‹ Impressions d'une Seconde VieChapitre 3 sur 9 · BROUILLARD DANS LE BOIS · texte numérisé non relu

BROUILLARD DANS LE BOIS

fois et repoussent de fuyants squelettes pour s'ouvrir un sentier»

Uccle^ octobre 1914*

J'ai entendu un paysage, tantôt, à la fin de cette radieuse après-midi de mai où la vie s'attardait dans le ciel réchauffé, et je voudrais le revivre en dessinant avec des paroles ses contours flottants* La belle promenade à travers les champs qui dévalent lentement jusqu'à la Meuse, par le silence vibrant et les indiscrétions magiques de la terre en émoi de printemps* La dernière que nous faisions depuis le rigoureux hiver»

Louise est un guide charmant qui ne partage avec moi que des avis précieux, se tait quand elle admire, et je lui sais tendrement gré de me laisser discerner le spectacle*

Pour atteindre le large, nous étions sorties du village par le chemin caillouteux où les ravines marquent d'amusants points de repère*

L'air était tiède, accueillant* Les haies des

derniers jardins^ malgré la faiblesse de leurs jeunes épines^ griffaient mes vêtements; en me dégageant* mes doigts rencontraient toute une fraîche \erdure qui^ peu de jours auparavant^ se cachait encore^ tapie dans le bois sec*

Ce n'était qu'un modeste prélude* J'avais le souvenir de vergers fleuris dans le gel ou la pluie des avrils maussades durant lesquels^ mathématiquement^ le renouveau fait son œuvre têtue^Alors les parfums transis n'osaient s'extérioriser et ce n'était qu'une orgie de candeur et de grâce*

Maintenant^ la féerie était complète : de lourdes bouffées d'odeurs provocantes et batailleuses me tombèrent sur les cheveux*

« Tous les arbres sont en fleurs, murmura ma compagne, c'est une explosion de blanc, de rose, de safran* »

Et j'imaginais, au milieu de ces arômes miellés, alcoolisés, déjà fruités, les géants bouquets des cerisiers, des frêles pêchers, des pommiers aux ramures tordues, et les grappes des cytises pleureurs*

Ils avaient jailli spontanément tous ensemble cette année, dans leur hâte de se donner à la lumière*

La nature paraissait folle de la liberté que le soleil venait de lui rendre, et son ivresse était contagieuse*

Nous marchions***

La brise remuée m'annonçait que j'étais au bout de la route abritée de murs et de maisons basses : l'espace s'étendait devant nous*

Mon pied, compréhensif comme la paume de la main et que j'ai rendu curieux comme un index, percevait le sable élastique et soyeux des sentiers qui courent à travers les prés*

Nous cheminions d'un pas accordé, enjambant parfois de minuscules ornières où la glaise s'effritait, entrant dans les prairies grasses pour le plaisir gourmand de se faire fouetter les souliers par les herbes sifflantes ou par les touffes plus souples des cardamines et des boutons d'or, quelque chose comme un hors d'oeuvre aux longues courses que promet rété dans les foins odorants ou l'automne dans les feuilles mortes*

Je sentais grandir et se déployer la beauté paisible de la campagne à mesure que les rumeurs du monde s'atténuaient derrière moi : rires aigres des femmes^ cris des enfants jouant sur les seuils^ discordances qui dans réloignement reprenaient le ton^ devenaient harmonies»

Puis elles s'évanouirent et laissèrent frémir la grande voix de Tatmosphère. Autour de moi s'élevait jusqu'aux confins de rhori2;on une symphonie décorative^ ténue comme un voile transparent^ très transparent, tout brodé de couleurs, de sons, de notes exquisement nuancées, festonnées et enlacées dans l'ensemble sévère : meuglement alterné des bestiaux, lointain cuivre des coqs, fioritures flûtées des oiseaux qui pressentaient la nuit.

Et, au dessus d'eux, ainsi qu'un élan des existences qui m'étaient invisibles, montait la spirale joyeuse de l'alouette, si haut que je la croyais retenue dans le cieL

Nous nous arrêtions à l'attendre, tête levée, comme si dans l'éblouissement du couchant, nous eussions pu la distinguer. Un instant.

rillusion me vint avec les rayons chauds qui me baignaient le visage*

Enfin^ en des registres suraigus, en de fluides pianissimi, la chanson prestigieuse redescendit de Téther; elle s'égrena en perles mouillées que le vent ensoleillé séchait au passage, s'abaissa, remonta encore pour s'éteindre au ras du sol dans le tapis mouvant. Nous étions à la saison du jeune blé.

Puis nous reprîmes notre route en méandres ; un grincement rythmé et méthodique nous précédait et croissait mystérieusement.

— « Qu'est-ce i »

— « Je ne sais, je ne vois rien ».

Cela ressemblait d'abord à des frottements d'archets trop tendus sur des cordes fausses, mais rien ne demeure longtemps faux dans l'hymne merveilleux de la terre.

Quelque gros insecte sans doute entrechoquait ses élytres. Y a-t-il des grillons et des sauterelles aux premiers jours de maiç*

Je n'étais guère en mal d'interroger, je subissais délicieusement.

Un peu de fraîcheur me couvrit les joues comme une poudre impalpable.

— « Dites i des nuages passent^ et puis d'autres encore i »

— « Non, nous approchons de la rivière. » Je compris pourquoi, au prochain tournant,

mon front sembla s'appuyer contre une poitrine large comme les cieux et moite des sueurs exhalées de toute la glèbe en cette printanière journée.

Déjà des traînées acres rayaient Tair, puis un murmure moiré s'insinua; enfin, je perçus le clapotis de minuscules vagues roulant vers la droite, frappant à intervalles réguliers, en un choc argentin, leurs sonnailles emmitouflées de ouate.

Nous arrivions au fleuve : sur la berge glissante le ga^on couché en résille humide dont il faut constamment se dégager; plus bas, de toute part, des coassements scandés, rugueux, sans merci — l'empire de la vase.

— « Les voilà, nos cigales ! »

A cinq cents mètres de distance, l'imagination a de généreux caprices !

— « Y a-t-il des barques^ je ne distingue pas < »

— « Oui, très loin, deux, trois, cinq chalands, un remorqueur, qui viennent de la ville; ils commencent à jouer au fantôme dans le crépuscule qui rougeoie* »

J'évoquai le tableau. Soudain un appel de sirène déchira le calme qui ne revint qu'après de douloureux sursauts; quand tout s'apaisa les crapauds seuls demeurèrent et leurs provocations me parurent très douces. Les bateaux arrivèrent, labourant le fil d'eau, le tordant, l'éclaboussant sur l'hélice battante/ et s'enfuir ent.

— « Je crois qu'il se fait tard, rentrons, conseilla Louise tout bas; comme c'était beau.»

— « C'est vrai, et comme on pensait clairement, ajoutai-je ; retrouverons-nous jamais nos sensations d'aujourd'hui < »

La nuit tombait et le brouillard du fleuve faisait frissonner les épaules Je fis une dernière invite à tous les bruits, à toutes les senteurs probantes qui depuis une heure me faisaient tendre les antennes.

Vraiment n'avais-je rien vu^ Dans l'air se devinaient des germes^ des démons*

J'étais grisée d'infini^ en verve de clairvoyance^ de brutalité et d'apostolat. J'ai jeté à ma compagne des vérités brûlantes^ indispensables à l'artiste qu'elle doit rester.

Je ne me rappelle pas bien quoi. S'en souvient-elle i

Mais pourquoi est-ce moi^ l'épave^ qui les ai dites au beau navire qu'elle est encore ^

Cheratte^ mai 1917*

Une vieille maison que j'aime se cache en plein village, dans un beau jardin entouré de murs et de haies touffues.

Nul ne l'aperçoit de la route, m'a-t-on dit, et quand nous franchissons la grille discrète, doublée de tôle, les rumeurs de la campagne ne nous suivent pas dans l'atmosphère close de la petite cour d'entrée. Seul un froissement d'ailes menues s'élève en hâte et s'éparpille. Près du gros arbre et du banc qu'il ombrage, un seuil très bas affleure les dalles unies de l'étroit corridor; à gauche des portes s'ouvrent sous la moindre poussée d'un loquet dont mes doigts suivent le galbe familier et je me trouve dans le silence tiède et souriant où flotte une senteur de roses mourantes.

C'est la maison de mes amis ; je la connais bien et la reconnais si joyeusement à chaque retour...

Que de fois j'ai respiré^ écouté la vie secrète émanant de ses vieux lambris saturés de frôlements, de chocs, de résonnances et qui ont abrité des générations» Voici la chambre de la haute armoire aux moulures tourmentées» Quand on s'en approche, la vaisselle fragile frissonne derrière les panneaux ajourés et répète à chacun des pas sur le plancher fatigué son délicat cliquetis»

Voici la vaste table qui tantôt nous réunira; le repas se prolongera, car nous aurons glané, durant le jour, la fluide matière des causeries qui ne finissent pas»

L'antique horloge, maîtresse du temps, pontifiera vainement par dessus nos têtes et son balancier essoufifté, hoquetant, effritera nos paroles»

Voici le salon et son meuble de laque précieux, plus poli que Tivoire, et ses charnières damasquinées qu'il m'amuse de caresser au passage» Et tout là-bas, l'atelier, son énorme foyer, les divans, le piano, l'odeur de tabac, d'huile et de couleur qui évoque les études ébauchées»

La terrasse au midi, tout enveloppée des glycines qui refleurissent^ est le refuge des heures de sieste*

La journée est majestueuse et belle comme pour ne jamais s'éteindre.

Un lointain grondement d'avion rappelle que le ciel limpide est propice aux grands vols^ et les guêpes qui pérégrinent autour de nous intensifient le vertige d'été*

Les sièges d'osier gémissent sous nos mouvements rares*. ♦ Mon esprit paresseux cherche les arabesques qui flânent dans l'air mou : je songe que les parfums épousent les formes dont ils rayonnent, comme les sons jouent dans les gestes qui les provoquent, comme les voix se modulent, s'élancent ou fléchissent selon les émotions de nos coeurs*

Louise a lu, plus pour moi que pour elle, un livre qui parlait d'infini ; elle vient de s'arrêter respectueusement devant la gloire que laisse tomber le soleil*

Le poète qui écrivit ces pages est un sonneur de cloches qui ne veut pas qu'on s'engourdisse; nous essayons de poursuivre son rêve^ mais nos paroles sont mesquines et lourdes; elles ne suivent pas le cercle immense qui va du divin au divin en touchant la terre pour lui ravir ses plus subtils effluves*

La terre aujourd'hui retient nos pensées^ parce que les flox et les lavandes embaument et que les herbes sèches ont des crissements de soie sous la brise chaude*

Cependant^ les papilles de mon âme se tendent^ avides de conseils^ vers ce point unique^ enseveli sous la pesanteur de ma chair^ et qui semble emplir tout mon être; vers cette source de vie véhémente et patiente^ qui vibre après que mes sens ont fait le tour jouisseur de ce qui les sollicite*

Et mon espoir y reconnaît une saveur d'éternité*

Beau loisir qui devrait m'apporter l'inspiration lumineuse et ferme^ doux engourdissement qui^ du moins^ devrait donner la paix^

ne me laissere2;-vous qu'interrogation et flânerie d'esprit ^

Le jardin s'étend devant nous^ tout frémissant d'actions cachées ♦

Un oiseau a lancé un appel courte brisé comme un rire de sceptique*

De longs moments passent; la brise s'élève enfin, la splendeur du ciel devient plus clémente»

— « Allons jusqu'à la fontaine! »

Côte à côte, nous suivons le gravier sonore, ma manche de laine sur son bras nu*

L'eau s'écoule, active et murmurante, et sa fraîcheur nous retient longtemps*

« Prenons le sentier grimpant qui mène à ce bosquet où l'on n'entend que les pleurs monotones du ramier et les aiguilles des pins tombant sur le sol feutré* Puéril vestige d'un grand bois disparu, il conserve en sa solitude le charme et l'encens religieux des forêts* » Et si nous repassons, un peu plus tard, auprès de la source pour rentrer à la maison, le vieux jardinier, au milieu d'un bourdonnement d'arrosoirs qui s'emplissent et d'anses qui se

heurtent^ nous criera : « Mes pauvres fleurs ont bien souffert! »

Et le long des parterres nous aspirons les senteurs reposantes des ga2;ons piétinés^ meurtris et de la poussière mouillée,

Sur le toit léger qui surplombe les baies vitrées^ la pluie d'été crépite, souple et continue. Par intervalles, brisant la cadence, une grosse goutte filtre à travers les fentes et s'écrase pesamment sur la natte de paille; contre-rythme que j'attends dans le rythme berceur de pensées»

Le vent passe et repasse en folles gambades. Tout le feuillage frémit, se dresse, s'entrechoque, se convulsionne et, pour un instant, retombe épuisé.

Les fauteuils abandonnés dans un angle sont serrés les uns contre les autres. Derrière moi, dans le salon désert, s'est cantonnée la chaleur de la veille, grisante, pleine des exhalaisons perverses de bouquets qui agoni-

sent* A demi inerte, elle s'arrête à Tembrasure de la porte et Tair vivant du dehors ne daigne pas se mesurer avec elle, mais se sauve avec des envols de petits bruits et des émiettements d'eau*

C'est le vent joueur, le vent joyeux, le vent frivolant, comme dit une ancienne chanson vendéenne*

Plus de quiétude quand il s'évade : tressaillement de l'épiderme étonné, délice d'aspirer cette vie et cette jeunesse*

Une grande écharpe couvre mes épaules; sur mes genoux j'ai de quoi écrire* J'attends l'idée claire et la belle parole* La brise saccadée allège mon front, soulève mes cheveux*

Que disais-je ce matin, qui valut la peine d'être médité

« Fidélité — stagnation; stagnation — mort lente* Nous montons la garde devant nos souvenirs* Les intrépides agissent, créent, libérés du passé qui s'enlise* Pourtant, j'aime ce passé et le nomme un trésor***» Oh! ce vent frondeur*** Un pas très doux approche* Louise a laissé son travail, elle s'assied auprès de

moi, elle doit regarder les rameaux ployer et les roses s'effeuiller sous les dernières rafales et, de sa voix sérieuse, me conte ses essais, ses déceptions»

« Et vous, qu'avez-vous fait ^ »

Comme elle trouble heureusement le thème perfide de ma rêverie»*»

La pluie s'est tue; tout s'apaise; de la clarté se fait dans ce qu'on entend et dans ce qu'on respire»

Des senteurs se glissent en minces rubans pour reprendre la maîtrise du refuge charmant où nous causons» Les moineaux s'ébattent et gazouillent, le coucou répète son cri balancé; sur la route, un chariot s'ébranle sous des claquements de fouet»

Il se fait tard, la veillée s'est prolongée dans le cher atelier, en feuilletant un livre nouveau, en bâtissant des projets dans la fumée des cigarettes» On se sépare avec des souhaits et des promesses» L'escalier et sa rampe usée

grincent et cèdent mollement* « Dormes bien»*

Dans ma chambre recueillie^ la fenêtre ouverte au large m'attire comme une brèche sur rinfini*

Le calme dominateur se déploie devant moi et prépare à toutes les révélations* Plus un homme ne marche^ plus un chien ne s'effraye d'une ombre ou d'un bruits pas un hibou ne lance son sinistre défi; seule^ l'haleine du vent endormi fait trembler la cîme extrême des branches*** Friselis sans timbre^ qui ne rompt pas le merveilleux silence^ fraîcheur^ pureté que goûtent mes lèvres et que saisit la paume de mes mains étendues*

La prison de mon âme se démantèle à merci; avant d'avoir parlée j'écoute mes propres aveux* Nuit bienveillante^ nuit maternelle et trompeuse^ dans laquelle je crois voir ainsi qu'en la lumière — et je veux voir* On peut tout revoir en fermant les paupières* Où suis-je^

Les vieilles pierres qui m'abritent aujourd'hui forment un îlot sur le chemin d'oubli* Maison de philosophe^ d'amoureux ou d'ar-

tiste^ elle possède la grâce fanée des logis qui ont une histoire* Tout repose; rien ne meurt»

Une grande cité s'étend là-bas^ que j'ai traversée en hâte : rues vagues^ êtres ignorés^ ville ardente couvant dans le sommeil ses volontés du lendemain^ je la chéris^ car elle est tout proche de la maison de mes amis»

Est-il un coin de terre qui éveille le cœur si Ton ne sait y trouver une porte qui s'ouvre au premier appel de cloche et une voix connue qui s'écrie gaiement : « Toi^ Entre vite, »

Sans cette demeure aimée, du moins sans son souvenir, le monde n'est que plaisir des yeux et généreux exih

Cheratte, juillet 1918»

LTSPACE

Esquisse pour quatre strophes^

Route harmonieuse^ ombre tiède et sable moelleux^ ga2;ouillis qu'on écoute à peine^ arômes qu'on ne cherche pas à définir* La côte est douce^ on monte sans fatigue; les artères battent un peu^ laissant

[rillusion de Teffort* On croit à la vie^ Route harmonieuse*

Au sommet s'ouvre l'espace qui me paraît

[immense* L'air puissant et souple se rue sur moi.

traverse mes vêtements^ s'empare de tout

[mon corps.

La peau frissonne^ prend conscience de

[l'étendue»»»

car rétendue m'aspire, me dévore»»», je me perds en elle, et deviens infime, diaphane peut-être»

L'espace est immense»

Saveur lyrique de cette brise qui vient de faire le tour des mondes»

Elle charrie des parcelles de force, et ce courage emplit ma poitrine comme par la volonté d'un dieu»

Les sons qu'elle entraîne et dépose en sa course merveilleuse, semblent tous venir d'en haut»»» même les rares appels des hommes qui travaillent aux champs»

O la saveur lyrique de cette brise»

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