‹ Impressions d'une Seconde VieChapitre 6 sur 9 · A-T-ELLE QUITTÉ LA RIVE · texte numérisé non relu

A-T-ELLE QUITTÉ LA RIVE

♦♦♦La rame frappe en mesure des coups arrondis et huileux, qui s'évanouissent et reprennent après un court ruissellement de gouttelettes ♦

La barque a donc quitté la rive < Elle glisse si mollement, enchâssée dans le satin des eaux, qu'elle semble immobile encore* Pas de secousse, aucun balancement ne révèle le voyage et cette incertitude apporte un trouble charmant qui tient du rêve*

La brise joue souriante devant mes lèvres inattentives et fait crisser la soie des ombrelles* Matin d'avril sur la Meuse*** un dimanche* Quatre mots gais et fleuris, qui paraissent liés d'une très jeune amitié*

Le murmure apaisé des cloches et de vagues oiseaux sont les seules voix de la terre, et cette terre si proche m'est illusoire comme la nacelle qui nous porte* Le décor environ-

nant doit être fait de lignes graciles et paisibles^ de brumes transsonores ♦

Notre rameur laisse le canot descendre le courant; les battements et les cascades perlées cessent» Tout se tait»

Avancer insensiblement et n'en rien comprendre»»» Étrange émotion ; ignorance^ ineffable pitié de la vie»

Je n'ose tremper mes doigts dans Teau de crainte de toucher une vérité^ si fuyante qu'elle soit, de perdre d'un mouvement l'insaisissable volupté de vivre sans effort»

C'était un dimanche d'avril, par les grandes heures du matin»

RETOUR

Heures émouvantes qu'il m'est permis de revivre, réminiscences inespérées qui s'éveillent en cette douce après-midi, solitude d'un parc qui se repose dans la chaleur veloutée!

Oh! ces ramiers et leur voix de pénombre, ce feuillage et le mystère harmonieux de ses frissons, vous êtes les premiers bruits que je dégage du silence vivant, les timides évocations qui appellent l'autrefois de mon cœur.

La brise se meut d'une allure souple et noble, amenant dans ses ondes l'odeur des foins coupés fraîchement.

Mes sensations s'enchaînent; dans l'air caressant, je distingue le grincement ronronnant et balancé des râteaux.

C'est vrai, comme eût dit le poète :

« Ici, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme... »

Le sable des allées forme un bandeau

soyeux le long des parterres dont les fleurs enchâssées ne dépassent jamais la courbe élégante; la pointe de mon ombrelle suit des lignes nettes^ savamment dessinées ♦

Mais je serai seule aujourd'hui**» Il ne viendra pas à ma rencontre^ il ne marchera plus à mon côté.**

Que d'années se sont écoulées***

Sur ce même chemin^ si j'entendais un pas, il ne troublerait plus ma rêverie et ma rêverie ne s'amuse que d'infiniment vague : de sons, de parfums qui se confondent et meurent parfois sans avoir dit leur nom***

Pourtant, là, derrière moi, ce pas ressemble à celui qui faisait battre mon sang i

Non, mon cœur, asse2; de vouloir; n'étouffez; pas la belle réalité sous les résonnances du passé; repoussez le cercle de torpeur au-delà duquel vous trouverez une joie dénudée, plus riche encore que celle que vous pleurez*

Peut-être*

J'aspire les effluves du sol où les pluies ont laissé dés trésors et ces effluves font un enclos où s'accumulent mes souvenirs*

RETOUR 79

Toutes les scènes que je revis^ s'éclairent d'une lumière mouillée^ irisée^ s'encadrent d'un ciel d'Escaut : nuages vagabonds glissant sur d'avares plaques bleues, pesantes masses de nacre et d'argent poussées par le vent d'ouest, mouvantes, échevelées, tragiques ♦

Le fleuve est proche ; une route placide et solitaire y mène. On longeait des ornières d'argile bordées de plantains et de séneçons; on traversait du marais et du taillis où se cachaient les faisans,,, une pente verte fermait la vue.

Mélancolie des paysages sans échappée,,. Les senteurs de l'osier qui rouit dans les canaux voisins languissaient tristement; le héron lançait un appel rauque, par instants.

Mais si l'on gravissait le talus, la digue herbeuse, quelle surprise, quel émerveillement! La nappe d'eau s'étendait, roulant son flot brutal dans le décor immense : les bateaux, la barque du passeur, le pavillon doré par le soleil couchant, sur l'autre rive des frondaisons puissantes masquant un village et tout au loin l'arc métallique du pont se détachant sur les vapeurs incandescentes.

8o IMPRESSIONS D'UNE SECONDE VIE

Mais ici, dans le parc seigneurial, le vieil Escaut semble une légende* Rien ne décèle son voisinage; on est à Tabri du souffle formidable qu'il entraîne*

Les colombes roucoulent; les rameaux palpitent; les jardiniers, lentement, ratèlent le gravier menu*

La pièce d'eau immobile m'envoie sa fraîcheur*

Ce sifflant sillage, ce plongeon sonore comme un baiser gigantesque^

C'est un oiseau lourd qui vient de s'abattre sur l'étang* Des gouttes glacées m'atteignent au visage*

Les cygnes ^

Oui, je les revois, voguant d'une berge à l'autre sur une raie de clarté, accouplés, nonchalants, majestueux comme des amphores*

La maison baigne dans le miroir ses murs blancs* Elle avait, je pense, trois guirlandes de fenêtres; les carreaux frémissant d'or et de verdure avaient des regards spirituels : que de gaîté, de grâce, ils doivent avoir par ce jour d'été!

RETOUR

Et le diadème de balustres au bord du toiu*. Parée de même^ était la rampe du pont; les capucines joyeuses, les glycines s'y enroulaient et descendaient jusqu'au bas des piliers*

Je suis à Taffût des moindres tableaux imprimés dans ma mémoire aimante*

Je sais où respirer les parfums que je préférais. Je sais quelles fleurs forment le ruban multicolore qui réjouissait mes yeux : géranium ardent, plumbago a2;ur, quassia citron, lys du Japon et les orangers dans leur caisse architecturale*

Chères traditions des anciennes demeures! Je retrouve la grille d'honneur surmontée de la haute initiale, le vase de pierre et les bancs dans des coins de bosquets, le potager rectiligne et somptueux avec sa haie monumentale, le cèdre et le tapis d'aiguilles sombres qu'il semait autour de lui, l'empereur romain dont la robe de marbre est ternie par toutes les larmes de l'hiver et dont le bras rompu repose sur le piédestal*** fatale abdication*

Je me complais peut-être à des images évanouies — les choses changent, malgré le respect que nous leur gardons*

Reconnaîtrais-je encore le vestibule avec ses portraits d'ancêtres entre les colonnes^ le salon qui fleurait la tubéreuse^ la salle à manger aux parois de glaces,»* comme une châsse ^

C'était un château à la française^ du siècle où Ton portait la poudre et les mouches et je croyais entendre une chanson de mon pays au milieu des plaines flamandes*

Je suis assise à Tombre de grands arbres et je savoure la paix qui descend et m'enveloppe*

Les ramiers se sont tus*** Passivité de la terre !*♦♦ Quiétude étrange des crépuscules de Flandre^ quand le vent marin s'assoupit; le feuillage ne frissonne même plus*

Une cloche tinte*

Douceur humide et tiède du jour presque accompli***

Le merle répète de temps à autre sa phrase fantasque; de très petits oiseaux babillent*

Une cloche a sonné*** L'église

Les notes restent suspendues^ l'atmosphère molle les alourdit^ les lie entre elles à la façon de la pédale d'orgue*

Peu à peu mon âme émue se pénètre de la

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psalmodie abstraite et monotone^ suit ses élans et ses chutes^ essaie d'en découvrir les paroles cachées»»»

Hier fut cruel^ aujourd'hui est plein d'apaisement, demain, si tu le veux, te rendra la force»

L'air est balsamique»»» une trêve»»» Je voudrais la prolonger indéfiniment; je voudrais que la vie m'oubliât; la sécurité paraît me tendre les mains»

Le tintement continue»»» non, s'arrête»

Il indiquait une heure, j'étais distraite; cette heure, sans doute^ m'eût parlé»»»

Quelqu'un s'approche, traverse la pelouse»» C'est l'amie de trente ans, je reconnais sa voix sotxriante»

Elle dit simplement : « Voilà l'Angelus» Je vais prier un peu, vene2;-vous avec moi»

Je me lève docile»»»

Mais quand serai- je de ceux qui croient à la Providence et ne cherchent jamais à l'expliquer i

Hingene, Août 1920.

il *

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