A Steinbach
5 février 1915. — Je suis heureux d'être débarrassé du plâtre qui emprisonnait mon bras droit. Je ne soufl"re pas ou presque pas, et ma situation est celle d'un homme qu'on a retiré de la boue froide des tranchées pour le mettre dans une salle où l'on ne reçoit aucune marmite, où l'on peut
dormir et où la neige ne tombe pas. Que c'est drôle, un poêle! et les toits donc! Imaginez-vous que je dors dans un lit ! Et que j'ai les pieds secs ! . . . moi qui commençais à croire qu'on ne pouvait dormir qu'affalé dans la boue et qu'on ne devait se déchausser qu'une fois par mois. Voici les circonstances dans lesquelles j'ai été blessé.
Le 3 janvier, à minuit, le général N... reçoit le renseignement suivant : « Contre-attaque des Allemands, le N' a abandonné la tranchée prise hier » et à trois heures ledit général donne à deux compagnies du N' alpin (la 2' et la 3") l'ordre à peu près suivant, de « se porter à l'endroit menacé, immédiatement ».
Nous voilà en route à travers des chemins défoncés où nous « enfonçons «jusqu'aux genoux. Bientôt nous sommes assez rapprochés de la ligne pour entendre le crépitement des coups de fusil. J'entends des hommes qui se disent entre eux : « Cette fois, ça y est! » et de fait « ça y était ». « En avant, en ligne de sections ! » et, comme les zouaves de Déroulède, on entre sous le bois. La tranchée que nous allons attaquer est au delà de ce bois, à 1 500 mètres environ de la lisière opposée; un terrain découvert de 300 mètres la sépare du bois. C'est dire que les Allemands nous verront déboucher et qu'il s'agira d'être à l'œil! Nous avançons lentement derrière une première ligne de tirailleurs que je n'avais pas l'honneur cette fois
de commander. Un ciel clair, le sol couvert en quelques endroits de minces plaques de neige, les arbres effeuillés et nous livrant ainsi au regard indiscret des artilleurs allemands, tel est le décor.
Nous avons fait 200 mètres et la tragédie commence. C'est une danse folle des obus, un vrai déluge de morceaux de fer tordus dans la flamme, déterre, de pierres et de branches d'arbres. Il en tombe partout, à 10 mètres en avant, à 20 mètres en arrière, à droite, à gauche. Nous avons fait halte, et nous attendons venir la mort; mes hommes sont couchés en trois paquets, la tête dans le sol, le sac au-dessus, et à chaque obus qui siffle, ou à chaque rafale d'obus — car il en pleut tellement qu'il est impossible de les deviner tous — je les vois qui s'aplatissent davantage, dans l'attitude d'un chien qu'on va fouetter. Cette fois, je crois que nous sommes dans notre cimetière, surpris en plein bois, sans un abri, par le feu d'une demidouzaine de batteries de calibre diff'érent. C'est la mort, et nous y sommes résignés; je vous l'ai dit, au combat, les hommes sont extraordinairement fatalistes : « si on doit y rester, on y reste » , disentils, et ils sont dans une impassibilité effrayante, abandonnés à ce destin contre lequel, disent-ils, « il n'y a rien à faire » .
Je tire mon chapelet, et le crucifix serré dans ma main, pour pouvoir, si je suis frappé, le baiser une dernière fois, j'égrène lentement les Ave
Maria : « Priez pour nous à l'heure de notre mort. » Ce n'est pas un chapelet que je récite, ce sont les prières des agonisants, je sens la mort si proche, cette heure-là. Je recommande aux hommes de ne pas avoir peur et de prier beaucoup. Je leur avais redit d'ailleurs ce matin, au départ, qu'il était nécessaire, au combat, de prier beaucoup, et maintenant, ils prient. Le bon Dieu me fait la grâce d'un sang-froid extraordinaire ; je suis calme, me sentant et sentant mes hommes entre les mains du Maître. Et je n'ai pas eu tort d'avoir confiance. Des tués et des blessés en avant, en arrière; dans ma section, personne de touché encore. Ce n'est pas que je demande à Dieu Je nous préserver de la mort, mais je l'ai remarqué souvent, il le fait sans qu'on le lui demande, comme « par surcroît » .
Une accalmie... Les Allemands sont sans doute persuadés de notre o réduction en hachis »... De nouveau, en avant! et de nouveau les marmites ronronnent dans le ciel. Il faut avancer coûte que coûte.
Un ordre de mon capitaine m'arrive, me demandant de me porter à hauteur de la section d'avantgarde, dans une tranchée qu'elle vient d'atteindre, à 100 mètres au delà de la lisière du bois. « Homme par homme, à 50 mètres de distance » et, au pas gymnastique, nous atteignons le but. Là, nous sommes dans une sorte de grand fossé, à demi
rempli d'une boue de terre glaise, mais qu'est-ce que la boue quand il faut défendre sa vie? Et personne ne fait difficulté pour s'y enfoncer à deux genoux quand les marmites sifflent de trop près. De ce cloaque, nous avons une très belle vue sur la plaine d'Alsace, très loin au delà de Cernay qui est à nos pieds; malheureusement, d'une tranchée allemande qui se trouve à notre gauche, les balles arrivent avant qu'on ait eu le temps de s'intéresser au paysage. Quelques obus tombent en pleines tranchées et envoient dans les airs des blocs de terre se mêlant à des choses d'aspect bizarre qui offrent la vague silhouette de bras, de jambes ou de tètes coupées. Quand tout retombe, on a sous les yeux les restes informes de ceux qui étaient une minute auparavant Un tel ou Un tel. « Le pauv' type! » et c'est toute l'oraison funèbre. Le soir « on ramassera ça » et on l'enterrera, mais pour l'instant il n'y faut pas songer.
La nuit tombe et les canons se sont tus. Steinbach, qui est à notre gauche et vient d'être enlevé à la baïonnette, flambe. A la lueur que ce brasier jette dans le ciel, nous quittons nos trous et « en avant à la tranchée allemande ! » Nous avançons coude à coude, baïonnette au canon. Les patrouilles qui nous précèdent reviennent : « Il n'y a pas d'Allemands dans la tranchée... y a que des morts (allemands). »
Les Allemands avaient vidé probablement la
tranchée sous le feu de nos 65 de montagne qui les avaient bombardés tout l'après-midi. « Ils vont la réoccuper pendant la nuit, tenons-la avant eux. En avant I » et nous sautons dans la tranchée. Il était temps : à gauche, déjà, des formes imprécises couraient dans la nuit. Tout à coup on signale quelqu'un dans les boyaux qui relient la tranchée où nous sommes à d'autres plus en avant. « Ils sont là! » Et de fait nous recevons des balles, des grenades à profusion. La section la plus exposée a la moitié de son effectif et son chef tués à bout portant. J'y vais pour me renseigner sur la situation.
« Attention, mon adjudant, on vous tire dessus. » Et, certes, on me tirait dessus : une balle me casse mes jumelles, une autre me frôle la tête entre le béret et l'oreille gauche, une troisième déchire mon caoutchouc, et une quatrième m'atteint au bras droit... et, grâce à elle, je suis maintenant à Besançon, vous savez dans quelles conditions.
Pour terminer l'histoire, les Allemands ne réussirent pas à nous faire reculer, et le lendemain des renforts nous permirent de les repousser plus loin encore.
Lucien C...,
[Présentement] Lieutenant au N' bataillon de chiasseurs alpins.