‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 10 sur 36 · AIX-NOULETTE ET LOOS · texte numérisé non relu

AIX-NOULETTE ET LOOS

Jeudi 6 mai. — Après deux mois de repos, à peine interrompus par quelques apparitions sur le front, nous y voici de nouveau. Que vaut le secteur? Que va-t-on faire? Est-ce la grande offensive? On ne sait. Tout semble faire prévoir, au moins, une action très chaude. Nos régiments sont au complet; ils ont belle allure. On dit que les pièces d'artillerie surabondent dans la région. Le terrain que nous occupons est relativement étroit. Nous voisinons avec plusieurs corps d'armée.

Reçu aujourd'hui un petit billet d'Aimé Valla, qui est à 6 kilomètres d'ici, à M... Justement une de nos sections de brancardiers y va tout à l'heure. Je vais profiter d'une de leurs voitures.

Six heures du soir. — A M..., je n'ai pas eu de peine à trouver Aimé. C'est le premier des cent cinquante mobilisés de la conférence Belsunce que je rencontre depuis neuf mois. Quelle joie de se retrouver, de causer des amis communs 1 Aimé

est un beau sous-lieutenant de chasseurs à pied. Il a pris de l'ampleur. Le service militaire a fortifié sa frêle santé. Notre première visite est à l'église de M... Nous passons la soirée ensemble. Il me retient à dîner avec son capitaine, qui n'est pas un croyant, mais qui est un vrai type de soldat. Fort tard, il me ramène à mon cantonnement. Il tient absolument à le visiter, et à s'assurer par luimême que je ne dormirai pas sur la paille pendant qu'il a un lit.

Vendredi 7 mai. — Aimé est venu à l'église me servir la messe à 7 heures et demie. C'est premier vendredi du mois. Les petits enfants, à qui M. le Curé fait le catéchisme, regardent avec de grands yeux le jeune sous-lieutenant qui me sert la messe avec beaucoup de piété et fait, très recueilli, la sainte communion. Nous passons ensemble les heures libres de la journée. Le soir, nous allons en dehors du village. « Je veux vous montrer Notre-Dame-de-Lorette. » Il y a de la brume dans l'air. A peine distingue-t-on la crête. Nous regardons, indifférents, le plateau où, quarante-huit heures après. . .

Sur la route défile un de nos régiments qui va justement occuper le front. Je salue au passage les amis et connaissances. En tête, à cheval, le commandant R..., svelte et bien sanglé. Je ne le reverrai plus que dans trois jours, membres et

capote déchirés, lamentablement défiguré par un obus. Voilàle caporal R..., séminariste de B..., qui a rendu tant de services aux aumôniers. C'est un grand bel homme. Il eût fait un prêtre dévoué dans un diocèse où le clergé est peu nombreux : je ne le verrai plus. Puis c'est D..., le petit sapeur de Paris; Gaston B..., le jeune garçon de café, qui a fait dernièrement sa première communion; il m'amène depuis lors régulièrement à l'église son petit ami l'acrobate. Je ne sais ce qu'ils sont devenus. Sur la place, je rencontre le capitaine de F... Il y a quinze jours que je ne l'ai vu. Que de fois nous avons causé ensemble à Saint-Jean, lorsqu'il venait des tranchées au demi-repos. C'est une conscience délicate, et même scrupuleuse. Il fouille les replis de son âme avec des yeux de lynx. A-t-il fait à ses hommes tout le bien qu'il aurait pu faire? empêché tout le mal qu'il était en son pouvoir d'empêcher? A-t-il été assez ferme, assez bon et indulgent, assez soucieux de la discipline, et assez large et tolérant sur les défaillances individuelles? « Un officier de mon grade, qui fait tout son devoir dans la guerre actuelle et dans les conditions où je me trouve, m'a-t-il dit plusieurs fois, ne doit pas revenir vivant. » Aussi, à mesure que les semaines se succèdent avec les fatigues de l'hiver, les risques à courir, la mort des camarades, la pensée de la mort devient chez lui obsédante. Au sortir d'une cérémonie funèbre : « Allons, me dit-

il, préparez mon oraison funèbre et ne soyez pas trop méchant pour moi. » En passant près du cimetière : « Tenez, voilà ma place. » Mais au foyer il y a la mère, la compagne très aimée et (ligne de l'être, et les trois enfants. « Voulez-vous les voir? Regardez. » Et il tire de sa poche la photographie des petits enfants. La semaine suivante : c Les avez-vous vus? Vous les ai-je montrés? » Et d'autres fois : « Ahl ce n'est rien de mourir; mais, dites-moi, est-ce que j'irai en paradis? » Il y a trois semaines, il a voulu m'offrir sa photographie. Ce soir, il vient à moi en souriant, car il sait bien que je vais faire encore la sourde oreille : « Allons, voulez-vous me donner l'absolution? — Non, pas ce soir, je suis intraitable. Vous n'en avez pas besoin. Au revoir. » Le régiment s'en va... il quitte la route, pour prendre un raccourci et gagner le boyau qui conduit aux tranchées. Dans la nuit qui descend, je cherche la silhouette du capitaine de F ... ; elle est déjà noyée dans le remous des soldats. Le régiment qui s'en va n'est pas le plus chrétien de notre division; tant s'en faut! Mais, cette fois, il a la chance d'avoir, au moins provisoirement, deux aumôniers avec lui. Les secours religieux ne manqueront à personne. Des trois sortes d'aumôniers qu'il y a actuellement dans l'armée française, les titulaires, les agréés, les tolérés, l'aumônier de régiment est de la dernière catégorie : c'est sans contredit, et de beaucoup, le plus utile. Il est indispensable.

Le soir, il y a salut, récitation du chapelet à cause du mois de Marie; c'est aussi l'ouverture de la neuvaine en l'honneur de Jeanne d'Arc. La petite église est hondée de fidèles paroissiennes, mais surtout de soldats. Il y a des chasseurs, beaucoup de soldats du N' d'infanterie, le meilleur de nos régiments au point de vue religieux.

Quelques shrapnells tombent sur le village. Un civil est tué.

Samedi 8 mai. — L'abbé G. G..., un vieil ami, est arrivé ici comme aumônier du bataillon de chasseurs d'Aimé Y... Ils ont vite eu fait connaissance. Comme ils vont s'aider tous deux ! Déjà Aimé a conduit l'aumônier à tous ses hommes. Ce sont d'excellents soldats : ceux qui ne sont pas, en plus, d'excellents chrétiens n'auront pas de peine à le devenir. Ce n'est pas seulement la perspective de la mort qui opère des conversions sur le front : c'est bien davantage la pratique du devoir. Qui s'oubhe pour ses frères, pour le service de la patrie, est bien près du royaume de Dieu. Ce n'est pas tant la peur que l'habitude de bien vivre qui rend les soldats plus chrétiens sur le front.

Beaucoup de confessions dans la matinée. Encore des retours. Communions nombreuses. La provision d'hosties est épuisée. 11 en va souvent ainsi quand le N" régiment est là. Aimé Valla est émerveillé. Il espère que ses chasseurs feront

bientôt mieux encore. Ils ont, de fait, une superbe allure militaire. Ils sont disciplinés. Le lieutenant ne tarit pas d'éloge. On voit qu'il les aime. Et ils le lui rendent, paraît-il. « Ils me grondent et ils se fâchent, quand je m'expose trop. »

Tout a été réglé pour le service religieux du lendemain, dimanche 9 mai. Il y aura messe à 9 heures. L'abbé G. G... prendra contact avec ses soldats en leur adressant la parole... si on ne part pas dans la nuit.

Vers le soir, il est tout à fait question du départ. Vers 8 heures et demie, Aimé revient me dire adieu. Longtemps nous restons à causer sur la route, dans la nuit, qui prête aux confidences. Une tiède soirée de printemps .. Nous parlons encore d'autrefois, de la retraite fermée à Sainte-ÉHsabeth. Il s'était préparé à être ingénieur. Il sera professeur. « Je sais bien... Ça a l'air d'une déchéance. Ça m'a coûté. Mais c'est une belle mission. » Ce jeune sous-lieutenant a l'âme d'un futur prêtre. « Allons! il se fait tard. Nous partons à une heure du matin. — Oui, allez vite vous reposer, et dormez bien... Au revoir! » On s'est déjà quittés. Mais je me ravise. Une pensée rapide m'a traversé. 0 Cher enfant, donnons-nous l'accolade, n'est-ce pas? » Et vite on s'en va. Déjà les lueurs se croisent à l'horizon. Le canon gronde avec furie. Nous sommes vraiment à la veille d'une grande bataille.

l4ùr:

Dimanche 9 mai. — Il a été impossible de fermer l'œil pendant la nuit. Le vacarme était assourdissant. Puis, les voisins de paille échangeaient des conversations. Vers l'aube, nos grosses pièces se sont tues. Seul, le 75 fait un grondement continu. De loin, il est presque agréable à entendre. On sait qu'il balaye les tranchées ennemies et ouvre la route à nos soldats.

La matinée est radieuse. A peine levé, je cours à l'église. Elle est pleine de soldats. Ce ne sont plus ceux d'hier : ils sont partis dans la nuit. C'est l'autre régiment de la brigade. Le l'"" bataillon a fait une halte à M... Vite, l'aumônier a organisé une messe.

Mais voilà le sergent B..., de la 5'. Je suis sûr qu'il arrive avec une idée. « Et le 2° bataillon, monsieur l'Aumônier? — Eh bienl quoi, qu'il vienne à la messe, s'il a le temps. — Oui, mais il est en cantonnement d'alerte. Personne ne peut sortir. Nous partirons dans la journée. Il nous faut la messe, et la communion, comme au 1" bataillon. — Alors? — Eh bien! il faut venir dire la messe à notre cantonnement. — Dame! comme vous y allez! Il faut une chapelle, et disponible, un prêtre, des hosties, la permission du commandant, et que vous ne partiez pas tout de suite, et avertir les hommes. Vous vous en chargez? Voyez l'aumônier du régiment. Il y a déjà quelque chose de trouvé; je vous dirai la messe. Je dois dire la

messe de 7 heures, prêcher aux messes paroissiales de 8 heures et de 10 heures. Mais tout s'arrangera. On ne peut pas manquer l'occasion de revoir les amis de la 5% de la 1' et de la 8^ Préparez tout pour neuf heures. »

Ce ne fut prêt que pour 9 heures et demie. Mais tout fut prêt. L'autel fut dressé dans une futaie de grands arbres, pour que notre réunion ne fût pas repérée par les avions.

On n'avait pas de petites hosties, mais on en brisa des grandes et on en brisa beaucoup. Il n'y en eut pas assez. Les soldats formèrent un vaste cercle tout autour de l'autel.

L'adieu sortit des lèvres et du cœur, vibrant, ému. Il y avait là groupés tant d'espoirs, tant d'affections, tant de vie, de jeunesse 1... C'était le mois de mai, le mois de Marie, comme au village, et combien différent I 0 ces douces physionomies de jeunes gens, pieux, recueillis et déjà promis à la mort, qu'ils allaient affronter comme des lions! Mais le temps pressait. On se serra la main. Le bataillon allait partir.

Il me restait un regret. Je n'avais pas revu Philippe, le petit ouvrier parisien qui m'avait demandé, il y a six semaines, de faire sa première communion. Mais justement voilà son ami, son apôtre, C. L..., qui me l'amène.

Toutes sortes de difficultés ont empêché la réalisation du pieux désir. Que faire? Au moins l'abso-

lution. Vite, on parcourt la vie passée, et sur la tête de Philippe descend la première et dernière absolution. La communion se fera au ciel. Le 2' bataillon est déjà rassemblé pour partir. Il est dix heures.

Depuis une heure l'action est engagée. Montre en main, les officiers ont compté les dernières minutes. A dix heures précises, tous, sui\is de leurs hommes, ont enjambé la tranchée. Demain, en face des galons comptés sur les morts, quelquesuns se demanderont si le devoir des officiers était d'ouvrir ou de fermer la marche. En ce moment, personne n'y songe, si ce n'est peut-être le chef responsable, qui, tout bien pesé, juge qu'il vaut mieux pour lui donner l'exemple, et risquer la mort plutôt que le soupçon de faiblesse en face du danger. Il y eut là des minutes inoubliables pour les survivants. A certains endroits, l'espace à parcourir était de 700 mètres... Les beaux soldats! Quel élan! Quel entrain! De loin, il en est qui purent jouir de cet incomparable spectacle.

Dans l'après-midi, les premiers blessés commencent à arriver. Tout va bien. On a pris deux, trois tranchées ! Il passe des convois de prisonniers. Le succès est donc réel. Vers le soir, cependant, on apprend que le colonel B... a été frappé à mort. Dans quelles circonstances, on ne peut encore le préciser. A mesure que la nuit s'avance, les blessés se multîphent. Il n'y en a guère que de légèrement

blessés. Que deviennent les autres? Arriveront-ils plus tard? Est-ce qu'on a reculé? Vers deux heures et demie du matin, un aide-major, qui arrive d'un poste de secours, annonce que le colonel D... a été également tué. Toute la journée il s'est promené sous la mitraille. En rentrant dans sa « cagna », il a été frappé par un obus. Durant des heures les nouvelles les plus contradictoires circulent.

Vers trois heures et demie, quelqu'un m'annonce que mon ami, le capitaine de F..., est parmi les morts. Sommeil impossible. Je me lève pour aller célébrer la sainte messe.

Lundi 10 mai. — Il passe encore des prisonniers... Les nouvelles ne sont pas tout à fait mauvaises. Le N" n'a pas été, paraît-il, assez soutenu. Les pertes sont considérables : le colonel, le commandant H..., un grand chrétien, avec qui vivait l'aumônier du régiment, est mort. Il a été, dit-on, sublime. Au moment où son bataillon se repliait, il a transmis le commandement à un capitaine. Et seul, il s'est retourné; il a fait face à l'ennemi, désireux sans doute de laisser à tous une inoubhable leçon d'héroïsme; il est allé de l'avant, au-devant de la balle inévitable. Il en a été criblé.

Mais des troupes fraîches vont entrer en ligne : le N% qui n'a pas encore donné tout entier. Je rencontre justement sur la route le 3' bataillon ; à sa tête, le capitaine N... qui fait fonction de comman-

dant : « Ne pourriez-vous, dit-il, nous donner l'absolution générale? Il faut la donner pendant que nous passons. Pas moyen de s'arrêter un instant. » J'hésite, je parlemente : n'y aurait-il pas moyen d'avoir quelques minutes? Impossible. Sans doute, dans la colonne qui passe, il y a de nombreux chrétiens, des fervents, des tièdes, des indifférents que la proximité du danger incite à se recueillir. En tout cas, le capitaine qui m'a fait la demande paraît avoir les conditions requises pour faire un sujet au sacrement... Tandis que je délibère, la colonne a presque passé. Alors je me retourne : Ego vos absolvo...

Dans la journée passe le N'. Là, presque tous les officiers sont croyants et pratiquants. Les soldats, indifférents en grand nombre, mais sans hostilité, et gagnés par le dévouement de l'aumônier qu'ils ont la chance d'avoir depuis quatre mois. Là aussi, il y a de bons amis, mais je n'ai pas le temps d'aller leur serrer la main. J'ai su depuis que l'aumônier a passé de groupe en groupe. Les officiers l'ont conduit dans les « gourbis » où il y avait des soldats. Partout il a dit quelques mots et donné l'absolution générale. Partout les soldats se sont découverts respectueusement. Plusieurs se sont mis à genoux. Combien lui ont serré la main avec reconnaissance! Il en est déjà que j'ai revus et qui m'ont dit : « C'est pour remplir la condition indiquée par notre aumônier ! »

BATAILLES ET CHAMPS DE BATAILLE 7t

Dans la soirée, je vais au poste de secours du N' chercher des renseignements sur le capitaine de F... On n'en a aucun. On sait seulement qu'il a été tué. Une balle au front, dit-on. Il est tombé sur la route de L... Son corps n'a pu être retiré des lignes. J'ai su depuis qu'il avait, quelques instants avant l'action, rendu visite à l'aumônier, lui avait confié ses papiers et lui avait dit : « Je mourrai cette nuit. » Il m'avait, depuis quelques semaines, donné à moi-même l'adresse de Mme de F... et avait voulu qu'à l'avance elle connût mon écriture. Il y a cinq ou six jours j'avais reçu d'elle une lettre, pleine d'espoir. Je vais annoncer qu'il est disparu.

Le reste du temps se passe à l'ambulance, où se trouvent les blessés les plus graves. Tous acceptent de réciter une prière, de baiser le crucifix, de recevoir les secours de la religion ; et tous ils acceptent de mourir. — On m'en indique un dans le coin de la salle. Physionomie grave, recueillie, impassible... Il est perdu. Je m'approche : il a déjà vu l'aumônier. « Voulez-vous que j'envoie un mot à votre mère? — C'est donc fini? » Deux grosses larmes coulent de ses yeux clos, et des miens. Nous nous serrons la main. Pas d'autre plainte ni d'autres paroles... Un regard et un baiser au crucifix.

Mardi 11 mai. — Ce matin a lieu la sépulture du colonel D... Beaucoup de troupes sont sous les armes et rendent les honneurs au passage du

It IMPRESSIONS DE GUERRE

cortège. Deux généraux suivent le cercueil. L'église est pleine. L'émotion est profonde.

Le colonel D... était à peine arrivé depuis quelques semaines au N*... Il avait gagné toutes les sympathies. Dès les premiers jours, on l'avait vu dans les tranchées. Toujours gai, plein d'entrain, il avait son régiment dans la main. L'éloge funèbre n'était point trop difficile. Au nom des anciens maîtres de Moulins et de Mongré, je salue l'ancien élève, qui avait trouvé si dure la discipline du collège, la plus dure, aimait-il à me dire, qu'il eût connue. « Imaginez-vous, disait-il à ses amis devant moi, que tout était réglé d'avance, heure par heure, pour toute l'année, dans ce qu'on appelait les éphémérides. » Plus inexorables ont été les éphém&rides où le souverain Maître avait marqué la date du 9 mai : le dimanche avant l'Ascension, le jour où commence dans les collèges la retraite de première communion; où, dans l'instruction du soir, le petit élève a peut-être entendu dire : « 11 faut avant tout sauver son âme... il faut penser à l'éternité. » Le colonel D... n'avait point oublié le passé, tant s'en faut! Le matin du 9 mai, comme on lui disait qu'à la messe l'aumônier avait donné l'absolution générale : « Que n'étais-je là! répliqua-t-il, c'était mon affaire! » C'est la dernière parole que j'ai entendue de lui. Puisse Celle qu'il a invoquée dans les mois de Marie d'Iseure et de Mongré sous les titres de Janua cœli. Refugiumpecca-

îorum, Atixiiium Christianorum, écouter aujourdhui la prière des anciens maîtres pour le petit élève d'autrefois, tomlDé glorieusement au champ d'honneur, dans l'estime et l'airection de tout son régiment! Dans l'après-midi, la bataille fait rage. C'est le N' qui donne. J'ai là mes meilleurs amis, ceux avec qui si souvent pendant l'hiver j'ai récité le chapelet, chanté des cantiques. Il y a là des âmes d'élite, des séminaristes, des jeunes gens qui ont appartenu à l'A. C. J. F. (1). Je vais au poste de secours du régiment. Les blessés affluent. Ils défilent dans la rue, les uns à pied, les autres sur les brancards, au milieu des femmes, des enfants, des vieillards qui remplissent encore tout le village. Des obus y tombent cependant parfois. La gare est un amas de décombres...

Mercredi 12 mai. — Les régiments qui ont été engagés depuis dimanche rentrent au repos. Les pertes sont considérables. Au passage, des soldats demandent des nouvelles de ceux que je connais. « Un tel?... il est tué. — Un tel?... il est tué. » Deux diacres, plusieurs séminaristes, plusieurs jeunes catholiques fervents, qui promettaient des apôtres à l'Église, sont tombés face à l'ennemi. On n'a pas pu les ramasser... On les voit; ils sont alignés les uns à côté des autres, devant les tran-

(1) Association catholique de la Jeunesse française.

chées de l'ennemi. Que de gestes héroïques à raconter! « Ah! que c'était beau! que c'était beau, monsieur l'Aumônier! Jamais on ne verra rien de si beau! » me dit un jeune ami de la classe 14, et d'autres avec lui. Il y a de la fièvre dans les yeux! Quel enthousiasme! On dirait pour eux, les survi vants, que les autres ne sont pas morts! Les vieux, ceux qui ont fait toute la campagne, sont plus graves : « Ahl monsieur l'Aumônier, c'était bien pire qu'en Lorraine, dans la Marne et en Belgique. Jamais on n'a vu un tel ouragan de mitraille!... »

Tout le monde dit du bien des aumôniers régimentaires. Ils ont été admirables, au-dessus de tout éloge. A l'ambulance, on s'en aperçoit. La plupart des blessés les ont déjà vus. Partout l'accueil est sympathique. Plusieurs demandent à communier, ce qu'on ne voyait pas au commencement de la guerre.

Pauvres blessés! il en est qui ont cruellement souffert. On a fait des prodiges pour les ramener. Plusieurs ont fait les morts. Il y en a qui donnent des détails tragiques. L'un raconte qu'il était resté immobile jusqu'au soir, et qu'il « a entendu les Boches dire entre eux qu'ils allaient arroser de pétrole le champ de bataille ». Alors, au prix de quels efforts ! il a essayé de se retirer, allant, s'arrétant, se dissimulant, pendant des heures, poursuivi tantôt par des balles, tantôt par des grenades... Il arrivera ainsi des blessés tous les jours, plusieurs n'ayant pas mangé du dimanche matin au lundi

soir, au mardi, au jeudi. Il y eut des souffrances, des expédients que la plume se refuse à reproduire.

Dans la journée. M... reçoit une rafale d'obus. Le pauvre N% déjà tant éprouvé, perd encore trois hommes. Il quitte le village dans la soirée.

Je reçois de mon ami, l'abbé G. G..., un billet qui m'annonce, sans détails, que le sous-lieutenant Aimé V... a été tué. La Providence avait donc ménagé entre nous cette suprême rencontre.

Les nouvelles des secteurs voisins sont bonnes. Il y a eu des gains sérieux. Des positions importantes ont été conquises. Nos régiments avaient surtout pour mission d'occuper l'ennemi sur sa droite. Leurs efforts n'ont pas été vains. Demain on parlera de victoire. Ils en ont payé la rançon...

Veille de l'Ascension. — Sur la même route où samedi soir j'ai dit adieu à Aimé, où tant de soldats ont passé dimanche, qui ne sont pas revenus et ne reviendront pas, la nuit descend calme et reposée. Le ciel est clair, parsemé d'étoiles. La pensée retourne irrésistible vers ceux dont elle ne peut se détacher. Ils gisent là dans la poussière, à quelque 100 mètres, dans le sang, dans la boue... dans la gloire aussi et dans le bonheur là-haut.

0 morts pour mon pays, je suis votre envieux I

Benoît E..., Aumônier à la N* division.

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