LE CHAMP DE BATAILLE DE NOTRE-DAME-DE-LORETTE
Oui, j'ai la chance, ou plutôt le grand honneur, de me trouver avec l'élite de nos soldats et sur ce coin du champ de bataille, le plus effroyable peutêtre des 3 000 kilomètres de la ligne de feu qui sillonne l'Europe. Vous voulez les dernières feuilles de mon journal de campag'ne? Volontiers; mais il faudrait le style de Dante pour graver dans l'airain des mots ce chapitre de l'infernale tragédie.
Je vous présente d'abord les personnages et le décor :
Les personnages? — Des chasseurs, ces diables bleus desquels on a tout dit et qu'on n'a pu vanter assez. Troupes splendides, incarnant la merveilleuse bravoure française : gaieté, jeunesse, crànerie, oubli de soi, endurance et (c'est là leur plus belle qualité et le plus complet éloge de leurs chefs) sentiment de la discipline exemplaire et émotionnant.
Le théâtre de leur héroïsme? — C'est ici qu'il
faut d'avance se déclarer impuissant. Cela dépasse toute conception. Ni description, ni photographie, ni peinture, rien, rien ne peut approcher de l'effroyable réalité...
Représentez-vous un coin des petits vallonnements de l'Artois. Après le savant ravage de» pelles et des pioches, les obus par centaines de mille sont tombés sur ce sol. La terre est brûlée, calcinée, cuite et recuite, labourée par l'acier, ensemencée de plomb. Les arbres, — car il y avait pas mal de petits bois sur les pentes — quand il» restent debout, sont effroyablement déchiquetés, sortes d'allumettes géantes, demi-noircies, desquelles pendent de pitoyables lambeaux. A cette époque de sève irrésistible et dans cette région si fertile, pas une feuille et, sauf l'exception signalée plus bas, pas un brin d'herbe. 11 semble qu'une vague de feu a passé par là. Ce que le fer n'a pas brisé, l'explosion l'a tué, la flamme de l'obus l'a grillé. Indescriptible chaos I... Un détail : tout près de nous, une route nationale traverse un bois, un vrai bois planté de hauts arbres. Eh bien, il est maintenant impossible de distinguer la route du bois.
Mais ce qui fait la suprême horreur de cette vision d'épouvante, c'est qu'on s'y trouve au royaume de la Mort! Elle plane sur ce coin de terre, elle vous étreint, elle semble vous appeler de mille voix furieuses et vous dire que rien qu'à
pénétrer dans ce domaine, vous allez, comme tous ceux-là, devenir sa proie. Partout des cadavres et des cadavres : dans toutes les positions, dans tous les coins, en tas, isolés, entiers ou mutilés; il y en a dans les boyaux, dans les abris, sur le parapet, dans le parapet, devant, derrière... On reste atterré. C'est bien, comme me disait un chef, « un tapis de cadavres ». Et les obus les travaillent encore, et la pelle des pionniers doit s'y ouvrir un passage, la nuit, à tâtons, dans cette pauvre terre, effroyable amalgame de chair humaine, de vêtements en lambeaux, d'innommables débris mêlés à la poussière ou pétris en une boue sanglante.
Songez qu'il y a là, autour de nous, dans un rayon de 1 500 à 2 000 mètres environ, 100000 cadavres (pour la plupart allemands), m'ont dit plusieurs officiers ; 60 000 au minimum, selon les plus réservés; « montagne de victimes au pied de la sainte Vierge », dont le sanctuaire, l'extrémité du dernier contrefort, s'érigeait jadis dominant tout le pays.
Nul être vivant, sauf d'intrépides martinets, dont le vol acéré semble défier celui des obus, et aussi — ce n'est pas une des moindres souffrances — des mvriades de grosses mouches bleues qui passent indifféremment des morts aux vivants et sont insupportables par cette chaleur.
Par-dessus tout cela, une incessante mitraille qui pulvérise les dernières mottes d'argile, déchire
les sacs à terre, pilonne les ruines, déchiqueté les cadavres, fait de la charpie de tout ce qu'elle rencontre et semhle vouloir ajouter encore à l'horreur de cet enfer.
Dans cet enfer cependant, vivent des hommes... des chrétiens, des enfants du bon Dieu. Hâves, terreux, brûlés du soleil, pelotonnés sur euxmêmes afin de se faire plus petits sous le coup de hache sifflant de l'acier barbelé, pauvres corps secoués et brisés, mais âmes fortes transparaissant dans le regard d'une énergie sauvage; toujours aux aguets et prêts, sur un geste de leur chef, à bondir au grand jour, pour regagner à leur patrie quelques centaines de mètres dans cette aride plaine.
Voilà l'existence de ces héros depuis onze mois, depuis un mois surtout.
Voulez-vous maintenant écouter dans le détail quelques récits de leurs « travaux » ?
Jeudi 17 juin. — Depuis minuit, le bataillon occupe les premières lignes : tranchées récemment conquises, complètement bouleversées, position difficile : tout est tellement enchevêtré en ce moment qu'on est pris d'enfilade un peu de tous côtés; marmitage ininterrompu. Travail impossible de jour : la moindre pelletée de terre attire une salve d'obus. Je cherche à monter un peu en avant. Imprudent et inutile; personne ne passera de la journée, pas même les brancardiers, pas
même le ravitaillement en munitions : les blessés seuls reviennent... quand ils le peuvent, au poste de secours avancé.
Une bizarrerie du champ de bataille, ce poste, et vraiment notable. Figurez-vous un long fossé, large de 4 à 5 mètres, long de 300, en plein champ, bordé de verdure sur chaque crête. Dans cette oasis sont installés les six ou sept postes de secours avec leur population de brancardiers; là débouchent trois ou quatre boyaux d'accès y versant perpétuellement des relèves de compagnies, des équipes de terrassiers, de croque-morts; des corvées de cartouches, de torpilles, de grenades, de fusées. Tout le monde y passe. Beaucoup y séjournent. On y cause, on y dort, on y joue : une vraie rue de village un jour de marché.
De là-haut les taubes voient ce grouillement, parfois cinq ou six cents hommes s'y pressent, le signalent peut-être. Les marmites arrivent fréquemment : 30 mètres en avant, 30 mètres en arrière; jamais plus près. Cependant, à 400 ou 500 mètres, c'est l'effroyable tuerie; sur les côtés, à 300 mètres, les passages sont des plus dangereux; par derrière, au village même où se trouvent des installations moins précaires, il y a perpétuelement des victimes, parfois nombreuses... Ici, plus rien; sécurité absolue de jour et de nuit. Pourquoi? On n'a jamais su; on se borne à constater le fait depuis des mois.
Nos blessés arrivent donc. Quelques-uns sont effondrés : le système nerveux tendu à l'excès depuis longtemps se relâche et il ne reste plus que la loque humaine; mais en général c'est le contraire : énergie souriante, au moins admirable résignation. Les mots épiques germent sur leurs lèvres; on en ferait une splendide anthologie : « Si ma jambe vous gêne, disait aux brancardiers un genou fracassé, mettez-la donc sur mon ventre; elle arrivera tout de même! » « Mais sois donc courageux, disais-je à un autre qui grognait furieusement pendant qu'on lui pansait quatre blessures faites par des balles; un chasseur ne gémit pas comme ça ! — Mais je ne me plains pas ; mes blessures, je m'en... moque; mais c'est de voir ce Boche là, tout près. » Et il accompagnait son regard d'un geste furibond, à l'adresse d'un pauvre Feldwebel qui gisait là, bien mal en point d'ailleurs. Et celui-là, de l'attaque du 9 mai : « On crie : en avant I Bon, je sors avec les copains et nous voilà partis. Au bout de quinze pas, zst!... ça y est!... une dans la cuisse!... Oh! que je me dis, ça n'est jamais qu'une, je ne vais tout de même pas m'arrêter pour une balle... Je continue, zst!... zst!... une deuxième et une troisième. Maintenant je ne sais plus combien j'en ai! » Le malheureux, il en avait tant que ses pauvres jambes étaient littéralement criblées : on en comptait plus de trente. Les os étaient brisés, à chaque cahot de la brouette
porte-brancard la douleur lui arrachait un g-émissement : à la fin, comme honteux de lui-même : I Et puis zut!... vous occupez pas de moi. allez votre train, tant pis si j'en claque! » « Pour un veinard, je suis un veinard, raconte un petit homme couvert de terre; un obus m'enterre, mais là, sérieusement. Je me crois fichu; pas du tout, un autre arrive qui enlève le plus gros et me voilà;... mais vous savez, j'ai les reins cassés! » — « Ne me plaignez pas, monsieur l'Aumônier, disait un jeune sous-officier tout sanglant, il y en a de plus malheureux; moi, ça va, me voilà arrivé! » Hélas! c'est vrai. Il y en a de plus malheureux, ceux qui n'arrivent pas; ceux qui meurent entre les lignes, d'une longue et atroce agonie... Ils remuent un jour, deux jours, et puis plus rien ; un corps immobile, un bras raidi pour toujours dans un suprême appel, voilà ce que contempleront désormais leurs pauvres camarades terrés derrière eux, à 20 ou 30 mètres, parfois moins, impuissants cependant à les secourir. Presque toujours les obus ou les mitrailleuses abrègent ces tortures : « J'étais loin, là-bas, tout près des Allemands; avec ma cuisse brisée : j'ai donc essayé d'aller jusqu'à eux, mais je les ai vus tuer à coups de fusil tous les camarades blessés autour de moi. Alors je me suis caché dans un trou d'obus et chaque nuit, entre deux lueurs de fusée, je me suis traîné un peu plus près vers vous... Oh! que j'ai soif.
que j'ai faim, que je suis fatigué! » Il avait rampé, le malheureux, quatre jours et quatre nuits, n'ayant pour vivre que les biscuits des morts qu'il pouvait rencontrer.
Vendredi. — Même situation là-bas. Les compagnies fondent, fondent toujours un peu plus sous l'inexorable mitraille. Les sections de l'une d'elles seront demain respectivement de 14, 9, 17 et 21 hommes I... Y a-t-il héroïsme comparable à celui-là? Donner une fois sa vie dans l'ivresse de la charge, au scintillement des lames, emporté par la course folle, c'est un geste splendide, oui... mais tenir là, sur cette poussière brûlante, derrière une motte de terre perpétuellement bouleversée, être arrosé d'acier, enterré vivant, ébranlé par de foudroyantes commotions, éclaboussé de cadavres en putréfaction dont les obus vous couvrent et dont l'odeur fétide s'attache à la barbe et aux vêtements, souffrir de la faim, de la soif, trois jours et trois nuits durant, se sentir de plus en plus seul à mesure que la mort ou la blessure font le vide autour de vous... et tenir, tenir toujours, sans un mot, sans une plainte, sans avoir même l'idée de s'en aller, n'est-ce pas le summum de l'héroïsme? Cela, je l'ai vu réalisé par ces hommes et avec quelle abnégation toute simple, quelle ignorance émouvante de leur propre grandeur ! Oui vraiment, ici, il faut le redire : « Que la France qui se bat est belle ! »
Nous vivons là dans le sublime : sublime de la générosité et de l'oubli de soi. Nos chasseurs sont au sommet de cette gloire. Qui sont-ils cependant, ces enfants? La plupart, petits paysans qui vivaient dans leur trou de campagne un égoïste traintrain de vie, dont les fortes vertus semblaient absentes. Prodigieuse exaltation de l'homme! Moisson d'héroïsme dans des âmes qu'on aurait crues si près de terre 1 Venez dans la fournaise où Dieu refond l'âme de la France et, malgré les misères de l'arrière, vous croirez à son relèvement.
Vendredi, 22 heures. — Il faut tenir et l'on tient! Position importante, liaison entre deux formations et anneau d'une chaîne qui encercle les Allemands. Combien?... on ne sait. En tout cas ils sont là, à vingt mètres; bien gênants, mais plus gênés encore. Aussi, vers le soir, ils font appeler le commandant de la compagnie la plus proclie et on parlemente. « Peut-on sortir? — Oui, un par un, sans armes, à 10 heures du soir. » Et les voilà qui défilent : 1, 2, 3, 4... ainsi de suite jusqu'à 279. Joli coup de filet! On n'en espérait pas tant. En tête, les officiers, huit grands gaillards, raides, impassibles, bien penauds tout de même, surtout devant la curiosité narquoise de nos chasseurs. Ils ont le front de demander leurs ordonnances! On les envoie promener, et comment! L'un d'eux, avec un demi-sourire de haute condescendance, comme
parlant à un pair, s'adresse à un lieutenant : « Offizier, vous? — Qu'est-ce que ça peut vous faire?... Fichez-moi le camp, et au trot! » Deux heures durant, par suite d'encombrement de boyaux, ils restent près de nous au lieu bizarre précité. Je puis les questionner à l'aise. Beaucoup parlent français; un grand nombre, d'ailleurs, sont étudiants. En général, ils paraissent confiants dans le succès. Comme c'est bien le troupeau discipliné et organisé ! Ils pivotent, vont, viennent avec docilité. Je pensais : s'ils voulaient profiter de la cohue et de l'obscurité! Désarmer les quelques poilus qui les gardent et regagner leurs lignes toutes proches, après s'être réarmés à nos dépens, c'eût été un jeu. Ils n'y pensent même pas. Plus de chefs, donc aucune initiative. Pour le moment, leur unique désir, mais ardent, c'est de boire. Provisions de bouclie, munitions, ils avaient tout en abondance, mais plus d'eau depuis deux jours. Alors on s'est rendu. Maintenant, ils donneraient n'importe quoi et donnent de fait ce qu'ils ont, musette, bidon, etc., pour un demi-quart d'eau.
Du coup, le bataillon est en liesse : on comprend mieux les sacrifices des jours précédents. La fatigue est oubliée.
Un détail : en totalisant l'âge des trois officiers de la compagnie qui les ramène, on arrive à 64 ans ! Une moyenne de vingt et un ans et demi ! Ils en valent d'autres... pour la bravoure, c'est entendu;
pour l'expérience aussi, croyez-le. On mûrit vite à cette école. Nos cadres d'ailleurs sont parfaits, bien que souvent renouvelés.
Samedi 19 juin, 2 heures du matin. — C'est l'heure la plus calme : le canon dort à demi, les fusils s'apaisent et les fusées sont plus rares. Je monte consoler les grands blessés non encore transportés et parcours, autant que je puis, la première ligne oii gisent les nôtres. Pauvres morts qui vont grossir encore le nombre de ceux qui sont làt Rencontré dans le boyau l'un d'eux, en une attitude saisissante, enterré jusqu'à mi-corps, le buste droit, la tête légèrement inclinée, les mains sur la poitrine, il a l'air de quelqu'un assis par terre et faisant une lecture; un livre dans ses mains, l'illusion serait complète.
Je salue, en passant, les vainqueurs. Ils sont installés chez leurs ennemis, et admirent leur travail. De fait, ces Allemands sont des pionniers imbattables, et c'est la réflexion perpétuelle de nos chasseurs : « Sous terre, on n'y peut rien; mais si on les tenait en plein champ ou en plein bois I » D'un côté, abri inexpugnable, vestibule ou tunnel de 40 mètres de long, avec chambres, magasins, etc. Plusieurs sorties; en face, les parapets de la défense. Là sont tombés le reste des cinq cents hommes qui formaient les deux compagnies. Amoncellement de cadavres dans les posi-
tions les plus tragiques : un très grand nombre formant parapet, le corps raidi et gonflé, mêlé aux sacs à terre : assis, couché, à genoux, les yeux hideusement ouverts, la face massacrée, un membre ou deux arrachés. On les a là sur soi, pour ainsi dire. La puanteur est inexprimable. J'ai apporté de l'eau de Cologne. Elle est acceptée avec reconnaissance. Pour ne pas donner l'éveil aux Allemands qui ignorent le sort des camarades, nos diables bleus se muent en gris : calot, capote, et, pour compléter, fusil boche : à recevoir leurs propres balles, ils pourront croire à une méprise.
Entre temps, on fait son choix. Il y a là l'équipement, le vêtement, les armes d'un demi-bataillon. Et chaque chasseur revient avec son souvenir... Voilà pour allumer bien des convoitises. 11 n'est que de venir ici !
Préalablement, le boyau a été vidé des derniers occupants; une vingtaine encore : les blessés, les fatigués et un enragé pochard qui finit par se dégriser à force de taloches.
Le soir, en revenant, je me heurte aux corvées nocturnes. Garé dans un boyau latéral, je contemple avec curiosité, sous la douce lumière de la lune, le fantastique défilé de ces ombres étranges. Plusieurs centaines d'hommes passent devant moi, chacun avec son fardeau : planches, madriers, rondins, piquets, fils de fer, hérissons, étoiles barbelées, sacs de grenades, de cartouches, tonnelets
d'eau... Quelquefois une silhouette plus énorme apparaît : c'est une immense claie avec ses feuilles de charme encore fraîches, qui frémissent dans la brise, un gabion qui fait ressembler notre homme à un géant portant une barrique, un lot de fusées hautes de deux mètres — on croirait un poteau télégraphique qui vient sur vous — ou la discrète lueur d'une pipe qui troue légèrement la pénombre.
Tout ce convoi s'achemine silencieusement, car l'effort est assez considérable, — on ne perd point de forces en vains discours ! — lentement, car ce bagage est anguleux, barbelé; il y faut prendre garde dans ce chemin malaisé, au fond inégal, semé de silex et de blocs de craie, aux parois étroites compliquées de tournants brusques, ou d' étais qui dépassent traîtreusement.
Chaque soir, sur tout le front, il en est de même. C'est qu'il faut ravitailler ceux qui se battent là-haut et pour qui la nuit est la période de grande activité. Sauf les guetteurs, tout le monde devient terrassier. « Le fusil d'une main, la pelle de l'autre », oserait-on presque dire, ils dessinent et creusent en hâte « la première ligne », sorte de cité mouvante, tourmentée, jamais finie et toujours à refaire, plus tortueuse que les vieux quartiers de nos petites villes, si différente de la figuration géométrique que nos imaginations donneraient volontiers aux tranchées. J'omets « l'accessoire » obligé de tout ce décor : les balles qui passent en
miaulant et les obus dont les hurlements lugu dans la nuit font se coucher les travailleurs.
Dimanche. — Messe impossible nulle part : pas même une guitoune ou un coin de boyau où l'on puisse remuer; nous sommes trop près...
11 heures. — Je suis invité à dîner dans la « tranchée boche ». L'ordre de relève est donné. J'y vais quand même : occasion de visiter ma paroisse et mes paroissiens : pour y arriver, on traverse un énorme entonnoir de 60 mètres de tour : une section entière y est postée. Très pittoresque, ces grappes d'hommes accrochés aux pentes, excavant encore cette excavation pour y faire des refuges. En haut, une petite galerie circulaire fait communiquer les deux tranchées. J'arrive chez mes hôtes. L'entrée de la salle à manger a été obstruée, peu auparavant, par un obus qui a inondé de terre le mobilier et les habitants... pour un peu, le dîner. Accident fréquent, classique.
Au retour, je retrouve mon enterré, vu la veille dans sa pose de lecteur. Le corps a fléchi; il est tombé : la poussière et les débris des explosions l'ont recouvert; plus rien qu'une légère ondulation du sol et sa pauvre main exsangue, encore toute blanche, qui sort, seule, comme pour implorer l'aide du passant... Hélas 1 Chacun se courbe un peu plus et passe sans respecter son pitoyable
corps. N'allez pas croire cependant que le travail d'inhumation soit négligé. Nullement. Tout ce qui est humainement faisable est accompli. Chacun s'y emploie avec beaucoup de zèle. Mais certains endroits sont vraiment inaccessibles : trop souvent, s'occuper d'un mort — même d'un blessé, hélas I — ce serait sacrifier plusieurs vivants.
Lundi, mardi, mercredi. — Repos. En réserve à 4 kilomètres en arrière. Jeudi, l'ordre de départ arrive. Il faut remonter là-haut. Déjà!... Heureusement, un sursis est accordé, mais pas pour longtemps. Nous n'aurons encore pas de dimanche. Faisons-en un du lendemain. J'avertis au salut du soir. Pour demain, six heures. Pendant que je parle, des contre-temps surgissent. Il faut remettre notre messe à huit heures. Le lendemain, à sept heures, j'arrive. « C'est manqué, me dit M. le Doyen, ils sont venus à six heures. Beaucoup de communions, même. Vous n'aurez personne à huit heures; décommandez. » Trop tard; l'invitation est partie. Je vais avertir dans quelques cantonnements : on aura ce qu'on aura. A huit heures, un groupe arrive, puis un second, un troisième... l'église est pleine. On dédouble les chaises. Le mouvement continue. Il faut le canaliser vers la grande tribune circulaire, où l'on s'entasse. Après l'élévation, je monte en chaire : quelques mots, puis un acte de contrition, d'offrande, d'abandon,
minutieusement préparé. « Mon Dieu, je ne suis rien devant vous... je vous ai offensé... Pardon pour... pour... — ici, petite revue courte, mais suggestive pour un troupier. — Pardonnez ces faiblesses à un soldat de bonne volonté qui vous promet amendement... Je suis à vous. Seigneur, gardez-moi, gardez ma famille... Cependant, je m'abandonne à vous, pour maintenant, pour l'avenir. Tel vous le voulez et tel je l'accepte, avec ses peines, fatigues, privations, sang versé, plus encore peut-être... Pour moi, pour mon pays, pour votre gloire... » Minute de vraie émotion. Nous sommes tellement dans la réalité! Pas un de ces enfants qui puisse se promettre seulement vingtquatre heures de vie.
Solennellement, je donne l'absolution générale après en avoir indiqué les conditions. « Ceux qui désirent communier peuvent approcher. » Combien seront-ils? — Peut-être cinq, peut-être cent, avais-je dit à M. le Doyen. De partout on s'ébranle : quatre cent soixante chasseurs reçoivent ce jour-là Notre-Seigneur, et dans des conditions qui ont dû réjouir son Cœur. Le lendemain, plusieurs avaient paru devant lui. Dans les trois jours qui suivirent, plus de deux cents versèrent leur sang pour le pays.
Quelle consolation et quelle force morale pour ces chers jeunes gens! A l'un d'eux, gravement blessé et qui souffrait beaucoup, je demandais s'il
avait pensé à offrir cela au bon Dieu, s'il était à la messe : « Oh ! monsieur l'Aumônier, je crois bien, j'y ai pensé toute la journée. Cela m'a donné du courage! » Évidemment! C'est un besoin pour eux. Ils ont faim et soif de Dieu. « Ils sont gourmands de Dieu », comme dit mon voisin l'aumônier irlandais, qui fréquemment institue des cérémonies de ce genre, pour lesquelles il faut suivre les hommes, donc avoir des aumôniers de régiment ou de bataillon.
26, 27, 28 juin. — Nous retrouvons nos tranchées, mais après des pluies diluviennes. Le commandant passe sa nuit à chercher un trou pour y établir son poste de commandement. Tout est noyé. Il faut s'en remettre aux bras vigoureux des sapeurs qui l'édifieront la nuit suivante. Je visite nos chasseurs. Cliarmant voyage : 4 kilomètres de boyaux pour les atteindre et quels boyaux! Mauvais fossés démolis où, bon gré mal gré, il faut enfoncer jusqu'aux genoux, parfois davantage, se traîner à plat ventre, passer dans les trous d'obus au fond inexploré, s'insinuer entre les gabions, les sacs à terre, les charrettes disloquées, ramper sur des cadavres en pleine décomposition, écraser des vers tombés des cadavres du parapet et qui grouillent au fond de la tranchée, se garer des marmites qui pleuvent et vous rendront le passage méconnaissable au retour, s'arc-bouter aux parois des
mains et des pieds pour ne pas aller tout à fait au fond des mares... voilà un aperçu des agréments du voyage. Salué en route, le long du boyau, la compagnie de soutien : hommes enveloppés de toiles de tente, entassés l'un près de l'autre pour se réchauffer ou couchés en rond dans de petits trous. . . « Eh bien, les gars, ça va? — Oh I très bien, monsieur l'Aumônier. On est heureux ici, nous y finirions bien la campagne! » — Dédié à ceux qui, malgré le bon cigare, le pyjama et la frise fraîche, trouvent que « c'est bien long » 1
En passant, le commandant me montre, aux lueurs du crépuscule, les dernières positions conquises. Horrible enchevêtrement de cadavres, d'équipements, d'armes, mêlés à des débris de troncs d'arbres, de branches, de poutres, de rondins, d'abris, etc. Les Allemands nous y croient installés, aussi les 210 et les 150 tonnent par rafales sur ce coin sinistre, y creusent leurs énormes entonnoirs et finissent par faire de tout cela la plus effroyable marmelade qui se puisse concevoir.
Un joli trait pour vous reposer de ces horreurs. Je croise un de ces soirs-là deux braves cuisiniers, comme d'ordinaire ployant sous le fardeau. Le seau de café, qui constitue l'inévitable et nécessaire pendant du seau de « pinard », me paraît démesurément rempli : « Tout cela pour ton escouade, dis-je, mais ils en auront chacun un demi-litre!... — Oh! mais non, ça n'est pas tout
pour les copains. Voilà, monsieur l'Aumônier, on rencontre tout le temps de pauvres malheureux blessés. Alors nous avons pris sur notre réserve, on s'est chargé un peu plus, et comme cela on peut offrir un quart de café. Ça leur fait plaisir, allez! » N'est-ce pas de la vraie et touchante fraternité d'armes?
29 juin. — Les jours se suivent... hélas! ils se ressemblent. Aujourd'hui comme hier et avanthier, réédition des sanglants combats de la semaine précédente.
Un exemple de l'indomptable héroïsme de nos chasseurs et de leurs chefs :
Un jeune sous-lieutenant de dix-huit ans et demi, chargé avec sa section de se saisir d'un point important en avant de notre ligne et de la conserver, s'y cramponne avec ses trente-quatre chasseurs dans un embryon de tranchée nuitamment amorcé. Marmitage effroyable. Leur unique communication avec les leurs — un petit boyau hâtivement construit — est anéantie. Pris de flanc, de dos, canons et mitrailleuses les abattent un par un. Les heures passent : 6 heures, trente chasseurs; 9 heures, vingt-trois chasseurs; midi, quinze chasseurs; 18 heures, cinq chasseurs.
Le sous-lieutenant D... se traîne en arrière, rampe de trou en trou, vient rendre compte de sa mission et retourne à 21 heures avec une autre
section. Plus que trois chasseurs!... Trente et un étaient morts ou blessés sans qu'un seul pût être emporté avant la nuit^ mais les trois survivants « tenaient » toujours !
N'est-ce pas splendide? Et quelle simplicité!
Le général leur a remis à chacun la médaille militaire.
Invités le soir à dîner par le commandant, j'entends de l'un d'eux cette réponse aux félicitations : « Ce serait à refaire, mon commandant, on le referait (1)! »
Enfin l'heure de la relève arrive. De loin cela paraît tout simple. En réalité, quel problème que d'échanger quinze cents hommes par les chemins dont je vous parle! 11 leur faut, eux, se courber, ramper, se croiser avec tout leur fourniment et souvent un supplément de charge : trépied ou boîtes de mitrailleuses, sacs de grenades, fusées, etc. Le tout dans l'obscurité et sous le marmitage ininterrompu : puis, arrivés en haut, boueux jusqu'à la ceinture, attendre la prochaine relève. Trois jours au moins pour se sécher et se décrotter sérieusement. Comble de bonheur : à ce
(1) Voici l'une des citations : « Sous-lieutenant D..., officier de dix-neuf ans. Le 29 juin, par son courage, son sang-froid et son énergie, a su maintenir, pendant vingt-trois heures, sous un feu violent d'artillerie et de mitrailleuses qui réduisit sa section à trois chasseurs, un point important confié à sa garde. » — Hélas I... La mort devait le prendre lui aussi. Il tombait mortellement frappé quelques jours plus tard. C'était un enfant du bon Dieu, un de plus pour peupler son paradis de héros.
moment précis, l'ennemi attaque! Des nôtres retournent, appelés à l'aide par le capitaine de la compagnie qui les avait relevés. Du môme pas qu'ils s'en allaient, ces braves reviennent s'exposer aux fusils et aux grenades : un petit « rabiot de bataille! » Déjà les Allemands approchaient. Toujours peu inventifs dans leur fourberie, ils lèvent les mains à bonne distance en s'écriant : « Kameradsl Kameradst » Puis, quand les fusils s'abaissaient, d'un geste rapide ils prenaient les grenades dans leur musette, ou à leurs pieds dans les hautes herbes, et les lançaient sur les nôtres. Mais « ça n'a pas pris » I Facilement repoussés avec de grandes pertes. « Ils manquaient d'enthousiasme », me dit sentencieusement un chasseur. « Dommage que c'était la relève; sans cela on leur aurait fait un pas de conduite. »
En partant, j'apprends qu'un excellent chasseur, un prêtre, récemment arrivé et nommé caporal depuis trois jours, vient de tomber tout là-iiaut mortellement frappé. Vite, nous retournons, une équipe de brancardiers et moi, et nous essayons de gagner la première ligne, en utilisant les tronçons d'arbres, les trous d'obus, les bouts de fossés... Hélas! malgré la pénombre — il est deux heures et demie — nous sommes aperçus et salués d'une grêle de balles qui claquent tout autour de nous. Force nous est de regagner le boyau : nous n'aurons pas son corps. Le bombardement sera si
intense que lui et tous ceux qui tomberont ce jourlà et les suivants seront ensevelis par les obus... Pendant trois jours, il avait vécu indemne, au pied d'un saule; en remettant son équipement, à la dernière minute, heureux de partir, il est tombé. Un brave et un dévoué, très regretté de ses camarades, vraie perte pour le bataillon. Encore une noble victime que Dieu s'est choisie et qui a rejoint làhaut tant d'autres fournies par les nôtres, en particulier le très regretté commandant Madelin et l'héroïque Paul Drouot, dont l'Écho de Paris retraçait, il y a peu de jours, la brève carrière, saisissante page d'épopée écrite à la gloire du bataillon. Laissez-moi vous citer les dernières lignes de Drouot : « Ahl si vous saviez quel admirable bataillon, quels officiers, quelle troupe, tout ce qu'on leur doit! Mais ce sont là des comptes qui ne se règlent pas ici-bas, qui ne pourraient plus être réglés pour bon nombre d'entre ces jeunes cœurs si ardents, si dévoués. Combien de choses je pourrais vous conter qui ne nous semblent pas inouïes à nous, parce que nous connaissons nos chefs et nos camarades, mais qui, en réalité, le sont, inouïes, merveilleuses et toutes simples (1)... »
3 juillet. — Profitant d'une atmosphère un peu moins grondante, nous décidons de visiter le grand
(1) L'Écho de Paris, 23 juin 1915.
éperon Notre-Dame-de-Lorette et les pentes voisines. Il se profile là à 700 ou 800 mètres, distance insignifiante, semble-t-il, en réalité déjà considérable. A cet endroit où la lutte est si intense, les troupes et les travaux si multipliés, il nous faudra traverser trois ou quatre secteurs différents et une infinité de méandres. Un dernier fossé, à pic celuilà, mi-ravin, mi-tranchée, encombré de vieux équipements et de débris d'arbres, nous y amène. Voilà donc ce terrible plateau, un des coins du monde les plus détrempés de sang humain. Quel serrement de cœur! On se sent, en effet, dans un ossuaire : une odeur fétide vous poursuit : sous vos pieds, à droite, à gauche, devant, derrière, on voit, ou du moins, on devine des cadavres. Sans doute, la plupart sont enterrés, je veux dire recouverts d'un peu de terre; mais, malgré tout, surgissent membres épars, extrémités qui dépassent, formes humaines mal dissimulées... Parfois, dans le petit boyau tant bien que mal reconstitué à travers ce bouleversement, notre marche est mal assurée, le terrain semble élastique : c'est un pauvre ventre gonflé qui cède sous nos pas... Ou bien, on trébuche sur un membre pour se raccrocher à un autre morceau de cadavre. Partout cependant le travail d'inhumation est poussé aussi loin que possible. Les obus en ont fait une bonne partie ; il est vrai que, fossoyeurs inintelligents, ils le détruisent la minute d'après.
Mon guide est un acteur — un des rares survivants — des épiques combats de mars et d'avril; aussi, à chaque pas, la bataille renaît sous ses yeux et les souvenirs se pressent. — « Ici, nous avons attaqué le soir du..., avec de la boue jusqu'aux genoux ; là, est tombé le pauvre capitaine X... Dans ce boyau, s'est aventurée une patrouille allemande. Là, le 5 mars, dans cet étroit espace, en une demi-heure, notre artillerie a expédié 28 000 projectiles. Et ceci? oh! quel bon souvenir. Vous voyez ces quelques sacs de terre? C'est notre ancien barrage jusqu'au 3 mars; ce jour-là, je constate d'un regard furtif qu'il n'y a personne de l'autre côté... Vite, les enfants, empoignez chacun un sac de terre et suivez-moi!... Je m'arme d'un bon fusil bien en main, baïonnette au bout. En avant, vivement et sans bruit... 10 mètres, rien; 15, 20, toujours rien. Tout à coup, à un tournant, tenez, ici, à gauche — il doit être encore là-dessous — un sous-officier allemand tout ahuri de nous voir. Ça n'a pas duré d'ailleurs... pan! Je lui passe sur le corps et mes poilus aussi jusque..., jusque-là. Vous voyez de nouveau ces sacs, eh bien, ce sont les nôtres... Il faisait plus chaud qu'aujourd'hui quand nous les avons empilés. Dame! à cet endroit, trop de Boches ! Plus moyen d'avancer! Nous avions gagné tout de même, sans coup férir, une cinquantaine de mètres. — Et le plus amusant! Regardez devant nous, à six pas, ce
boyau perpendiculaire : c'était un boyau de communication. Nous avions aménagé un petit trou dans notre barrage et quand ils passaient, on faisait du tir au pigeon... Malheureusement, eux aussi ont fait un barrage, cela nous a privés de cette innocente distraction. Elles étaient cependant assez rares, je vous assure. »
Trois cents mètres plus loin, nous dévalons la pente pour atteindre ce qui fut Ablain-Saint- Nazaire, coquet petit village dont los maisons effondrées restent là, blotties dans la fraîcheur de ce délicieux vallon, frangé de verdure et merveilleusement fleuri : roses, pavots, giroflées, lis et liserons ont percé ces ruines et répandent leur parfum et leur grâce sur toute cette dévastation...
Au cimetière, spectacle navrant. Monuments brisés, tombes disloquées, cercueils fracassés. Telles « concessions à perpétuité » sont éventrées et les ossements de ceux qui croyaient s'être assuré au moins la paix du tombeau sont arrachés de ce dernier refuge, dispersés et ballottés en tous sens par les obus qui semblent s'amuser à cette macabre sarabande...
La carcasse de l'église, haut et massif monument gothique, bâti en grosses pierres de craie. De sa robuste tour carrée ne subsistent que deux pans ruineux; quelques ogives croulantes aident, seules, à reconstituer la grande nef. Au .pied du clocher, amas de décombres formida-
ble, quatre fois peut-être celui du grand beffroi d'Arras...
Nous remontons la colline de la Vierge pour terminer en bons chrétiens notre pèlerinage. Nos silhouettes, la mienne surtout — ô invisibilité de's uniformes ! — se détachent crûment sur ce sol blanc. Aussi, à peine en haut, voilà les marmites qui arrivent sur nos traces. C'est beaucoup d'honneur, mais nous sommes passés.
Maintenant, à la recherche de l'emplacement de la chapelle. Nous tenons à voir cela de près. Il fait bien clair. Tant pis, ou plutôt tant mieux, la photo n'en sera que meilleure, et il nous faut la photo! Nous voilà donc partis, montant, descendant dans ce chaos, évitant les trop gros trous, les fils de fer, les barrages... Non sans peine, nous finissons par trouver. C'est que, du bâtiment rectangulaire d'environ 25 mètres de long sur une dizaine de large, et du gros tilleul qui prospérait à son chevet et que l'on pouvait encore contempler en partie il y a six semaines, plus rien ne subsiste. Malgré nos précautions, nous sommes encore aperçus. Cette fois, ce sont les 77 qui arrivent, en nombre et bien pointés vraiment! Emplacement trop connu; la justesse du tir est donc sans mérite, mais non sans danger pour nous. Dès qu'on entend le sifflement rageur du petit obus, on se blottit dans un des énormes trous creusés par les grands frères... Il faut faire vite, car ils sont alertes, ces mauvais insectes.
Enfin, nous tenons notre photo I Simple d'ailleurs, mais bien émouvante pour qui connaît les lieux, a lutté, a souffert sur ce plateau : au premier plan, un rebord d'entonnoir; par derrière, un morceau de grille effroyablement tordu, quelques briques et des débris de pierres de taille, le tout n'excédant pas 50 centimètres de hauteur. C'est le point culminant de la chapelle. A droite, à gauche, un peu partout, entonnoirs et entonnoirs... Et nous repartons un à un, « en vitesse », bondissant, nous aussi, d'entonnoirs en entonnoirs : « Quel pèlerinage ! me dit mon guide, quand nous sommes à peu près en sûreté. Ce n'est pas encore le moment d'y mener les foules. Vous devez être le premier prêtre à reconnaître ces lieux bénis, plus sacrés encore maintenant. » Peut-être, et j'en suis fier. J'en profite pour recommander à Notre-Dame ses enfants tombés par milliers autour de sa statue en miettes (1).
(1) Les soubassements de la chapelle ont servi au génie, toujours industrieux, pour aménager un assez confortable abri, de sorte que, s'il n'y a plus de chapelle, il y a du moins une « crypte ».
■ La statue de la Vierge serait sauvée, m'assure-l-on. Remarque touchante : la série des pèlerinages annuels, si en honneur dans le pays, n'a pas été interrompue. Le curé de la plus proche paroisse, se substituant à son confrère prisonnier, l'annonça comme d'ordinaire et les cérémonies de la neuvaine eurent lieu chez lui à la date traditionnelle du 8 au 16 septembre, devant le crucifix de l'autel, sauvé lui aussi. Pour suppléer les habituels pèlerins évacués ou déportés, ceux de cette année furent précisément, en majeure partie, ces chasseurs et ces soldats de la division qui, pied à pied et au prix de leur sang, avaient reconquis à Notre-Dame la colline sacrée.
Avant de descendre, un dernier coup d'oeil sur le sauvage panorama. D'ici, on domine la plaine, « la région au nord d'Arras »j qui a quotidiennement les honneurs des communiqués. C'est la plus saisissante syntlièse que l'on puisse avoir de la bataille moderne : extraordinaire sensation de désert et de stérilité, immenses étendues en friche, herbes folles, arbres déchiquetés, poteaux télégraphiques lamentables, routes inexistantes, cheminées d'usine et de puits de mine inertes ou brisées; autour d'elles, bâtisses pantelantes, calcinées, villages ruinés et silencieux. A travers tout cela, les interminables sinuosités blanchâtres... Pas une âme! Nulle vie, au moins en apparence... Des milliers d'hommes sont là, cependant, qui s'entre-tuent. A chaque minute, quelqu'un tombe. On le devine aux gros panaches noirs qui surgissent brutalement au miHeu de ce chaos ou aux flocons grisâtres des shrapnells qui, d'en haut, crachent en tourbillonnant leurs meurtrières billes de plomb...
Le long du boyau qui nous ramène, je remarque de profondes excavations : ce sont des puits, de vrais puits, carrés, profonds de 7 ou 8 mètres, cloisonnés de madriers, au fond desquels on accède par un système d'échelles. En bas, de vastes salles boisées de la hauteur d'un homme... La mitraille pouvait faire rage : on dormait en paix dans ces cavernes. Les Allemands auraient,
paraît-il, mobilisé les mineurs du pays pour les construire. Je souhaite que ce trait soit inexact. En tout cas, le travail est évidemment accompli par des professionnels.
Jeudi 8 juillet. — Je veux finir mon récit ce soir. Ali heures, départ pour le point X, où la N' compagnie m'a prié à déjeuner. Plus personne. Partie ce matin renforcer la première ligne : car la nuit a été sanglante; il faut être là, près du bataillon frère, en cas de besoin.
Allons les rejoindre!... Nous montons avec les gamelles, l'ordonnance et moi. Quelque cent mètres plus loin, un commandant nous arrête : « Circulation interdite de jour. » Un canon-revolver est braqué, qui prend le boyau en enfilade : tout homme qui passe est un homme mort. De fait, quatre ou cinq gisent déjà, frappés à la tète, malgré qu'ils passaient à genoux. A plus tard l'invitation : nous prélevons notre part du repas, assis dans un petit trou, un peu plus loin, avec un troisième convive, jeune gars de Lorraine adopté par le bataillon, dont les parents sont prisonniers et dont le grand frère — classe 1915 — surpris avec sa feuille de route, a eu la main coupée par les barbares pour l'empêcher de servir son pays.
Mes deux commensaux redescendent. Je finirai ceci sur place. Me voilà installé au rebord d'un trou d'obus, où j'ai la volupté de me sentir en
sécurité, quoique dans un endroit bien dangereux. Aujourd'hui il fait grand vent : ni « saucisse » (dirigeable allemand), ni avion, je ne serai pas vu. Et je contemple cette morne plaine, me laissant pénétrer, comme dit M. Barres, de ce même lieu, par cette « immense symplionie, qui, phénomène étrange, inspire moins d'horreur pour ses abominations que de respect et d'admiration pour ces hommes qui savent mourir. Un mystère s'accomplit sous nos yeux dans ce coin de terre. Je suis là dans un temple, dans un endroit sacré. » C'est bien cela : chaos, désordre, bouleversement sans nom. Et malgré tout, symphonie empoignante : à côté de moi, la route avec ses arbres décapités; à gauche, les Ouvrages Blancs, de sanglante renommée; derrière eux, des corons fumants (deux quartiers formaient liier soir d'énormes brasiers); à droite, le fameux éperon, le Fond de Buval, au loin le Bois en Hache, la Crête de Vimy, tous ces noms glorieux et sinistres dans le même coup d'œil! Par devant, l'horrible plaine et ses perpétuels volcans d'où s'échappent sans trêve fumée noire, poussière blanche, balles de plomb et acier barbelé. Effroyable tableau! Je le vois depuis onze mois... Non, je ne m'y ferai pas. Il y faudrait une âme de barbare. Dieu, que la rançon est clière! Si du moins la France de l'arrière pouvait contempler ce spectacle, seulement quelques minutes 1 Mais elle n'est pas là. Elle est loin, bien loin par-
fois : elle est à ses affaires, à ses soucis, à ses travaux, qui sait? — à ses plaisirs peut-être. Ahl frères de là-bas, ne diminuez pas la valeur de l'expiation sanglante!
Non, vous ne saurez jamais l'horrible chose. Cela ne se dit pas; cela se voit, cela se sent avec son âme, ici, et pas ailleurs. Les récits n'y peuvent rien. On en a tant lu ! Et c'est vrai^ ils sont froids, ils sont morts. Or ici, à la lettre, tout est feu et tout est sang. Vous n'aurez rien entendu, à peine un coup de canon lointain ; rien vu, pas même un bois saccagé, pas même un blessé; non, pas même cela, vous qui cependant en croisez chaque jour. J'entends de vrais blessés, ceux de la bataille qui gronde... Il vous arrive des plaies, des fractures savamment ligotées dans de beaux hnges blancs, propres. Mais le malheureux qui vient de tomber, celui qui se traîne ou qu'on apporte, les vêtements déchiquetés, le membre tout rouge, ruisselant — lisez bien : ruisselant — de sang, la chair affreusement trouée ou tuméfiée, ou pantelante, ou absente; la figure hâve, terreuse, noyée de poussière et de sueur, les traits inexprimablement convulsés sous la morsure brûlante, celui-là vous ne l'avez pas vu. Il est légion, cependant. Que votre prière, au moins, le suive! Que votre générosité ne s'émousse pas pour ceux dont la vaillance ne fléchit pas.
C'est un fait, toutefois. Ceux qui souffrent ainsi
SOUS la mitraille, la pitié collective ne les atteint guère; les grandes charités ne vont pas si loin, ne montent pas si haut. N'y a-t-il pas même, parfois, des détournements plus ou moins déguisés? Oh! l'odieuse chose ! Voler la joie, la distraction de ces pauvres enfants, car ils n'ont que cela. Beaucoup sont sans famille — ceux des régions envahies, par exemple. Alors, jamais ni lettre, ni paquets, ni douceurs. Rien que la discipline toujours austère, tempérée çà et là d'un mot, d'un petit don du chef, mais quid hœc inter tontos? J'entends dire parfois que telle institution, tel millionnaire ou milliardaire a fait un don princier pour les soldats ou pour les blessés. Je veux que presque tout arrive, mais pas bien loin : à ceux qu'on voit, qu'on touche, aux dépôts ou hôpitaux de l'arrière, là où tout abonde. Charitable lecteur, je crie partout la gloire et la misère de mes enfants. Détournez jusqu'à nous un filet de ce fleuve de douceurs que vous avez, ou dont vous disposez : tabac, réconfortants solides ou liquides : tout cela sera doux pour ceux qui luttent dans la tranchée boueuse ou noyée de soleil, également inhospitalière, croyez-le, à ceux qui y reviennent, sanglants, au bout de leurs forces.
Avant de terminer, j'entends comme deux reproches et je veux y répondre.
a C'est trop beau, dira-t-on. Il y a pourtant des misères. » — Eh oui! La nature humaine, là non plus, n'est pas sans défaillances. Je ne prétends
point les nier, mais moins encore convient-il de les faire ressortir. Ce ne sont que des taches, des faiblesses individuelles. Elles n'enlèvent rien à la beauté de l'ensemble; elles sont comme absorbées par la somme de vertus et de sacrifices que supposent ici ces seuls mots : l'accomplissement du devoir. Il me suffit d'être vrai. Or, j'ai conscience de l'être, trop incomplètement, hélas! parce que trop au-dessous de la splendide réalité. Celui-là seul sait qui, de là-haut, pénètre au fond des âmes et les voit, Lui, bien plus belles encore, a i-dessus de toute louange humaine. Un jour, j'en suis sûr, nous resterons confondus d'admiration : « Je n'imaginais pas tant de beauté », dirons-nous; de même qu'après ces tristes jours, au cours de nos pèlerinages au champ de bataille, déjà bien refroidi cependant, nous dirons : a Je n'imaginais pas tant d'horreur! »
Un mot encore :
J'ai loué les chasseurs — exclusivement, semblerait-il. Non. Je parle d'eux parce que je les vois à rœu\Te, je vis avec eux, je les connais, et je ne suis ici que strictement témoin. Mais amplifiez ces pages. Étendez-les, à votre gré, à tous les enfants de France, vivant la même vie, endurant les mêmes souffrances. Vous serez dans la vérité. Tous méritent notre hommage. Tous sont dignes de notre reconnaissance.
Voilà de longues pages, — bien longues, plus incomplètes encore. Car vous sentez bien, n'est-ce pas, que je n'ai rien dit? Il faut finir. Ce soir, nous partons au repos dans un coin tranquille où le bataillon disloqué va se reconstituer et en deux ou trois semaines redevenir une troupe complète, brillante, entraînée. Pour moi la besogne va se multiplier : cérémonies religieuses, séances récréatives : avant trois jours il en faut une; — lettres aux familles, visites de ma « paroisse », démarches diverses, etc. Et dire que les journées n'auront que vingt-quatre heures I
Priez pour nous, aidez-nous, demandez au bon Dieu de nous ramener ou, du moins, de nous bien accueillir : festivus Christi Jesu [nobis] aspectus appareat...
PaulC...,
Aumônier au N* bataillon de chasseurs à pied.