LA MER
!1 II faisait froid^ très froid^ douloureusement I froid*
ii| Les ténèbres me paraissaient plus absolues^ I plus périlleuses; les sens émoussés par le gel I impitoyable^ je humais dans le vide^ je dis- I tinguais à peine quelques palpitations dans ' le mutisme de la nature*
Au loin, sourdement, la mer grondait sans s accents ni paroles* On eût dit qu'un rideau \ de fer tombait entre la vie et moi; il me I rappelait ma nuit des premiers jours, Tin- ; truse que j'avais chassée*
Les pommettes endolories, les lèvres insen- I sibles, je me sentais la face murée par la peau \ qui se crispait et se corrodait* Mon pied glissant sur la neige durcie, ne troublait pas ; le calme insipide et glacé* j L'air était si pur, si abstrait, si avare I d'émotion qu'il déconcertait ma curiosité, il
s'imposait comme un anesthésique de tous mes désirs; une impression de mort se mêlait à cet engourdissement»
Alors la sagesse de mes compagnes se mit à dire : « Un grand feu brûle che^ nous et sur la table notre livre reste ouvert*». Quelle folie de vouloir traverser ce désert, d'atteindre la vieille estacade... Rentrons! »
Mais nous arrivions sur le sable, un souffle immense passait par-dessus nos têtes et le frémissement de ma chair transie lui répondait, mes poumons se dilataient, je respirais puissamment»
Le bruissant mouvement des flots s'affirmait : avec des plaintes et des remous la marée montait»
« Irons-nous au devant d'elle Aurons-nous ce courages' Marchons très vite; lutter est un beau jeu, il s'agit de vaincre la torpeur et le froid» »
Et déjà nos pas sonnent plus clair, ils font craquer le sol plein de flaques gelées»
Mes mains abritées sous le manteau tiède gardaient l'espoir dans leurs paumes repliées, comme en un tout petit foyer d'énergie»