DE CHICOUTIMI A MISTASSINI
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Documentation & priori. — Avant le chemin de fer. —A Roberval.—On ne mène pas les bateaux
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Il n’y a plus que l'Oiseau-Mouche qui, cette année, n’a pas raconté quelque voyage au lac Saint-Jean. Allons-y donc aussi de notre narration. Car c'est moi qui suis le reporter dont le journal & parlé le 25 septembre; et je manquerais à tous mes devoirs ei j'allais ne pas honorer la parole de la rédaction qui n’a pas craint, °® #9. nom, de faire venir l'eau à la bouche des gens. s Par exemple, je déclare que je ne vais pas me mettre en frais ne | de quoi que ce soit. Pour rédiger ce petit travail, je ne consulterai “) 2 Journaux, ni revues, ni livres “ bleus ” (car il s'en publie encore, Le. même à l’époque où nous voilà), ni cartes géographiques, ni autre
chose. C'est par principe—les principes, il n’y a que çal--que je
Donc, je ne ferai que transcrire ici les notes de mon carnet. A vrai dire, cela n’est qu’une manière de parier, à lusage de la profession. Entre nous, vous saves, je n'avais pas de carnet durant’ : ce voyage : je n’en ai même jamais eu, l'administration de l’Oiseau- Mouche étant trop près de ses pièces pour outiller tant que cela le personel du journal, Elle pr‘tend que personne ne s’en porte plus mal. Après tout, cela se pourrait bien.
Il y eut un temps, encore bien rapproché, où l’on n'allait pas à Roberval en moins de deux jours, pour peu que l’on eût souci de . ménager un peu le cheval qui traînait la voiture. Mais quel beau temps que celui-là! On ne voyageait, comme de raison, qu'entre les repas, et l’on s’arrangeait bour être rendu, à l’heure du dîner ou du souper, à quelque village. Toujours vous y trouvies un ami qui vous invitait obligeamment à vous asseoir à sa table, où fumait l’appétissante omelette, où coulaient sans cesse des ruisseaux de lait, où le radis et le concombre à l’envi vour nettaient en veine d’indigestion. L'hiver c'était bien autre chose encore; et je me sens devenir dyspeptique rien qu’à me rappeler ces festins d’où l'on sortait la tête solide, mais l'estomac disposé à toutes les extravagances, dont au reste avaient facilement raison trois ou quatre tieues de carriole, assaisonnées de capots et de bancs de neige à tous les arpents.
Aujourd’hui, ce n’est plus cela. Le chemin de fer a détruit toute cette poésie des Voyages. On nous enferme dans les Wagons, véritables caisses à Voyageurs. Et c’est la discipline partout: on part à telle heure, que vous soyez prêt ou non; et l’on arrivera à telle heure, que cela fasse ou non votre affaire.
Ce jour-là, qui était je ne sais plus lequel du mois de septembre, on partait de Chicoutimi à 1 % heure de l’après-midi, pour arriver à Roberval à 54 heures: car c'était l’un de ces jours où le fret a tous les honneurs, et où le train, animé pour lui d’une extrême bienveillance, s'arrête complaisamment à toutes les gares soit pour le
En tout cas, ce qui est assurément original, c’est de voir des gens, qui il y a quatre ans, passaient volontiers deux jours sur le chemin pour atteindre Roberval, s’indigner aujourd’hui de ce qu'il faille jusqu’à quatre heures pour s’y rendre sur ce train de fret! Avouons qu’il devient de plus en plus impossible de contenter tout le monde, y compris son père.
Pourtant ce trajet de Chicoutimi à Roberval ne manque pas d’agréments. C'est que le spectacle est varié. Il y a des montagnes et des plaines, il y a des forêts et des champs cultivés, il ya de jolies maisonnettes et des abris de bois rond; il y a de beaux villages, des rivières au cours capricieux; il y a surtout ce lac Saint- Jean, un petit océan dont la province de Québec est justement fière. Voilà certes de quoi charmer le plus mélancolique des touristes
Que si l’on me demande mon avis sur ce qu’il faut signaler davantage au voyageur, j'avouerai modestement que ce qu'il y a de plus pittoresque sur tout ce Parcours, c’est la vue que l’on a de Chicoutimi des hauteurs que contourne le chemin de fer pour s’en éloigner. Le petit val où s'étend la jeune cité, les collines qui l'entourent comme d’un amphithéâtre, les caps élevés qui lui font face sur la rive nord de la rivière Saguenay, dont les belles nappes d’eau se prolongent au loin: tout cela est un spectacle de grande beauté que l’on ne se rassasie pas de contempler, quand on ose lui donner quelque attention. Car ce n’est pas tout le monde qui
(1) Aujourd'hui, le chemin de fer du Lac Saint-Jean ne donnerait plus lieu à des considérations si alarmantes pour les voyageurs.
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réussit à se persuader qu’il puisse y avoir à sa porte des choses dignes de son admiration. ES s'
Quoi qu'il en soit, les quatre heures sont écoulées; notre train de fret est arrivé à Roberval, et les voyageurs qu'il portait par surcroît en descendent volontiers.
Nous voilà donc à Roberval.
Que de gens il y a, en Canada, qui voudraient bien voir Roberval, et qui ne le verront jamais! D’autant que ce n’est pas comme à Naples, qui donne envie de mourir après qu’on l’a vue. Au : contraire, la vue de Roberval fait désirer de vivre, pour y revenir et y constater, par exemple tous les dix ans, quels progrès se sont accomplis dans le beau village, qui s’est assis sur le rivage du grand lac et ne se lasse point de s’y mirer à son aise.
Ainsi, moi qui vous parle, il y avait je ne sais plus quel nombre d’années, disons quinze ans, que je n'avais parcouru ce bourg dans toute sa longueur. Eh bien, j'ai été émerveillé de son agrandissement. Les maisons se sont partout ajoutées aux maisons, les magasins de même; plusieurs établissements industriels se sont fixés ici et là. Et cela prend les proportions d’une ville, Je ne dis rien du splendide monastère des Ursulines et du beau collège
des Maristes, que l'on x, construits cet été même: car les autres journaux en ont tous parlé déjà, et c’est la faute des lecteurs, s'ils ne sont pas renseignés déjà sur ces sujets.
s' En nariateur consciencieux, je signale que nous soupâmes fort bien, et que nous dormimes à la perfection, ce soir et cette nuit-là, Le lendemain, qui se trouva être un mercredi, d’après le calendrier, nous devions faire le voyage de Mistassini par l’un des vapeurs qui président à la navigation du lac Saint-Jean. Or, nous apprîmes promptement, dès notre arrivée à Roberval, qu’il n’y avait pas de bateau qui, lè mercredi, transportât les gens à Mistassini, Nous
eûmes beau nous récrier et proclamer que, les années dernières, le mercredi était l’un des deux jours de chaque semaine où l'on pouvait aller à la Trappe: cela n’émut personne, En effet, je vous le demande, la philosophie ou les mathématiques exigent-elles qu'un bateau à vapeur aille le même jour, tous les ans, à un endroit déterminé? Il ne manquerait plus que cela, qu’on ne pôt voyager sur le lac Saint-Jean sans consulter les œuvres d’Aristote, d’Ar-
Donc M. Scott se trouva à percevoir nos signaux de détresse, et s’empressa de nous secourir dans ce triste naufrage de nos projets les plus chers. “A telle heure, messeigneurs et messieurs, tel bateau vous prendra au quai, et vous conduira jusqu’à l'entrée de la rivière Mistassini, où tel autre vapeur sera rendu pour vous recevoir à son bord et vous mener à destination.’ En un mot, c'était un voyage spécial que l’on nous offrait, et que nous ne es point.
A neuf heures du matin, nous étions au quai de Roberval, Quel beau quai, mes amis, quel beau quai! Un quai comme il n’y en à pas à tous les coins de rue, ni surtout sur toutes les plages du monde.—A vrai dire, je ne me rappelle plus au juste si ce quai est un vrai quai ou une jetée. Mais il n'importe ! C’est un bel ouvrage, d’une certaine longueur, d’une certaine largeur, et construit en une certaine espèce de bois.—La mémoire me revient, comme on voit. — Oui, c'est un bel ouvrage, durable monument de la sollicitude du gouvernement fédéral pour la région du lac Saint-Jean. Quelle
aurait été la surprise des missionnaires jésuites du 17e siècle, si on leur eût annoncé qu'un jour les ministres du Dominion feraient construire un quai—ou une jetée—à Roberval !
Le steamer Mistassini est là qui nous attend, et fait ce qu’il peut, à coups de sifflet, à force de fumée noire et de blanche vapeur, pour témoigner l’impatience qu'il a de quitter le vulgaire rivage.
Ce hateau est loin de jauger 25,000 tonneaux; mais il est encore d’une corpulence fort raisonnable, Et qu'il est beau, et luxueux, et confortable! Pour moi, je n’en revenais pas de la stupéfaction que j’éprouvais, de voir que nous avions un pareil palais flottant dans notre pauvre Saguenay, sur notre pauvre lac Saint-Jean. Pour tout exprimer en un mot, disons que, tonnage à part, il ne le cède en rien aux plus beaux vapeurs de la Compagnie Richelieu & Ontario.
Pendant que j'allais de l’étonnenment à l'enthousiasme, et vice versa, la rive s'enfuyait. Nous contemplions tout le village de Roberval, son splendide hôtel, ses grandes scieries, et cette longue traînée de blanches maisons échelonnées tout le long du bord de l'eau.
Le beau soleil de septembre échauffait peu à peu cette atmosphère d'automne, qu'a touché déjà la froidure qui s’en vient. La brise, toute chargée des aromes qu'elle avait pris aux forêts du grand Nord, devenait plus forte à mesure que nous avancions au large, et donnait à la surface du grand lac des ondulations de plus en plus prononcées, sur lesquelles notre Mistassini se dandinait fort gentiment.
Ah! le beau voyage que nous faisions!
Après avoir bien regardé tout ce qui s’offrait à la vue dans
toutes les directions, après s'être bien chauffé aux rayons du soleil, après avoir consciencieusement humé tout ce que la brise avait de parfums délicats, après voir en un mot joui de tous les plaisirs du dehors, chacun descendit au salon du steamer, et se mit en frais de réciter pieusement l’office du jour. Mais ce ne fut pas sans peine: car le diable avait beau jeu, e.: une pareille circonstance et dans de
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telles conditions, pour faire travailler les imagina:.ons et en tirer, sans faire semblant de rien, mille distractions toutes plus attrayantes les unes que les autre.s
Maints combats, que nul historien ne racontera, se livraient de la sorte, et d'innombrables victoires se remportaient à l’envi sur “la folle du logis,” lorsque soudain retentit un long sifflement, d’une acuité de pointe d’aiguille, qui me perce encore les oreilles rien que d’y songer.—Comme de raison, personne ne leva les yeux de son bréviaire, et le diable mordit encore la poussière à plus belles dents que jamais.
Ce n’était pourtant pas le serpent infernal qui avait sifflé de façon si perçante.
Le steamer Mistassini avait déjà stoppé, et un minuscule vapeur l’avait aussitôt accosté. Je vous présente, lecteur bienaimé, le steamer Arthur, qui a bien une vingtaine de pieds de longueur. Mais je vous préviens qu'il n'entend que l’anglais. Aussi, lorsque vous prononceres son nom, remémorez-vous les savantes leçons du maître d'anglais qui charma les beaux jours de votre enfance, disposez votre langue suivant les principes, et jouez du th, joues-en sans scrupule, et ce sera bien, pourvu que ce ne soit pas trop mal.
Ah! Il fallut bien fermer son bréviaire !
On nous expliquait que les eaux avaient bien baissé, et que non seulement il y aurait de l'imprudence à faire naviguer le Mistassini dans la Mistassini, mais que ce serait le vrai moyen de ne jamais arriver à Mistassini : à tout bout de champ on serait échoué de façon à n’en pouvoir sortir. Or, comme ce serait à chaque banc de sable que l’on s’ensablerait ainsi sans être capable de revenir à flot, et qu'il y a de ces bancs de sable à chaque instant, il y avait deux cents risques contre la moitié d’un, que nous ferions naufrage au premier moment.
Emus par des considérations aussi pittoresques, nous nous
ftmes à l’idée d’avoir mangé notre pain blanc le premier, et nous
laissâmes le beau Mistassini pour l’Arthur, qui, au flanc du trans-
atlantique Kaïser Wilhelm der Grosse ferait l'effet d’une puce sur une baleine, ce qui n’est pas beaucoup dire. N
Passant par la ‘“ chambre des machines ”’—Jesquelles se réduisent à un engin que l’on porterait sous le bras et qui n’en fait pas moins un tapage d’enragé,—nous arrivons au ‘ salon,” dont le luxe rappelle joliment celui des voitures des gens qui mènent la Poste. Et ces voitures-là, on est bien heureux de s’en servir, n'est-ce pas? lorsqu'il n’y en a pas d’autres. C'est ce qui explique à merveille le bonheur que nous goûtâmes à bord de l’Arthur.
Golfe Mistassini.— Rivière idem.—Quähd il n'y aura plus de forêts.—Un ministre qui pleure.—Un diner mémorable, —Un gouvernement qui a grand cœur, — Un palais royal, et les petits princes barbouillés de mélasse.
Cependant nous étions entrés dans le golfe de la Mistassini, qui rappelle tout à fait les autres golfes—excepté qu'il est beaucoup plus petit. Cet estuaire est pourtant d’une étendue considérable, relativement à la rivière qui le forme, et nous trouvâmes que cela prenait bien du temps pour le parcourir jusqu’au fond, impatients que nous étions de voguer sur la fameuse rivière.
Du lac Saint-Jean à l'établissement des Trappistes, il n’y a qu’une distance d’un peu plus de vingt milles par la rivière Mistassini. 11 nous fallut néanmoins faire un trajet d'environ trentecinq milles, à bord de notre Arthur, pour arriver à destination. C'est même là l’un des plus beaux exemples de la diversité qu'ilya parfois entre la théorie et la pratique.
Le printemps, on met trois heures à faire ce voyage; l'automne on en met six! Vraiment, il faut être reporter pour se permettre des affirmations si étranges.
Î1 n'y à pourtant là rien de si extraordniaire. Tout le printemps, la Mistassini est une rivièr: comme les autres, je veux dire où il y a de l’eau tant qu'il en faut, tandis que l'été et l’automne il n’y en a presque pas. Et alors, c’est partout les bancs de sable
les plus extravagants, qui de l’une et de l’autre rive s’avancent à l'envi, et barrent à tout instant le passage. 11 faut donc que les navires qui veulent malgré tout naviguer sur un fleuve d’une telle maigreur, se prêtent à tous les caprices de l’étroit chenal, louvoient à droite et à gauche et ne procèdent qu’à force de zigsags continuels. Pour comble d’infortune, il y a des bancs de sable jusque dans le chenal... Toutefois il faut ajouter que la route à suivre dans ces eaux périlleuses est bien éclairée, du moins le jour, par de longues perches qui, enfoncées dans le lit de la rivière, indiquent à merveille par où il faut passer. Le timonier n’a qu’à viser d’un piquet à l’autre, et ça va tout de même. Si l’on passe du mauvais côté du jalon, on échoue piteusement, et l’on est certain de : :: pas rester là jusqu’à la fin du monde, attendu que dès le printemps suivant il y aura la crue des eaux pour vous remettre à flot.
Voilà ce que c’est que la navigation de la rivière Mistassini. Je suis le premier écrivain qui ose dire là-dessus les choses comme elles sont. A quoi bon voiler la vérité, et faire croire qu'il n'y a que des Saint-Laurent dans le système hydrographique de notre belle province de Québec? Bien plus, me piquant au jeu, je ne redouterai pas de percer les ténèbres de l'avenir, et de vaticiner sans détour qu’un jour viendra où la rivière Mistassini ne sera plus qu’un étroit ruisseau, que l’on traversera facilement d’une enjambée. Ce sera comme je vous le dis, et la faute en sera au défrichement, c’est-à-dire à la colonisation. Plus on abat les forêts, plus l’on tarit la source des cours d’eau. Donc, pour peu que les colons jouent encore de la cognée dans cette région du nord, il faudra faire ses adieux à la Mistassini. Qu'on me parle encore de la colonisation!
Du reste, rien ne presse, et l’on peut attendre avant de se livrer au désespoir.
Car j'ai raisonné en ne tenant compte que des données de la science, tandis qu'il aurait fallu ne pas oublier d'y joindre celles de la politique. Ah ! la politique, il ne faut pas en rire !
En effet, il y a un ministère des Travaux Publics, à Ottawa!
Il y a l'honorable M. Tarte à la tête de ce ministère ! Et je voudrais : bien savoir qu'est-ce qui ne se fait pas, quand M. Tarte veut-que * : cela se fasse ! »
Or, M. Tarte est venu dans ce pays, l’été dernier. Et tout lui est tombé dans l’œil, le Saguenay, le lac Saint-Jean et jusqu’à la
en assurer la navigation. Un journal s'est même trouvé qui, dans l'enthousiasme si légitime d’une telle promesse, annonça gravement À ses innocents lecteurs que le gouvernement allait envoyer un dragueur dans la rivière Mistassini,—par la poste, j'imagine. Non, on fera tout: simplement construire la machine au Lac Saint-Jean. La Construit-on vraiment, cette machine? Je l’ignore.
Quoi qu'il en soit, notre petit vapeur faisait tant de détours et de retours, qu’à la fin nous éprouvâmes nous-mêmes, par une sympathie bien explicable, l’épuisement qu'il était naturel de lui supposer. Et nous eûmes faim
La situation n’en fut pas plus désespérée pour tout cela. D'autant que l'événement avait été prévu, et que les mesures les plus appropriées avaient d'avance été prises pour le cas où l'accident se produirait.
Et alors j’assistai à un spectacle que je n'avais jamais vu et
que sans doute jamais de ma vie je ne reverrai ! Il s'agissait de
de bois destinés à la fournaise de la machine, une construction convenable s’érigea peu à peu, dont les architectes—mirabile dictu— n’étaient. autres qu’un archev ue, un évêque, un vicaire général,
des secrétaires d’évêché (1): bref, des représentants de toute la hiérarchie ecclésiastique et de plusieurs diocèses de la Province ! L’enthousiasme que j'éprouvai à la vue d’une scène si nouvelle est encore d’une telle intensité que j'ai voulu en consigner ici la mémoire, pour l'édification de la postérité, laquelle, d’après ce
contemporains, suivant qui l'éducation donnée en nos temps n’est pas “ pratique”, que nous ne sommes pas préparés à “Ia lutte pour la vie’”’, etc.
Tout ce que j’ajouterai sur ce banquet mémorable, c’est qu'il fut copieusement arrosé d’une capiteuse bière de gingembre: car il était sévèrement interdit de s’abreuver aux dépens de la rivière Mistassini, dont le volume d’eau n'était pas déjà si considérable, que nous pussions sans inconvénient imiter la bouilloire du mécaaisme, qui en faisait une consommation vraiment alarmante,
À certain moment, nous ne fûmes pas peu ravis d’apercevoir, sur la rive droite de la Mistassini, une belle jetée construite vis-à-vis la mission de Saint-Méthode, autrefois appelée “ Ticouabé.”’ Voyez-vous cela ! le gouvernement fédéral du Canada—qui réside si loin, qui a des intérêts si importants à iller, qui est tellement occupé à soigner la Constitution si gravement blessée par les fanatiques du Manitoba, à établir un service de navigation rapide entre le Canada et l'Europe, et à bâtir un pont colossal devant Québec, — à bien voulu jeter un coup d’œil sur cette modeste localité du Nord et y laisser tomber une petite jetée, de belle construction, pour accommoder de pauvres colons perdus dans la forêt ! Quel bonheur Pour un pays, vraiment, d’avoir un gouvernement fédéral! © Canada, mon pays, mes amours ! :
1) De mémoire, nommer, comme t à l'excursion dont ag, ge pus ee 4 Le G. er Duhamel hong La | Chicoutimi ; l'abbé ©.-E. Parent, V..F, du séntralecbes, Mgr Belley, V. G,
an) # F SE A ES em TS
Il ne manque pas d’autres choses que nous fûmes ravis de voir dans ce voyage sur la rivière Mistassini. Ainsi le paysage y est Presque partout d’une grande beauté et d’un pittoresque accompli : ®% qui, À vrai dire et à mon sens, est pas mal le cas de tous les Pa;7sages et de tous les points de vue de l'univers. Car, puisque je suis en veine de confidences, j’avouerai que généralement je trouve charmant tout endroit où il y a de la verdure, de l’eau, des rochers; enfin, pour tout dire en un mot, je ne connais pas au monde de lieu plus agréable que la planète où nous vivons. .…
Pour ce qui concerne plus particulièrement la Mistassini, es rivages sont presque partout encore recouverts de la forêt vierge, : ce qui fait que tout voyageur éprouve en passant par là les mêmes impressions que s’il était le premier à découvrir ce pays. Le sol est plat à perte de vue, perte de vue qui est même d'autant plus complète que la rivière s’est creusé un lit assez profond, et que l’on ne voit à peu près rien de la région que l’on traverse. ;
À certains endroits, la forêt a disparu et des champs cultivés la remplacent. L'on aperçoit alors, de distance en distance, le palais de l'un des rois de la création qui est venu se tailler un domaine dans ces lieux éloignés. Et à mesure que notre navire Passe en vue de chacun de ces châ i bauchés, nous en voyons sortir, l’
émotion s'empare onisation, de ces vrais de nos ancêtres, de ces de ces bienfaiteurs de la brins d’herbe où il n’en
He
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ts princes, qui sont là nu-pieds, nu-tête, et barbouillés jusqu'aux oreilles de mélasse des Barbades, sera remarqué par le curé du village et par lui amené
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au collège : nous lui apprendrons les règles d'accord des participes, nous lui dirons comment il faut s’y prendre pour se tirer un peu d'affaire avec le th anglais, nous lui ferons faire des vers latins et des thèmes grecs, nous lui enseignerons à dresser des syllogismes invincibles; surtout, nous lui ferons aimer Dieu, l'Eglise et la patrie. Et puis, dans quelques années, il y aura quelque part un journaliste puisssant, un éminent homme d'Etat ou un grand évêque, qui fera la gloire du Canada français et qui, par la plume, par la parole ou par les œuvres, s'emparera de l’âme du peuple et l’entraînera à de superbes destinées.
Voilà ce qu’il y a dans la belle cause de la colonisation. C’est Pourquoi, lorsqu'on rencontre des colons, il faut en eux saluer, chapeau bas, la force présente de notre nationalité et l’assurance de notre avenir, —l'avenir de la France d’Amérique.
IT Le bassin de la Mistassini,— Idéal ermitage.—Chez les Trappistes. — Précis du voyage de retour.—Adieux touchants.—Tout le monde à la Trappe.
Cependant, à force de contourner des bancs de sable, de longer des rives bien boisées ou recouvertes de moissons dorées, :a journée avance, notre bateau à vapeur aussi; et je crois vraiment qu'il va falloir me résoudre, dès ce numéro de l’Oiseau-Mouche, à faire arriver mon lecteur au terme du trajet... Calmons pourtant notre impatience. Nous ne sommes pas pressés, ni lui, ni moi: et nous n’arrêterons la machine de l’Arthur qu’après avoir épuisé le sujet. Comme si nous allions laisser de côté ce qu'il y a de plus beau dans la rivière Mistassini !
Eh bien, ce qu’il y & de plus beau dans la rivière Mistassini,
est le grand bassin qui en termine la partie navigable.
Done, vous apercevez à certain endroit une pointe de rochers et de terre, plus ou moins boisée, qui s’avance en travers de la rivière et l’obstrue complètement. Je vous demande comment
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nous allons faire pour aller plus loin! Déjà nous devisions de la possibilité qu'il y aurait. de portager, c’est-à-dire de prendre: l’Arthur sur nos épaules et de le transporter par-dessus cet obstacle, lorsque nous aperçûmes qu'il y avait à gauche un détroit en bonne et due forme, par lequel notre steamer passerait parfaitement. Et c’est en contournant le promontoire que nous saistmes tout le pittoresque de la situation.
C’est d'abord une vraie presqu'île, qui l’est même à tel point qu’au printemps, lorsque les eaux sont hautes, elle devient une île
” Véritable. Le bel endroit pour un politicien qui, sur ses vieux ans,
voudrait Dans un fromage de Hollande Se retirer loin du tracas
et s’y faire ermite pour expier les crimes de sa vie passée (d'autant que les Trappistes sont là pour fournir tout l'excellent fromage, de Hollande ou d’ailleurs, qu'il faudrait) ! Le bel endroit pour un poète que les bruits du monde ont toujours empêché d’enfoncer ses chevilles avec toute la cadence qu’il voudrait ! Le bel endroit pour bien d’autres encore, dont l’énumération serait fastidieuse, desquels au reste pas un n’aura seulement l'idée d’y venir.
Toujours est-il qu’une fois le promontoire doublé, la rivière reprend sa largeur et forme là “ un affourc d’eau bel et délectable pour mettre navires”, comme disait le bon Jacques Cartier.
Et c’est maintenant, à mesure qu’on avance, que le spectacle est beau.
D'abord, tout ce bassin, c’est comme un lac superbe, aux proportions restreintes, mais par là même d'autant plus charmant. Car en fait de lacs, comme en fait de chiens—sauf le respect que je dois au public, —ce sont les plus petits qui sont les plus jolis. Allez donc, en effet, vous sentir épris de faire des vers à la vue du lac Supérieur, comme d’autre part—assurément—en présence d’un énorme molosse quelconque ! Du reste, quand je parle ici de petit lac, je n’entends pas que l’on eroie qu'il s’agisse d’une simple mare, où de braves grenouilles se feraient la vie belle en cultivant la
A MISTASSINI 65 musique, la natation et autres beaux-arts. Non ; Au contraire, ce bassin à peut-être un demi-mille ou un mille de longueur, sur une largeur de cinq, dix ou quinze arpents (mes souvenirs, déjà vieux de huit mois, sont sujets à perdre un peu la tramontane: je le reconnais avec la plus sincère des humilités). Et puis ces eaux ne manquent pas de profondeur... Je n’en sais rien, sans doute, pour n'y avoir pas promené la sonde; mais je le pense. Car de même que, lorsque l’on connaît deux angles d’un triangle, il est facile d’en inférer l'ouverture du troisième, de même il est naturel de conclure qu’un lac, long et large, ne doit pas manquer non plus de profondeur. Notre petit navire se faisait sans doute le beau raisonnement que voilà. Car, à peine se vit-il entré dans cet “ affourc”, qu'il changea tout à coup d’allure, et se mit à voler sur la surface tranquille de cette mer dormante. Il fait si bon, quand on navigue, de se sentir de l’eau sous les pieds, je veux dire évidemment, pour le cas qui nous occupe, sous la quille !
Naturellement, tout autour de cette pièce d’eau, règne un encadrement de verdure qui charme la vue. Mais il ne faut pas croire que cette verdoyante bordure, uniformément distribuée, provoque par sa monotonie l'ennui du spectateur. C’est le cas de beaucoup de lacs dont l’on se rassasie vite pour cette cause, sans parler des légions de moustiques dont la familiarité ne tarde pas à vous y peser au delà de tout ce qui peut s'imaginer. Non, ici, rien detel. Et il n’y manque pas de choses pour rompre toute possibilité ‘ dé monotonie. Car, par exemple, vous apercevez devant vous, dansun lointain modéré, une fort belle cataracte que fait la Mistassini en arrivant dans le bassin qui nous occupe. Vers l’endroit même de cette chute, il y a un pont en bois, de proportions grandioses et de facture très remarquable, qui rappellera aux générations futures la bienveillance éclairée du gouvernement Taillon.—Le lecteur, étonné de me voir entrer ici dans le domaine de la politique, voudra bien observer qu’en un autre endroit de mon récit, s’il se continue, je célébrerai, à propos d’un autre pont qui se trouve ailleurs, mais sur une rivière aussi, je célébrerai, dis-je, la gloire du gouvernement