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AU PAYS DU MAHDI

L*arrivée do Slatin à Assouan. — Le dernier prisonnier des derviches. — L'agence d'Autriche. — A propos d'une contestation. — Boab et Sais. — Gordon. — Au Darfoùr. — La révolte du Mahdi. — Le nouveau prophète. — Devant Khartoum. — La prise do la ville sainte. — Omdourman. — La mort du Mahdi. — Le khalife AbduUah. — Les ruines do Khartoum. — Les derviches. — Les forces du khalife. — Une expédition au Soudan. — Les ressources des captifs. — Un ami inconnu. — L'oiseau providentiel. — Préparatifs do fuite. — Le chamelier libérateur. — Une fuite éperdue. — En Egypte. — Le Soudan à feu et à sang. »— Slatin- pacha.

Le 16 mars 1895, un homme en haillons, fatigué, chancelant, couvert de sable et de poussière, arriva à Assouan, près de la première cataracte du Nil. Cet homme venait du désert. Il déclara être Slatin, l'ancien lieutenant de Gordon, l'ex-gouverneur du Darfour au temps où cette province, comme toutes les autres du haut Nil, reconnaissait la suzeraineté du vice-roi d'Egypte. Il était resté onze ans en captivité dans ces régions du Soudan fermées à la civilisation européenne depuis la révolte du Mahdi et sa victoire définitive sur les troupes égyptiennes et anglaises. Par une fuite acci-

dentée de vingt-trois jours, effectuée tant à pied qu*à chameau, il avait pu mettre entre lui et les partisans du khalife Abdullah, successeur de celui qui fut le Mahdi, la ligne infranchissable des troupes égyptiennes campées à l'extrême limite sud de l'Egypte, à Ouadi-Halfa.

L'arrivée de Slatin était un événement. Sa fuite, venant peu après celle des pères Rossignoli et Ohrwalder, réduisait à un le nombre des Européens retenus à Omdourman, la nouvelle capitale du Soudan, qui comme une rivale triomphante s'était élevée sur les rives mêmes du Nil, en face des ruines de Khartoum, la ville jadis si florissante des tribus soudanaises.

Si celui-là, le négociant Charles Neufeld, pouvait triompher de la surveillance de ses geôliers et gagner par les mêmes moyens que ses ex-compagnons d'infortune des horizons plus hospitaliers, oh pourrait dire que plus rien d'européen n'existe désormais dans ces lieux qui furent pourtant si longtemps ouverts aux missionnaires comme aux commerçants des peuples d'Occident. Il éprouvera, hélas ! dans ses tentatives de fuite des difficultés plus grandes que ceux qui ont réussi à s'échapper. Moins heureux qu'eux, ne pouvant circuler librement, ayant constamment aux pieds des fers qui sont pour le khalife un gage précieux que les services rendus par lui ne prendront point fin, il passe son temps à fabriquer du salpêtre, d'autant plus apprécié que cette fabrication est aussi utile qu'indispensable à ses maîtres et qu'il est le seul à en connaître les moyens. Le retour de Slatin au Caire fut un véritable retour d'enfant prodigue.

L'agence diplomatique d'Autriche-Hongrie fit une chaleureuse réception à ce compatriote passé, en 1879, au service du gouvernement égyptien et si longtemps

absent. Un appartement fut mis à sa disposition dans les locaux mêmes de l'agence. La porte, enguirlandée de feuillage, fut pour la circonstance surmontée d'un, écriteau blanc sur lequel on lisait ces mots écrits en allemand : « Soyez le bienvenu dans cette terre qui est comme celle de la patrie. »

Les visiteurs affluèrent aussitôt, curieux de renseignements sur ces mahdistes inconnus, sur ces derviches représentés comme un perpétuel épouvantail par les politiques auglais. La légende prit son vol. Des anecdotes plus ou moins fausses circulèrent au milieu de racontars plus ou moins véridiques. Dans ces onze années de captivité, la voix publique trouvait une source inépuisable de récits merveilleux qu'elle aimait à déverser un peu partout, dans toutes les conversations.

J'étais au Caire à cette époque. J'allai voir Slatin, désireux d'avoir de sa bouche même des renseignements sur son évasion, sur son séjour dans le Soudan, sur ses rapports avec le Mahdi et avec le khalife Abdullah. Il y avait à peine huit jours que Slatin était arrivé dans la capitale de l'Egypte. Il n'était pas encore remis de ses émotions, bien naturelles d'ailleurs. Il était quelque peu surpris des événements qui s'étaient déroulés devant ses yeux depuis quelques semaines et manifestait un certain trouble d'esprit, une certaine hésitation dans les idées que justifiait son brusque changement de situation. Sa fuite mouvementée et pleine de périls, venant après onze ans de privations et de désespérance, le tourmentait encore. Sa présence au Caire, au milieu de compatriotes et d'amis, lui semblait un rêve difficile à dissiper. Slatin ne devint réellement maître de lui-même que longtemps après. Tout d'abord, il fut étourdi, ébloui même.

Les notes que je recueillis après ma longue conversation avec lui furent l'expression réelle et sincère de ce qu'il me raconta alors. J'ai su depuis qu'il avait contesté quelques parties de mon récit, quand ce récit parut dans le Temps, Peut-être qu'il n'eut pas tort!... mais j'eus raison de mettre dans sa bouche les renseignements que je publiai en mai 1895. Ce que j'écrivis, je le tenais de lui-même. Si donc mon récit n'est pas d'une exactitude absolue, il rend du moins nettement la pensée de Slatin, telle qu'elle jaillit de son esprit dans une première conversation après sa douloureuse aventure. Les choses que je raconte sont celles qui vinrent à son esprit lors dé sa première évocation du passé. La réflexion les corrigea peut-être. Elles ont pour moi un intérêt plus grand que si elles avaient été rectifiées, car elles sont l'expression du premier jet. Et ce premier jet donne, sinon la vérité, du. moins la sincérité.

Slatin était un homme d'une quarantaine d'années, d'une taille moyenne, plutôt petit, avec des yeux d'un gris d'acier et une petite moustache blonde. Il parlait convenablement le français, avec quelque difficulté cependant provenant probablement du long mutisme qu'il avait dû garder pendant ce séjour forcé aux portes de Khartoum. Son visage ne portait aucune trace des souffrances subies. Si le khalife ne lui avait pas confié de poste élevé à sa cour, il lui avait au moins laissé une liberté relative.

Slatin était le gardien d'Abdullah. Au Caire, pour parler plus couramment, on dirait qu'il en était le boab et le saïSy c'est-à-dire le portier et le coureur. Il y avait

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une certaine ironie amère dans ce poste de gardien confié à un homme dont le sort était précisément d'être soumis à une surveillance incessante.

Pendant dix ans, son rôle consista à se tenir devant la porte du palais, attendant le moment où le khalife sortait pour le précéder dans ses courses à travers les rues de la ville ou dans les environs d'Omdourman. \

Le soir, quand le khalife, ayant dit ses prières, se retirait chez lui, Slatin était libre. Il pouvait, à son aise, se reposer dans la petite maison que le khalife lui avait octroyée ou se promener, mélancolique et seul, sous ce grand ciel étoile d'Afrique, rêvant aux siens, à l'Egypte, à l'Europe, à la liberté, mais sans pouvoir franchir les bornes de la ville et sans pouvoir se créer des relations parmi ces populations qui l'entouraient. Gela, le khalife ne le permettait pas.

A l'heure des prières du matin, Slatin devait être de nouveau à son poste. En cas de fuite possible, il ne pouvait donc avoir que dix heures environ d'avance sur ceux qui l'auraient poursuivi.

Slatin qui, pendant les deux premières années, avait ainsi précédé à pied le khalife dans ses promenades, reçut un jour de lui une marque de faveur. Abdullah le fit appeler et lui dit : « Maintenant ton éducation est finie, tu iras désormais devant moi à cheval », et il lui fit cadeau d'une monture. De simple saïs qu'il était, Slatin devenait presque pareil à un de ces anciens hérauts d'armes qui précédaient les seigneurs féodaux. Le métier n'était guère attrayant, mais au moins il permettait de vivre au grand air avec l'illusion de la liberté.

Slatin avait été appelé, en 1874, au Soudan par Gordon

qui l'avait nommé inspecteur des finances. Ce poste ne lui plaisant pas, Gordon l'avait envoyé peu après au Darfour comme gouverneur de la partie sud-ouest. Au moment des événements, de la révolte du Mahdi, Slatin commandait seul dans tout le Darfour. Il se trouvait à Dara, au sud d'El Fâcher, la capitale.

Le Mahdi venait d'anéantir complètement l'armée du général anglais Hicks sur la route d'El Obeïd. Par ce fait, Slatin et les siens se trouvaient emprisonnés, sans communication aucune avec les forces anglo-égyptiennes, ni du côté du désert, ni du côté du Kordofan, toutes les tribus s'étant soulevées contre les envahisseurs et s'étant jointes aux troupes du Mahdi.

Celui-ci s'avançait victorieux sur Dara. Déjà les soldats de Slatin murmuraient contre leur chef, déjà quelques-uns de ses officiers parlaient de défection. Il était seul d'Européen au milieu de troupes soudanaises ne reconnaissant presque plus ses ordres. Il fut obligé d'obéir aux injonctions du Mahdi et de se rendre. La résistance eût été inutile. Le Mahdi l'emmeua avec lui à El Rahad, dans le Kordofan.

C'était en juin 1884.

C'est là que pour la première fois Slatin vit celui qui était apparu aux fanatiques du Soudan comme un nouveau prophète, qui avait soulevé les peuplades autour de lui et avait commencé la guerre sainte. Il était grand, de forte constitution, donnait l'impression d'un homme doué d'une rare énergie. Brun, avec la barbe courte, il avait alors quarante-quatre ans. Il était très instruit, possédait à fond le Koran et sacrifiait la direction des troupes à la propagande religieuse. Il ne commandait pas lui-même ; il avait laissé le rôle militaire au khalife Abdullah Eben Mohammed, du Darfour, celui-

là même qui devait lui succéder un an après, en juin 1885, quand la fièvre typhoïde l'emporta.

Sa mission religieuse l'absorbait tout entier. Il considérait son œuvre comme une œuvre sainte, une œuvre de prosélytisme. A peine Slatin fut-il tombé entre ses mains qu'il entreprit sa conversion. Pepdant tout le mois qu'ils passèrent ensemble à El Rahad, le Mahdi le fit appeler souvent, le convertissant de force à l'islamisme, lui apprenant sa religion nouvelle, lui expliquant le Koran, lui faisant réciter les prières que désormais il devait dire matin et soir. Le nouveau converti n'avait pas de résistance à faire, de débat contradictoire à engager sur l'Evangile ou sur le Koran. Le Mahdi, dans sa croyance ardente, n'aurait pas toléré longtemps une désapprobation de ses doctrines.

Ces cours de religion furent bientôt interrompus. Les nécessités de la lutte appelaient le Mahdi à Khartoum. Ils partirent en août pour la ville sainte dans laquelle s'était désespérément enfermé Gordon. C'est alors que le Mahdi donna Slatin au khalife Abdullah, avec ordre de le bien traiter, mais de veiller à ce qu'il ne pût communiquer en aucune façon avec qui que ce fût, et surtout avec ceux qui s'était rangés autour de Gordon.

Par un de ces rapprochements familiers à ces populations indigènes, Slatin était considéré comme le neveu de Gordon. Le Mahdi ne lui parlait jamais que de « son oncle ». S'il l'avait d'ailleurs emmené avec lui dans cette expédition, c'est qu'il comptait s'en servir comme interprète. Comment correspondre avec les Européens de Khartoum sans l'assistance de l'un d'eux ?

Khartoum était à peine en vue de l'armée que le Mahdi dictait à Slatin une lettre avec ordre de la transcrire en français et de l'expédier à Gordon. Slatin fit ce que le

Mahdi lui ordonnait, mais après les sommations faites au malheureux gouverneur du Soudan de se rendre avec promesse qu'il aurait la vie sauve, il ajouta quelques mots : « Fixez-moi un rendez-vous, disait-il, comme pour répondre à la lettre que je suis forcé de vous écrire. Il me sera possible alors de fuir et de vous rejoindre dans les murs de la ville. »

Gordon ne répondit pas.

Le Mahdi attendit quelques jours, puis, persuadé que Slatin l'avait trompé et n'avait pas fidèlement traduit sa pensée, il le fit mettre aux fers. Il y resta huit mois, s'afTaiblissant de plus en plus, n'ayant comme nourriture que quelques grains de dourah que ses gardiens lui donnaient. La prise de Khartoum fut la cause de sa délivrance.

C'est le 26 janvier 1885 que la grande ville sainte du Soudan tomba entre les mains des mahdistes. Gordon fut assassiné par un fanatique aux portes mêmes du palais et sa tête, comme un trophée ou comme un épouvantail, fut montrée le soir même à Slatin dans sa prison. Puis, le Mahdi, satisfait sans doute par l'anéantissement de ses ennemis et sa victoire définitive, fit rendre la liberté au « neveu » de ^elui qui n'était plus.

Le Mahdi, aussi sectaire que farouche dans ses croyances religieuses, ne considérait plus Khartoum comme la ville sainte. Des chrétiens l'avaient occupée^ l'avaient tenue sous le joug pendant des années, lui avaient ainsi enlevé le caractère sacré qu'elle avait aux yeux des musulmans sincères. Fervent comme il l'était, il ne pouvait, lui, nouvel élu de Dieu, nouveau prophète, mettre le pied dans cette ville qui avait été profanée. Sa destruction seule pouvait être une purification suffisante.

Aussi, alors que ses troupes victorieuses donnaient Tassaut et emportaient la ville si fièrement campée entre le Nil blanc et le Nil bleu qui se rejoignent après en avoir baigné les contours, restait-il sur la rive gauche du Nil blanc, en face de la cité déchue, sur l'emplacement même où par ses ordres allait bientôt s'élever la capitale nouvelle, Omdourman, faite des débris de l'ancienne.

Ce rêve qu'il caressait, un autre devait l'accomplir.

Gomme Moïse mourant aux approches de la terre' promise, il mourut à l'heure où les siens restaient seuls maîtres de ces vastes régions du Soudan égyptien, où une ère de domination exclusive allait commencer pour les soldats de la révolte.

Le khalife Abdullah lui succéda.

Il était plus énergique que le Mahdi, plus robuste, plus trempé dans toutes les choses de la guerre, mais il n'avait aucune éducation religieuse. Le rôle de prophète ne lui convenait pas. Son fanatisme contre Khartoum fut néanmoins à la hauteur de celui du Mahdi. Il fit brûler une partie de la ville, il en détruisit Tautre partie, et les briques des maisons ruinées, transportées sur la rive opposée du fleuve, servirent à édifier les maisons nouvelles d'Omdourman.

La capitale actuelle a prospéré rapidement. Deux cent mille habitants se pressent aujourd'hui dans ses murs. Pour aller de la limite sud à la limite nord de la ville, me disait Slatin, il faut une heure et demie de marche. Les maisons sont fort simples. Elles ont toutes l'aspect des maisonnettes de terre que l'on voit dans les

villages égyptiens. Des briques ou de la terre mêlée de paille constituent tous les matériaux. Les rues sont étroites et sinueuses selon la coutume orientale.

De Khartoum, il ne reste que peu de chose.

Les grands jardins de dattiers et de citronniers qui en faisaient le plus bel ornement ont été seuls respectés. Ils peuvent encore abriter de leur léger ombrage ceux qui seraient tentés de venir méditer sur les ruines de cette cité dont le nom évoque maintenant un monde inconnu, un pays de légendes. Le voile qui la cache à nos yeux sera peut-être un jour déchiré. Alors, par ce même Nil de plus en plus majestueux, on pourra voir les bandes de touristes Gook qui actuellement s'abattent sur ce qui fut Memphis, puis sur ce qui fut Thèbes, aller jusqu'à ce qui fut Khartoum, tout en dissertant sur celui qui fut le Mahdi.

Depuis que les routes du Soudan égyptien ont été ainsi fermées à toutes les entreprises européennes, on peut dire que les nouvelles les plus étranges sur les agissements des partisans d'Abdullah, plus connus sous le nom de « derviches » et ainsi appelés à cause de la similitude de leurs vêtements avec ceux des religieux mahométans, n'ont pas cessé de circuler en Egypte comme en Abyssinie, dans les ports de la mer Rouge comme dans les grandes villes d'Europe. Que n*a-t-on pas dit sur les forces imposantes du khalife, sur ses menées contre les Italiens et les Anglais, sur ses attaques projetées contre Kassala ou Ouadi-Halfa, sur les envois d'armes effectués à travers la Tripolitaine ou clandestinement le long des rives du Nil sous l'oeil bienveillant de certaines puissances d'Occident ?

Il suffit de l'arrivée d'un témoin oculaire — chose aussi rare que l'oiseau phénix, il est vrai — pour ra-

mener à de justes proportions des dires qui ne sont basés souvent que sur des conversations erronées, à dessein ou non, de chameliers ou de trafiquants. Slatin, qui pendant dix ans a vécu aux côtés du khalife, n'a jamais vu en lui un homme ne rêvant que guerre et combats, vengeance et extermination de chrétiens.

Abdullah est devenu un homme calme, vivant le plus possible dans son palais, au milieu de ses cinq cents femmes, récitant cinq fois par jour ses prières, ne s'aventurant jamais dans des excursions lointaines, et cela uniquement par peur, sachant le mauvais parti qui lui serait fait s'il tombait au pouvoir de certaines tribus de derviches, nullement soumises à son autorité. Les forces qu'il a à sa disposition sont en effet respectables, très suffisantes en cas de défense, mais nullement propres à une attaque offensive. Quelques tribus vivant uniquement de vol et de pillage peuvent en effet tenir en haleine les Européens qui s'approchent des frontières du Soudan, mais le gros des troupes mahdistes reste bien tranquille à l'intérieur des terres sans la moindre idée de ces savantes machinations qui sont élaborées, non dans l'entourage du khalife, mais bien dans les milieux prétendus informés des villes de la côte.

Ceci ne veut pas dire qu'une expédition au Soudan soit chose facile.

Les derviches sont assez nombreux et assez forts pour opposer une très sérieuse résistance. On parle «ans cesse de leurs projets contre Kassala. Outre qu'une attaque de leur part est rendue difficile par les deux fleuves qui protègent la ville du côté de Khartoum, ils ont encore à compter avec une tribu campée sur leurs rives et qui, sans être favorable aux Italiens, n'en est pas pour cela davantage du parti d' Abdullah.

Quant aux invasions mahdistes par Ouadi-Halfa, il n'est personne en Egypte qui n'ignore que c'est là l'un des principaux arguments de la politique de l'Angleterre pour justifier son rôle de gardienne de l'Egypte, et de montrer perpétuellement là-bas; sur le haut Nil, toute une horde de barbares prête à s'abattre sur le delta. L'expédition qu'elle vient d'entreprendre au Soudan n'était justifiée par rien. Elle ne fera jamais croire que la frontière du pays ait été sur le point d'être franchie par des bandes ennemies. Le derviche envahisseur fut longtemps un fantôme menaçant ; malheureusement pour les effaroucheurs, il a été longtemps réduit au rôle d'ombre. Les mahdistes ont des armes, non pas par ces moyens ténébreux dont je parlais tou.t à l'heure, mais simplement par suite de leurs anciennes victoires sur les Anglais et des captures très importantes de munitions qu'ils firent ^ alors. Les caravanes de Tripoli leur en apportent peutêtre encore, mais cela rentre dans le domaine de l'hypothèse.

Le khalife Abdullah ne fut pas avec Slatin d'une extrême générosité. Quoique cependant fonctionnaire du palais, il ne lui donnait pas de traitement.

Les conditions d'existence étaient ainsi plutôt dures pour Slatin, qui devait se nourrir comme il pouvait. Les seules largesses du khalife consistaient à donner à son prisonnier un ou deux esclaves tous les deux ans. Cet ou cette esclave, Slatiii les vendait généralement aussitôt et, avec le produit de sa vente, il pouvait pendant quelque temps subvenir à ses besoins. Mais l'esclave n'était pas coté plus de quarante talaris. Or, le talari d'Omdourman vaut la cinquième partie d'un maria-thérésa d'Autriche

— monnaie qui a cours en Abyssinie — ce qui fait à peu près deux piastres d'Egypte, soit cinquante centimes de notre monnaie.

On peut donc dire que le traitement d'un sais ou boab

à Omdourman équivaut à vingt francs tous les deux ans.

. C'est maigre, surtout quand on a été gouverneur d'une

province. Heureusement qu'il est avec les chameliers

des accommodements.

Par l'entremise de Y Intelligence Department du Caire et de gens faisant le commerce des caravanes avec le Soudan, la famille de Slatin put lui faire passer constamment quelque argent qu'il dissimulait soigneusement et dépensait le moins possible pour ne pas éveiller les soupçons du khalife qui ne connaissait que trop l'état des finances de son a gardien ».

Pendant dix ans, Slatin vécut de cette vie, pas trop malheureux au fond, mais aspirant sans cesse à cette liberté qui est le suprême désir du prisonnier.

Un jour, un oiseau de passage tomba à ses côtés. Cet oiseau portait au cou un papier sur lequel un joyeux fantaisiste d'Europe avait tracé quelques mots disant à peu près ceci : « Que celui qui trouvera ce billet pense à celui qui l'a écrit. » Suivaient le nom et l'adresse.

Slatin les a oubliés aujourd'hui, mais l'auteur de ces quelques lignes serait bien étonné d'apprendre en quelles mains et dans quels lieux l'oiseau messager a porté sa courte missive. Slatin a dû dans ses nuits de liberté penser bien souvent à ce correspondant lointain, qui restera toujours inconnu pour lui.

Pendant ce temps, on s'occupait sérieusement au Caire des moyens d'assurer sa fuite. On s'entendait avec quelques-uns de ceux qui s'en vont de temps en temps trafiquer par caravanes jusqu'à Omdourman.

Des sommes assez fortes leur étaient données ; d'autresencore leur étaient promises.

Enfin, dans le commencement de février 1895, Slatin, assis un soir devant sa porte, vit venir à lui un chamelier qui, laconiquement, prononça ces quelques mots : « Sois prêt pour après-demain! » en passant à ses côtés, et qui, sans rien dire de plus, continua sa marche.

Slatin n'eut pas une minute d'étonnement ou d'hésitation. Il avait compris.

Deux jours après, à la même heure — le khalife Abdullah, ayant terminé ses prières, venait de rentrer et, par suite, Slatin était libre — il vit le même homme s'approcher de lui, qui lui dit : « Suis-moi ! » Slatin se leva et le suivit sans un mot d'explication.

Les deux hommes s'engagèrent dans les rues les plus désertes de la ville, évitant celles où circulent toute la nuit des patrouilles, parvinrent sans encombre dans la campagne» en un endroit déterminé où un homme et trois chameaux attendaient. Les trois hommes se hissèrent sur leurs bêtes et partirent au galop. Ils avaient jusqu'au lever du soleil avant qu'on se mît à leur poursuite.

Les trois chameaux marchèrent vingt et une heures de suite sans s'arrêter, effectuant un trajet de cent trente milles, soit environ deux cent quarante kilomètres.

Malheureusement, c'étaient des bêtes de mauvaise qualité. Au bout de ce temps, elles furent épuisées et pe purent plus avancer. Slatin se réfugia alors dans les montagnes qui s'élèvent près de là, tandis que ses compagnons allaient à la recherche d'autres chameaux. Il resta caché cinq jours, passant par les inquiétudes les plus diverses, voyant passer peu après dans la plaine des hommes envoyés à sa poursuite par Abdullah.

Au bout de cinq jours, ses deux compagnons et lui, montés sur de nouveaux chameaux, reprirent leur route. Ils arrivèrent au Nil, dans les environs de Berber. Grâce aux outres gonflées qu'ils attachèrent à leurs bêtes, ils purent traverser à la nage le grand fleuve.

Suivre le chemin des caravanes eût été une folie. Aussi firent-ils un immense coude à l'est et s'enfoncèrent-ils dans le désert du côté des monts d'Etbaï. Près d'arriver au but, Slatin dut encore abandonner son chameau. Il continua sa route à pied pendant les quatre derniers jours et arriva enfin de nouveau sur les bords du Nil, à Assouan, ayant évité même Ouadi-Halfa, où les troupes anglo-égyptiennes ont pourtant établi leur dernier avant-poste.

Là, Slatin était en sûreté. Sa fuite avait duré vingt-

;trois jours.

Slatin a rassemblé dans un volume qui a paru en même temps en Allemagne et en Angleterre, volume intitulé ; Le Soudan a feu et a sang, ses souvenirs sur ses années vécues à Omdourman. Ce livre est une source précieuse de documents pour tous ceux que cette impénétrabilité actuelle du haut Nil inquiète et intrigue. Il donne des renseignements précis sur certaines particularités mystérieuses qu'offrent les régions du Soudan.

Si Slatin a souffert, il a été largement récompensé de ses souffrances. Le gouvernement égyptien a pensé qu'il était de son devoir d'assurer l'avenir de celui qui avait été à la peine pour lui, qui avait subi pour lui une longue captivité. Il l'a adjoint au directeur de Vlntcl^ ligence Department et lui a alloué une assez forte indem-

nité. Actuellement, Slatin qui a été créé pacha suit les opérations militaires du sirdar de l'armée égyptienne, le général Kitchener-pacha, Il fournit à Tétat-major anglais les renseignements qui lui sont nécessaires pour sa marche sur Dongola, pour sa lutte avec le khalife.

Tout en lui sachant gré des très intéressants détails qu'il m'a donnés sur sa vie passée, sur les hommes avec lesquels il a vécu, sur les lieux qu'il a parcourus, sur les mœurs qu'il a observées, je formerai un vœu qu'il doit former lui-même, surtout en revoyant ces terres qu'il y a un an il traversait en fugitif: c'est que son dernier compagnon d'infortune, celui qui seul à présent demeure entre les mains du khalife, puisse s'échapper sain et sauf de cette mystérieuse cité d'Qmdourman.

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