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En Hollande

Cependant notre position à Spa devenait de jour en jour plus pénible. Les vivres se faisaient rares; nos provisions s'épuisaient ; le pain surtout manquait. La farine allemande, promise par Hoffmann, était ^bien arrivée, mais noire, indigeste, et donnant des pustules. Et puis, nous étions dégoûtés de la botte prussienne, des vociférations allemandes, des affiches tracassières, de la bruyante circulation des automobiles blindées, hérissées de fusils, qui filaient sur Namur avec une vitesse endiablée. Surtout l'absence totale de nouvelles françaises nous était devenue intolérable. Je me résolus à faire un grand effort pour fuir. Mais comment? Toutes les automobiles, toutes les voitures, tous les chevaux étaient réquisitionnés. Gagner Roubaix par Liège ou Namur, il n'y fallciit pas songer. D'abord, à Namur, on se battait. Des trains militaires allaient à Liège; mais je ne pouvais me résigner à mettre ma mère, fût-ce une heure, dans un fourgon de soldats prussiens. Et puis, de Liège à Bruxelles, il n'y avait plus aucun

mais donnée à discrétion, ne prouve-t-il pas aussi qu'ils avaient fait des provisions préventives surabondantes?

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moyen de transport. Si je tournais mes yeux vers la Hollande, même impossibilité. Aucun train de Liège à Maëstricht; région dévastée, Visé brûlé. Restait l'Allemagne : quelques trains de voyageurs, fort irréguliers, circulaient de Verviers à Aix-la- Chapelle. De là, peut-être pourrait-on gagner Maëstricht, puis la France par Flessingue. Mais si nous étions retenus à Aix-la-Chapelle, soit par manque de trains, soit par tracasserie allemande, n'allions-nous pas nous enfoncer dans la gueule du loup, au lieu d'en sortir? Pour prendre cette voie, il fallait donc être sûr de pouvoir quitter l'Allemagne après y être entré, et, par conséquent, il fallait posséder un passeport allemand pour la Hollande.

Ce moyen étant le seul, je me décidai à le tenter, A la municipalité belge on me dit : « Monsieur l'abbé, il n'y a aucun danger pour vous à solliciter un passeport allemand; mais vous ne l'obtiendrez certainement pas, étant Français et n'ayant pas de papiers. » Après réflexion, je me rendis à V « Etappen-Kommandantur » établie à l'hôtel de Cologne. Bonheur inespéré! Le rébarbatif lieutenant Hoffmann avait été remplacé par un brave homme de Westphalien, un bon vieux tout pavoisé de décorations et respectueux de la soutane. Je lui tendis ma requête écrite. Ce fut laborieux.» Kein Papier I » répétait mon commandant en tire-bouchonnant sa moustache. « Hum!... Hum!... » Il tint une

petite consulte avec les sous-officiers secrétaires. Je sentis que notre sort se jouait.

Au conciliabule, un inconnu plaidait ma cause. Je surpris ces mots : « Sa mère est malade. » Puis : « Il est professeur de pliilosophie. » Il y eut un point d'orgue sur ce mot, magique dans le pays de Kant. Les officiers se regardaient, hésitants. Évidemment le pour et le contre se balançaient; c'était la minute suprême où tout dépend d'un rien. Je promis une messe à la sainte Vierge. A ce moment, une automobile arriva; le commandant se retourna : «Revenez demain à midi »,me dit-il; et comme je le regardais d'un regard interrogateur, il me fit un signe bienveillant, d'où je conclus qu'il arrangerait notre affaire. A midi, en effet, nos passeports pour la Hollande étaient prêts, signés, paraphés, cachetés.

Le lendemain, départ en tramway pour Verviers; là, longue et pénible discussion avec le commandant allemand, chef de gare : « Les gens d'Église nous en veulent, dit-il avec dédain, le curé de Hervé a coupé le cou à un officier qu'il avait traîtreusement invité à souper I... etc. » Enfin on nous laisse pénétrer sur le quai. Après trois mortelles heures d'attente, après avoir subi le spectacle de onze trains militaires, bondés, fleuris, chantant et buvant, nous voyons venir de Liège une petite locomotive et deux wagons presque pleins. On s'y insinue comme on peut, et en route

pour Aix-la-Chapelle. De 20 mètres en 20 mètres, des soldats du landsturm gardent la voie. A partir de la frontière allemande, il y a foule de femmes et d'enfants à chaque pont, à chaque barrière, pour saluer les trains de soldats. A Herbesthal, un nouveau train militaire nous croise, et c'est un enthousiasme sans bornes : fleurs, baisers, clameurs : « Nach Paris ! Nach Paris ! »

En gare d'Aix-la-Chapelle, nous apprenons qu'aucun train ne dépasse la frontière hollandaise. On nous montre un tramway qui nous mène jusque-là; nous y montons. Effectivement, arrivés au point terminus, nous apercevons un beau grand drapeau hollandais qui flottait au-dessus de la route, à 100 mètres de nous; la délivrance à 100 mètres de nous!... Mais deux lignes de landsturm nous en séparaient encore. A la première, l'officier m'arrête : « Papier! » J'exhibe nos passeports spadois ; il n'est pas satisfait et se livre à un long interrogatoire : « Quelle nationalité? Pourquoi ce voyage? Qu'est-ce que vous allez faire en Hollande? Votre nom est allemand!... » Là-dessus il prit mon passeport et entra dans le bureau de douane où d'autres officiers causaient au milieu d'innombrables paperasses. Nous posâmes nos valises et attendîmes.

Devant nous, le coquet viUage hollandais Waals étageait ses maisons à tuiles rouges et volets verts. Deux longs chariots de ferme en barraient l'entrée.

Entre les roues, de petits Bataves allongeaient leurs bonnes têtes blondes; d'autres soufflaient dans des trompettes de foire. Derrière, c'était tout le joyeux tintamarre d'un marché hollandais : des robes voyantes allaient et venaient, des fouets claquaient ; le bourdonnement de la foule travailleuse et paisible nous parvenait par-dessus la double haie des fusils allemands. A droite, large échappée sur la campagne Kmbourgeoise : la bonne terre fumait d'une très légère buée violette comme d'un encens; les collines bleutées dévalaient vers la Meuse ; un grand soleil très doux rougeoyait derrière une sapinière déchiquetée; et il sortait de ces calmes perspectives, de ces horizons de saphir, comme une émanation de paix, de silence et de prières. C'était par là, le cher kastel entre ses eaux dormantes et ses vertes fouillées... Parviendrai-je à le revoir? Tout près de nous, le drapeau de Hollande se balançait doucement, étalant et reployant ses trois couleurs, comme pour les faire admirer tour à tour : bleu, blanc et rouge...

Je regardai vers le bureau de douane. Peinte à grands traits en haut de la porte, couronnée du diadème carolingien, recourbant son bec et tendant ses crocs, l'aigle prussienne déployait au-dessus de nous ses grandes ailes noires. Enfin l'officier sortit; il portait nos passeports avec une surcharge en lettres gothiques : Lamhturm Aachcn. « Vous pouvez passer, nous dit-il. » Nous prenons nos

vaKses, les soldats s'écartent; en quelques pas nous arrivons à la seconde ligne, dernier obstacle que nous devions franchir sans difficulté. Tout près des chariots trônait l'officier, un gros bonhomme ventru, plein de choucroute. Affalé sur un tabouret, le poteau-frontière entre les jambes, un pied en pays allemand, l'autre insolemment posé sur le sol hollandais, il obstruait de sa masse obèse l'étroit passage laissé libre aux piétons. A la vue des lettres gothiques, il se rangea.

Enfin, nous étions arrivés au moment heureux et solennel, gagné par tant d'efforts, de faire le pas. Je le fis, en regardant la belle frange de ciel orangé sur le domaine de Nassau; et quand il fut fait, je me retournai, avec quel soulagement!... La ligne sinistre des fusils prussiens scintillait dans l'ombre grandissante, et derrière eux, c'était la nuit noire qui montait sur l'Allemagne.

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