‹ Impressions d'une Seconde VieChapitre 4 sur 9 · L^ESPACE · texte numérisé non relu

L^ESPACE

Les regrets et les désirs s'éloignent de mon cœur^

s'éparpillent dans Tambiance formidable. 1 De respiration en respiration^ quelque chose ressemblant à du bonheur a pris leur place* Une génuflexion sacrée me courbe avec Tâme

de la terre.

Respect qu'engendre la joie^ vous êtes la plus

candide des adorations...

Mes désirs et mes regrets ont disparu dans l'espace.

Le Bercuit^ Juillet igao.

Hésitations, essais,»»» déclic brutal d'une serrure et la ferraille déjetée de la grille s'ébranle en se traînant par sursauts, lourdement sur ses assise de pierre»

La torpeur du parc ne semble pas troublée, Tair tiède et dormant qui vieillit entre les murailles, n'a pas tressailli»

Quelle odeur indéfinissable m'interroge»»»»^

Nos pas écrasent la mousse glissante qui couvre les chemins» Quelques marches ébréchées, disjointes, cimentées à nouveau par les plantes rampantes mènent au grand perron ensoleillé et rectiligne, qui encadre l'entrée de la maison seigneuriale»

Je pénètre l'humidité morne des salles qui se succèdent vastes et solitaires»

Que se passe-t-il d'insolite»»»» Le soleil n'est pas entré avec nous»»»

L'épiderme impressionnable du visage s'étonne de la transition»

Chaque fois qu'une porte s'ouvre, le vent jette un violent appel, il a pris possession du domaine par les vitres cassées; à travers les brisures, le feuillage de la façade happé par le tourbillon, se tord et palpite; on l'entend battre comme des ailes blessées»»»

Les murs laissent aux doigts un enduit de salpêtre ; les papiers qui s'en détachent sont épaissis de moisissures et de plâtras et la poussière affaiblit le dessin des cimaises» Une odeur rance est coincée entre les battants d'un placard» ^

Impression de deuil sans image directe, désolation abstraite des logis dont la vie s'est retirée sans promesse» Un long abandon a miné le réseau de bruit qui s'élève de toutes les choses; le silence s'est étendu, pesant et infécond comme le sable»

Lorsque la bise s'engouffre dans la haute cheminée, des relents de suie indélébile se dégagent évoquant les bûches qui brûlaient dans ce foyer désert et les figures qui se pressaient autour de lui»

Effarée se cognant aux parois, sifflant éperdûment, une hirondelle passe et repasse pour trouver la fenêtre libératrice; car nous sommes les monstres immenses, bruyants, inconnus qui troublent sa retraite*..

Quand elle s'est évadée, la paix désespérée se renoue.

La visite se poursuit : enfilade de grands corridors, caves sépulcrales, greniers et combles vibrants comme des églises et tourelle capricieuse.

Raboteux, terreux, se dresse et dévale Tescalier qui jadis luisait sous la cire légère ou se couvrait de tapis.

Enfin, dans les dernières chambres, grâce à Torientation et à Theure, propice, un rayon de soleil lance un trait chaud dans l'atmosphère qui s'éveille et frémit. La confiance renaît. Un jour, sans doute, des êtres heureux ramèneront, à force d'or et de jeunesse, la vie et le charme désuet dans la vieille demeure et referont des rêves d'espoir dans ces coins d'où les fantômes du passé semblent disparus.

Toute l'existence confuse de l'antique habi-

tation s'est réfugiée dans le jardin hirsute^ plein de senteurs étranges et de bruissements vagues* Sous Therbe folle des parterres et dans le terreau gras accumulé depuis des siècles^ s'élabore le drame des ferments qui se multiplient à Tinfini»

Les ramures pendantes^ débridées, obligent à baisser le dos : branches fraîches, flexibles, mêlées de bois sec» Le pied s'enfonce avec inquiétude dans du ga:5on froid, grandi à Tombre des taillis s'effondrant de vétusté; des racines et des rejetons barrent Tall^, orties et ronces pleines de dards cuisants>^ tiges languides, moites comme des reptiles»

Où est le cieL**» i

Des bourdonnements d'insectes, des pépiements d'oiseaux, des frissons de joncs morts penchés sur la margelle du bassin vide, les arômes incertains des fleurs sauvages engloutis par instant sous les effluves lourds des pacages voisins, me dérobei^t la notion de l'espace» Un peu de vertige, d'écœurement se glisse»»» On croit saisir moins que des plaintes, du sommeil latent bercé de soupirs énigmatiques, de l'oubh qui veut revivre»»»

Plus troublant que tout, montent, pénétrantes et persistantes ces émanations d'humus qui émeuvent les entrailles des hommes, comme si leur instinct reconnaissait le principe générateur, éternel de leur race.

La ferraille déjetée de la grille tourne péniblement sur ses gonds; son grincement rouillé s'échappe, ébauche lentement un cercle sonore qui vient se refermer auprès de nous, harmonieux et fatal*

Cheratte, mai 1919.

« Rester seule i — Parfaitement — je vous attendrai. »

Etrange impression de s'arrêter court — de se vouloir immobile au milieu d'êtres qui poursuivent leur course; on garde pendant quelques secondes comme un besoin de continuer dans la direction qu'on avait prise, mais les gens se croisent*.. De droite, de gauche, il se forme de petits remous qui rendent la stabilité à celui qui n'avance plus.

Il s'agit de tendre l'oreille et d'ouvrir les narines... Tout de suite de la musique se crée.

Rythme des corps qui déambulent en se balançant, rythme des pieds fermes qui frappent le caillou à s'enraciner, des pieds qui posent leur pointe molle et leur instable talon caoutchouté en variant et faussant la mesure. C'est amusant à observer... Tout est amusant.

à part Texécrable odeur de pétrole brûlé que dégorgent les moteurs*

Par vagues^ la foule déferle* Ce monde me frôle^ me cogne^ m'égratigne d^un paquet, d'un bout de canne; un coin de vêtement claque comme les drapeaux*

Des souliers heurtent les miens, la fumée d'un cigare me pique aux yeux* ^ Drôles, les découvertes qu'on fait pendant

ices^ rapides et fuyants contacts, et la pantomime qu'on imagine sur d'invisibles mouvements qui n'ont fait que remuer l'air* Tenir bon n'est pas commode au milieu de cette bousculade*

Heureusement je m'appuie à la rampe du pont, car l'îlot qui m'appartient n'est pas plus large que mes deux semelles accolées*

Flux et reflux* Des hommes, des femmes se succèdent, m'attaquent en m'ignorant et me laissent à peine un souvenir* Je me figure une jolie silhouette pour avoir respiré un sillage d'ambre ou de musc*

J'attrape des lambeaux de phrases entre des bouffées de tabac ; un tas de préoccupa-

tions^ de bavardages suivent leur route; la malice du hasard met à la file bi^^arrement toutes ces bribes d'esprit»

« En telle occurrence^ Monsieur, le Sénat aurait dû**» — « Je t'assure que la mousseline est ravissante*** » — « Crois-tu qu'il vienne $'.*» — « Osez, croyesî-moi* Qu'importe le chiffre^ »

Et le collier de paroles hétéroclites se casse quand le flot le submerge, se raccommode avec l'inattendu des rencontres*

Un appel plus puissant que les autres* En même temps, énorme et sinistre un hurlement de sirène* Alors, la reculade.** Je crois voir des têtes balayées sous la sonore trajectoire qui s'enfle et décroît*

En vérité il y a des dos qui pèsent contre mes manches, un chignon effleure ma joue et pour éviter des effluves chauds et l'inquiétante promiscuité des respirations, je lève le nez aussi haut que possible au-desssus des épaules qui me cernent*

Des trompes d'automobiles claironnantes, vibrantes se répondent* Elles happent toutes

les sonorités de Tambiance, comme le requin avale les poissons qui l'entourent.

Invectives de cochers^daquements defouets.. des sabots de cheval agrippent le sol gras^ puis des roues s'ébranlent tandis que le timbre d'un tramway répète mille petits coups secs^ impatients et rageurs.

Le terrain tremble... Mais l'incident est terminé^ je retrouve dans la perspective des bruits la ligne maîtresse que j'ai remarquée et que je dessine constamment sur le susurrement général qui lui sert de fond.

Un rire^ une toux... « Je n'admets pas qu'un patron en arrive là... » — « Il est vrai que la campagne^ la solitude de... » Les pas se mêlent, se hâtent, flânent, trottinnent. Les mots, les accents s'enchevêtrent. En zézayant, quelqu'un dit : « Nous sommes affreusement ' grugés... »

Indéfiniment les pas marquent la cadence, les voitures fuient. Par instant on dirait que les rumeurs, les secousses, les sentences tombent dans un abîme élastique d'où elles rebondissent peu après.

Grincements^ sonneries^ crépitements de terre foulée ou de feu*»»

Décidément^ le gosier humain est le plus merveilleux des instruments : sa voix s'élève^ rayonne au-delà de toutes les autres; il me semble qu'un beau chanta à Theure qu'il est^ rendrait sublime tout ce vacarme!

Le monde est extraordinaire»»»

Mon guide tarde^ il avait dit : « Deux minutes^ le temps de traverser et d'acheter un journal ! »

Sans doute le passage est difficile» Je n'ai pas peur» La vieille balustrade à laquelle je m'adosse est patinée^ polie; durant des siècles on s'y est accoudé en regardant l'eau couler ou^ comme moi^ en attendant un ami»Quelques minutes sont parfois bien longues»

L'air est adorable^ qui vient de baiser le fleuve^ par ce prime printemps parisien»

L'atmosphère est délicate^ spirituelle, avec quelque chose de poignant, parce que la Seine trahit un lointain relent de marée»

La brise est presque tiède»

6o IMPRESSIONS D^UNE SECONDE VIE

S*il m'avait perdue A distance nous devons être tous des pantins pareils»

Faut-il s'inquiéter»»» Que faire»»»

Ne pas bouger»

Il y a comme une embellie après la tourmente, une trouée dans le maquis de sons broussailleux» Je respire, je remets mes sens au point, je saisis le charme infini de la rivière pleine d'énergie et de gaîté»

Coups de coude anonymes»

Une créature maladroite se réfugie contre moi par terre» Un chien»»» Un enfant»»»

Des fantômes odorants, bruissants, pressés, défilent» J'écoute, je flaire, je souffre un peu»

Instinctivement je glisse mes mains dans mes poches» Je dois être un obstacle branlant» Je m'efface autant que je le peux» J'essaie de diminuer, de fondre en moi-même et surtout de conserver l'équilibre»

Chère bonne pierre du vieux pont !

« Avance, mon petit, tu nous feras tuer, » gémit une maman épuisée» Et des pleurs, des hoquets»

Mais le tumulte devient grandiose, je perds la notion du détaih Qu'importe où vont ces véhicules, ce peuple, et qui conduit rorchestre de cette folle symphonie du pavé i

Il y a des sursauts, des soupirs, des basses en pédale, des crescendo, toute une brutale instrumentation, cornets d'autos, sifflets, tambourinage des roues, cris, renâclements, et tout cela empoisonné d'âcres exhalaisons d'essence qui brûlent la gorge*

Cacophonie étonnante d'où s'élancent des notes pures, des accords parfaits, mélange d'homogène et d'imprévu.

Je pense à la foire et à l'enfer. Personne ne paraît s'arrêter, au moins reprendre haleine. Quel tourbillon! En pleine paix, je songe à l'émeute. Il me semble assister à la pulvérulente victoire des pauvres passions humaines qui s'en vont traînant la jambe, glapissant, vrillant le tympan, exacerbant les nerfs, laissant échapper parfois un jet de voix glorieux.

Pourquoi

La symphonie du pavé, l'encens infernal

qui Tenveloppe me vide le crâne» L*énervement me geigne... et ranxiétéJl doit être tard! Gomment s'échapper**»

Gomment rentrer chez mou.Al ne m'aura pas retrouvée dans cette cohue!

« Enfin^ vous voilà ! » — Un embarras m*a retardé^ pardonne2;-moi !

J'ai ressaisi le bras protecteur^ déjà nous suivons le troupeau qui marche^ marche^ traverse des rues larges^ étroites^ des places angoissantes^ avale la poussière^ piétine^ écrase du rocailleux ou du gluant^ marche encore, évite des monstres roulants et trépidants, enjambe des ruisseaux, atteint des trottoirs encombrés, bavards et rieurs qu'il considère comme un asile, marche toujours, bête de somme fatiguée cherchant l'étable»

Paris, Pont-Neuf, mars 1930»

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