‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 19 sur 36 · Le Mériquin · texte numérisé non relu

Le Mériquin

16 septembre 1914. — Le Mériquin est une grosse ferme qui, dans la plaine xide, fait une vraie citadelle carrée.

Depuis 5 heures du matin, on se bat tout autour, et déjà les blessés sont nombreux, quand l'ordre est donné à mon régiment de laisser un seul bataillon du 104" défendre la position. Nos médecins doivent se retirer. Il y a tant de malheureux que je reste. La défense continue, tenace, durant tout le jour. Il est entendu qu'à la nuit nous formons un convoi de blessés; on prépare déjà des voitures quand de grosses détonations nous annoncent du nouveau : l'artillerie lourde donne cette fois contre nous. La cour de ferme est couverte d'obus; on m'amène les premiers blessés, et

je reconnais Pierre Gerlier, heureusement légèrement atteint. Mais la pluie dure; méthodiquement, le canon arrose les bâtiments formant carré. Les écuries sont détruites et, tout à coup, une immense gerbe de feu. C'est la grange aux pailles qui brûle. En trois minutes, le brasier gagne tout le côté nord de la ferme... s'il nous atteint, aucun des blessés n'y pourra échapper. D'ailleurs les obus se rapprochent de plus en plus, tombent sur la porte, puis sur le toit et les chambres où nous sommes. Les pauvres gens, cloués par terre, sont fous de frayeur. Les derniers combattants se retirent, emmenant des blessés légers; plus de chevaux pour les voitures. Il n'y a pas de médecin ici. Décidément, je reste. Ils sont là plus de cent à souffrir et à mourir. Et puis, la canonnade dure encore. Quelle boucherie va-t-elle faire? Vite, sur le toit, un drapeau d'ambulance. Rien n'y fait : les obus défoncent nos plafonds, nous couvrant de poussières et de plâtras. Le prochain va faire une hécatombe. Je cours mettre des drapeaux aux deux portes, et l'on attend... mais, cette fois, rien ne vient. Il fait nuit, d'ailleurs. On se compte; je n'en crois pas mes yeux, aucun blessé n'a été atteint par les marmites. Les petits autels dressés au Sacré-Cœur et à la sainte Vierge, par la pauvre mère quittant son foyer, nous ont miraculeusement sauvés.

Reste maintenant d'attendre l'assaut. Il ne tarde

pas : des cris sauvages sur la face ouest, c'est une compagnie allemande qui se rue vers la ferme. Je quitte mes gens et vais au-devant d'eux. Ils s'arrêtent, moi de même, à 30 mètres du capitaine. J'explique qu'il n'y a que des blessés. Il me dit d'avancer et une conversation s'engage, son revolver droit dans mes yeux. Il finit par me croire provisoirement; un signe, et ses hommes se jettent sur moi, me fouillent et me retiennent. Puis il inspecte tout. En effet, la ferme est évacuée; il revient, donne Tordre de faire ranger hors du bâtiment les blessés qui peuvent marcher. On cherche une cave pour les enfermer. Les pauvres gens, affolés, sont sûrs qu'on va les fusiller et achever leurs camarades! Je les calme comme des enfants. Le capitaine sourit un peu de leur terreur. « On ne vous fera pas de mal, mais ne bougez pas. » Enfin, le compte fait, on rompt les rangs. Nous rentrons dans la maison, et je suis libre de soigner mes blessés.

Durant ce temps, la cour s'est rempHe. Ordres durs, bruit sec des fusils qu'on désarme, des faisceaux qu'on forme, pas lourds et, dominant ce bruit, les cris gutturaux des chefs claquant dans la nuit, comme des aboiements articulés.

Depuis tant de jours que nous nous battons et que nous les poursuivons, je n'en avais jamais mi. Les voilà donc. Je pourrai, hélas! les observer à loisir.

Neuf heures. — Ils sont là d'une heure seulement que, fendant la masse de ces soldats, arrivent cinq cuisines roulantes sous pression, et la distribution se fait rapide d'une soupe qui fume et que j'imagine délicieuse. C'est vite bu, et sur terre, près des faisceaux, ces gens, harassés de la journée, dorment, sauf quelques groupes qui ont allumé des feux et chauffent le café avec des meubles qu'ils ont brises.

Heureux d'avoir mangé et de pouvoir si vite dormir! Nous n'avons pas de provisions, nous. Des soldats avec qui je parle s'apitoyent. Deux pains noirs sont apportés, puis nous faisons le tour des cuisines et recueillons deux grandes gamelles de soupe. On me regarde maintenant sans méchanceté. Des hommes m'aident à donner un demi-quart de ce bouillon aux blessés. Cette eau chaude et grasse, aux gros yeux jaunes, oii nagent des fragments de pain et des fdaments de viande, nous est un vrai régal. Quelques-uns vont pouvoir dormir. Mais la plupart ne sont pas encore pansés. On s'y met, et voici qu'un gros homme blond à casque arrive, laisse là sa carabine et sa bicyclette, et vient m'aider. Nous n'avons que de l'iode et des pansements individuels. On pourra du moins bander les plaies.

Quelles scènes! Dans ces chambres aux meubles saccagés, aux carreaux brisés, gisent sur des matelas, sur des chaises, sur de la paille, sur le plan-

cher, des corps accumulés qui souffrent, qui pleurent, qui appellent, qui crient. Il y a là de tout : fantassins en majorité, officiers et soldats mêlés, des tirailleurs aussi. A la lueur de bougies qui diminuent, passant sur les uns, il faut retourner les autres, donner à boire, nettoyer, faire taire, bander. Il faut consoler surtout, et confesser. Tous y passent! Cet officier crie sa confession à haute voix et pleurant, ce soldat râle et reçoit une absolution muette, enfin un peu de calme zc fait. Quelques-uns dorment, plusieurs font silence : l'extinction des feux, sauf un lumignon. Mon Dieu! La journée est finie, quelle journée!

Au dehors, mon aide va rejoindre un feu, m'offre du café et bientôt dort sur une table. Je rentre.

17 septembre. — De très bonne heure ils sont partis au-devant de la contre-attaque française qui commence dans les bois. Il ne reste dans la cour que quelques sections qui gardent la ferme et des services. Au jour qui revient, la ferme apparaît dans toute son horreur : toits abattus, murs écroulés, hangars tristes, voitures brisées en désordre, chevaux tués, arbres déchirés, et sur les branches et les poutres qui jonchent le sol, les cadavres d'hier. Près des granges à paille, ils sont calcinés dans les postures où ils sont tombés. Il va falloir ensevelir les victimes. Les soldats allemands creusent dans le jardin les tombes, nous recueillons

les cadavres de la cour, nous sortons les morts de la maison, et quand je commence les prières, un grand silence se fait. La vaste tombe est pleine. Il en faut une autre. Pauvres corps de braves enfants! Au nom de la France, je les salue, et les soldats les recouvrent. « Vous planterez des croix, n'est-ce pas? » C'est entendu, et quand je reviens, je trouve, au lieu de simples bâtons croisés, deux jolies croix garnies d'if et, sur les tombes fermées, les Allemands ont planté des bégonias, arracbés au parterre voisin... Tout cela en pleine bataille.

Je rentre dans la maison. Dans ce désordre de tables, de fauteuils de salon, d'objets de luxe en pagaye, mes pauvres blessés renaissent à la douleur. Quel amas de misère, et rien pour les calmer !

En fouillant les musettes, on trouve quelques grammes de café, quelques bouillons salés; un blessé léger va faire le déjeuner et l'on passe, emplissant au tiers les quarts et les verres, tandis que la fusillade devient plus vive : « Courage, enfants! Les camarades approchent, ils vont nous délivrer! »

Et l'on épie tous les bruits. Derrière la ferme, les batteries allemandes commencent à cracher. La fusillade approche, approche encore. Quelles prières à la sainte Vierge et quels moments d'espoir!

Mais on m'appelle. Des officiers allemands me

font dire qu'il y a dans la campagne un blessé français abandonné. En effet, dans ces betteraves oij l'on s'est battu hier, je trouve un corps étendu, un caporal du 115'; il a la tête toute noire de sang', le baut de la figure est fracassé, il ne voit rien. Je m'agenouille : « Eh bien! mon petit, nous voilà. — Qui? — L'aumônier du 115% mon petit, c'est nous. — Ah! monsieur l'Aumônier, quelle joie I C'est vous? » Il me prend les mains et doucement, d'une voix qui coule entre des lèvres immobiles : « Oh! que je suis heureux! Enfin! Toute la nuit, dans les betteraves, sous la pluie, j'ai dit mon chapelet; toute la nuit, pour que vous veniez! Ohl comme je suis heureux ! » Je l'embrasse : « Eh bien! mon petit, la sainte Vierge m'amène. Tu vois. Nous allons te rapporter. » Le plus doucement possible, on le soulève. Il a une cuisse brisée. C'est hier, à sept heures du matin, qu'il est tombé, puis il est resté là tout le jour. Vers quatre heures, les Allemands sont venus sur lui, l'ont retourné; il a montré sa cuisse brisée et, à bout portant, ils lui ont tiré deux balles dans la tête; une lui a arraché les deux yeux. Et il est resté là toute la nuit à dire son chapelet et à m'attendre.

Quand il est installé sur un matelas, un peu lavé du sang qui l'encroûte, je l'absous et, dès lors, il ne cesse de me redire : « Je suis au paradis! Je suis si bien ici ! » Pas une plainte, pas un mot de douleur, toujours le remerciement et la joie comme

d'une extase. Il ne voit plus rien de la terre et c'est toujours la nuit pour ce pauvre petit sans yeux. Mais le ciel est là devant lui.

Il a bu un peu, il est étendu et ne bouge pas.

La bataille se poursuit au dehors.

Cependant, la faim réclame. Un veau tué dans la cour et à demi ravagé garde encore quelque viande; on racle les os, un gril est fait de baïonnettes françaises et ce rôti est distribué aux blessés qui peuvent manger.

Mais voici les blessés allemands qui affluent. Je les soigne, ils gisent contre les nôtres. La camaraderie touchante des ennemis tombés unit ces pauvres enfants.

Au soir, les médecins allemands arrivent, installent leur poste de secours, soignent leurs hommes, quelques-uns des nôtres plus en danger, me conseillent, et me laissent de la morphine. Quelques martyres pourront être calmés. Leur auto médicale apporte le matériel. Ils travaillent à merveille et dans un ordre parfait. Puis les voitures d'ambulance commencent l'évacuation. Tous les blessés allemands sont partis dans la nuit. Et les nôtres? Impossible de rien faire, me dit-on.

De nouvelles troupes occupent la ferme. Un officier allemand vient se confesser. Les hommes apportent de leur soupe chaude. Et la nuit se passe, coupée par les mêmes gémissements et les mêmes appels qu'hier.

18 septembre. — Au petit matin, les médecins partent, suivant leurs troupes. Mêmes scènes, même désarroi. Il y a quelques morts à ensevelir, mêmes cérémonies.

Mais aujourd'hui la bataille est moins proche. Les minutes ont emporté notre espoir de délivrance. La ferme se vide à nouveau. Des hommes qui nous gardent s'évertuent, sur la pierre, à briser les baïonnettes françaises laissées là ; aucune de ces aiguilles ne rompt ni ne gaucliit. Ils les rejettent intactes.

Les voitures d'ambulance allemande ne viennent pas. J'envoie au loin chercher un cheval; des soldats complaisants y mettent tous leurs soins. Difficilement on attellera des voitures. Il faut encore une fois manger. Une poule est restée. Elle fournit un bouillon et de la viande pour cent. Avec ce viatique, nos pauvres gens vont pouvoir faire la route. Le premier cortège s'organise et se dirige sur Noyon. Deux, trois, quatre voyages vident la maison. Je demande la liberté de rejoindre les lignes françaises. C'est impossible, me répond-on. Je pars donc avec les derniers, après un regard sur la ruine que nous abandonnons et qui a vu tant de souffrances. C'est un lieu que jamais nous n'oublierons.

Nous descendons la petite route. En traversant Pontoise, on me dit que l'église abrite des blessés français; je descends, autorisé par le Rittmeister de

la Sanitaetscompagnie, qui a le vin obséquieux. Tableau connu de ces églises-ambulances : des mourants, des confessions, des débris mêlés aux armes abandonnées. Je trouve trois médecins français saisis dans les environs, ils m'invitent à leur table et à leur gîte; un chasseur à pied allemand, qui leur sert d'interprète, ne nous perd pas d'une semelle; il est complaisant, trop heureux, d'ailleurs, de n'être pas au feu. Le médecin-chef allemand se confesse à moi dans la rue. Nouveau refus du général de division de me laisser rejoindre nos lignes.

19 septembre. — Messe, enterrements, confessions; évacuation des blessés sur Noyon.

20 septembre. — Au moment de suivre la même route, on nous avertit que des officiers français blessés sont restés en arrière. Nous allons les chercher. Nous parcourons ainsi tout le champ de bataille, suivis par une équipe de braves gens du pays, réquisitionnés pour les ensevelissements et précédés par une équipe d'Allemands qui coupent les poches et font le pillage des cadavres.

Dans la petite ferme, les deux lieutenants sont bien là. Tous deux du 115% nous les croyions morts, quelle joie de les trouver en vie, si grièvement blessés qu'ils soient.

Nous les portons à Pontoise, les médecins aile-

mands les saluent avec un respect et les soignent avec une délicatesse que j'admire. En route pour Noyon, par le pont de bois jeté sur l'Oise et sur le canal. Dans la petite ville désolée, nous retrouvons nos blessés. Pour moi, je trouve chez M. le Curé l'accueil le plus délicat et le plus généreux, et chez les Filles de la Charité, dont je vais devenir l'aumônier, les plus prévenantes attentions.

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