette incertitude des chemins d'Abydos. Ce voyage avait quelque chose de mystérieux comme celui des âmes à travers la fissure de la montagne. Le paysage, aux premières lueurs dujour, devint délicieux. Nos petits baudets trottinaient gaiement. Les feuillages d'arbres, d'abord sombres, se dentelaient sur le ciel d'un bleu très pâle, devenaient d'une transparence très fine. Les palmiers semblaient plus élancés, les champs plus vert« et plus humides. Le

désert seul avait une apparence plus triste, une couleur plus grise. Aux abords des fermes plongées dans le plus grand silence, des aboiements de chiens éclataient, gardiens vigilants de leurs maîtres. Les premiers que nous entendîmes nous donnèrent une sensation instinctive de crainte, bien vite réprimée. Sur des tertres de sable, parfois, se profilaient dans la légère clarté du ciel des silhouettes d'Arabes, se tenant immobiles, un fusil au canon très long sous le bras. Le premier nous fit l'eflet du brigand annoncé, du malfaiteur nocturne. Nous le regardions fixement, prêts à nous mettre sur la défensive. Ces hommes étaient des gaffirs, des gardiens de villages et de cultures, veillant toute la nuit, nous accompagnant de loin de leurs regards bienveillants et protecteurs. Loin de rencontrer des bandits, nous ne vîmes que des amis. La prédiction menaçante ne s'accom* plit pas. La contrée fut cette nuit-là vierge de maraudeurs, d'hommes aux intentions sinistres, de détrousseurs de touristes. Les repaires ne vomirent pas leurs hôtes farouches. Nos poumons purent s'emplir librement de l'air délicieusement pur du matin ; nos pensées purent errer vagabondes au hasard des chemins sans l'angoisse du danger. Nous allions tranquillement, à cheval sur nos ânes, comme Don Quichotte suivi de Sancho Pança. Notre Sancho, le drogman, n'était malheureusement pas drôle. Il troubla, toute la matinée, ma rêverie par des explications interminables sur les choses du ciel et de la terre.

Je me demande en vérité si certains indigènes n'ont pas un mépris profond pour cet être qu'est le touriste, qui va de temple en temple un livre à la main, affirmant ainsi pour eux une ignorance absolue de l'histoire et de ses traces. Cette soif de renseignements sur le pays,

sur les habitants, sur les monuments, doit être pour eux la marque d'une instruction incomplète, très éloignée de la leur. Le drogman fut sans doute pris d'une certaine sympathie pour moi, car il entreprit de perfectionner mon éducation. Pendant une heure, malgré le charme des bois traversés et des canaux côtoyés, je suivis un cours de science universelle grâce auquel je sus que le soleil ne tournait que sur lui-même, alors que la terre tournait autour de lui, que la lune n'avait pas de mouvement propre, que l'Egypte était occupée par les Anglais, qu'elle était fécondée par l'eau du fleuve, que les canaux si nombreux avaient été creusés pour conduire cette eau au loin dans les terres... et d'autres billevesées delà sorte. Ce fut plus qu'une souÉfrance, ce fut un martyre. Un maronite que nous rencontrâmes sur la route et qui chemina quelques pas avec nous me tira de ce dialogue insipide. C'était un brave homme du Liban, qui se rendait dans quelque village voisin. Dès qu'il sut que j'étais Français, il me parla de Madagascar. L'expédition dans la grande île africaine était à ses débuts.

— Les Français se sont-ils emparés de Madagascar ? me demanda-t-il.

— Non! pas encore î... La guerre commence seulement. Il faudra quelques mois encore....

— Ah !... il paraît que l'officier français qui a débarqué le premier a planté un drapeau en terre en disant : Voilà un drapeau que jamais plus personne n'enlèvera ! — Ce sera vrai, ça. Les Anglais envoient bien des armes aux Hovas, mais les Français ne craignent pas les Anglais.

— Certes !... dis-je, heureux de trouver un ami aussi chaleureux dans ces parages.

A dire vrai, les troupes n'avaient pas encore débarqué

134 IMPRESSIONS DÉGYPTE

à Majunga. Mais ces populations chrétiennes de la Syrie, au cœur si français, allaient en besogne plus vite que nous. Notre prise de possession de la terre malgache était connue et contée dans les villages bâtis sur le vieux sol d'Abydos bien avant qu'elle fût réelle. Ces quelques paroles du bon maronite furent comme un baume sur la blessure cruelle que m'avait faite l'odieux drogman. Je ne croyais pas les entendre aux abords de la ville sainte d'Osiris.

L'âne est une monture amie, mais fatigante. 11 a un petit trot néfaste aux peaux délicates. Au bout de trois heures, la lassitude vient. On va sans dire un mot, courbé mélancoliquement vers les deux grandes oreilles qui s'allongent, aspirant au terme du voyage. Le paysage perd de son charme. On jette un regard vague sur les champs qui s'animent, sur les fellahs qui commencent leur dur labeur de la terre. Ils piochent, creusent, arrosent ce sol qui les nourrit. Le soleil qui monte toujours à l'horizon darde ses rayons toujours plus chauds sur leurs corps entièrement nus. La peau bronzée luit sous la lumière ardente. On a quelquefois l'impression que ce sont des hommes de cuivre, nés dans l'âge antédiluvien, conservés là. Tout, môme l'être humain, donne ici la sensation de quelque chose de fabuleux, de très antique. Le fellah attelle à sa charrue des buffles ou des chameaux, quelquefois môme l'un et l'autre. Les deux bêtes font un couple mal assorti, mais elles vont quand même d'un pas égal, tristes et patientes comme le maître qui les pousse,

Le temple que l'on va voir à Abydos fut construit par Séti I", achevé et enrichi d'inscriptions par Ramsès II et ses successeurs. Le temps lui a fait subir de nombreuses dégradations. Ses restes sont beaux, dignes de l'admi-

ration des passants. La ville qui l'entourait a été réduite en poussière. Il n'en reste plus que des décombres,, des amas de briques, de sable et de calcaire. Des dattiers ont poussé sur ces ruines, comme à Memphis. La nature est toujours la fée enchanteresse qui répare les atteintes du temps, qui met un peu de fraîcheur là où fut la gloire. Le pylône et les cours sont complètement abîmés. Ses sept nefs longitudinales commençant aux sept portes d'entrée, aboutissant aux sept sanctuaires consacrés à Horus, à Isis, à Osiris, à Ammon, à Harmachis, à Phtah, au roi, sont remarquables par leur décoration, par leurs tableaux, par leurs inscriptions. Dans un couloir voisin se trouve la célèbre table d'Abydos, l'un des monuments historiques les plus importants de l'Egypte, où soixante-seize cartouches de rois allant de Menés à Séti témoignent de l'existence de dix-neuf dynasties, où les chercheurs trouvèrent la certitude de la véracité des listes royales de Manéthon, dédaignées jusqu'alors. Cette concordance des deux tables permit d'établir les successions des pharaons pendant 3500 ans. La destruction s'est abattue sur Abydos. Ses nécropoles, ses nombreux temples, celui si renommé du dieu Osiris, ont disparu. Seul, celui de Séti a bravé les siècles ; mais ses murailles et ses architraves s'écroulent par endroits. Le temple est rempli d'oiseaux de toutes sortes et de toutes couleurs, non pas des oiseaux de ruines, mais des oiseaux charmants qui chantent continuellement sous les colonnes rongées et sur les chapiteaux dégradés. Ces petits êtres joyeux, posés sur des pierres hiéroglyphiques vénérables, affirmant par des cris répétés leur vie au milieu de tant de choses mortes, ne sont pas l'un des moindres attraits de ce temple. Je ne revois plus les sept sanctuaires sans évoquer aussitôt la volée

136 IMPRESSION^ d'Egypte

d'oiselels qui prend ses ébats sous la protection lointaine d'Osiris, le dieu sacré. A travers un plafond écroulé, entre deux architraves gigantesques garnies d'oiseaux, je cherche en vain dans la montagne libyque la fissure par laquelle les âmes entraient dans l'amenti, dans le séjour bienheureux des morts. J'en vois plusieurs, mais obstruées, envahies par le sable, fermées à tout jamais du côté de la vallée égyptienne. Les âmes ne passent plus. La fente sacrée est morte avec la légende.

Abydos est déjà loin de nous. Nos petits ânes nous emportent allègrement vers Bellianah, suivis des âniers infatigables, qui ont couru toute la nuit derrière eux, qui vont courir encore trois heures sans fatigue, sans ennui, toujours souriants, excités par l'approche du bagchich. Les poumons des saïs qui courent devant les voitures de maître au Caire valent seuls ceux de ces âniers trottinant comme leurs bêtes pendant des heures, les excitant de la voix ou du bâton. La chaleur est devenue très forte. Nous allons, silencieux, évoquant des règnes disparus, des races mortes, des légendes oubliées. Midi ! — nous arrivons dans un village populeux. Nous traversons des rues encombrées d'hommes et de femmes, puis un marché. Nos montures se frayent un passage à travers les fruits, les concombres, les légumes, les gargoulettes, les cannes à sucre, qui gisent à terre sans ordre. Une étendue d'eau nous barre soudain le chemin. C'est le Nil, c'est Bellianah, c'est le port auquel atterrira à trois heures le Nefertari, Nous triomphons sur toute la ligne. La possibilité de l'excursion d' Abydos est rendue certaine par nous. Quand le Nefertari fut en vue de Bellianah, nous vîmes avec nos lorgnettes tous nos compagnons du bord massés à l'avant, fouillant anxieusement des yeux la berge du village,

presque sûrs de n'y apercevoir aucun de nous. Il leur avait été affirmé encore que nous étions, ou assassinés, ou perdus dans des sentiers inconnus, ou retardés par la difficulté de la marche. Leur satisfaction de nous revoir au milieu d'eux se teintait d'une légère mélancolie d'avoir été poltrons par persuasion, d'avoir été joués par les gens de M. Gook. Le récit de nos aventures, bien simples, hélas!... occupa toute la soirée qui était exquise de fraîcheur et de beauté. J'ignore si l'un de noustartarina quelque peu

Les légendes païennes des temps pharaoniques prennent leur, vol depuis Abydos, escortées bientôt par celles, plus austères et plus humaines, des premiers siècles de l'ère chrétienne. Le culte de Jésus-Christ s'implanta là sur ces terres où régna le culte d'Osiris. Des couvents s'élevèrent en face des pylônes gigantesques, des temples énormes. Des anachorètes, las de la vie, las des hommes, las du bruit, vécurent dans ces déserts, dans ces îles du Nil, dans ces coins de verdure entretenus par le fleuve. Des impies, éclairés par la foi nouvelle, conquirent la sainteté par des efforts de jeûne, d'abstinence, de recueillement, de soumission à des règles sévères. Le souvenir des cérémonies magnifiques se déroulant dans les vastes sanctuaires des Ramsès et des Séti s'effaça un jour devant la simplicité des prières monacales faites en commun sous la direction d'un saint ermite. Un vent d'ascétisme passa sur ces contrées qui

avaient connu le déploiement du luxe, des richesses, les efforts de la multitude asservie par des despotes. L'austérité vint après la munificence. La Thébaïde, la douce Thébaïde, chère à tous ceux qui révent de solitude propre aux évocations de paix, est là, le long des rives du fleuve sacré, après le désert d'Abydos.

On éprouve une émotion indéfinissable à l'approche de cette terre tranquille où de pieux cénobites trouvèrent un refuge contre la vie, où des chrétiens, attristés par les séductions des villes, cherchèrent l'oubli de leurs maux. Leur existence eut un charme tel que la postérité crut voir dans leur Thébaïde un nouvel éden, un paradis terrestre où les élus goûtaient une bienheureuse félicité. Ils y eurent simplement cette béatitude d'une vie libre dans une solitude merveilleuse. La simplicité de leurs mœurs était grande. La splendeur des choses qui les entouraient était plus grande encore. Les plaisirs étaient ignorés dans ces retraites, les peines aussi. L'invariable beauté de la nature consolait de toutes les désespérances, de tous les regrets, donnait la sérénité aux cœurs troublés, raffermissait les croyances dans la puissance divine, inspirait cette quiétude d'âme trop rare qui permet de se complaire dans la contemplation de l'infini jusqu'à l'heure finale, sans souci de ce qui viendra après celle-ci, sans crainte surtout.

La Thébaïde apparait dans un cadre de verdure. La végétation devient plus riche, plus touffue. Les rives paraissent plus vertes. Le sable s'éloigne, disparaît. Les collines arabiques et libyques n'enserrent plus le fleuve, ne se rapprochent plus de l'eau bienfaitrice. On les aperçoit toujours dans le lointain avec leurs flancs rocheux aux couleurs changeantes du matin au soir, tour à tour jaunâtres, dorées, rouges, pourpres même, puis

violacées, grises, pâles, presque transparentes, enfin nébuleuses. Les palmiers ne sont plus les mêmes. Ils sont plus longs, plus efflanqués. Les bouquets de palmes se multiplient au sommet des grands troncs. Les eaux très torrentueuses du Nil s'apaisent, reprennent leur calme, deviennent d'une limpidité extrême, coulent lentement sans flots, sans écume, avec de simples ondulations très légères. Le fleuve s'élargit, prend des allures de grand lac, de grande nappe d'eau tranquille. Les barques aux voiles blanches triangulaires descendent toujours, fidèles à l'eau qui les porte vers la rive lointaine. On a bien la sensation qu'on entre dans une terre paisible, dans une terre de méditation. Plus tard, la végétation s'éclaircira, la largeur de la bande verte ira en s'affaiblissant, les chaînes se rapprocheront, le sable reprendra ses droits ; la Thébaïde, plus sauvage, restera toujours enchanteresse, apparaîtra toujours comme le séjour envié de ces moines que les duretés de la vie ascétique ne purent faire renoncer à leur contemplation. On comprend saint Antoine, saint Macaire, qui se retirèrent là, saint Pacôme qui bâtit sa cellule dans l'île de Tabenné, au milieu d'une profusion de dattiers et de palmiers doums en face des ruines géantes du temple de Dendérah, dont les colonnes portent sur les chapiteaux la tête de la Vénus égyptienne, la déesse Hathor.

Les anachorètes disparurent comme tout disparaît. Les monastères devinrent vides peu à peu. Les disciples des premiers moines se dispersèrent, abandonnèrent cette Thébaïde dont le renom pourtant ne put s'éteindre à travers les âges. Il reste d'elle dans l'histoire un parfum de félicité et d'enchantement, une suite de légendes monacales et de saintes vies qui la

font entrevoir encore comme une terre sacrée, celle où il serait doux de vivre. Les pharaons ont laissé des souvenirs impérissables grâce au granit. Les pieux cénobites ne nous sont connus que par des récits. Les touristes et les archéologues peuvent rester éblouis devant les amoncellements de pierres ; il est encore des rêveurs pour évoquer dans ces parages charmeurs, au lieu des architectes de génie, les saints ermites heureux de leur incessante contemplation, qui ne prêchèrent pas à des multitudes, mais songèrent aux choses éternelles, pleins d'une douce résignation.

La nuit arrive vite dans ces régions. Gomme on a la grande lumière, on a la grande obscurité. On marche parfois dans des ténèbres opaques, très épaisses, que trouble seule la lune avec sa clarté très douce faisant ressortir sur le fond noir le minaret et le palmier. Pourtant, d'autres bateaux passent avec leurs feux allumés, rompant la noire uniformité de l'horizon. Leurs illuminations font croire à une gondole de fêtes, à une embarcation enchantée, descendant le cours du fleuve. Les lumières se projettent dans l'eau sombre, se réfléchissent tremblotantes comme de longues fusées, comme des branches de saules pleureurs qui seraient en feu. L'eau est d'une miroitance extraordinaire. Sous la lumière lunaire, elle reflète tout. Les palmiers s'y dessinent avec leurs contours les plus délicats, leurs plus fines dentelures. Les palmes apparaissent très nettes. On croirait presque à une végétation nouvelle, éclose dans le fleuve, inversement identique à celle de la rive. Cette transparence de l'eau est étrange avec tout le limon qu'elle charrie et qui la rend d'une saleté extrême. Aux heures du soleil couchant, la réflexion est encore plus précise. La rive avec toute sa verdure se projette

dans le fleuve. L*eau renvoie les choses avec leurs couleurs et leurs nuances. Les tons clairs ou foncés des variétés de bersim ou de luzerne se distinguent nettement malgré l'infime difi(érence. Les reflets du sable sont d'une teinte orangée, s'harmonisant si bien avec le sol qu'aux endroits de la rive sans verdure les deux teintes semblent ne faire qu'une, se confondent. Ces heures du soleil couchant sont délicieuses. La chaleur étouff*ante du jour disparaît avec l'astre. La fatigue s'en va. L'esprit renaît, débarrassé de sa somnolence. On se sent plus dispos pour une promenade méditative dans l'histoire ou dans la légende, poui^ une longue rêverie à l'arrière du bateau qui va dans la nuit vers le port prochain.....

Le mot fantasia qui a pris en Europe une signification assez précise n'en conserve en Orient qu'une assez vague. On entend par là toute espèce de plaisir, de divertissement, toute récréation prise d'une façon quelconque. Les danses orientales constituent une fantasia. Les aimées qui ont conquis dans nos pays un renom d'élégance et de grâce séductrice sont bien déchues. Je n'ai jamais pu voir en Egypte une danseuse qui par ses charmes ou son art éveillât en moi le souvenir de quelqu'une des divines houris du paradis de Mahomet. Toutes celles que j'ai vues étaient généralement laides, grosses, lourdes dans leurs mouvements, ennuyeuses au bout de quelques minutes. Les cafés arabes, au Caire ou ailleurs, où chaque soir quelques femmes couvertes de sequins et d'écharpes exécutent des danses lamentablement lentes et uniformes sur un accompagnement criard, n'offrent qu'une attraction médiocre. La danse arabe, dont l'art semble se complaire aux contorsions du corps, n'est pas faite pour séduire.

142 IMPIiESSIONS D EGYPTE

Les lecteurs des contes orientaux se font une autre idée de ces aimées dont le nom seul a une douceur exquise. Une déception amère se prépare pour celui qui a rêvé de sensations nouvelles, de délices antiques. La danseuse n'a rien d'idéal, rien d'immatériel ; la danse est essentiellement vulgaire. Les pharaons, les kalifes, les sultans ou les pachas qui, selon les récits, ne surent résister aux tentations des enivrantes aimées durent avoir d'autres spectacles que ceux que l'Orient exhibe aujourd'hui.

J'espérais qu'eh m'éloignant de la civilisation la fable reprendrait ses droits. La Thébaïde n'eut pas que des temples, ne nourrit pas que des moines. Elle fut célèbre aussi par ses aimées. Kéneh,que le Nil sépare de Dendérah, eut un quartier entièrement peuplé de danseuses où se recrutaient les plus belles d'entre les Égyptiennes, les Nubiennes et les Abyssines pour les fantasias lointaines. Hélas ! l'émigration s'est faite de ces contrées appauvries vers des villes plus bruyantes. Les aimées charmeuses sont devenues rares. Celles qui restent habitent dans des bouges affreux, véritables taudis de sorcières. Elles ne sont plus là que pour divertir les indigènes ou égayer les étrangers qui passent et qu'une tentation amène dans leur repaire. Nous eûmes ce désir dans une de nos haltes de nuit, à Farchout, je crois, d'assister à l'un de ces spectacles. Le souvenir de cette soirée m'est resté comme quelque chose de lugubre. Le village était triste, sombre, mal éclairé par de rares lanternes. La lune n'avait pas encore paru derrière les collines. Un silence de mort pesait sur toutes ces huttes de terres, bâties sans ordre, séparées par d'étroites ruelles tortueuses. De grandes ombres erraient le long de ces huttes, nous inspirant une défiance instinctive.

Un enfant, heureux de gagner un bagchich, nous conduisait, baragouinant des mots de toutes les langues. Nous allions ainsi, nous éloignant de la rive, frôlant des corps humains étendus sur le sol, déjà perdus dans ce dédale de rues. La hutte de la danseuse était basse et sale. Nous pénétrâmes par un trou dans un premier réduit d'où des échelons de terre faisant corps avec le mur conduisaient à une chambre plus élevée, meublée de quelques escabeaux, dans laquelle se tenaient trois ou quatre êtres humains à peine distincts à la clarté d'une lampe fumeuse. L'enfant cria deux fois : fanta^ sia. Il se fit un remue-ménage. Les hommes s'assirent à terre, brandissant des tambourins. La femme étendit sur le sol un tapis et, debout, suivant la cadence de la musique, soumit son corps à des contorsions exagérées, tout en agitant un mouchoir de chaque main. Les hommes chantaient des mélopées d'une voix rauque ; la femme s'agitait, se tordait, essayait de se faire lascive. Le spectacle était répugnant. Chacun de nous se crut dans une antre de bandits, dans un refuge de malfaiteurs. Nous jetâmes quelques piastres par terre et nous partîmes. La femme poussa derrière nous quelques cris de fureur, hurla quelques malédictions, puis tout rentra dans le silence. L'enfant attendait à la porte. Il murmura « bagchich », puis disparut. Quelle désillusion !... Le lieu, la danse, la danseuse, tout était ignoble, repoussant. Il n'y a plus là qu'un prétexte à la débauche, qu'un voile à des scènes inavouables. Qu'est-elle devenue, l'aimée charmante aux mouvements souples, fille

des fées et sœur des sylphes ?

Le Nil forme là une large boucle dont Abydos, Dendérah, Luxor, occupent en triangle les trois points extrêmes. Abydos eut le culte d'Osiris; Dendérah eut

celui d'Hathor. Le temple de la déesse est magnifique ; il produit une très grande impression qui ne s'atténue pas avec le temps, qui demeure toujours dans la mémoire. Le temple ne s'élève pas majestueux au-dessus du sol. Les générations qui ont vécu autour de lui ont bâti sur ses flancs, dans ses enceintes, sur ses murs, leurs horribles maisons de terre. C'est un des traits caractéristiques de ces races postérieures à celles des anciens siècles de n'avoir pas su respecter les monuments de leurs ancêtres, de les avoir profanés par leurs constructions banales. La plupart des temples ont été ainsi ensevelis sous des villages coptes ou arabes, dont les huttes se sont peu à peu effondrées et les ont couverts de leurs décombres. Ces amas de briques, de pierres, de terre, ont exhaussé le sol, ont entouré les murs de granit de monticules qui les dérobent à la vue, qui masquent leur masse aux voyageurs qui marchent vers eux. Se profilant au soleil couchant sur un ciel de feu, ils apparaîtraient comme un monstre fantastique, comme une énormité grandiose. Le temple de Karnak produit cet effet parce qu'il est resté vierge de tout envahissement barbare, parce qu'il apparaît seul, imposant, au milieu d'une plaine immense. Le temple de Dendérah, longtemps enseveli, a été déblayé; il demeure encore au-dessous du niveau du sol. Il a fallu établir un grand escalier de bois pour pénétrer dans la salle hypostyle. Là, le spectacle compense toute désillusion extérieure. Les vingt-quatre colonnes en forme de sistre, emblème d'Hathor, surmontées d'un dé cubique sous lequel apparaît sur chacune des quatre faces la tête de la déesse, sont d'un effet magistral. Le plafond est couvert de tableaux et d'inscriptions astronomiques. Les plafonds des autres salles sont percés

d'ouvertures prismatiques et coniques disposées de telle façon qu'on a supposé qu'elles devaient servir à projeter la lumière sur les tableaux astronomiques suivant des règles déterminées. Un auteur a même prétendu que les cent quatre-vingts ouvertures étaient percées de façon que la première reçût à son lever la lumière du soleil, que celle-ci pénétrât successivement par chacune des autres, et qu'arrivée à la dernière elle refit le même chemin en sens contraire jusqu'à l'ouverture initiale. On reste frappé d'admiration devant la grandeur de l'œuvre, devant l'effort accompli. Les escaliers de pierre conduisent entre des parois couvertes d'hiéroglyphes aux terrasses supérieures. Des processions se déroulaient entre ces murs, portaient à un jour fixe de l'année le corps de la déesse vêtu d'habits sacrés sur les hauteurs du temple pour être exposé à la clarté du jour.

Le temple de Dendérah est, dans sa masse, moins riant que celui d'Abydos. Les architraves ont subi moins de dégradations, sont restées plus intactes. Le soleil qui pénètre abondamment dans l'un, n'éclaire pas les immenses salles de l'autre. Les énormes pierres des terrasses, non détruites, protègent les sanctuaires d'Hathor contre l'ardeur des rayons. Une douce obscurité règne dans le temple. Là, pas d'oiseaux joyeux chantant au milieu des ruines, troublant de leurs chansons le grand silence de la solitude, comme à Abydos, mais des chauves-souris frôlant de leurs ailes les grandes colonnes et les plafonds, s'échappant à chaque instant des cryptes souterraines du temple plongées dans de mystérieuses ténèbres. Le recueillement s'impose. L'esprit se sent plus troublé sous ces pierres noircies et humides que dans la grande lumière des salles trop dégradées. Je ne suis pas de ceux qui veulent pousser à un degré ex-

Malosse. — Imp. Egypte. 13

trême le caractère sacré des monuments antiques, mais vraiment ceux qui ont la garde de ces souvenirs du passé ne devraient pas tolérer que les agences de voyage, organisatrices d'excursions, installent entre les colonnades des temples des tables improvisées, chargées de victuailles, auxquelles, après la visite des salles, prennent place des bandes de touristes affamés. J'ai pénétré dans la salle hypostyle de Dendérah à l'instant précis où plus de quarante convives banquetaient joyeusement en costumes plus ou moins fantaisistes. Les têtes de la déesse sculptées sur les chapiteaux de pierre eussent dû pouvoir traduire leur courroux. L'effet de la majesté du lieu est singulièrement amoindri par ces scènes dignes tout au plus d'un cabaret de Suresnes. Le temple d'Hathor n'est pas une auberge. Les touristes peuvent prendre leurs repas à bord avant ou après la visite. Les archéologues feraient bien de veiller à ce qu'une collation sous des architraves vénérables où plane encore l'esprit des anciens cultes ne fasse pas partie du programme des chefs d'excursions. La liberté actuelle constitue une véritable profanation qui n'est pas moins répréhensible que la dégradation barbare.

On va à âne visiter tous ces temples. Sauf celui d'Abydos, ils sont tous situés à trois ou quatre kilomètres du fleuve. En moins d'une demi-heure, on atteint leur enceinte. Gomme à Memphis, des âniers attendent les voyageurs sur la rive. Ces petits baudets, qui les conduisent aux ruines, ont des noms généralement tirés de l'histoire; ils s'appellent Ramsès, Thoutmès, Hatasoo, Ils semblent vieux comme ces pharaons dont ils portent les noms et sont mauvais. Plusieurs trébuchent à chaque pas. Quelques-uns font la course tant bien que mal; d'autres, au contraire, sont jeunes, vigoureux et trottent

allègrement. Les âniers donnent presque toujours à ceux-là le nom de Téléphone, Aussi les touristes malins, à peine débarqués sur la rive, crient-ils à voix forte : Téléphone! Téléphone!,., et prennent-ils l'âne qui semble répondre à leur appel. Ils sont à peu près sûrs de posséder une bonne monture. Les âniers ont voulu évidemment par ces appellations prouver aux étrangers qu'ils marchaient avec le progrès, et que si les ânes fatigués méritaient des noms antiques, les ânes frais et dispos devaient rappeler par les leurs quelque invention moderne. Les passagers se livrent généralement à des courses folles à travers champs. Des luttes asinesques s'engagent. Les Téléphone de la troupe se disputent la victoire, mais bien des Thoutmès et des Séti restent désespérément en arrière à la grande colère de leurs cavaliers que la peur de n'avoir plus assez de temps pour la visite bouleverse. Les malheureux baudets sont bourrés de coups. L'ânier et le touriste rivalisent de fureur sur leur pauvre échine. Au retour, ceux qui ont été dotés de montures lentes partent les premiers. Ceux qui connaissent la fougue de leurs bêtes s'attardent dans leur contemplation des ruines, puis se lancent à la poursuite de leurs devanciers. Tous doivent être au bateau à l'heure fixée. Ces cavalcades sont réjouissantes. Elles sont une diversion à la vie méditative, obligatoire dans cette longue promenade sur le Nil. Elles dégourdissent les membres, distraient les esprits, Tout le long de ces chemins, des enfants harcèlent les voyageurs, demandant hagchich. Ils courent par bandes nombreuses derrière les ânes. Les uns jouent de petites lyres faites de sept baguettes de roseau liées ensemble, sur lesquelles il y a des cordes. D'autres soufflent dans une flûte bizarre composée de deux roseaux accouplés

et percés de trous, de laquelle ils tirent des sons rappelant ceux de l'orgue. D'autres encore n'ont aucun instrument, mais se présentent vêtus de feuillage, la tête et les reins ceints d'épis de blé et de feuilles vertes, pareils à Adam et Eve dans le paradis terrestre. Les premiers sont prêts à vendre leur instrument, si le touriste manifeste une curiosité quelconque pour ces lyres ou ces flûtes, Tous accompagnent la cavalcade pendant des kilomètres jusqu'au terme final de la course. Là, ils offrent des objets prétendus anciens en marmottant éternellement ce mot qui finit par agacer : Antique !. . . Ce sont la plupart du temps des monnaies modernes, des sous grecs ou espagnols, des scarabées fabriqués dans une usine voisine, des figurines, des statuettes, même des objets qui sont d'un usage courant dans nos pays d'Europe. Pour eux le mot antique couvre tout, doit donner une valeur à leur marchandise. Les cris de hagchich et antique se croisent, se mêlent dans un vacarme assourdissant. Ces enfants sont d'une effronterie extrême. Il en est qui arrachent un épi dans un champ et l'offrent à un étranger en disant : Antique!.., Faut-il que les premiers visiteurs de ces temples aient été naïfs et crédules pour que ces petits indigènes soient élevés à se jouer ainsi de nous et à croire sérieusement à une aussi stupide ignorance de notre part!... Antique!.., Antique!,,. Ce cri devient une obsession. On sent la nécessité d'échapper à cette poignée de fâcheux. On frappe sa monture... Hélas!... si l'on a un Ramsès, on est livré sans espoir à leur énervante mélopée. La question du paiement des âniers est aussi un problème. Quelle que soit la somme donnée, l'indigène proteste, manifeste une indignation violente, s'acharne après son client. Il ne faut pas une seule minute perdre son sang-froid. On

doit donner le prix qui est en général connu et ne plus revenir sur ce que l'on a donné. Le meilleur moyen d'échapper aux réclamations toujours agaçantes est de repousser violemment l'ânier et de monter aussitôt sur le bateau. Gela coupe court à tout débat. Rien n'empêche ensuite de discuter du bord avec l'ânier qui vocifère sur le ponton. C'est souvent original et toujours drôle. Il suffît d'être d'un tempérament calme et d'avoir une ouïe résistante...

Les habitants de ces lieux, paraît-il, honoraient le scorpion. Ils craignaient Typhon, le meurtrier d'Osiris, qui dispersa à tous les vents les membres du dieu, et ils lui sacrifiaient des ânes. Pauvres petits baudets, si utiles de nos jours, qui servaient à apaiser la colère du mauvais génie... !

Les ruines d'Abydos, de Dendérah, sont loin. Celles de Luxor sont proches. Le Nefertari va maintenant de temple en temple, de sanctuaire en sanctuaire. On marche dans l'histoire, dans le passé, entre deux rives qui furent témoins d'entreprises colossales. L'antique Thèbes va apparaître avec toutes ses splendeurs, avec tous les souvenirs qu'elle évoque. Nul ne peut s'empêcher de rester longtemps plongé dans un silence méditatif à l'idée de la terre que ses pas vont fouler, des merveilles que son œil pourra contempler. Les yeux errent vaguement sur les bords du fleuve dans lequel, comme jadis, les populations puisent encore sans interruption l'eau fécondante. Le Nil a été, est encore le bienfaiteur de ces races qui travaillent le long de son cours. Du Caire aux cataractes monte incessamment, comme un rappel des efforts prodigieux faits par ces populaces d'Egypte pour avoir droit à la vie, le grincement des sakies et des chadoufs qui s'échelonnent sur les bords

du fleuve et portent au loin l'eau nécessaire à l'existence de la plaine et du peuple. 11 faut lutter éternelleraent contre le sable, il faut fertiliser éternellement la terre que la pluie du ciel n'arrose jamais. L'Egypte tout entière est esclave de son fleuve. D'un bout à l'autre de la longue vallée, des milliers d'hommes n'ont pas d'autre labeur que de fournir l'eau à la terre. La sakie se compose d'une roue à laquelle sont attachées des outres ; cette roue s'engrène dans une autre que deux bœufs, tournant en rond machinalement, font mouvoir toute la journée. Les outres plongent dans le fleuve, se remplissent, se déversent dans un conduit de bois qui porte l'eau au loin. Le chadouf consiste en un sac de cuir suspendu à une longue poutre de bois perpendiculaire à une autre sur laquelle elle bascule. Une énorme pierre fait contrepoids au sac. Deux hommes tirent le sac à eux, le plongent dans le Nil, le remplissent d'eau et laissent le contrepoids le ramener à la hauteur voulue. Un petit canîilest creusé dans la terre, ils vident le sac dans ce canal et reprennent leur besogne. Si la rive est très élevée au-dessus du fleuve, il n'est pas rare de voir deux, trois chadoufs, étages les uns au-dessus des autres, se déversant les uns dans les autres pour amener l'eau au sommet. Le travail que nécessite le remplissage de tous ces petits canaux est colossal. La quantité d'eau puisée chaque fois est infime, et il faut arroser des étendues immenses. Le chadouf est plus fréquent que la sakie. Les hommes qui sont attelés à celle besogne font un métier d'une dureté extrême. Ils travaillent nus, sous un soleil ardent qui fait ruisseler la sueur sur leur peau. Sans cesse, leur corps se plie en deux, leur dos se courbe pour faire redescendre l'outre de cuir qu'un poids très lourd maintient au-dessus de leur

tête. Ils sont, tout le long du Nil, la preuve irréfutable de cette servitude d'une race à un fleuve. Cet effort constant d'une humanité inquiète, tourmente. On se sent une angoisse au cœur pour ces hommes condamnés à ce travail machinal, une pitié pour ces fatigues inconnues dans nos contrées. Indéfiniment, des corps apparaissent sur les rives, suspendus à ces éternels chadoufs. Les bras se meuvent sans arrêt, l'eau passe d'une outre à l'autre. Et toujours, comme si elle était la chanson ininterrompue de la misère de ces pauvres êtres, la plainte que fait la poutre en grinçant sur l'autre s'élève dans les airs, suivie de celle des sakies et des chadoufs voisins, accompagnant, comme une protestation de cette populace asservie par l'eau, la marche de ceux qui sur le fleuve sacré rêvent de vie heureuse et trouvent les heures exquises sous cette éblouissante lumière...

Thèbes !...

Les hommes et la nature ont fait là assaut de génie, ont combiné leurs efforts dans un prodigieux désir de faire grand, de faire beau, de faire éternel. Thèbes est la cité des ruines, du passé, de l'histoire, la ville où les Ousortésen, les Hatasou, les Ramsès ont consacré splendidement le culte d'Ammon, le dieu vénérable qui engendre les autres, la capitale dont les auteurs anciens ne prononçaient le nom qu'avec admiration, dont Homère a chanté les cent portes, dont Diodore a célébré les temples, les édifices, les statues, les colosses d'or, d'ivoire

ou de pierre, dont Slraboii a pleuré la déchéance la disparition entrevue. Thèbes n'évoque pas moins, dans sa splendiçle existence, le souvenir des conquérants qui la saccagèrent que celui des pharaons qui l'embellirent. Si elle connut la gloire, les triomphes, les longs défilés d'esclaves et de vaincus sous ses propylées, l'orgueil d'être la cité souveraine sans rivale par ses monuments et ses richesses, elle sut plus que toute autre ce que font les désastres, ce que valent les défaites, elle vit ses sanctuaires violés par des barbares, ses temples dégradés par des profanes, ses enceintes détruites par des vainqueurs, sa grandeur anéantie par des races jalouses. L'ambition d'un Gambyse, la rage d'unPlolémée, la colère d'un Théodose, abattirent l'œuvre colossale de dix dynasties de pharaons que le temps ravagea encore dans la suite des siècles. Thèbes, telle que l'ont faite les constructeurs, les destructeurs et le temps, est aujourd'hui la ville morte la plus grandiose par ses ruines, ses nécropoles, ses amas de décombres, la beauté des spectacles que l'œil peut y contemi^ler.

On comprend que la plaine de Thèbes ait tenté les pharaons, les artistes, les architectes. Les chaînes libyque et arabique se sont éloignées là du fleuve, ont rejeté au loin la ligne envahissante du sable. Le Nil s'est élargi, a couvert un vaste espace de ses eaux calmes. La vallée, toujours plus ou moins étroite, resserrée entre les collines, semble avoir par un vigoureux effort rompu ses barrières. La plaine s'étend, immense, de chaque côté du fleuve, dominée à l'ouest par les collines de l'Assassif au pied desquelles s'élèvent les temples de Qournah, de Médinet-Abou, de Deïr-el-Bahari, de Deïrel-Médineh, le Ramesseium, les colosses de Memnon, avec, pour vis-à-vis sur l'autre rive, les ruines majes-

tueuses de Luxor et de Karnak. La nature jette sur l'œuvre des hommes détruite par eux et par elle la magnificence d'une lumière solaire éclatante ou d'un coucher d'astre merveilleux... Thèbes !... La seule pensée que l'on approche des lieux où fut la métropole antique et glorieuse cause une sensation profonde...

Ma première vision de la cité disparue ra'apparaît comme à travers une hallucination. Le Nefertari était arrivé le soir à Luxor. A peine débarqués, quelques passagers et moi avions résolu de nous rendre sans retard aux ruines de Karnak. La nuit était très noire. Montés sur de vigoureux baudets, nous nous lançâmes dans l'obscurité. Les petits ânes, excités par leurs âniers, galopaient furieusement sur la route dont nous ne distinguions pas les buissons, ni même la poussière blanche du sol. Nous allions au hasard, dans une chevauchée effrénée, confiants dans l'instinct de nos bêtes, craintifs, vaguement apeurés. La plaine était effroyablement silencieuse. Parfois quelques-uns s''affaissaient avec leurs montures, puis se relevaient et reprenaient leur galopade insensée. Nous courions dans l'inconnu, pressentant des sphinx lointains, des pylônes et des colonnades gigantesques, préparés à toute émotion, à tout émerveillement par cette course fantastique. Tout d'abord ce furent des apparitions confuses, des blocs de granit ou de grès couchés le long de la route, restes de ces sphinx ou de ces béliers entre lesquels on marchait jadis vers le temple, puis des masses noires énormes, dressées dans la plaine comme des fantômes, propylônes précédant les pylônes de l'enceinte, enfin des décombres, des amas de constructions, des murailles trouées de brèches, des colonnes, des cours bordées de murs, et encore des colonnes supportant de lourdes architraves. L'éboulé-

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ment de tout un côté d'un pylône permet, par une ascension rude, de parvenir au sommet de la masse de pierre. De là, la vue embrasse tout ce qui reste des monuments de Karnak, toutes les ruines enfermées dans l'immense enceinte de briques crues dont parle Diodore.

Une obscurité profonde couvrait toute la plaine, cachait à nos yeux l'emplacement sacré ; mais, au loin, sur les collines de l'est, une douce clarté montait, précédant l'astre de nuit, la lune blanchâtre aux rayons caressants. Son disque apparut bientôt, sortant de l'étendue de sable, dissipant peu à peu les ténèbres opaques. Toutes les choses jusqu'alors très sombres s'éclairèrent lentement, apparurent très vagues encore sous cette pâle lumière, assez précises i:)our impressionner déjà les yeux inquiets de cette apparition quelque peu magique. Les ruines de Karnak sortaient pour nous de leur néant. Les temples de Séti, de Ramsès, de Thoutmès, les pylônes des pharaons et ceux des Ptolémées, les obélisques de la reine Hatasou, les constructions d'Ousortésen, d'Amenhotep, les blocs isolés, les piédestaux effondrés, les monceaux de débris, tout ce qui était pierre, marbre, grès ou granit, se détachait successivement les uns des autres, se profilaient comme teintés de gris sur le fond noir des collines lointaines. Ecrasant tout de ses proportions colossales, la grande salle liypostyle du temple, la merveille de Karnak, de Thèbes et de l'Egypte antique, se dégagea soudain de l'obscurité, apparut dans l'ombre avec ses cent trente-quatre colonnes de vingt-trois mètres de hauteur, de dix de circonférence, couvertes de sculptures, cartouches de rois ou tiges de fleurs, supportant un plafond massif, fait de pierres géantes. L'impression est immense. L'émotion se double d'une stupéfaction profonde, d'un

IMPRESSIONS D EGYPTE loo

étonnement sans bornes devant l'œuvre de tant de générations, conservée si grandiose encore malgré les ravages du temps. La lune qui adoucit tout, grandit encore le caractère fantastique de ces ruines. Le silence de la plaine les fait paraître plus vénérables encore, plus sacrées. L'esprit fait inconsciemment un bond en arrière, pénètre dans les âges les plus reculés de l'histoire, s'emplit de légendes, de récits crus invraisemblables jusque-là. La science des peuples anciens apparaît comme fabuleuse, leur génie comme ayant atteint les limites suprêmes. Contemplé la nuit, par un clair de lune, du haut d'un pylône monumental, Karnak produit un effet saisissant qui frappe la mémoire d'une marque impérissable, qui laisse dans la pensée une trace ineffaçable. Peu à peu, des hurlements de chiens rôdant aux alentours s'élevèrent dans la grande paix de la nuit, se prolongèrent au loin dans la campagne. Les aboiements se firent plus nombreux, plus lugubres. Bientôt ce fut comme une multitude de plaintes sortant de tous les fossés, de toutes les ronces, de tous les décombres. Les chiens à tête de chacal qui abondent dans ces parages criaient leur détresse autour de ces ruines. Leurs gémissements nous troublaient comme s'ils venaient d'âmes errantes, d'anciens pontifes ou d'anciens pharaons pleurant sur la cité anéantie. Ils étaient pour nous comme l'expression lamentable de la tristesse infinie de toutes ces pierres s'écroulant lentement, mais sûrement, cédant à l'irrésistible poussée des années

après avoir été les témoins de tant de gloire

Le lendemain, par un soleil radieux, Karnak m'apparut dans tout son éclat, dans toute sa beauté. Les ruines couvrent une étendue considérable de terrain. C'était presque une ville. On se demande ce que devait être

Thèbes dont Karnak n'était qu'un faubourg. Karnak, avec sa forêt de pierres, donne déjà la sensation de l'immensité, mais de l'immensité qui a subi des ravages. Le temps, l'inondation, les invasions ont détruit l'œuvre phénoménale des hommes d'autrefois. Ce qui reste debout stupéfie encore, est grandiose. Tous les rois des dynasties successives contribuaient au développement de l'enceinte, voulaient avoir leur édifice dans l'ensemble de ces constructions. Les amoncellements de pierres, rochers, blocs et briques, débris de colonnes ou d'architraves, étonnent eux-mêmes, quelquefois plus que les architraves et les colonnes restées intactes. Des salles sont encore debout, demeurent vierges de toute dégradation, mais on prévoit l'écroulement prochain. Les murs subsistent on ne sait comment. Des pans de murailles entiers, penchés sur d'autres effrités eux-mêmes sur lesquels ils ne s'appuient que par quelques pierres légères, défient encore l'effondrement. Deux colonnes de la salle hypostyle sont un prodige d'équilibre. L'architrave de l'une en se brisant et en glissant l'a entraînée. La colonne voisine a résisté à l'énorme choc, a immobilisé l'architrave qui à son tour a immobilisé la. colonne. Les trois masses forment un tout effroyablement instable, magnifique dans son horreur. Un tremblement déterre provoquerait un cataclysme, un bouleversement qui n'aurait pas son précédent dans l'histoire. Les chocs s'entendraient à des distances considérables,, feraient hurler les chiens dans un suprême cri d'effroi. La contemplation de Karnak est, au point de vue architectural, le plus merveilleux spectacle de la haute Egypte. C'est sur ces ruines que se concentre la plus forte admiration. Le soleil couchant fait jaillir des reflets flamboyants de ces pierres noircies par le temps. Sous^

ses rayons incendiaires, les ruines s'embrasent, deviennent pourpres. Les pylônes et les propylônes, postés comme d'immenses arcs de triomphe aux extrémités des longues allées de sphinx, grandissent, prennent des proportions démesurées. La nature donne à l'œuvre humaine une apparence de magie. On revit pour quelques minutes les époques fabuleuses où il est parle de paysages indescriptibles. Par les clairs de lune ou par les soleils couchants, sous une clarté pâle ou sous une flamme ardente, la vision des débris de tant de monuments géants semble une vision de rêve. Plus tard, l'illusion grandira. Le souvenir des magnificences vues apparaîtra comme une irréalité...

Sur les bords du Nil, dans le village même, le temple de Luxor avec ses cours et ses cariatides repose du chaos de Karnak. Des deux obélisques qui en gardaient l'entrée, l'un est aujourd'hui sur la place de la Concorde ; l'autre est toujours debout devant le pylône. Ce temple fut l'un des plus difficiles à déblayer. Il disparaissait complètement sous un village arabe. Les indigènes avaient entassé des décombres dans les cours et sur ces décombres ils avaient bâti leurs huttes. Encore aujourd'hui, malgré tous les efforts, quelques masures subsistent sur la première terrasse. Au milieu d'elles, une petite mosquée émerge avec son minaret. Cette mosquée est cause de l'inachèvement du déblaiement. Les archéologues n'ont pu obtenir la démolition de la mosquée, démolition qui est soumise à des lois religieuses extrêmement sévères dans ce pays musulman, impossibles à transgresser. Près des statues colossales de Ramsès II appuyées contre les murs d'entrée, statues qui virent jadis les processions des prêtres d'Ammon, les indigènes de. Luxor vont aujourd'hui se prosterner contre,

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terre en l'honneur du proi)hète de la Mecque. Mahomet a pris la place des dieux antiques. Le contraste de la petite mosquée moderne, encadrée par les pylônes du temple, avec le sanctuaire pharaonique entouré de colonnes aux chapiteaux en forme de fleurs de lotus épanouies, est des plus pittoresques.

Près de là est la demeure de l'agent consulaire français, un copte aimable qui ne sait pas un mot de notre langue. Son frère représente à Luxor l'Italie; il ne parle pas l'italien. Tous deux habitent la même maison. Tour à tour, suivant les circonstances, le drapeau français ou le drapeau italien flotte sur le toit de la maison commune. Le jour où il y aurait conflit entre les deux puissances, les deux frères seraient dans un profond désarroi. On m'a conté qu'en 1870 les agents consulaires de France et d'Allemagne se trouvèrent dans le même cas. Du jour au lendemain, dit-on, ils devinrent des ennemis irréconciliables. Ils firent construire dans leur jardin un mur de séparation s'appuyant sur le centre de l'habitation. Le côté droit était français, le côté gauche était allemand. Les deux propriétaires se promenaient chacun dans sa partie, farouches, se toisant par-dessus le mur, ne se parlant plus. Ils ne reprirent leurs relations qu'après la guerre. Les agents consulaires sont là tous de braves gens. Il en est un qui représente, je crois, quatre pays, dont trois grandes puissances. La façade de sa maison disparaît sous les écussons de ces nations. Notre agent reçoit très bien ses soi-disant compatriotes. L'entrevue est muette, mais des boissons fraîches scellent l'amitié et, sur un grand livre relié, chacun d'eux est invité à écrire quelques paroles bien senties et à apposer sa signature en souvenir de sa visite. C'est chez lui que je fis la connaissance d'un jeune copte, parlant très bien

le français, doué d'une instruction assez forte, remplissant à Luxor les fonctions de drogman pour les touristes. Ce guide, très intelligent et connaissant à fond son histoire, était alors dans une peine profonde. Un écrivain français, venu l'année précédente dans ces lieux, avait, dans le récit de ses impressions, publié le nom d'un autre drogman concurrent dont la vogue avait, depuis l'apparition de son volume, grandi, paraît-il, considérablement. Le jeune copte, navré, ne vivait plus. Les lauriers de l'autre l'empêchaient de dormir. Quand il sut qui j'étais, il me conta son chagrin, me dévoila toute son érudition, me supplia de faire un jour imprimer son nom pour le mettre sur le même pied que son rival. Je veux satisfaire à son désir parce qu'il parle fort bien notre langue, parce qu'il est serviable et surtout parce qu'il a fait toutes ses études dans une de ces écoles religieuses françaises qui, seules dans la haute Egypte, travaillent à l'extension de notre influence. Puissent ces lignes lui porter bonheur!... Sur sa carte de visite qu'il me donna et que j'ai conservée, je relis son nom : Boulos Abdelmessih.

L'hôtel de Luxor, où descendent les étrangers, est charmant. Il est caché au milieu d'une végétation touffue, dont la fraîcheur repose de la sécheresse des pierres vues dans la journée. Les palmiers et les acacias l'entourent. Les jardins sont pleins de coins délicieux où il fait bon s'asseoir, se recueillir après tant de spectacles grandioses, méditer sur les splendeurs mortes dont Thèbes rappelle le souvenir. L'esprit a besoin de quelques moments de solitude pour se retremper dans ce passé si puissamment évoqué devant lui. La quiétude est douce après la fatigue des grands étonnements. Chaque retour d'un temple exige après lui une heure

de calme et de paix vécue au milieu des fleurs et des feuilles du jardin, dans le parfum inaccoutumé d'une verdure bienfaisante...

La Thèbes de la rive droite du fleuve a les ruines de Karnak, la Thèbes de la rive gauche a la vallée des Rois. Certains pharaons des premières dynasties ont voulu pour tombeaux des pyramides géantes, amas de blocs énormes dont le centre serait occupé par leur sarcophage dérobé aux vivants par une masse de granit épaisse de plus de cent mètres. Plus tard d'autres ont bâti des monuments auxquels on accédait par d'interminables avenues de sphinx. Les Ramessides ont eu plus d'orgueil. Ils ont pris ce qu'il y avait de plus durable, de plus colossal : des montagnes. Ils ont choisi les monts rougeâtres du Lybian et ils y ont creusé leurs tombes jusqu'à des profondeurs inouïes, fiers de ces nécropoles impérissables ne redoutant que la destruction finale. Pour parvenir à ces tombes, pas de chemin bordé de sphinx ou de béliers, mais un vestibule gigantesque de plusieurs kilomètres, une vallée tortueuse, sèche, aride, tournant dans tous les sens, flanquée de rocs, de pics et de sables, aboutissant à un creux fermé par un mont pointu dressé vers le ciel, pareil à une pyramide à degrés. Un fleuve semble avoir passé là dans les temps préhistoriques, ayant tracé cette vallée entre les collines sauvages. Son lit sert de route pour aller aux tombes des Ramsès. Du sable, des cailloux, des morceaux de rochers en remplissent le fond. Des deux côtés, les parois des monts s'élèvent comme des murailles, successivement grises, noires, blanches, rouges, suivant la nuance de la terre ou du sable, frappées toutes par les mômes rayons de feu qui les brûlent depuis des siècles, toujours resplendissantes malgré leur sécheresse,

toujours colorées par ce même astre qui règne souverainement sur ces lieux désolés, qui leur donne cet aspect fantastique, plein de majesté. On sent que l'on ne peut marcher vers des vivants, que seuls des morts, et de grands morts, doivent être ensevelis dans les montagnes auxquelles aboutit cet étrange défilé. La tranquillité éternelle est bien là dans ce site où reposèrent des corps illustres. Les Ramsès voulaient des sanctuaires inviolables, une paix profonde assurée pour l'éternité. Ils les eurent malgré les barbares envahisseurs, malgré les conquérants. Ils avaient compté sans les savants, sans les chercheurs, qui troublèrent le repos de ces pharaons morts, pénétrèrent un jour dans les tombeaux mystérieux, enlevèrent les momies sacrées et les lourds sarcophages. La montagne n'abrite plus aujourd'hui que l'âme de ces morts.

Les rochers de la route qu'aucune herbe n'égaie prennent devant l'œil rêveur toutes les formes, tous les aspects. Est-ce un mirage, une illusion, est-ce la réalité, on croit voir parfois, taillé dans le roc, un de ces sphinx à tête impassible comme l'Egypte en recèle. La nuit, la vallée doit paraître hantée par des spectres. Le jour, la chaleur est surnaturelle. Les rayons brûlants du soleil, renvoyés par les parois de sable, en font une fournaise. On a la sensation accablante d'être dans le royaume du feu. Au bout de cette gorge morne et silencieuse sont les hypogées royaux, ceux de Séti I®"^, de Ménephtah, de Siphtah et de neuf Ramsès. Tous ont un couloir très long s'enfonçant dans la montagne en pente douce, aux parois couvertes de peintures symboliques très bien conservées; puis, viennent les chambres saintes dont la dernière a la garde du sarcophage. La longueur des hypogées varie suivant la longueur des règnes, chaque

pharaon ayant dès son avènement fait commencer les travaux qui devaient porter la chambre de sépulture le plus loin possible dans les entrailles de la montagne. Là encore, comme à Karnak, l'œuvre humaine est colossale. Le pharaon qui découvrit cette retraite précédée de ce défilé sinueux aux abords farouches et qu la désigna pour la nécropole des rois de sa dynastie fut un homme de génie, un penseur et un artiste. Que devaient être ces funérailles royales, où des processions innombrables serpentaient sous un soleil torride à travers les courbes ravagées de cette route qui menait, entre des rochers géants, vers ces tombes souterraines creusées dans les flancs de la montagne mystérieuse... De gracieuses petites filles accompagnent les touristes dans cette marche le long de la vallée aride. Elles portent sur leur tête une gargoulette remplie d*eau, destinée, selon elles, à désaltérer le voyageur terrassé par cette température surélevée de la vallée des Rois. Elles ne se lassent jamais dans leur course. D'un pied agile, elles vont derrière les ânes, trottant comme eux, réglant leur pas sur le leur. Elles savent que l'étranger, même s'il n'a pas recours à l'eau rafraîchissante, se montrerai généreux au terme de la promenade, ne saura résister à leur sourire, à leur charme. Elles n'ont pas plus de douze à quatorze ans. Elles sont vêtues d'une longue robe noire légère qui moule leur corps, fait valoir leur élégance naturelle. Toutes ces jeunes fellahines sont d'une grâce extrême. Leur corps, très souple, très délicat, est d'une mobilité délicieuse. Elles ont une distinction instinctive, une apparence aristocratique qui sont bien loin de la rusticité de nos paysannes. Elles ont, pour chaque regard de l'étranger, un sourire angélique, une expression exquise de jeunesse et de simplicité. Leur pied nu

ignore la dureté du chemin, effleure à peine le sable et la roche. Leur agilité est surprenante comme leur grâce. Elles semblent toutes créées pour être plus tard vestales, prêtresses, pour rappeler perpétuellement les femmes des scènes bibliques. Parfois, elles ont des attitudes hiératiques de déesses. Quelle ironie dans leur destinée!... Plus tard, à Tâge où les Européennes commencent à être belles, elles deviendront grosses, lourdes, laides, paresseuses . . . Elles sont extrêmement flatteuses, et de plus déjà femmes malgré leur jeunesse, c'est-à-dire qu'elles sont malicieuses et connaissent nos côtés faibles, nos défauts. Elles savent quelques mots de français. Elles gagnent la sympathie des voyageurs par les plus douces flatteries. Tu es riche ?... disent-elles à l'Européenne qu'elles suivent.

— Non!...

— Tu es noble ?...

— Non!...

— Tu es généreuse ?...

— Non!...

Tous les qualiflcatifs y passent. L'Européenne ne se laisse pas toucher.

— Tu es belle !... disent-elles enfin avec une voix délicieusement caressante.

La voyageuse rougit, est vaincue, ne répond plus rien, mais donne quelque chose, un objet, un souvenir, à son humble admiratrice.

Une de mes amies du Caire qui m'avait précédé dans ce voyage m'avait recommandé une de ces enfants, nommée Fatma, qui l'avait aussi accompagnée jusqu'aux tombes des pharaons et l'avait touchée par ses paroles flatteuses. Je n'eus pas de peine à la retrouver. A notre arrivée sur le sable de la vallée, ce seul nom de Fatma,

prononcé à haute voix par moi, fit détacher de la bandé joyeuse une gracieuse indigène qui, au souvenir de la dame évoquée par moi, manifesta une joie extrême, posa la main sur ma selle et marcha ainsi à mon côté tout le long de la route, tenant de l'autre main sa gargoulette placée sur sa tête. Lès adjectifs se succédaient sans interruption dans sa bouche.

— Belle!... me répétait-elle surtout!... Belle!... Belle!...

Moi, tout heureux de ce souvenir d'une amie absente, je la laissais parler.

J'écoutais à peine, mais sa voix charmeuse berçait mes pensées, qui, par-dessus les collines brûlées, s'en allaient vers celle dont la jeune fellahine répétait sans cesse le nom avec ravissement.

Le cirque dans lequel sont les tombeaux royaux paraît sans issue. Il semble que le voyageur doit s*en retourner vers la ville morte par l'immense vestibule qui l'a conduit jusqu'à la montagne sépulcrale. Un étroit sentier gravit cependant la colline sainte, aboutit au sommet du Lybian d'où l'on domine tout le massif rocheux, d'où par une échancrure de sable l'on aperçoit le Nil se déroulant au loin entre les cultures vertes emprisonnées elles-mêmes entre les deux déserts mornes. Par un effet de lumière puissant, jaillissant du contraste de ces eaux paisibles et de ces sables rongés par le soleil, le fleuve qui serpente dans les terres apparaît bleu comme le ciel qui le domine. Cette large bande bleutée repose la vue, cause une sensation de douceur bienfaisante qui atténue l'impression de désolation grandiose qui monte de ces immenses plaines arides où ne se dressent que des ruines gigantesques. Le long ruban bleu pâle que paraît être le Nil est comme un morceau de

ciel détaché qui se déroulerait sur un fond de sable doré. Le spectacle est superbe. La vue embrasse tout ce qui reste de Thèbes, la cité illustre. Vers le sud, Médinet- Abou, un temple qui est une merveille, où les inscriptions qui sont gravées dans les murs ont des profondeurs inouïes. Plus près, le Ramesseium, monument funéraire que le grand Ramsès s'éleva à lui-même. Dans la même plaine, d'autres édifices, d'autres temples, d'autres colonnades, d'autres hypogées, tous plus ou moins épargnés par le temps. Tous évoquent ce même problème d'équilibre qui effare à Karnak. On ne s'explique pas comment tous ces blocs brisés ne s'effondrent pas, comment ces architraves rompues ne s'abîment pas dans le vide, comment ces colonnes sans base se maintiennent encore debout. Quels assauts tous ces monuments ont eu à subir!... Les chrétiens des premiers siècles n'ont pas été moins féroces que les conquérants anciens, que le temps même. Ils ont maculé toutes les sculptures, mutilé tous les colosses, toutes les statues. Ils ont fait œuvre de barbares par fanatisme religieux, par ardeur de croyants. Leur foi s'est offensée de ces adorations païennes. Ils ont dégradé les mythes, les emblèmes et les symboles gravés sur la pierre. L'œuvre des pharaons a résisté à tout. Du haut du Lybian, les ruines de la grande Thèbes frappent toujours l'étranger du même prodigieux étonnement.

Au pied de la chaîne, symétriquement aux tombeaux des rois, mais tourné du côté de Thèbes, se dresse le temple de Deïr-el-Bahari, qui s'étage en larges terrasses jusqu'aux flancs de la montagne. La reine Hatasou l'édifia contre ces remparts rocheux. Les chambres sacrées sont taillées dans la montagne même. On arrive au sanctuaire par des marches successives, par des cours sélevant

1G6 IMPRESSIONS d'Egypte

progressivement les unes au-dessus des autres. L'ensemble des constructions est majestueux. Elles sont pourtant longtemps restées ensevelies sous des monceaux de sable et de décombres. Les rochers du Lybian, cédant à des pressions inconnues, se sont détachés du massif, se sont parfois abattus sur le temple, entraînant avec eux des agglomérations de terre. Depuis des années, des milliers d'ouvriers travaillent au déblaiement de ces ruines, enlevant pierre, sable, terre, débris, découvrant chaque année quelque chambre nouvelle, mettant à jour des blocs couverts d'hiéroglyphes indéchifPrés, des pans de mur ignorés. Le site fait songer à un immense chantier où s'agiterait toute une humanité. Des indigènes aux robes blanches ou bleues se meuvent sans cesse sur ces terrasses, poussant des vagonnets, transportant sur leur tête dans des couffes de paille les décombres inutiles. Tous s'en vont au loin derrière des monticules jeter ces matériaux qui obstruent le temple. Ces travaux de reconstitution d'un monument antique donnent une idée de ce que devaient être ces emplacements choisis par un pharaon à l'époque de l'édification. Les ouvriers indigènes d'aujourd'hui travaillent par groupes se mouvant en cadence suivant le rythme d'une chanson monotone que plusieurs d'entre eux hurlent machinalement ^ans interruption. On a l'impression très nette que cette habitude s'est transmise d'âge en âge parmi ces populations, que les ouvriers d'autrefois devaient avoir la même coutume de s'entraîner au labeur parle même refrain saccadé. Tous ces chants plaintifs d'ouvriers courbés vers la terre ou charriant des décombres vont se répercutant sur la grande paroi rocailleuse de la montagne qui les renvoie très distinctement. Que devaient être ces chantiers de Thèbes, quand des légions d'esclaves roulaient

ou portaient des blocs de granit énormes, les hissaient par des moyens surhumains et inconnus les uns sur les autres, érigeaient ces temples colossaux qui ont défié toutes les tempêtes ?... Quel devait être l'écho renvoyé par ces montagnes, alors que des milliers de bouches poussaient la même plainte cadencée ?... La fourmilière humaine qui chantait ainsi sa servitude devait être grandiose, comme l'œuvre qu'elle édifiait, comme la colline qui n'en était que la monumentale paroi d'appui, comme le désert doré qui s'étendait à perte de vue, comme l'astre éclatant qui écrasait, brûlait et embrasait tout de ses rayons ardents, comme l'immense plainte qu'elle jetait, inconsciente, contre les roches...

Les colosses de Memnon, s'ils pouvaient parler, diraient seuls ce que furent ces époques, certifieraient seuls que la monotone chanson n'a pas changé dans la suite des siècles. Les deux statues géantes sont là, dans cette plaine, entre le Lybian et le Nil, faisant face aux ruines de Luxor et de Karnak, avant à leurs côtés des temples et des hypogées. Ceux qui leur étaient proches ont subi la destruction totale. La culture a envahi ces terres où régna la pierre. Des champs d'une verdure extrême viennent aujourd'hui jusqu'au pied des colosses. Ils sont perdus dans la luzerne loin de toute ruine, de toute colonnade. Vus de loin et de face, ils étonnent moins, car des collines qui s'élèvent derrière eux les diminuent, les écrasent. Ils ont pourtant vingt mètres de hauteur, et ils sont assis. Mais contemplés de profil à une certaine distance, n'ayant alors derrière eux que le ciel délicieusement bleu, ils produisent un effet surprenant. Ils ont été dégradés, l'un surtout, celui dont les Grecs disaient qu'au lever du soleil il rendait d(^s sons harmonieux qui ravissaient les passants. La figure

de l'un a gardé une expression pleine de majesté. Ces colosses qui regardent Thèbes depuis trente-cinq siècles témoignent des furieux assauts qu'ils ont reçus. La rage destructive de l'homme ne les a pas moins atteints que la rage des cyclones ou des bouleversements terrestres. Ils restent néanmoins comme l'un des monuments les plus étranges du passé, le plus étrange peut-être. Ces deux figures immobiles dans la plaine troublent, hypnotisent, attirent. Il n'est personne qui, en s'éloignant d'eux, n'ait ressenti soudain un besoin impérieux de les revoir et ne se soit retourné, saisi d'une émotion pareille à celle qui étreignait la femme de Loth. Ils ont dans leur impassibilité de pierre une puissance magnétique, une attirance qui est invincible. Jusqu'à l'heure où j'ai quitté Thèbes, je n'ai jamais pu me soustraire à cette influence mystérieuse. Mes yeux se portaient sans cesse vers les deux colosses, pleins d'un dédain superbepourles hommes et les choses. Leur silence épouvante, parce qu'il renferme un mystère qui embrasse trop de siècles. Ils sont effrayants, tant ils sont calmes, placides, impénétrables, tant ils retiennent de choses derrière leur face de pierre. Ils résument en eux toute l'histoire de l'antiquité. Seuls ils savent, et c'est cette science qui éternellement demeurera ignorée qui fait d'eux les restes les plus attirants de la Thèbes vivante. Le souvenir de leurs yeux toujours implacablement fixés sur la plaine me trouble encore. En fuyant vers la cataracte, leurs silhouettes se profilant sur l'horizon azuré retenaient seules encore mes regards. Je pensais à cette lutte de chaque jour qui dure depuis des milliers d'années, à ce défi chaque matin renouvelé entre ces deux colosses de pierre et 1q soleil qui, surgissant à l'aube de derrière lesmontagneâ de sable, revoit éternellement les deux mêmes figure»

impassibles et les frappe de ses rayons brûlants sans parvenir à les réduire en cendres...

Ce qu'est une oasis pour une caravane énervée par une longue marche dans le sable du désert, Assouan l'est pour le voyageur fatigué de la contemplation ininterrompue des monuments du passé. Assouan est un coin délicieux de verdure qui repose de la Thèbes de pierre. L'homme se sent las de toutes ces ruines grandioses. Déjà Luxor rassasie après le premier éblouissement. De la vision de tous ces blocs de granit on garde sur les épaules comme un poids très lourd qui accable. On sent le besoin de s'en débarrasser par la vue de quelque site enchanteur, frais et riant. Le portique du temple d'Esneh avec ses vingt-quatre colonnes de grès construites sous les Ptolémées, les ruines de Kom-Ombo dressées sur un monticule au bord même du Nil, le temple d'Edfou surtout, splendide par sa masse, ses murailles couvertes d'inscriptions et son pylône qni domine la plaine comme un colosse ajoutent encore à cet écrasement inséparable de l'émerveillement. On a hâte de fuir loin de ces œuvres géantes vers des lieux plus calmes, plus paisibles. On veut la solitude, mais la solitude réparatrice d'où l'étonnement sera banni, où une douce paix seule envahira l'âme et le corps. Ce refuge, le voyageur le trouve, comme par magie, par une grâce providentielle, au terme de sa promenade sur le Nil, à Assouan, l'antique Syène, derrière laquelle, en flots impétueux, le fleuve bondit à trave|L:s les rochers et

les brisants qui changent son cours tranquille en cataracte.

Assouan est digne des retraites monacales de la Thébaïde. Tout y a un aspect séduisant qui ravit les yeux, qui apaise les émotions suscitées par les évocations de l'antiquité. La nature console par ce spectacle du génie de l'homme. Là, pas de temples, pas d'hypogées, pas de constructions gigantesques, pas d'efforts de plusieurs générations. Quelques palmiers seulement, quelques maisonnettes blanches, des collines dorées ; sur tout cela, une sérénité divine, une paix immense qui donne à toutes les choses un charme infini.

Le Nil semble prendre sa source à Assouan, sortir des coquettes maisons de la rive. L'œil ne voit pas d'issue, pas de débouché derrière la colline sur laquelle est construite la ville. Pour le voyageur qui s'en vient de la mer et qui soudain, après un dernier contour du fleuve, aperçoit Assouan au milieu de ses palmiers, le Nil n'est plus qu'un lac dont les eaux se brisent sur les remparts de sable impénétrables. Assouan donne l'illusion du port final, de la dernière terre baignée par l'eau bienfaitrice. Ce n'est qu'un leurre !... Le Nil continue à se dérouler majestueusement dans les sables de la Nubie et dans les plaines du Soudan. Les collines, inaccessibles à la vue, sont une barrière dont il se rit, Il passe au milieu d'elles, contournant les rocs et les îlots, coulant sur les pentes rapides avec fracas.

Assouan est une ville blanche posée sur un sol doré, très gaie dans un riant cadre de verdure. Gomme ces sites enchantés dont parlent les légendes, elle charme ceux qui viennent vers elle, les attire, les retient, leur verse l'oubli des lieux qu'ils ont connus et aimés. Assouan est la seule ville de toute cette Egypte des

IMPIŒSSIONS D KGYPTE 171

temples dont le voyageur dise avec sincérité : J'aimerais vivre là. Ce désir, il le ressent d'une façon poignante pendant les quelques heures de rêverie qu'il consacre à Tîle d'Eléphantine, aux montagnes d'alentour. La terre qu'il foule est bien la terre de repos rêvée aux heures de mélancolie. Assouan est bâtie au bord du Nil au fond d'un cirque fermé par des collines de sable. Du haut de ces collines on jouit d'une vue magnifique. L'une d'elles, celle qui s'avance comme un promontoire dans le fleuve, est surmontée d'un vieux couvent copte en ruines, très délabré, dont les murs chancelants abritèrent jadis de bienheureux moines. Les jolies maisonnettes blanches, toutes neuves, forment une ceinture joyeuse au fleuve, le séparent des monticules de sable qui précèdent le Grand Désert et des hautes roches granitiques rougeâtres qui annoncent celles, plus lointaines, de la cataracte. De ce fouillis blanc surgit un minaret bizarre, en forme d'obélisque, différent de tous ceux des autres villages. Et partout, dans les maisons comme aux limites de la ville, comme dans le fleuve même, des palmiers très fins, très légers, très élancés, dont les palmes gardent une immobilité sereine. Longue, mince, ravissante avec sa riche verdure et ses petites maisons bien ombragées, l'île d'Eléphantine, l'île fleurie des Arabes, repose sur une eau calme, pure, miroitante, semée de roches, gracieusement enfermée dans une guirlande de barques aux grands mâts décorés d'étoffes multicolores, aux voiles blanches tendues le long des palmiers. Derrière la ville, sur les hauteurs, deux forts sombres, d'aspect sévère, semblent les gardiens de toutes ces riantes maisonnettes. Plus loin encore, les rochers pointus et dentelés sur lesquels se brise le fleuve for-

Tnerit une barrière pittoresque. Le ciel qui couvre cet ensemble charmeur est d'un bleu très pâle, d'une transparence inouïe. Tout ce qui peut griser une âme rêveuse se trouve dans ce site. Uue douce somnolence à l'ombre des ruines du couvent copte a quelque chose d'ineffable. La rêverie peut être sans fin, car là on a la sensation réelle de la grande paix, de l'apaisement de tous les ennuis, de toutes les tristesses. Quel spectacle pour les caravanes antiques, pharaoniques ou musulmanes, après les longs jours de marche dans les sables arides, que celui de ce port charmant, de cette oasis merveilleuse, apparaissant comme par enchantement derrière les rocs de la cataracte !

On se demande comment, après ses rapides, le fleuve peut donner l'illusion d'un lac, être si calme, baigner si calmement les grandes falaises sablonneuses. Le soir, le site est incomparable. Le soleil flamboie sur les crêtes des montagnes, jette ses rougeurs sur le désert, sur la ville et sur la verdure. Le sable se dore, devient plus clair; les roches s'assombrissent, prennent des aspects sinistres. Les moindres choses se dessinent avec une délicatesse sans pareille, sur le fond toujours plus pur du ciel. Tout change de couleur à chaque instant. C'est un perpétuel jeu de tons et de nuances. On dirait qu'un magicien s'amuse dans cette féerie. La fraîcheur qui succède à la chaleur intense du jour adoucit l'impression d'accablement ressentie jusqu'alors. La tranquillité est immense. Elle n'est troublée que parle bruit larmoyant d'une sakie, mélancoliquement traînée par un bœuf lent voué à ce supplice. On dirait une plainte longue, ininterrompue, de quelqu'un en souffrance.

J'étais monté là, vers ces ruines du couvent, pour voir quelques tombes perdues dans Je sable. Je les abandon»

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nai, les oubliai même, pour ne penser qu'à ce spectacle délicieux que j'avais sous mes yeux et devant lequel les pages d'histoire peuvent être délaissées et les œuvres humaines mises au second plan. . .

Assouan, par sa situation aux confins de TEgypte et aux portes de la Nubie, est nécessairement une ville commerciale. Les caravanes y font de longs séjours ; les bateaux et les barques y subissent des arrêts forcés à cause du passage de la cataracte. C'est la dernière grande ville du côté du Soudan et de toutes ces contrées rendues inabordables par la révolte du Mahdi. Les marchands et les trafiquants du désert y apportent leur pacotille qui se vend dans les nombreux bazars de la ville. Ces bazars sont riches et curieux. Le voyageur ne se lasse pas de les parcourir, car ils présentent pour lui une très grande originalité. Ils sont tous alignés dans deux ruelles perpendiculaires l'une à l'autre, protégées contre les rayons du soleil par deux tentures bariolées. Les marchands sont assis devant leurs échoppes au milieu des objets les plus bizarres et attendent les passants. Rien n'est plus amusant qu'une flânerie dans ce quartier, que des essais d'achat dans chacune des boutiques, que des conversations et des discussions avec les vendeurs arabes. Ceuxci sont extrêmement rusés et pervers. Ils connaissent tous les faibles du touriste et savent les exploiter. C'est une véritable lutte qui s'engage entre eux et lui ; ils sont bien souvent les vainqueurs. Ces bazars sont bien fournis. Ils regorgent d'étoffes, d'armes de toutes sortes, fusils damasquinés, lances de combat, sabres aux lames gravées d'inscriptions arabes, aux fourreaux faits de peau de crocodile, de joncs, de cannes et de courbaches en nerf d'hippopotame, de crocodiles empaillés, de boucliers, de tam-tams, de guitares, de flûtes, de cein-

tures de perles et de coquillages, de lanières de cuir, de corbeilles de joncs tressés, de longs éventails en plumes ou en feuilles de palmier, de peaux d'animaux, d'objets de corne, d'ivoire, de bois ou de métal, de flèches empoisonnées, de bijoux, de colliers, d'anneaux, de costumes portés parmi des peuplades lointaines, de tapis apportés par les diverses caravanes.

Là, tout ce qui se vend est, d'après les indigènes, de Khartoum. Khartoum est le mot magique comme antique, à Luxor, Dendérah, Abydos. Les marchands sont convaincus que ce mot exerce sur les touristes une fascination irrésistible. Le voyageur n'examine pas un objet sans que l'indigène lui murmure immédiatement Khar-toum. Le nom de la ville célèbre est le Sésame de ces bazars d'Assouan. L'impudence des marchands va même un peu loin. Khartoum, dit le boutiquier arabe en mon* trant un tapis persan ou une étoffe de Constantinople. Khartoum, répète-t-il, en désignant une canne en bois d'ébène ou une amulette. Khartoum, ajoute-t-il d'un air sérieux, en tendant un jonc d' Assouan ou une fleur d'un jardin voisin. Khartoum encore, pour un débris de momie ou un crocodile. Khartoum, Khartoum toujours, pour n'importe quoi. Si les premiers voyageurs se sont laissé tromper, ceux d'aujourd'hui sont moins crédules. L'insipide Khartoum ne produit plus aucun effet. L'étranger est devenu marchandeur. Il sait que certains jours, ceux entre autres où arrivent les bateaux Gook, les objets sont hors de prix au bazar. Par contre, les jours de départ, ils sont donnés presque pour rien. A trois jours d'intervalle, un sabre refusé pour trois livres est livré à huit shillings, un tamtam de vingt-cinq francs est laissé à cinq francs. Ces marchandages qui durent plusieurs heures et souvent

plusieurs jours sont très amusants. La grande distraction des touristes est de passer ainsi des matinées successives dans toutes les échoppes des marchands arabes. Il y a bien quelques naïfs qui se laissent prendre aux prix fabuleux demandés dans les premières rencontres et qui paient leurs achats cinq ou six fois trop cher. Ceux-là sont une calamité pour les autres. Ils empêchent pour les jours suivants tout achat sérieux. Ces bazars sont malheureusement remplis d'indigènes désœuvrés qui entravent la circulation, obsèdent les étrangers, demandent bagchich insolemment, jouent constamment auprès d'eux le rôle de mouches du coche. Rien ne les fait fuir, ni les rebuffades, ni les insultes. Il faut avoir recours aux démonstrations énergiques, brandir sur leur dos une canne ou un bâton, en murmurant d'un ton ironique leur sempiternel Khartoum.

La populace des rues est aussi curieuse que variée. Il y a beaucoup d'enfants. La plupart courent absolument nus, n'ayant pour tout vêtement que quelques amulettes. Les petites filles font des grâces, sourient aux passants, montrent des dents d'une blancheur éclatante. Les garçons marchent devant les étrangers avec un air important, une allure lîère, comme s'ils avaient reçu d'eux l'ordre de les précéder. Ils écartent les promeneurs, frayent un passage dans la foule à celui qu'ils ont choisi. Ils lui font sans cesse de bienveillants sourires, lui montrent les curiosités de la rue, s'occupent de sa personne, tout cela sans que l'étranger leur ait une seule fois adressé la parole. L'inévitable bagchich est au bout de toutes ces prévenances. Ces enfants sont généralement d'une petitesse extrême. Les plus curieux sont les Bicharis, dont la

tribu campe dans le désert à quelque distance d'Assouan. Les filles sont très élégantes. Elles sont fines, élancées. Leurs chairs sont fermes. Leur allure, très fière, a quelque chose de guerrier qui fait songer aux antiques amazones. Avec leur chevelure graissée, divisée en une infinité de petites tresses, au sommet de laquelle s'enfoncent plusieurs épingles bizarres, elles marquent la première étape de la fellahîne vers la femme sauvage du centre africain. Il y a à Assouan un corps de Soudanais montés à dromadaires. Il sont vraiment beaux à voir. Il y a aussi beaucoup de forçats que l'Etat occupe à des travaux divers. On en voit passer de longues files le long des quais, gardés par un seul soldat qui les suit, son fusil sur l'épaule. Ils marchent enchaînés les uns aux autres, très tranquilles, sans honte, le regard haut, dévisageant les nouveaux arrivés. Assouan est un centre où tous les types des tribus voisines et des provinces soudanaises se rencontrent. Il y a là un mélange de visages qui est des plus pittoresques. Le flâneur a sa curiosité satisfaite à chaque pas. Il peut même subir quelques désagréments. Je me souviens qu'un soir, plusieurs passagers du Ncfertari et moi nous promenant sur le quai, l'un de nous qui fumait paisiblement un cigare fut violemment apostrophé en arabe, puis appréhendé avec brutalité par une sentinelle nègre qui montait la garde devant une maison basse. Le Soudanais maltraitait notre com* pagnon, lui serrait le bras avec force, et sans que nous puissions nous expliquer pourquoi, cherchait à l'entraîner au loin dans l'obscurité. Nous étions stupéfaits. Un officier passa heureusement. Il échangea quelques mots avec le nègre farouche qui, subitement adouci, lâcha sa victime. La maison basse était une

poudrière ; la sentinelle avait ordre de ne rien laisser approcher qui pût y mettre le feu. En somme, le Soudanais avait raison. Il est cependant fâcheux qu'une poudrière sbit installée à côté de l'hôtel des touristes, sur le quai qui sert de promenade, et soit confiée à la garde de ces bataillons noirs qui sont trop rigoureusement fidèles à la consigne et n'ont pas l'intelligence nécessaire pour l'appliquer avec une juste mesure.

Plutarque, dans son étude sur les nombreux tombeaux d'Osiris, rapporte ceci :

« On dit qu'il y a une petite île, auprès de Phylae, qui ordinairement est inabordable et inaccessible pour tout le monde. Les oiseaux ne s'y abattent jamais, les poissons n'en approchent point. Seulement, il y a une époque fixée où les prêtres traversent l'eau pour s'y rendre. Ils y font des expiations. Ils couronnent le tombeau, lequel est ombragé par un plant d'arbustes dont la hauteur excède celle de tous les oliviers. »

L'île de Philae, l'île aimée d'Osiris comme on l'appelait autrefois, aurait eu l'insigne honneur de posséder un tombeau du dieu. Tant d'obscurité plane sur la sépulture de celui que la légende représente comme la victime du cruel Typhon, tant de villes après Abydos ont revendiqué cette gloire de posséder le vrai corps, qu'on ne peut que s'incliner devant le mystère sans chercher à le dévoiler. L'île de Philae est charmante par elle-même, elle n'a pas besoin d'une légende qui l'embellisse. Elle est située au delà de la cataracte, dans un site sauvage. Elle marque l'étape finale d'un voyage dans la haute Egypte. Derrière elle commence lé long désert de Nubie où l'orgueilleux Gambyse connut la fatigue insurmontable, vit s'évanouir les derniers débris de son armée. Philae a pour les archéologues

un temple qui est une merveille et offre aux rêveurs un spectacle qui est inoubliable. L'homme et la nature ont là encore une œuvre commune.

. L'île s'allonge comme une barque fleurie au milieu d'un grand bassin que forme le Nil avant de se déverser sur Assouan par la cataracte. Ce bassin est entouré de rochers ou plutôt de monticules rocheux faits d'énormes blocs de granit entassés les uns sur les autres. L'aspect terrifiant du lieu fait penser à une révolution colossale au sein du globe, à un soulèvement titanesque de montagnes, dont les éclats se seraient accumulés là. Sur toutes ces roches, les pharaons ont gravé leurs <îartouches et les ont légués aux générations futures, rendant ainsi leur nom impérissable en le confiant à l'éternité de la pierre. Le fleuve, dans ses crues, dans ses débordements, a déposé son limon dans les cavités, dans les fentes, sur les surfaces planes, a comblé les creux par des monceaux de sable. Tout cela fait à l'exquise petite île une enceinte sauvage de roches, noires ou jaunes, polies par l'eau ou laissées intactes suivant leur inaccessibilité, avec de très rares brins de verdure. L'aridité règne là en souveraine implacable, interdisant toute végétation. L'eau du fleuve arrêtée dans sa course par tous ces îlots, tous ces blocs, toutes ces barrières, s'échappe par les issues qu'elle trouve, fendant les rochers, les brisant même, leur donnant furieusement l'assaut aux heures de la crue, se riant des obstacles, profitant du moindre trou, de la moindre ouverture. Ainsi, elle dévale de roc en roc, de pente en pente, jusqu'à l'autre île délicieuse, celle d'Eléphantine. Certains blocs de granit ont été travaillés par elle comme avec un ciseau. Des tourbillons d'eau sortent de rochers creusés en forme de vasque. L'équilibre de plusieurs

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pierres colossales entassées est si prodigieux qu'il semble qu'une main d'homme les a délicatement posées les unes sur les autres. L'île, si gracieuse, si frêle avec ses palmiers, ses arbustes, ses temples, ses colonnades, ressemble dans ce milieu fantastique à un oiseau prisonnier dans une sombre cage. Elle n'a pas une végétation très abondante, mais son aspect ravit les yeux à un tel point que, bordée de rochers incultes, presque inculte elle-même, elle apparaît néanmoins comme un coin de verdure, comme une oasis protégée contre le désert par des remparts naturels.

La route qui va d'Assouanà Philae est très pittoresque. 11 faut marcher en plein désert, pendant une heure au moins, au milieu de rochers pareils à ceux du fleuve, d'où l'on a supposé que les eaux devaient jadis couvrir aussi celte plaine de sable. De temps en temps une inscription hiéroglyphique rappelle qu'un pharaon a passé là. Le chemin se resserre, traverse ensuite un défilé de roches granitiques, si étroit par endroits que les jambes du voyageur, appliquées contre la peau de l'âne qui lui sert de monture, sont effleurées par les roches de droite et de gauche, pressées entre les deux parois de pierre, égratignées même. Les voyageurs, affligés d'une certaine corpulence, doivent franchir à pied ces passages difficiles. A cheval sur leur bête, ils seraient étouffés comme dans un élau. Brusquemenl, derrière un dernier monceau de blocs, l'île apparaît et produit une impression enchanteresse. Des enfants, nus, se précipitent au-devant des étrangers, leur offrent en souriant des chasse-mouches en joncs tressés, très élégamment faits.

Le temple qui fut construit sous les Ploléniées est l'un des plus beaux et des plus intéressants de l'Kgypte.

Il est moins grandiose que les autres, mais il charme davantage. Il est plus gracieux avec ses colonnes aux. chapiteaux tous différents . et ses blanches terrasses.. Les nombreuses inscriptions dont ses murs sont couverts permettent de reconstituer mille faits de Thistoire. Il en est une, plus moderne, qui ne laissé pas d'impressionner fortement toute âme française. Derrière le grand pylône d'entrée, on peut lire, gravées sur la pierre par des soldats de l'expédition de Bonaparte, quelques lignes rappelant que le 12 messidor de l'an VI une armée française débarqua à Alexandrie^ battit quelques jours après les Mamelucks devant les Pyramides et les poursuivit, sous la direction de Desaix, jusqu'à là première cataracte où elle campa le 13 ventôse de l'an VII. Ce souvenir qui date déjà d'un siècle cause une certaine émotion. On songe avec admi-i ration à ces héros de l'armée de la République qui marchèrent si bravement à travers les sables jusqu'aux portes de la Nubie. On les revoit bivouaquant dans ce temple où était adorée la déesse Isis, respectueux des monuments antiques, ne laissant derrière eux que cette trace écrite de leur passage. Une main barbare ayant mutilé plus tard l'inscription française et ayant gravé sous elle quelques mots malveillants, une autre main réparatrice écrivit à son tour simplement ceci : • « Une page d'histoire ne peut pas être salie. »

Le petit temple hypèthre de Tibère qui s'élève sur les bords de l'île est un modèle de finesse et d'élégance» Tout cela a pourtant failli disparaître. Les Anglais ont eu dernièrement L'idée de construire d'immenses réservoirs pour emmagasiner les eaux de la crue et ils ont choisi le bassin de Philae. Avec leur projet, la: petite île de Philae était perdue ; elle était submergée complè-

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tement. Une pareille barbarie a soulevé une réprobation unanime dans le monde savant, même en Angleterre. Le projet a donc été momentanément abandonné. 11 me revient à ce propos une anecdote curieuse. Un de mes compagnons de voyage, un Anglais, avait, après l'excursion de Tîle, visité les premiers travaux des réservoirs projetés, travaux délaissés actuellement. Il partageait notre admiration pour le temple de Philae et pour l'île et ne se lassait de les représenter comme une merveille.

« Vous êtes donc, lui dis-je, hostile comme nous à la construction des réservoirs ?

— NoI... pas du tout.

— Cependant, le projet de vos compatriotes détruira le monument qui fait votre admiration.

— Oh! cela m'était complètement égal!... Je avais pris aujourd'hui toutes les photographies ! »

Après cette réplique, tout argument artistique eût été inutile. Le temple de Philae n'avait plus d'intérêt pour ce brave Anglais, du moment qu'il l'avait vu. Au contraire, sa destruction eût ajouté du prix à ses récits futurs et aux photographies qu'il avait su prendre. Les réservoirs seraient certes utiles à l'Egypte, mais il y a d'autres emplacements dans la vallée du Nil que celui de Philae.

Le retour à Assouan par la cataracte même est tout à fait pittoresque. Des barques, conduites par une douzaine d'indigènes, descendent le fleuve malgré ses rapides, ses goufli'es, ses tourbillons, malgré les rochers, les îlots de granit, les brisants. Ces rameurs sont d'une habileté extrême. Avec eux, aucun péril n'est à craindre. On a l'illusion du danger sans être exposé à un fâcheux dénouement. La ligne droite est naturellement impos-

Maloshb. — Irap. Egypte. 16

182 iMPUEssioNs d'Egypte

sible. Il faut faire de multiples détours pour éviter les écueils mauvais et les remous pervers. La cataracte n'est pas d'une rapidité très grande, néanmoins la descente est lente. Les rameurs font mouvoir leurs rames sur le rythme plaintif d'un chant étrange dont ils scandent les mots d'une voix rauque. Parfois, ils s'interrompent brusquement, poussent un cri sourd et cessent de faire marcher la barque. Ces arrêts, se renouvelant à des intervalles assez rapprochés, font perdre beaucoup de temps, retardent l'heure d'arrivée. Toute protestation des voyageurs est inutile. Quand leur monotone litanie est terminée, ils se lèvent et crient tous en même temps : Hip ! Hip ! Hip ! Hourrah /... Thank You ! Et ils demandent bagchich. Si quelque passager fait remarquer que ses compagnons et lui sont Français et ne sont par conséquent pas touchés par leur manifestation, les rameurs, sur un signe de leur chef, crient d'une voix plus forte encore : Hip ! Hip î Itip !.. Vivent les Fran^ çais I. . Merci l

Les rochers, atteints par l'eau lors de la crue, deviennent noirs. Ceux qui sont trop élevés restent gris ou jaunes. Le soleil fait ressortir ces différences de couleur d'une façon curieuse. A l'endroit le plus rapide de la cataracte, sur un bras du fleuve que les barques évitent à cause de l'impétuosité du courant, des nègres attendent les voyageurs que les rameurs font débarquer sur un rocher d'où la vue s'étend au loin. Ces nègres, sous les yeux des Européens, se précipitent dans le fleuve avec une poutre sur laquelle, après le premier plongeon, ils se mettent à cheval. Ils font ainsi la descente de la cataracte, emportés par les flots torrentueux du Nil avec une vitesse insensée, se tenant très adroitement en équilibre sur leur grosse poutre de bois. Ils

abordent un peu plus loin et reviennent en courant demander bagchich. La barque reprend sa course au milieu des roches. Elle longe bientôt les maisonnettes blanches d'Assouan et la jolie île d'Eléphantine.

Cette île est pour moi le séjour rêvé. Vue du quai d'Assouan, elle apparaît gracieuse, pittoresque, verdoyante, n'ayant pas de fleurs, mais justifiant, par sa fraîcheur et sa fine verdure, son nom d'île fleurie. Les dahabiehs qui sont à l'ancre autour d'elle égaient sa rive. Quelques ruines, aperçues à travers des feuillages d'arbres, rappellent que là s'éleva jadis Eléphantis. Des villas blanches, couvertes de feuilles, s'alignent sur les hautes dunes dorées entre des palmiers doums, font éclore des rêves d'envie dans l'esprit de ceux qui les contemplent. Dans la transparence du ciel pâle, on aperçoit très haut de grands oiseaux qui planent sans mouvement, immobiles, au-dessus de l'île délicieuse. Des barques glissent légères autour d'elle sur une eau si calme et si pure qu'elle reflète le cieL Le fleuve est là comme un lac isolé dans le sable qui retiendrait sur sa surface limpide une oasis enchantée. On ne peut se lasser de la voir et de. l'admirer. Elle apparaît, dans ce site merveilleux que la nature a placé loin de tout bouleversement humain, comme la retraite idéale de ceux qui aiment la solitude, la chérissent par-dessus tout, veulent endormir leurs regrets et leurs mélancolies en rêvant paresseusement

sous un ciel divin dans une paix consolatrice. L'île d'Eléphantine verse l'oubli de toutes ces créations monumentales de l'homme. Son charme vainc la grandioseté des temples. Le soir, celui qui médite sur sa terre bénie devine, derrière la colline de sable qui cache l'horizon vers la cataracte, l'étoile chère aux marins des mers aus-

traies, celle qu'ils contemplent avec amour au milieu des constellations d'étoiles, la resplendissante Etoile du Sud...

Le retour est triste.

De ce voyage à travers les temples, on revient fatigué, accablé. On sent que l'on a vu trop de choses ; on est écrasé par l'énormité de ce que l'on a vu. La maind'œuvre surtout semble fabuleuse. Que de vies ont été employées à édifier ces sanctuaires, ces tombeaux, ces monuments de pierre?... Que d'hommes n'ont connu d'autre peine dans leur existence que celle d'entasser des blocs sur des blocs pour la très grande gloire d'un pharaon orgueilleux. On a vécu des temps historiques légendaires, on a fait un voyage dans le grandiose, mais on revient les épaules lourdes, l'esprit angoissé. On veut du repos. Ce repos, on le trouve sur ces eaux du Nil, toujours calmes, toujours amies, sur lesquelles flottent des chargements de gargoulettes, ces exquises gargoulettes au col élancé que les femmes arabes portent sur leur tête en allant aux fontaines.

Une immense lassitude s'empare de tous les passagers. Ils revoient avec indiff*érence, avec dédain presque, les ruines de Komombo, d'Edfou, de Luxor, de Karnak, de Dendérah, défiler sous leurs yeux. Les pylônes et les statues géantes n'impressionnent plus. Seules, les barques aux grandes voiles qui passent rapides le long des rives charment encore. Elles frô-

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lent le bateau. Le soir, elles ressemblent à de grands papillons de nuit se confondant bientôt avec l'obscurité et se perdant dans des ténèbres inconnues. Les champs de canne à sucre, d'orge, de blé, de maïs, de trèfle, de coton, se suivent invariablement entre le désert et le fleuve. Et toujours, l'on voit des villes aux maisons gaies, des villages aux huttes sombres, des bancs de sable, des minarets, des caravanes marchant sur le bord des canaux, des indigènes travaillant la terre, charriant des matériaux dans des confies ou puisant de l'eau à l'aide des chadoufs. Les sakiehs n'interrompent pas leur monotone plainte. Les collines rocheuses inquiètent toujours avec leurs ouvertures mystérieuses, leurs nombreuses cavités où les hommes d'autrefois ensevelirent leurs morts. Les journées se passent, les haltes se succèdent, c'est toujours le même accablement qui pèse sur les esprits, la môme confusion qui trouble les mémoires, la même hâte d'en finir avec ces spectacles obstinément superbes...

Mon voyage s'est terminé dans une apothéose de sable.

Un khamsin violent s'était élevé du côté du désert de Libye. Les sables tourbillonnaient autour des collines qui se voilaient peu à peu, disparaissaient derrière les nuages de grains blancs soulevés par le vent. Le désert et le fleuve étaient fouettés par cette rafale. Le Nil s'agitait, devenait écumant comme une mer en furie. Des vagues blanchâtres se brisaient violemment contre le bateau qui s'en allait, dans un balancement insensé, comme une barque assaillie par une tempête sur l'Océan. Des trombes de sable, entraînées par-dessus les cultures, s'abattaient sur le fleuve avec un vacarme qui étoufiait les grincements des plaintives

sakiehs. Le désert lutlait de rage avec le Nil, excités tous les deux par le khamsin. L'atmosphère était lourde, sèche. On suffoquait. Les palmiers pliaient sous l'orage. Les grands oiseaux du fleuve s'enfuyaient éperdus. Le ciel, d'un bleu très pâle, presque gris, se confondait à l'horizon avec la chaîne libyque enveloppée de poussière. Le sable aride, projeté dans l'eau avec le limon, se mêlait à cette bourbe bienfaisante, devenait limon à son tour. Bientôt, le soleil atteignit à l'horizon la couche de sable soulevée dans les airs. Son disque doré se blanchit, devint pâle. Il apparut comme à travers un voile, comme une grande hostie, et il descendit vers les monts d'Occident sans empourprer les choses, sans embraser le ciel, annihilé par ce soulèvement du désert. Déjà, vers l'Orient resté pur, la citadelle du Caire se montrait, toujours fière avec ses deux longs minarets. Et je songeais, avec

une tristesse infinie, que dans ce pays d'Egypte, cher à tous ceux qui pensent, l'homme avait pu édifier des œuvres colossales, la nature avait pu produire des merveilles, le désert n'en restait pas moins le grand maître des destinées de cette verdure et de ces pierres, car par un effort lent, mais sûr, il marchait à la conquête totale de ces terres, à leur envahissement par ses sables...

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