HYPNOSE
♦♦♦Et durant un long moment^ Tunivers me parut un et cet un n'était que sonorités* Je croyais toucher la Musique elle-même, de mes doigts crispés sur les cordes frémissantes*
Ce n'était pas mon oreille seule qui l'entendait : la déesse m'enveloppait de son fluide, elle s'identifiait à la chaleur divine d'un soir d'été, au calme qui devenait le maître de mon cœur*
Je vivais de son souffle, il se répandait à travers mes fibres comme si les pores de ma peau l'avaient aspiré*
Je pressais les notes sur la touche, elles m'appartenaient; je les écrasais comme des pétales de fleurs pour en extraire le suc*
Et le violon se confondait en image avec une cassolette à parfum; mon bras la soutenait; l'archet berçait l'encens^ les sons brûlaient^
s'évaporaient^ s'élevaient à la gloire de la terre immatérielle et de Tâme visible*
Je sentais une présence réelle dans l'inexistence de toutes choses***
La chanterelle cassa^ qui rompit le charme*
Le Coin Perdu, août igi^*
J'attendais une visite grave* Je m'y étais préparée mais mon esprit trop longtemps ramassé sur lui-même^ fatigué^ se détendait, s'éparpillait, se mettait à broder des images sur un thème qui l'amusait»*»
Les mains sont de beaux instruments, étonnants réceptacles de sensations, transmetteurs prompts et sûrs de la pensée* Si vous ave^ un rien d'intuition, si vous savez les interroger, elles deviennent les indiscrètes, les confidentes à la façon du miroir; comme la bouche et les yeux, elles sont en vérité un des miroirs de l'âme* Serrez la main qui vous est tendue, laissez presser la vôtre, et ce court contact vous découvrira la nervosité, la vaillance, la ruse, la générosité du personnage qui vous aborde* Comme elle trahit la fièvre, la main révèle l'inquiétude, l'amour ou la colère qui nous trouble*
Dans ses manières si diverses de toucher^ de saisir, de secouer une autre main, elle exprime des sentiments infiniment subtils, car rappel des doigts au cerveau est aussi rapide que celui de deux regards^
Qui ne conserve la mémoire d'une première rencontre avec certaine main, du moment de surprise, sinon d'émotion devant Tinconnu qui livrait imprudemment un peu de luimême i
Palper une main, c'est presque voir les yeux de qui nous parle; s'arrêter dans la chaleur et les vibrations d'une main, c'est attendre un secret; s'oublier, se fondre en elle, c'est pénétrer l'intimité d'un cœur qui ne se défend plus*
Il est des étreintes qui valent un baiser»
D'une légère pression naissent spontanément l'appréhension ou la sympathie*
Ne plaignes; pas l'aveugle que la nature a doué de mains intelligentes : ses doigts déchiffrent, les paumes comprennent*
Les mains sont éloquentes, leurs attitudes, leur forme suggèrent les multiples lignes du
corps et leur grâce est parfois plus émouvante que le timbre de la voix.
Les intonations les plus pathétiques n'ont pas toujours le frémissement et Tardeur d'un mouvement»
J'évoque des gestes blancs, éveillés, qui voltigeaient parmi des phrases que j'aimais et que j'ai perdues.
Ils avaient sans doute une vie plus intense que les discours auxquels ils survivent. Qui les prononçait!' Où donc était-ce ^ J'ai le souvenir ineffable d'une main fraîche qui, un jour, se posa sur mon front douloureux... de mains qui effleuraient sans jamais blesser, de mains expertes, précises, de mains tièdes qui semblaient voir la souffrance et l'écartaient aussitôt.
S'il m'est permis de tâter longuement une main, (je le ferais toujours si je l'osais) j'apprends des choses admirables. J'analyse sa délicate armature, les nœuds des articulations, la sertissure des ongles, le réseau des muscles, leurs accents, leur ressort et leurs déviations, puis l'épiderme qui les enveloppe en essayant
de nous tromper par une vague élégance* Et de menus indices^ de troublantes apparences mettent ma faible perspicacité en éveiL
Pourquoi ce pouce est-il aussi détaché^ pourquoi cette paume est-elle moite et froide, ces phalanges courtes, ces ongles vicieux, pauvres, cassants, bombés**. Est-ce finesse ou dégénérescence, est-ce distinction ou maigreur, lourdeur ou force*** j
Alors je cherche, car je sais qu'il existe des lois inflexibles sur l'harmonie universelle et j'espère trouver des analogies avec l'angle des mâchoires, le sourire des lèvres, la beauté j du teint ou la noblesse des sentiments* Des • artistes, parmi les plus habiles, négHgèrent \ ces joyaux d'expression et ne comprirent pas ce qu'il y avait de persuasif et de particulier dans les mains de leur modèle*
Je revois des portraits célèbres : la tête émerge, vivante et lumineuse, les vêtements sont superbement rendus, mais le reste tombe dans l'insignifiance, parce que la main n'est que le banal support d'un éventail ou d'une épée* j
Belles œuvres privées de précieux documents; autant que les traits du visage, ils eussent dévoilé les caractères profonds d'une personnalité*
Et cette étude m'attire comme un jeu; mes mains sont à leur tour des pèlerins qui vont à tâtons dans la nuit, s'égarant et retrouvant leur chemin*
Les gens dont je n'ai pas remarqué les mams, n'ont pas pris place dans ma vie*
Mains souples, refuge d'une heure d'angoisse, mains timides et câlines qui se glissent et se reprennent, mains avares qui se refusent à la pression, mains maladroites dont on craint la caresse, mains endormies qui ne comprennent pas ce qu'on veut leur dire, mains maussades, mains puériles, mains grasses et coquettes, mains grasses et vulgaires, mams longues dont les os sont fuyants, mains longues dont les os sont heurtants, mains de malade, humides et fiévreuses, mains courageuses, attendrissantes, malgré leur laideur* Toutes agissent, toutes travaillent, se mêlent à nos idées ; elles lisent, elles écrivent* Elles
écrivent et dans les lignes qu'elles tracent se concentre le grand prodige» Celui qui tient la plume pourra s'ingénier à masquer sa pensée, il s'appliquera vainement à copier un type d'écriture qui lui plaise ou à suivre la mode, à mentir, en un mot. Il ne se dérobera pas à son interlocuteur, sa main le dénoncera» Le moindre psychologue mesurera sa légèreté, son énergie, son orgueil. Ses mains ont opéré ^ la cristallisation de ses tares et de ses vertus, ' alchimie merveilleuse où sont venues s'extérioriser toutes ses intentions. La main est l'instrument précis; avec la puissance de la simplicité, elle ne transige jamais et reste fidèle à sa mission.
Puis, n'y a-t-il pas des verbes qui font surgir la vision du geste symbolique que les mains accomplissent : ordonner, caresser, prier, bénir...^
J'en étais là de mes songeries, quand je reçus le visiteur qui m'était annoncé. Notre entretien fut long et plein de discussions enchevêtrées à travers le domaine sans limites des scrupules de conscience. Il voulait me
convaincre et s^efforçait d'être persuasif : j'avais la volonté d'être convaincue et son éloquence ne me persuadait pas* Cependant je repoussais les motifs qu'alléguait ma raison* Je regrettais les arguments qui me venaient aux lèvres* C'était moi-même que je combattais^ mes propres convictions que j'espérais détruire et je souffrais de garder la victoire* Sans doute^ les heures passèrent^ j'oubliai le temps, l'endroit où nous causions, mes autres soucis et jusqu'au personnage qui daignait batailler aussi longtemps ; le problème seul se dressait toujours devant moi* J'avais la tête lasse, les joues brûlantes* Nous nous levâmes et comme j'avançais le bras pour écarter un siège, il crut que je lui tendais la main, ce qui m'eût semblé malséant* Or, mon incorrigible instinct de peintre, qui décidément ne meurt pas, m'aiguilla aussitôt sur la piste qui m'était familière et me fit observer que la main que je rencontrais était nerveuse et sèche et ne demeurait pas rigide comme celle de la plupart des religieux accoutumés à la réserve* Ignorer entièrement la physionomie d'un
homme à qui on livre une si grande part de sa pensée^ ne trouver que des inflexions de voix pour s^orienter^ est une privation réelle»
Ma confiance sentait le besoin de voir pour se rattacher à Tlnvisible^ mais^ comme toujours^ elle voulut se fier aux apparences et^ durant un instant Je me laissai aller au fil des déductions*
Le visiteur se retira et soudain je m'apostrophai: «Es-tu ou non perfectible»»» As-tu réalisé la solution que tu t'étais fixée : l'adaptation sereine aux tragédies de l'existence»»» Etais-tu digne de devenir aveugle»»» Une fois encore, la forme d'une main t'a distraite des investigations les plus graves» Qu'importe l'aspect de celui qui dissipera tes doutes»»»
« Ce sera donc inutilement que tu auras perdu la lumière si tu t'accroches sans cesse au plus suggestif, au plus démoniaque des sens» Ne pourras-tu jamais raisonner, admettre, enfin débarassée des ruines de ton ancien trésor»»»
« Ces ruines ne sont peut-être plus que sensations séduisantes et éphémères» Ne faut-il
pas les abandonner, pour gravir le rude chemin dont parle Fauteur de limitation et Zarathoustra»** »
Quand fera-t-il clair et nu dans mon âme***