‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 12 sur 36 · AU 24 AOUT · texte numérisé non relu

AU 24 AOUT

Kastel Gemert (Hollande), 9 septembre 1914. — Le soir du 31 juillet, fête de saint Ignace, toute la communauté de Gemert, dans le Brabant septentrional, était sur le qui-vive. La mobilisation hollandaise était proclamée, la mobilisation française annoncée comme imminente. Sur le conseil du Père Recteur, je me décidai à rejoindre immédiatement ma mère, âgée et malade, en traitement à Spa. Les articles récents du général Maitrot faisaient pressentir une invasion allemande par la Belgique. Ma mère allait donc être fort exposée.

Le lendemain, je traversai le Limbourg et la province de Liège, non sans peine : trains bondés de soldats. Tous les clochers belges avaient arboré le drapeau national. Aux abords de Liège, quantité de troupes campées dans les champs, de l'artillerie un peu partout. A Liège, sur les Guillemins, foule innombrable, plus militaire que civile,

pressée, remuante, mais silencieuse : sur beaucoup de visages, de la résolution, de la fermeté, mais aussi de la tristesse, pas d'entliousiasme.

A Pepinster, je vis passer à toute vitesse l'un des derniers rapides de Paris, qui ramenaient chez eux les Allemands de « l'invasion pacifique ». Enfin, tard et harassé, j'arrivai à Spa. Quel réconfort pour ma mère!

Le lendemain dimanche 2 août, ce fut la panique. Tous les hobclins, restés fidèles à leur cure d'eau, voulaient fuir. Cohue à la gare.

Le lundi, la guerre fut jugée inévitable. Je voulus envoyer à mon frère Joseph, infirmier à Namur, une boîte de médailles, des cigares pour les blessés. Impossible, plus de poste, plus de chemin do fer. Une locomotive était lamentablement couchée au travers des voies à l'entrée du viaduc. Les bûcherons réquisitionnés abattaient de grands arbres pour barrer les routes. Plusieurs Spadois, qui voulaient fuir en automobile, s'en revenaient découragés. Nous étions irrémédiablement bloqués. Rien ne peut rendre le lourd sentiment d'appréhension, la crainte de l'inconnu qui pesa sur la ville pendant ces vingt-quatre heures d'attente. Dès ce moment, les vivres devenaient rares, chacun ayant voulu faire des provisions. Le prix des denrées montait; et pour comble d'embarras, la monnaie de papier ne circulait qu'à grand'peine, et ainsi tout à coup des gens qui croyaient dispo-

ser de plusieurs milliers de francs pour parer aux difficultés, se trouvaient n'avoir que 20 à 30 francs vaillants dans leur porte-monnaie. Plus de journaux, plus de lettres. Les Spadois allaient et venaient, colportant des racontars de paysans, vrais ou faux. « Aux Fagnes, c'est plein d'Allemands! A Francorchamps, ils ont tout tué, tout brûlé! Ils arriveront cette nuit. »

Enfin le mardi 4 août, à 10 heures du matin, ce fut l'entrée si redoutée de l'avant-garde allemande. Sur la grande place, les groupes causaient. Tout à coup, il y eut un cri : « Les Allemands à l'hôtel de l'Europe (1)! » Puis une débandade, une course affolée; les magasins qui se fermaient; les gens qui fuyaient emportant leurs enfants dans leurs bras, d'autres fermaient leurs persiennes et verrouillaient leur porte. Je fis trois pas vers le milieu de la place. En effet, devant l'hôtel de l'Europe, deux cavaliers allemands, revolver au poing, s'arrêtaient, parlementaient quelques minutes avec un petit groupe d'hommes, jetaient des affiches rassurantes pour la population civile, et repartaient au grand galop vers Liège.

Je ne vis pas les vingt ou trente cavaliers qui les suivirent. Pensant que peut-être la troupe allait

(1) L'hôtel de l'Europe se trouve à l'endroit où la grande rue s'incurve pour prendre la môme direction que la route d'Allemagne.

mettre l'embargo sur les victuailles, je courus vers une petite charcuterie d'une rue écartée, où j'avais aperçu la veille un dernier jambon; je voulais à n'importe quel prix l'ajouter aux provisions déjà faites pour ma mère.

Quand je repassai dans l'artère principale, une longue file de lanciers allemands y galopait.

Un officier et quelques soldats, catholiques sans doute, saluèrent le prêtre. Il ne faut point se représenter ce passage comme un défilé au trot, les chevaux bien rangés. Non; c'était une course effrénée, en parfait désordre. Les cavaliers donnaient de l'éperon, dansaient sur leur selle, s'efforçaient de rattraper les précédents : ils né se gardaient ni sur leur droite ni sur leur gauche. Visiblement, un seul mot d'ordre avait été donné : aller vite.

Puis, il y eut une paire d'heures de calme. Les gens, d'abord à demi morts de peur, commençaient à mettre le nez h. la fenêtre. Quelques cavaliers, isolés et en sueur, passaient, de plus en plus espacés, galopant encore pour rattraper leurs devanciers, mais fatigués. N'oublions pas que depuis la dernière ville allemande, Malmédy, ces hommes avaient fait 16 kilomètres, bride abattue. Vers une heure, le spectacle change. Des chasseurs débouchent au petit trot, en rangs ordonnés et compacts, le fusil en bandoulière ou enfoncé dans une gaine de cuir pendue à la selle. Enfin c'est l'infan-

terie qui arrive, au pas extra-rapide, mais parfaitement cadencé.

Cependant, chez nos braves Spadois, la curiosité commence à l'emporter sur la peur. On se risque aux balcons et aux terrasses. Bientôt on descend dans la rue ; enfin on fait la haie, et les Allemands ne semblent pas fâchés de parader entre deux rangées de visages où se lit une antipathie admirative. Mais il y a des retours d'affolement comique : un officier jette un coup d'œil sur une devanture de cartes-vues qu'on vient d'ouvrir. Tout à coup il s'arrête et saute de cheval. Fuite précipitée tout autour. La marchande grimpe à l'étage, et quand l'officier entre dans le magasin pour acheter, impossible de trouver à qui parler. Mais, toujours et bien vite, les rangs de curieux se reforment, se resserrent et, peu à peu, ils en arrivent à entraver la circulation des innombrables cyclistes qui portent des ordres au front et en ramènent des nouvelles.

Alors les Allemands se décident à faire euxmêmes la police. De temps en temps, sur un signe des sous-officiers, quelques fantassins sortent du rang et, levant leurs fusils, font écarter la foule qui ne se le fait pas dire deux fois, mais se porte en avant de nouveau au régiment suivant.

Le premier régiment était le 73% le second le 16S'; je n'ai pas retenu le numéro des autres. Puis, vint l'artillerie; guère de canons, surtout des mitrailleuses, d'assez chétive mine, courtes, pou-

dreuses, légères, enlevées par deux chevaux. Enfin, les cuisines militaires. De temps à autre, pendant la marche, le soldat-cuisinier, assis sur un siège au rehours du sens de la marche, soulevait le couvercle de l'immense marmite, une fumée en sortait avec un relent de chou et de lard. Vers le soir arrivèrent les ambulances, puis commença l'interminable, le stupéhant défilé des voitures de munitions et de vivres. Il dura deux jours sans discontinuer!

Un mot sur l'équipement. Tous, artilleurs, fantassins, cavaliers portaient l'uniforme gris-vert, peu flatteur, mais peu voyant. Le sac semblait terriblement lourd; à la ceinture, les deux cartouchières, la gourde, le sabre, la panetière. En plus, les officiers portaient devant la poitrine un petit réflecteur à pile sèche, et une carte d'état-major belge dans une belle gaine de maroquin pendue au cou : le devant en cefluloïd laissait voir la région Malmédy-Spa-Pepinster.

Les fantassins marchaient par rangs de quatre, cent rangs par groupe environ ; à chaque pas, on voyait la troupe se soulever tout entière d'un élan; les petites pointes des casques scintillaient au-dessus des têtes; puis toute la masse retombait en même temps, et les quatre cents lourdes bottes sonnaient d'un seul choc sur le pavé. Ce pas très accéléré avait dû être prolongé pendant les 16 kilomètres qui nous séparaient de Malmédy. Les

figures étaient tirées, fatiguées, les yeux sans pensée, les mouvements mécaniques; on aurait dit des automates sans conscience.

Telle fut la physionomie de la T* armée allemande. Les affiches qu'on placarda aussitôt étaient signées : « Le général commandant l'armée de la Meuse : Von Emmich. »

L'optimisme naïf des soldats allemands.

Avant de raconter le passage de la IP armée, qui fut beaucoup plus pénible à mon cœur de Français, voici quelques traits divertissants de naïveté teutonne. Quand il y avait halte, les soldats achetaient des cartes-vues pour leur famille; mais ils exigeaient qu'on leur rendît en sous français la monnaie de leurs marks. « Ce soir nous serons en France », disaient-ils. — Plusieurs même, entendant parler français, se croyaient en France, et, devant les dénégations des habitants, frappaient du pied avec colère en répétant : « Frankreicli, hier, nicht wahr? » Je crois que quelques Spadois intimidés finirent par répondre le « Ja » désiré, car cette erreur eut la vie dure.

Dans la soirée, une petite escouade arrivait dans la rue de la Sauvenière. Un des soldats aper-

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çoit le drapeau belge qui flottait sur l'église; il le prend pour un drapeau français, le couche en joue et tire; grand émoi et disparition immédiate de tous les drapeaux tricolores qui flottaient aux écoles, à l'hôtel de ville, etc.

Les soldats allemands qui arrivaient à Liège après la prise de cette ville, prenaient la Meuse pour la Seine, et demandaient avec insistance où étaitla tour Eifi"el.

Les Spadois ne furent pas médiocrement surpris de s'entendre demander un jour, et par nombre de soldats, s'ils étaient en Russie. C'étaient de maflieureux Alsaciens qu'on avait empilés dans les wagons en leur disant : « Vous irez combattre les Russes. » Or, à Francfort, un contre-ordre était venu qui les avait dirigés sur Malmédy. Là, après quelques kilomètres de marche, ils avaient dépassé les poteaux-frontières et se croyaient donc en Russie.

La II" armée.

Je reprends mon récit. C'était le 8 ou le 9 août, après midi. Ma mère et moi, nous nous promenions dans les bois de la colline Annette et Lubin. Tout à coup on entend une musique militaire lointaine, qui se rapproche à vive allure. Quel n'est pas

mon étonnemcnt de distinguer quelques phrases musicales du God save the King. J'ignorais qu'un des airs nationaux prussiens ressemblât par quelques notes au début de l'hymne anglais. Or, on avait parlé la veille (et c'était effectivement vrai) d'une reconnaissance française qui avait parcouru la vallée de l'Ourthe et s'était avancée jusqu'à Aiwayll sur l'Amblève, à 20 kilomètres de Spa. La pensée que l'armée de Châlons avait pénétré par Mézières dans le Luxembourg belge, et qu'elle envoyait une audacieuse avant-garde sur Spa, pour surprendre l'ennemi par derrière et couper ses communications, se présenta à mon esprit. Tandis que je me hâtais vers la plate-forme pour dominer les arbres, et vérifier mon hypothèse, je tressaillais d'émotion et de joie dans l'espérance de voir les pantalons rouges, le drapeau tricolore et l'air martial du soldat français. Déception! Une marée de casques à pointe envahissait Spa. Derrière quelques cavaliers et la musique, l'odieuse infanterie allemande, innombrable, serrée, d'aspect irrésistible, descendait la rue de la Sauvenière d'un pas sûr et cette fois-ci modéré. Sur la large route de Malmédy que je dominais à perte de vue, elle s'étendait indéfiniment.

Les nouveaux arrivants n'étaient pas fatigués; à pleine voix ils chantaient la Wacht am Rhein, et j'entends encore le formidable martèlement avec lequel ces milliers de jeunes gens articulaient les

paroles « Fest-steht-und treu (1) ». Je me résolus à redescendre sur place pour voir de plus près la figure de nos ennemis. Comme les sentiments que j'éprouvai alors furent différents de ceux que j'ai maintenant!

Maintenant que nos soldats ont combattu et que Dieu a donné la victoire (2), je puis me représenter sans amertume, sans crainte pour la France, ces belles troupes, leur équipement parfait, leurs mouvements souples, leurs visages fermes, heureux, leur assurance, leur optimisme naïf, mais qui lui aussi était une force, leur nombre incalculable.

Maintenant que je connais la résurrection religieuse que la guerre a provoquée dans notre France, et le grand nombre de soldats français qui se confessent et portent ostensiblement une médaille de la Vierge, maintenant je puis me rappeler, sans arrière-pensée triste, ces soldats qui faisaient ici la sainte communion, ces officiers qui saluaient le

(1) C'était la II« armée, celle qui devait passer la Meuse à Huy, battre les allies à Charleroi, s'unir à celle du général von Klûck, se porter avec une rapidité inouïe de la Sarabre sur la Marne et menacer Paris. Maintenant elle a été vaincue et elle recule. Le gros de l'armée du général von Emmich avait pris la route Aix-la-Chapelle, Verviers, Visé. Nous n'en avions guère vu que six ou sept mille hommes. Au contraire, la partie principale de la II« armée passa par Spa. Les affiches étaient signées : Le commandant en chef de la 11* armée allemande, général prince de Bûloiv. Dans ces afCches, il promettait sa « Léncvolence » (sic) à tous les habitants.

(2; Ces lignes ont été écrites juste après la victoire de la Marne.

prêtre, et notre grande église pleine d'uniformes allemands, et ces admirables Westplialiens qui, dans le rang, priaient chapelet en main sans étonner personne.

Je puis penser, sans la moindre envie certes, à ces deux officiers qui me frappèrent tant. Ils étaient descendus de cheval et marchaient à pied côte à côte, devant leurs troupes. Le revolver à la ceinture, l'épée à la main, la jumelle au côté, le projecteur électrique sur la poitrine, la carte se balançant sur leur ceinture argentée, ils allaient, la tète droite, l'œil fixe, les lèvres serrées, échangeant parfois un monosyllabe sans se regarder. Ils ne se retournaient pas vers leurs hommes, mais ils les sentaient suivre, à entendre leur pas rythmé sur le leur, ce pas mécanique et cadencé qui entraîne par la conscience de l'union de tous dans un même effort.

Le plus rapproché de moi semblait fort jeune; son visage était fin et intelligent. Qu'il y avait de choses dans son regard; surtout ceci : « Enfin ça y est. » Et c'était peut-être le mot qu'il venait de dire à son camarade et que je n'avais pu entendre. Et puis : « Ce n'est pas possible que nous soyons vaincus. » Et puis : « On s'est préparé si longtemps! Ce que nous voyons, c'est le résultat de tant d'intelligence, de combinaisons, d'elTorts coordonnés. » Et enfin l'enchantement des grandes aventures à venir, et la perspective du retour

triomphal au chez soi, avec un ou deux galons de plus.

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