La nuit
Vers 5 heures, le prince de Bulow arriva avec le prince d'Oldenbourg et l'état-major. On entendit vociférer quelques commandements, et les soldats se mirent au pas de parade. Les généraux s'établirent à l'hôtel Britannique.
A partir de ce moment, les troupes cessèrent de dépasser Spa. Au fur et à mesure qu'elles arrivaient, on les dirigeait dans une rue ou une autre. Puis : « Hait! »; l'officier toisait les maisons, et les montrait une à une en disant : zwanzig, zehn, ou un autre nombre, suivant la grandeur de la maison. Les soldats s'avançaient, sonnaient, parlementaient, s'engouffraient; et l'officier inscrivait à la craie sur la porte le nombre d'hommes qui étaient là. A 8 heures du soir, il en arrivait encore : la ville était littéralement submergée sous la marée germaine. — Sur les places, aux carrefours, les cuisines militaires fonctionnaient; les lourdes voitures de vivres avaient peine à se frayer un passage. Le parc d'artillerie était installé sur la place Verte. Dans les cours, on voyait les cavaliers, nus jusqu'à la ceinture, qui s'essuyaient après une
journée de sueur. Leurs chemises séchaient aux grilles. — Mais c'étaient les chevaux qui étaient encombrants. Spa dut en loger sept mille, paraîtil. Quand les garages et les écuries furent pleins, on en mit dans des vérandas, dans des vestibules d'hôtels, où ils firent des dégâts lamentables. Quatre mille environ passèrent la nuit à la belle étoile, attachés aux arbres de l'avenue du Marteau.
Il serait calomnieux de dire qu'à Spa les soldats de la IP armée furent violents et exigeants, comme furent quelques-uns du X' corps et de la 61' division de réserve, qui vinrent ensuite. Au contraire, une fois installés, essuyés, repus, ils se montrèrent bons enfants. Les habitants d'ailleurs en prenaient leur parti, et n'étaient plus effrayés. On les payait en bonne monnaie. « Nous voilà devenus Allemands » , disait une marchande à ma mère, avec une résignation comique. Ces excellents Belges distribuaient des cigares, soignaient les pieds enflés, donnp'.-^nt des tasses de lait à leurs ennemis. Assis tout le long des trottoirs, par cette tiède soirée d'août, les soldats fumaient et causaient tout en pelant des pommes de terre, ou en astiquant leur fourbi. Ils cajolaient les bébés sur les bras de leurs mamans, faisaient chevaucher les petits garçons sur leurs genoux ; d'autres, un peu mélancoliques, écrivaient des cartes postales à leur famille.
M. D..., mon ami, en vit un qui regardait sa
petite fille (neuf ans), et qui finit par lui dire en la montrant du doigt avec tristesse : « Moi!... deuxl »
Pas d'hommes ivres. « Ceux qui donneront de l'alcool aux soldats seront fusillés »; tel était l'ordre du général.
Un dîner de cent officiers eut lieu en face de chez nous, à l'hôtel de Laeken : Champagne, toasts, mais pas de casse, et l'hôtelier fut payé en bon or et bon argent, cette fois-là.
A 9 heures, une consigne sévère fit rentrer tout le monde, civils et soldats. Ce fut le grand silence, et l'on dormit.