TROIS SEMAINES DANS LES LIGNES ALLEMANDES
Septembre 1914. — A Saint-L..., où notre groupe d'ambulance divisionnaire stationne, la population est mise en émoi par la capture de cinq dragons wurtembergeois. Ce sont des douaniers enrégimentés qui ont opéré la prise et justement en voici deux qui, juchés sur les chevaux de leurs adversaires, s'offrent un modeste triomphe, en parcourant les rues du village. On regarde le harnachement, on soupèse la carabine et là-bas, à la porte d'un café où le dernier prisonnier demeure un instant, un attroupement curieux s'est formé. D'aucuns prennent le pas gymnastique pour contempler le phénomène qu'ils n'ont pas encore aperçu; l'uniforme allemand, c'est pour nous de l'inédit. Hélas! bonnes gens, ne courez pas si vite : l'avenir vous réserve de le revoir, cet uniforme, non pas tout à votre aise, mais bien au delà de vos désirs.
Une automobile arrive. On se bat à V..., à 5 kilomètres d'ici, il y a des blessés et le groupe
AVEC LES ALLEMANDS Ut
des brancardiers est demandé d'urgence. Nous voilà donc partis, le canon nous appelle longtemps, mais quand nous parvenons au but, la nuit commence à venir, la bataille est suspendue et bientôt vont arriver jusqu'au centre du village les chariots qui sont partis chercher déjà les blessés. En attendant, un De profundis sur le corps d'un pauvre soldat cycliste qui gît là, dans la cour d'une ferme. Une auto-mitraiUeuse allemande qui a pénétré dans le village, voici quelques heures, lui a fracassé la tète.
Et puis les lourdes voitures arrivent, avec leur charge gémissante. On dépose les blessés dans la salle de la mairie ou dans une école proche et, après un pansement sommaire, nos brancardiers les reprennent dans leurs brancards-brouettes pour les transporter à l'ambulance provisoire qui a été préparée. Triste, ce cortège à travers la longue rue du village vers la maison hospitalière, le long des convois qui se rangent, dans l'obscurité déjà venue 1 Triste, la descente dans une sorte de grand caveau où, sur de la paille, les blessés sont rangés et où les médecins-majors procèdent à un pansement plus soigné. Quelques-uns de ces malheureux n'iront pas loin, il faut essayer de se rendre compte des états les plus graves, essayer de faciliter quelques passages vers l'éternité proche. Et la nuit s'avance parmi ces soucis et ces soins.
A trois heures du matin, grand émoi dans la
m IMPRESSIONS DE GUERRE
cour de la ferme-brasserie où sont installés beaucoup de blessés. L'ordre de départ vient d'arriver, brusque, mais péremptoire, il faut se replier. Et déjà les voitures s'attellent, les moteurs ronflent, le branle-bas est partout donné pour les gens valides. Mais ceux qui sont là-bas, étendus sur la paiUe, ne pourront pas suivre, car les vébicules sont en nombre insuffisant ou leurs blessures trop graves. Qu'en faire et comment faire? Il n'y a pas ici de médecin civil... On se consulte et finalement nous demeurerons, un médecin-major et moi, pour veiller de notre mieux sur leur sort. La consigne est de rejoindre aussitôt que, de façon quelconque, nous aurons pu aviser au moyen de transport des malades vers un liôpital voisin. Et la colonne française se reporte quelques kilomètres en arrière.
La nuit s'achève et, dès le malin, nous nous occupons avec les autorités municipales de faire évacuer sur la ville la plus proche nos blessés les moins atteints. Après ces départs mouvementés, il nous en reste une vingtaine plus difficilement transportables; mais à l'autre bout du village, à 2 kilomètres, dans un hospice de vieillards tenu par des Sœurs, il y a une ambulance encore, qui peut-être voudrait accepter de joindre nos malades aux siens et nous rendre libres de rejoindre notre corps, suivant l'ordre reçu. Je vais voir la supérieure : il n'y a plus de place, mais. . . on en trouvera tout de même. « Apportez-nous vos soldats », me
dit l'excellente Sœur. Et me voici reparti, heureux, mais tout de même inquiet. Tout à l'heure une brave femme m'a montré, à l'horizon, une patrouille de uhlans qui remontait vers un village voisin. Notre bourg ne sera pas long à recevoir pareille visite. Et voici qu'en effet, à un coude de ma route, j'aperçois un cycliste surmonté du casque à pointe; il passe dans une rue transversale; un peu plus loin, des cavaliers pareillement coiffés. L'impression est désagréable et, sans aborder directement l'ennemi, je me réfugie dans l'église toute proche où s'achève la messe du dimanche. Quand nous en sortons, les patrouilles sont toujours là, même les chevaux sont attachés devant un cabaret où les cavaliers se rafraîchissent. D'autres hommes stationnent sur la place, déjà en pays conquis. Ma soutane ne paraît pas les offusquer et, accompagné de l'adjoint du village, je regagne m.on ambulance où nous attendons les événements. Bientôt, devant nos fenêtres ou mieux nos soupiraux, car nous sommes dans une cave, passent et repassent des cavaliers en reconnaissance. La route est décidément libre, on peut avancer et voici des unités plus fortes. Si nous avions compté ne voir que quelques patrouilles, notre illusion sera courte, ce sont des régiments entiers qui arrivent. Et enfin, nous entendons sonner les fers des chevaux dans la cour de la ferme où nous sommes abrités. L'ennemi est dans la
place, que d'ailleurs nous avions signalée par un drapeau de la Croix-Rouge.
L'ennemi se montra d'abord bon prince. Le régiment de la garde impériale qui venait ainsi de faire son entrée avait à sa tète un parfait gentleman. A notre médecin-major qui lui expliquait notre cas et lui remettait les armes des blessés, il répondit, en français, par la recommandation de soigner les malades : quant aux fusils, il se contenterait de les faire briser et tout serait dit. Le médecin militaire allemand fut, lui aussi, assez serviable pour donner quelques médicaments qui manquaient. Le colonel se plaignit seulement, sur un ton grave et attristé, de certaines cruautés qui, disait-il, auraient été commises sur des blessés allemands aux environs d'O... et qui auraient amené en représailles la destruction complète de la petite ville. Puis, une fois le temps de la halte écoulé, nos gens remontent en selle et s'éloignent.
Les régiments se suivent et ne se ressemblent pas, nous devions en faire l'expérience durant cette journée, où nous eûmes à subir bien des interrogatoires. Certains de nos interlocuteurs déclaraient qu'on avait tiré sur eux dans le village (le croyaient-ils, ou cette allégation fait-elle partie d'un système destiné à terroriser les pays nouvellement conquis?). En conséquence, il fallait visiter la demeure pour y trouver les soldats valides qui peut-être s'y trouvaient cachés. Et les perquisitions
se faisaient, revolver au poing, avec des précautions peu rassurantes et des menaces plus explicites encore. D'autres y allaient plus familièrement ou plus aimablement; l'ensemble était pourtant peu fait pour ménager les nerfs. Mais, le soir, une nouvelle troupe survint et comme nous apparaissions à sa vue, dans la lueur des lanternes, un des chefs s'en prit à nous avec une volubilité extrême et une émotion non contenue. Il nous expliqua, sur un ton peu jovial, que nous étions ses prisonniers, remit à notre endroit une consigne des plus sévères et des plus gutturales à un sous-officier, auquel il donna en garde nos redoutables personnes; puis, après nous avoir autorisés à manger, sous cette garde, un morceau de pain à la ferme, il nous fit reconduire dans notre cave par quatre hommes armés; une sentinelle resta, toute la nuit, à notre porte. Je dois ajouter qu'un frère d'armes de cet agité avait paru plutôt gêné de ces façons d'énergumène et que le colonel, tout en maintenant dans l'ensemble la consigne portée par son inférieur, avait paru, lui aussi, concevoir quelques doutes sur sa nécessité. Ce soir-là également furent appelés à comparaître, en qualité d'otages, le maire et le curé dûment avertis, suivant la formule ordinaire, mais tout de même peu banale, qu'en cas d'incident nocturne, ils seraient fusillés le lendemain.
Le lendemain vint, puis le surlendemain. Nous
vivions le plus souvent dans notre cave, où le jour ne se distinguait guère de la nuit, où nous étions aidés dans les soins à donner aux soldats par quelques infirmières dévouées et volontaires. Et les régiments passaient, faisant souvent des pauses assez longues, tandis qu'autour du village, à quelques kilomètres à peine, la bataille se poursuivait, que le son du canon, en devenant tout proche, nous donnait l'espoir d'une offensive française qui aurait été pour nous la libération.
Mais non, les pantalons rouges ne paraissaient pas. En revanche, les tuniques grises se multipliaient; tous les uniformes de la garde étaient représentés, presque pareils dans leur teinte pâle. Et les soldats visiteurs affluaient chez nous, comme dans un salon où l'on cause, difficilement d'ailleurs, puisque notre connaissance de la langue de nos interlocuteurs ressemblait fort à leur ignorance de la nôtre. Cependant, par gestes, monosyllabes, lambeaux de phrases, ces guerriers nous expliquaient que c'était triste chose que la guerre, qu'ils plaignaient les blessés, que leur Kaiser ne voulait pas la lutte, que la grande coupable était l'Angleterre, mais qu'au surplus tous ces maux auraient vite un terme, puisque « dans quinze jours, l'Allemagne, définitivement victorieuse, aurait eu raison de tous ses ennemis ». Pour la France, l'attitude générale était plutôt sympathique et volontiers ces visiteurs un peu encom-
brants se transformaient en infirmiers d'un instant pour donner à boire à un o camarade », ou même transporter un blessé.
La ferme, qui recevait aussi ces nombreuses visites, en gardait de plus durables et plus malheureux vestiges. Elle, comme ses voisines et comme toutes les maisons du village, devait rester totalement dégarnie après la longue occupation de ces hôtes toujours affamés et, s'il était possible, plus souvent encore altérés.
Il y avait aux alentours un entrepôt de liqueurs, qui fut une trouvaille de choix. Là vinrent s'approvisionner, durant toute une après-midi, les régiments qui passaient. On y arrivait en foule, tous les rangs confondus, avec des paniers, voire même avec des voitures, et le défilé se poursuivait des gens qui entraient, les mains vides, et s'en allaient quelques instants plus tard, porteurs des bouteilles de chartreuse, des flacons de bénédictine...
Cependant, dans notre caveau, la situation ne s'améliore pas. Plusieurs morts, une atmosphère qui se vicie de plus en plus, des pansements qui se raréfient. Par bonheur on nous signale qu'un médecin allemand reste à la ferme pour un séjour un peu plus prolongé que ses précédents confrères; nous le faisons prier de nous rendre visite; il vient, voit, et avec une rapidité louable décide et effectue notre transport dans une école claire et aérée. Quand j'y arrive en arrière-garde, après
avoir traversé de nombreux régiments, je trouve nos blessés déjà en partie pansés, comme ne pouvait le faire notre médecin français réduit à ses seules forces et à des moyens plus que précaires. Là de grandes tables sont préparées où l'on étend le patient, et les chirurgiens du 2' régiment des dragons de la garde débrident les plaies, mettent les appareils, badigeonnent d'iode. Au bout d'une heure environ on appelle nos praticiens, dont le secours peut être nécessaire sur le champ de bataille. Aussitôt les paniers sont refermés, chargés sur les voitures, médecins et infirmiers vont se mettre en selle, et comme nous remercions l'un d'eux : o Nous espérons, nous dit-il, que nos blessés sont également bien soignés en France. 0 L'espoir se mélangeait-il de crainte? Nous protestons que la France est pitoyable et loyale pour l'adversaire tombé. Puis tout le personnel médical part, et nous voilà dans un local meilleur, où nous devions rester quatre jours. Pendant ce temps, peu d'incidents notables, la vie ordinaire dans une ambulance attristée par les souffrances et les décès, la vie un peu extraordinaire aussi, par suite du manque de ressources en remèdes et en vivres. Le pays se ressent cruellement des exigences toujours nouvelles de ses maîtres d'une heure, et la cuisinière improvisée de nos malades se trouve chaque jour en présence de problèmes nouveaux à résoudre.
A l'extérieur, c'est toujours l'occupation étrangère. Nous recevons d'assez nombreux Allemands qui viennent se faire panser, mais leur séjour dépasse rarement quelques heures, car, de suite, des voitures les emmènent vers des hôpitaux plus stables et mieux fournis. Parmi ces blessés, signalons-en un ou deux atteints par les éclats d'une bombe lancée par un avion français. La bombe avait fait plusieurs autres victimes, elle avait également abattu environ trente chevaux à 500 mètres de notre ambulance, sur une circonférence d'assez vaste rayon. Elle avait aussi répandu la terreur. On canonnait ferme, ce matin-là, autour de V... et, en entendant les rafales d'artillerie, nous nous reprenions encore à l'espoir d'une délivrance possible. Tout à coup la fusillade éclate et nous ne doutons plus que l'assaut soit donné au village. Non, toute la poudre était brûlée au grand oiseau français qui se promenait, là-haut, dans le ciel bleu. Une explosion se fait entendre, plus forte, plus prolongée que la voix du canon, la bombe est venue, produisant les dégâts que nous avons dits. Les soldats allemands en manifestèrent une agitation extrême; là-haut, les ailes tendues, dans un ciel d'azur, c'était la mort qui planait sur eux.
La bombe eut un autre effet beaucoup moins tragique, mais radical. Elle avait éclaté non loin d'une haie qui bordait le jardin de l'hospice des Sœurs. Et jusque-là ce jardin avait reçu la visite de
nombreux maraudeurs allemands, très friands de ses fruits. Mais un soldat qui cueillait des poires au moment où l'engin tombait du ciel, rentra affolé en lâchant son butin; oncques depuis l'enclos de l'hospice, désormais coté comme zone dangereuse, ne fut plus mis à contribution.
Nous changeons encore une fois de local. Cette fois, sur l'ordre des médecins allemands, nous réunissons nos blessés à ceux qui sont restés dans l'hospice des Sœurs. Ainsi se réalise — un peu tard — notre plan du premier jour. Le seul détail modifié, c'est que nous nous transportons nous aussi — le major et moi-même — à l'hospice, où le dévouement charitable des religieuses serait capable de nous faire oublier que nous ne sommes pas libres. Et dix jours se passent encore, avec le même programme d'hôpital où l'on soigne, sans malheureusement empôclier toujours de mourir.
Les soins devenant insuffisants, en dépit de toutes les bonnes volontés, nous signalons aux autorités allemandes l'état difficile où nous nous trouvons. Le résultat de la lettre est rapide : un médecin allemand arrive avec des automobiles, emmène tout notre monde à l'hôpital de Bapaume et nous conduit nous-mêmes au commandant de la place.
Le médecin français sera reconduit comme prisonnier — suivant la convention de Genève — par l'Allemagne et la Suisse, pour être rendu à la
France en échange d'un confrère allemand. Quant à ma personne, on me déclare qu'elle est libre. « Nous ne faisons pas prisonniers les évoques comme vous », me dit un interprète qui cache peut-être une vile flatterie sous cette impropriété de terme. « Alors, donnez-moi un laissez-passer pour retourner à mon poste dans les lignes françaises. — Impossible, vous êtes libre, mais dans l'intérieur de la région occupée par les troupes allemandes. » On discute, et finalement on me propose d'accompagner le major français dans sa captivité ambulante. J'accepte et, deux heures après, munis d'un passeport détaillé qui nous servirait plus d'une fois de talisman sur notre route, nous prenions place dans un train de blessés qui retournait vers l'Allemagne.
Il retournait, mais lentement, lentement, parce que la priorité appartenait de droit aux convois croisés sur la voie unique et qui amenaient munitions et renforts, parce que sans doute, même sur les voies doubles, l'absence de signaux ou le dépaysement du personnel conseillait une marche assez lente pour être sûre. A cette vitesse, la nuit nous surprit non loin de notre point de départ et, dans l'obscurité, on entendait de-ci de-là les postes allemands sur la terre française chanter leurs airs nationaux qui nous semblaient doublement tristes.
Un petit incident avant d'atteindre la frontière. A une halte du train, des gamins sans vergogne
proposent leurs menues marchandises aux Allemands. Escomptant quelque peu le désir ou le besoin, ils s'efforcent d'exercer à leur profit une légère reprise sur l'ennemi, en « estampant » leurs clients d'aventure. La livre de chocolat, la boîte d'allumettes sont offertes à des tarifs plutôt élevés. Mais voici que, dans notre compartiment, mon compagnon, le major, proteste pour son compte : « Tu ne vas pas faire ce prix-là à un officier français prisonnier? » Hésitation de la bande, devant ce monsieur qui parle si couramment la langue, scepticisme gouailleur à cause du milieu où cet interlocuteur se trouve. « Vous! vous n'êtes pas un officier français. » Mais le médecin a pris dans le filet son képi, il en soulève le manchon bleu et fait apparaître les galons d'or. Aussitôt, changement à vue. C'est à qui apportera, l'un des cigarettes, l'autre du beurre, celui-ci du vin, celui-là un œuf : « Pour rien, monsieur, pour rien, prenez. » Et ce sont des cris : « Dis donc, un tel, viens voir un officier français prisonnier 1 » La manifestation n'est pas du goût de nos conducteurs, et un commandement impérieux met fin à la scène en faisant refermer la portière.
Nos compagnons de voyage, deux soldats de bonne famille, s'en allaient dans la mère patrie faire soigner des blessures assez légères. Ils voulaient être aimables et leur conversation ne reflétait aucune hostilité, tout au contraire. Mais leur lan-
gage, comme celui de tous ceux qui jusqu'ici nous avaient parlé, marquait la même confiance, aveugle, vraiment colossale, dans le succès de la cause allemande.
Aucune mention d'aucun échec^ mais l'énumération des succès germaniques revus et considérablement augmentés. Et parfois, en toute sincérité, la réflexion énorme qui désarme par ce qu'elle laisse entrevoir de l'état d'esprit de qui la profère : « Avez-vous l'intention de défendre Paris? — Certes. — C'est dommage pour tout le monde; à quoi bon faire abîmer la ville? » On bien encore l'un de nos compagnons, s'adressant à un marchand belge venu offrir aux passants quelques denrées alimentaires, lui explique sur un ton moitié sévère et moitié protecteur qu'il aurait « beaucoup mieux été pour la Belgique, si elle n'avait pas fait la guerre à l'Allemagne ».
Le récit des victoires passées, présentes ou surtout futures, est interrompu parfois par des considérations gastronomiques. On veut bien louer les confitures de France et déclarer que notre pays possède des crus supérieurs. On conserve notamment un souvenir ému de l'une des dernières étapes où, dans la cave d'un château, on a trouvé environ mille bouteilles d'un vin octogénaire : l'histoire ne dit pas combien de flacons de ce nectar restaient après le départ d'aussi fins amateurs.
Répétons-le, la France reçoit plus de louanges
que de horions dans ces entretiens; on loue la bravoure de ses soldats et la précision de son artillerie et aussi la richesse de son sol et encore la qualité de ses chevaux, qu'hélas! nous avons déjà vus en grand nombre attelés aux voitures des convois germaniques. En revanche, l'Angleterre est systématiquement méprisée, et la Russie serait volontiers traitée par prétérition. Quant à la Belgique, elle est déjà considérée comme pays conquis, ses barrières sont peintes aux couleurs de l'Empire; partout s'étale, pour que nul n'en ignore, l'inscription Neu Deutschland, et nos compagnons ne se font pas faute de nous avertir qu'effectivement, après la guerre, il ne sera plus question du royaume belge. Pour l'instant, sur notre route et dans ces pays objets d'une annexion, que nous nous permettons de croire hypothétique, les marques de la guerre demeurent sur les maisons brûlées. Nous suivons longtemps le sillage de l'invasion et puis, parce que tout arrive, nous finissons par arriver aussi, après plusieurs jours et nuits consécutifs, à la frontière de l'Allemagne actuelle.
Pendant ce voyage, qu'on pourrait dire au long cours, les rares distractions extérieures étaient d'un genre plutôt pénible. Des convois de troupes fraîches nous croisaient dans des wagons ornés de feuillages, sur les parois desquels les hauts personnages de France ou d'Angleterre paraissaient en posture fâcheuse, dessinés par des mains aussi
malhabiles que malveillantes. Nach Paris, Nach London, ces mots partout lisibles affirmaient la confiance de ces guerriers au départ. Une fois nous rencontrons un train d'une autre sorte. Des hommes en costume civil y sont empilés debout et dans des wagons à bestiaux, et comme nous nous arrêtons à côté d'eux dans la gare, notre surprise est grande de nous entendre interpeller en français. Ce sont des habitants des régions envahies qui sont emmenés en captivité, ils ne savent où. « Nous étions plusieurs milliers, nous dit l'un d'eux, à être ainsi réunis, sur la réquisition allemande qui convoquait les hommes de dix-huit à soixante ans. » Et tristement les prisonniers nous disent adieu. A V..., durant notre séjour, nous avons été nous-mêmes témoins d'une razzia de civils qui, pour un village d'un millier d'habitants, emmenait soixante hommes en Allemagne, et nous savons que la méthode a été appliquée de façon générale à tout le pays environnant.
Sur les quais des gares importantes, un autre spectacle d'un genre moins brutal. La Croix- Rouge allemande y a tout préparé pour le passage des soldats ou des blessés. Des soupes fumantes, du café, y attendent les voyageurs; des cigarettes et cigares ajoutent au nécessaire un superflu que les intéressés mettraient peut-être en première ligne. Et parfois, dans la salle d'attente transformée en infirmerie, tous les pansements sont renouvelés.
Mais, je l'ai dit, nous sommes en Allemagne, à Cologne, et il est minuit. Les deux prisonniers français ont été signalés, car ici nous quittons le convoi des blessés pour redescendre sur ia Suisse. Un factionnaire nous prend à la portière du compartiment et nous emmène en un local où l'on nous apporte des vivres et où l'on nous annonce -qu'une heure plus tard nous repartirons vers Bâle. AU righti le plus tôt sera le mieux. Et, de fait, une heure après, dans un coupé de deuxième classe, nous quittons Cologne, dont nous ne voyons que les files de réverbères à travers la nuit noire. Un sbire nous accompagne, de peu belliqueuse allure; c'est un brave territorial un peu étonné d'entreprendre à l'improviste ce voyage en compagnie française. Mais pourquoi ce digne homme a-t-il emporté son fusil? C'est un meuble qui doit le gêner et qui nous gène plus encore, car il a l'inconvénient de constituer un appareil guerrier qui nous désigne davantage à la curiosité des foules. Or, il faut changer neuf fois, par ces temps troublés et ces trains plus troublés encore, entre Cologne et Bàle. Et l'on a beau nous offrir gratuitement le spectacle de la vallée du Rhin, l'état de nos âmes reste un peu voilé, en harmonie d'ailleurs avec le paysage brumeux et tout en grisaille. Là-haut, sur les collines qui dominent le fleuve, les vieux burgs regardent sévèrement les captifs français qui passent, et qui, de leur .portière, les admirent pourtant sincèrement.
Inutile de détailler les étapes et d'inscrire tous les retards. Un seul arrêt plus notable, la nuit, à Strasbourg, dans une annexe du buffet de la gare. Une attention du commandant nous l'a fait ouvrir, nous y sommes seuls et pouvons reposer quelque» heures. Mais, au milieu de la nuit, un chant lointain qui se rapproche et nous semble un cauchemar. Le Deutschlaîid ûber ailes est lancé par des gosiers plus solides qu^'harmonieux. C'est un détachement qui vient de s'embarquer. Hait! crie une voix rauque sous nos fenêtres et les talons claquent, résonnant dans nos âmes.
Enfin, le lendemain, la libération arrive. Après quatre jours et quatre nuits de voyage ininterrompu, nous touchons au but. Deux démarches dans deux bureaux allemands pour les formalités dernières, et nous allons à pied, toujours sous escorte, jusqu'à la barrière qui marque matériellement ici une frontière idéale. Un poste suisse est là . avec force saluts et d'après un protocole rigoureux, nous quittons l'officier allemand et rentrons dans les bureaux helvétiques.
Jamais bureau ne nous a semblé plus souriant. L'accueil est cordial, empressé, la cordialité ira crescendo lorsque tout à l'heure, à la gare de Bàle, nous rencontrerons les délégués de la colonie française bâloise venue nous accueillir. Ici les mots seraient insuffisants pour dire la façon dont les prisonniers sont accueillis à leur retour. Les
cadeaux, les prévenances se multiplient ; non, les liens de confraternité nationale ne sont pas un vain mot.
Le soir, nous allons à Berne en compagnie d'autres Français qui ont eu une odyssée semblable à la nôtre et que nous avons retrouvés sur territoire neutre. Notre caravane comprend maintenant une douzaine de membres, dont deux dames de la Croix-Rouge et, par la ligne qui côtoie le lac de Neufchâtel, nous sommes conduits le lendemain aux Verrières. Là nous prenons congé des officiers suisses avec des remerciements mille fois mérités et regagnons la France avec la joie d'avoir un peu — très peu — souffert pour elle. A défaut des dangers que tant d'autres affrontent avec courage, nous n'avons jusqu'ici à présenter que la fatigue d'une expédition mouvementée : telle quelle, nous apportons notre offrande au pays.
Ces rapides notes voudraient peut-être une conclusion, mais le temps manque pour la formuler précise. Disons seulement que nous n'avons pas eu à nous plaindre personnellement des procédés allemands, sinon en de rares circonstances. D'autres malheureusement, et ils sont nombreux, ne peuvent donner le même témoignage. La généralisation est donc, ici comme souvent, une cause d'erreur.
Quant à l'état d'esprit de nos ennemis, il nous paraît comporter, comme élément premier, une
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confiance qui, de son vrai nom, s'appelle vantardise. Mal renseignés par une presse d'un optimisme follement fantaisiste, inclinés par nature à voir grand quand ils se regardent, les Allemands, en dépit de leurs qualités de précision, perdent toute mesure dans leur ambition de maîtriser le monde.
Mieux vaut, à bien des points de vue, même à celui du succès final, la froide résolution que l'on retrouve quand on repasse de ce côté-ci de la frontière.
H. DU p....
Aumônier de la N" division.
DE NOYON A KREFELD.