‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 14 sur 36 · Un aumônier allemand · texte numérisé non relu

Un aumônier allemand

Le lendemain, après ma messe, pendant mon action de grâce, je remarquai à Tautel un prêtre inconnu. Il n'avait pas de soutane, et son aube trop courte laissait voir ses bottes et ses éperons. C'était un aumônier militaire. Je l'invitai à déjeuner, nous causâmes. Son optimisme était sans ombre. « Marchez-vous sur Anvers, sur Lille? — Sur Paris, me dit-il avec aplomb ; nous y serons dans douze jours. »

Il me montra avec un légitime orgueil le petit livre de prières très pratique qu'il avait composé

pour la troupe. Il avait réuni là un grand nombre de textes scripturaires, bien choisis. L'ensemble, divisé en cinq chapitres, formait un recueil d'oraisons jaculatoires à dire au départ, pendant la marche, le matin des combats ou des assauts, pendant la bataille, après une victoire, après une défaite. Au début de chaque chapitre quelques lignes de conseils, par exemple : « Après une défaite, pas de découragement. S'humilier; penser que Dieu éprouve pour guérir. Donner l'exemple de la ténacité,... etc. » Tout cela très bref. Le gouvernement allemand avait fait distribuer cette plaquette gratuitement à tous les soldats catholiques. De fait, presque tous ceux que je vis à l'église la tenaient à la main. J'en vis qui y préparaient leur confession (1).

C'était certes un aumônier zélé, instruit, édifiant. Mais parfois le Teuton reparaissait sous le prêtre, et le tact n'était pas sa qualité domi nante.

Après le déjeuner, je le conduisis dans la viUe. Sur notre passage, les rues étaient pleines de sol dats, les uns en marche vers Liège, les autres, rangés sur les trottoirs, attendant l'ordre du départ. Tous nous saluaient. L'aumônier souriait, rendait les saluts, et lançait quelques interjections : « A Paris, dans douze jours!... Dieu nous pro-

(1) A la fin, il y avait un petit questionnaire allemand-françnis pour que le soldat pût se confesser à un prêtre frani^ais.

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tège!... Prompte justice!... Cène sera pas long... Prompt! Prompt!... »

J'entraînai mon aumônier hors de la rue principale. Il m'avait blessé avec sa « prompte justice » (oh! il en était parfaitement inconscient). — Et de plus il y avait là un problème de psychologie qui m'intéressait. Toute l'année, j'avais enseigné à mes élèves qu'il n'y a pas d'évidence contre l'évidence. Or j'avais devant moi un homme loyal, et même un saint prêtre; visiblement, le plas petit soupçon sur la justice de l'agression allemande était à cent lieues de sa pensée. Moi, d'autre part, j'avais l'évidence la plus complète de l'injustice de cette même agression.

« Entre nous, monsieur l'Aumônier, lui dis-je en le regardant bien en face, êtes-vous si sûr de cette justice dont vous parlez à vos hommes? Êtesvous sûr que Dieu, qui sait tout, approuve votre invasion en Belgique? — Sûr, me dit-il en me regardant à Son tour avec une parfaite assurance; absolument sûr. — Comment cela? lui dis-je, en manifestant mon sincère étonnement. — Voici : les Serbes ont tué l'héritier d'Autriche, l'Autriche a donc eu le droit de marcher contre eux. Alors la Russie a mobilisé pour protéger ce peuple slave; et je ne fais aucune objection là contre. Mais si la Russie mobilisait, c'était notre impérieux devoir de mobiliser aussi, et pour deux raisons. D'abord nous a-vdons donné à l'Autriche notre parole de la

soutenir si elle était attaquée, et elle allait l'être. Ensuite, pour l'Allemagne, rester sur le pied de paix à côté d'une Russie mobilisée, c'était trahir la nation. Et maintenant, n'était-il pas évident que si nous mobilisions^ la France mobiliserait aussi; que si nous combattions la Russie, la France nous combattrait. Or, tout le monde sait que nous sommes incapables de battre en même temps la France et la Russie; il fallait donc les battre successivement, et pour cela, écraser la France en quelques jours, avant que la mobilisation russe fût achevée. Enfin passer par Verdun était impossible, il ne restait plus qu'une seule route : la Belgique. Notre état-major devait la prendre; il l'a prise, il a bien fait 1 »

Je passai par-dessus les nombreux paralogismes secondaires de cette argumentation, pour en venir à la dernière assertion qui me paraissait monstrueuse. « Que le passage par la Belgique fût une nécessité pour vous, je ne fais à cela aucune difficulté, monsieur l'Abbé ; mais que, de cette nécessité soit né pour vous un droit, voilà ce que je nie. « C'est nécessaire pour le bien de l'Allemagne, donc c'est juste », dites-vous; voilà un « donc » que je n'admettrai jamais. Quand la Prusse a garanti solennellement la neutralité de la Belgique, elle n'a pas ajouté : « A moins qu'on ne doive la violer pour l'expansion de l'Allemagne. »

Au fur et à mesure que cette argumentation était

répétée et expliquée, je voyais, non sans satisfaction, le visage de mon Allemand perdre son assurance; sa défense devenait molle. Bientôt il fut visible que son évidence subjective avait fondu, et je craignis de blesser la courtoisie française en insistant.

Toute cette journée, la II' armée continua d'arriver par la route de Malmédy et de dépasser Spa. Le soir nous étions plus que jamais submergés.

Quel ne fut pas notre étonnement le lendemain, au réveil, de constater que Spa était vide. Seul l'inévitable convoi de munitions se déroulait pacifiquement sur l'artère principale. A 2 heures du matin, sur des signaux peu retentissants, les soldats s'étaient éveillés, habillés vivement et toute la horde avait décampé sans tambour ni trompette, très pressée, marchant vers la Meuse. J'ai oublié de dire que, la veille au soir, le génie avait amené un immense matériel de ponts de bateaux.

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