‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 20 sur 36 · Noyon · texte numérisé non relu

Noyon

21 septembre. — Je vais demander au Generalkommando la liberté de rejoindre mes troupes. Même refus courtois. Je dois attendre à Noyon les événements. & Dans huit jours, me dit l'officier d'ordonnance, nous aurons balayé la position, vous pourrez partir. » En effet, de tout côté, le canon signale la bataille très vive. Nous vivrons désormais de l'espoir d'une délivrance. En attendant, il y aura à faire : un hôpital tenu par les dames de la Croix-Rouge, un hôpital chez les dames de Saint- Thomas de Villeneuve, un hôpital allemand dans les écoles de filles, sans aumônier celui-là, abritent trois ou quatre cents blessés français. J'en trouve de nouveaux, arrivés avant moi. Quels souvenirs nous garderons de ces conversations françaises, tenues à genoux près des paillasses, sous le

regard des infirmiers allemands 1 Comme toujours, confessions et communions; les âmes s'ouvrent toutes seules.

22 septembre. — Ma nouvelle vie commence : messe chez les Sœurs, qui me soignent comme une relique; puis visite aux hôpitaux à travers la pauvre ville. Envahie depuis le 31 août, Noyon, peu à peu, s'épuise et meurt sous l'ennemi. Tout est fermé. Des affiches annoncent peine de mort à qui fera ou ne fera pas ceci, et ceci, et ceci encore. A la craie, les portes sont marquées des noms de leurs nouveaux occupants. Des maisons ouvertes montrent leurs chambres pillées. Quelques prévoyants obtiennent de la Kommandantur des billets protecteurs qu'ils collent à leur porte. Quelques femmes se risquent dans les rues qu'occupent, au sens militaire du mot, les soldats allemands. Des autos d'état-major, de ravitaillement, de blessés, passent bruyantes et brutales, tandis qu'au trot d'un cheval usé les voitures volées dans la campagne amènent les soldats en rupture de bataille. Ils viennent aux provisions.

Tout est à eux. La pauvre cathédrale ne s'ouvre qu'à de rares fidèles, et bientôt elle va servir de camp aux prisonniers civils qu'on ramasse dans tout le pays.

23 septembre. — Un aumônier protestant m'ap-

prend qu'à Carlepontse trouvent beaucoup de blessés français sans prêtre; très serviable, il me fait obtenir le laissez-passer nécessaire; et je me poste au passage des voitures, arrêtant charrettes et autos, demandant aux officiers comme aux soldats s'ils vont dans ma direction. Tous sont polis et plusieurs prévenants, enfin je trouve ce qu'il me faut. Un autre aumônier protestant que je viens de rencontrer et qui a salué d'une inclination mon titre de jésuite, recommande aux hommes de me donner la place d'honneur dans leur voiture. Nous partons et la conversation s'engage en allemand. Aux premiers mots, c'est la lassitude de la guerre qui s'exprime : tant de kamerades tués, les enfants laissés au pays, les horreurs de la guerre! Traurig, traurigt

Oui, tristesse sur tristesse!

Le magnifique château de Carlepont domine son parc labouré d'obus :1e perron s'encombre d'armes brisées, d'effets déchirés et sanglants, de pailles et de matelas souillés. Quand je parais au vestibule, c'est un cri de délivrance qui jaillit : « Monsieur l'Aumônier! Oh! quel bonheur! » Ils sont deux ou trois cents, dans les salons et les bureaux, dans les escaliers et les ciiambres, dans les corridors et les antichambres. Quel nouvel amas de souffrances! Les pauvres enfants sont radieux comme si le salut entrait avec moi; j'écoute, j'absous, je console. Il faut assister à ces scènes pour comprendi-e

quel bienfait l'œuvre de M. de Mun a été pour nos soldats. Ils sont là soignés avec le plus grand dévouement par quatre médecins et dix infirmiers français : Taumônier ne leur apporte ni remède, ni pain, ni vin, ni lait, et cependant tous ont senti le réconfort de sa présence; ils ne sont plus seuls, car un homme est venu près d'eux dont l'unique mission est de soigner et de relever leurs âmes à l'abandon.

24 septembre. — Triste nuit coupée de gémissements et des appels à l'infirmier. Quand donc ces pauvres gens seront-ils évacués de ce lieu de misère, sans eau et sans nourriture? Je multiplie les requêtes, on promet, on refuse, on annonce, on dément. Mon Rittmeister, toujours ivre, me dit qu'il est bon de laisser cette chair française sous les obus français qui tombent. « Vous tirez sur nos ambulances, dit-il, ce sera sur une ambulance française, cette fois ! » — Les médecins allemands font des signes de protestation, et enfin, grâce à eux, des voitures de réqui.sition arrivent. Un convoi de blessés pouvant marcher se forme. Ils n'ont pas mangé. Je vais quêter du pain aux Allemands. Après un discours stupide et courtois, le Rittmeister m'accorde six pains. Ne pouvant les multiplier, je les coupe avec soin, chacun recevra une bouchée ridicule, mais les pauvres sont heureux de cette misère, mangent avec joie, et partent.

Peu à peu les voitures emportent les autres. Il faudra deux jours pour évacuer le château. Je pars enfin, après avoir fait enterrer par respect les armes françaises amoncelées, et je rentre à Noyon que je ne quitterai plus.

Les événements qui désormais s'y déroulent ne se datent plus; de leur masse se dégagent des impressions dont on voudra bien ne pas faire de jugements généralisés et absolus.

Nos blessés sont désormais soignés dans les hôpitaux par les médecins allemands, qui sont, en général, d'une grande distinction militaire, et très dévoués. A l'Hôpital Militaire, ils laissaient leurs collègues français soigner nos hommes. Ailleurs ils s'en occupent avec autant de sollicitude que des leurs. Les infirmiers sont doux et bons camarades. La propreté et l'ordre sont parfaits. Cependant les pansements sont trop rarement renouvelés et l'asepsie n'est pas scrupuleuse. La nourriture enfin, assez misérable, est pénible à nos goûts plus délicats. Bientôt les nouveaux arrivés obligeront à créer de nouveaux Feldlazaret. C'est par milliers que les blessés affluent à Noyon, à mesure que la bataille qui nous entoure se développe et s'acharne. Au plus vite on évacue sur l'Allemagne les blessés transportables, et même non transportables, qui encombrent. Aujourd'hui la canonnade soudain approche et en masse on enfourne dans les trains sous pression cette foule soufi'rante. Il

est très sûr que les Allemands sont dominés par la préoccupation de ne pas laisser aux mains de l'ennemi leurs blessés ou les nôtres. Le calme revient, et l'on ramène à leur paillasse ces pauvres gens.

Peu à peu, cependant, le personnel sanitaire afflue. Sûrs d'avancer bientôt : — « Dans trois jours, me dit un médecin, Noyon sera dégagé et l'armée française en déroute », — les Allemands amènent leur arrière : FreiwiUig de la Croix-Rouge, engagés pour trois mois; ScJmester (1) de la Croix- Rouge, de tout costume, occupées dans les Kriegslazaret, qui succèdent aux Feldlazaret de l'avant. Et toutes ces formations très lourdes s'installent et fonctionnent à 6 kilomètres du feu ! On a pris tous les poêles; on organise le chauffage; on aménage l'eau, le gaz dans les bâtiments non pourvus; on construit des pavillons d'isolement, de magnifiques salles d'opérations; bref, on s'ancre dans le sol conquis que l'on n'abandonnera plus jamais.

Quel avenir envisagent-ils donc?

Les officiers sont d'une audace naïve : la résistance française est virtuellement brisée et, dans huit jours, les épaves en seront balayées. Où irontils? Ils n'osent parler de Paris. Les hommes, plus simples et plus ouverts, disent mieux leur pensée.

(1) En Allemagne, les Dames de la Croix-Rouge sont appelées Sœurs. Elles n'ont rien de religieux. Ceci dit pour éclairer ceux qui se scandalisaient de voir certaines Sa'wrs, même catholiques, mener l'existence pillarde et assez libre que l'on devine.

Ils savent que l'on n'ira pas à Paris, car le Kaiser ne le veut pas. « Pourquoi bombarder une si jolie ville? Notre Kaiser est trop humain pour cela. » « D'ailleurs, me déclare un sous-officier, Paris n'a aucune utilité pour nous. » On leur a mis à tous cela dans la tète : c'est à Londres qu'il faut aller. Oh! L'Anglais! Quand ils en parlent, tous, soldats, officiers, perdent le sens. « Les Français sont finis, m'explique délicatement un médecin, nous allons en Angleterre, nous brûlerons toutes leurs villes (sic). D'ailleurs, nous ne faisons pas de prisonniers anglais, nous les tuons tous, c'est un ordre. » Il continue en m'instruisant des causes de la dégénérescence de la France, car il en sait les causes, lui, son père est Professor, et les lui a dites, mais en France personne n'étudie l'histoire. « L'avenir de la France, continue mon fils de Professor, est dans une alliance avec l'Allemagne. D'ailleurs, deux guerres malheureuses l'auront réduite à rien^ elle ne pourra plus résister et elle se livrera au charme de l'amitié germaine. » Mon homme ne comprend pas que, depuis 1870, nous y ayons été froids : « Vous avez été au moins durs pour nous, répondis-je. — Peut-être, mais nous sommes ainsi, déclare mon médecin. » Il faut donc les aimer tels et comprendre que leur brutalité est un élément de leur séduction !

En ville, c'est le mouvement incessant des troupes. Infanterie et canons passent et repassent

l'Oise tous les deux ou trois jours, se portant au nord, puis au sud, selon les besoins. Toujours le canon! On épie les détonations lointaines, elles approchent ce soir; on sort, et c'est la fusillade qu'on perçoit très nette. Serait-ce enfin le salut? On s'endort sur cet espoir. Le lendemain, tout a repris son calme. On voit bien cependant que les gens sont un peu émus, mais ils ont pris racine, semble t-il. Il faudra un autre vent pour les enlever. Boum!... Une forte détonation, unique, secoue la ville et scande le léger bourdonnement qui remplit le haut ciel de midi. C'est un avion français ou anglais qui vient bombarder la gare et le parc à munitions. Alors, fureurs de crépitations. Tous les coins de la ville se réveillent, fusils, canons crachent et là-haut se dessinent, autour d'une mouche noire, des flocons blancs entre lesquels elle évolue, pacifique, et s'éloigne.

Et cependant, l'occupation dure et le martyre de la population civile grandit. Chaque jour de nouvelles maisons sont pillées : la soldatesque fait le vilain œuvre de défoncer les portes; mais, dans le bel hôtel qu'ils occupent, les officiers du conseil de guerre lui-môme et l'aumônier protestant qui les accompagne s'honorent d'exercer, eux aussi, l'industrie de guerre et le service national qui est le vol. Le procédé diffère à peine. Il est seulement plus parfait. Des officiers d'état-major perquisitionnent chez le maire, accusé d'espionnage; on fouille

tiroirs et papiers, et ce n'est que ces messieurs partis, qu'on remarque qu'une montre d'or a disparu. L'aumônier est pris soudain de rhumatismes, boucle ses malles et file : demain, l'on s'apercevra que deux vases précieux ne sont plus sur la commode de la chambre quittée. Les officiers du conseil de guerre n'ont pas encore forcé les armoires, mais ils prient les domestiques, restés là, de leur céder ce qu'ils convoitent et ne rougissent point d'entendre une femme de chambre leur répliquer : c Mon commandant, si les Français demandaient à vos domestiques de vous voler de la sorte, les jugeriez-vous fidèles à leur maître? Prenez, mais moi, je ne trahirai pas Madame. » On avale l'ignominie avec la bénédictine qu'on boit dans des verres à bordeaux, et cependant, on ne sait comment, le butin afflue. Tellement qu'il devient un souci. Comment l'emportera-t-on, les cantines ne suffisant plus? On fait battre les écuries d'alentour, une auto sabotée est remise sur roues, et la grosse limousine portera les trophées de guerre. Les sauvera-t-elle cependant d'une surprise, car enfin si l'ennemi venait, aurait-on le temps d'y accumuler ces munitions? Que von Kluck ait soudain, comme sur la Marne, la géniale idée d'ordonner une marche stratégique... vers Londres, en grande vitesse, pourra-t-on suivre? Il faut voir I Un beau matin, dans la paix d'un ciel silencieux, des ordres retentissent dans l'hôtel : Alerte! OîiideYS, ordonnances.

sous-officiers et secrétaires se précipitent aux étages. Chacun apporte son coffre et son paquet, on enfourne, on presse, on serre : linges, argenterie, bouteilles, fusils de chasse, objets curieux, lignes de pèche, bouteilles encore. Il faut serrer, car on descend un poêle à alcool, volé lui aussi comme tout le reste, on pousse, il entre. Le moteur ronfle. La grand'porte s'ouvre et... le chronométreur déclare qu'en dix-sept minutes l'opération s'est faite. On sait désormais le temps qu'exige la « mobilisation » de la maison. On est prêt maintenant pour le jour du danger!

Une nouvelle demande de libération essuie la même déclaration : « Patientez un peu, dans quinze jours, nous aurons débarrassé Noyon ! » J'attends. Cependant, de plus en plus les officiers français blessés se préoccupent de ne pouvoir rassurer leurs familles. Nous sommes depuis le 16 septembre des « disparus », et l'angoisse doit croître là-bas. Des officiers bavarois malades viennent souvent nous visiter, peut-être accepteraient-ils de faire passer des lettres par la Suisse. « Bien volontiers, répondent-ils, écrivez toujours. » Le soir, ils viennent prendre notre courrier. Ils ont été à la KommandanUir. Nos lettres n'iront pas en Suisse, mais à Chauny se trouve le parc d'aéroplanes. On met un appareil à notre disposition, il ira jeter nos lettres dans les lignes françaises! L'offre nous semble

bizarre ; il est clair que rien n'arrivera et peut-être ne partira. A tout hasard, nous donnons l'envoi.

A mesure que l'occupation se prolonge, la souffrance du pays s'accroît. Au pillage succède ou plutôt s'ajoute la réquisition : aujourd'hui trois cents couvertures de laine, demain toutes les chemises d'hommes disponibles et un beau jour ordre d'apporter, à la Kommandantur^iTois cents bouteilles de Champagne pour ces Messieurs qui font grande chère. Décidément le Champagne est contrebande de guerre! Mais ceci n'est rien auprès des réquisitions d'hommes. Des escouades sont levées pour balayer les rues, pour creuser les tranchées qui vont défendre Noyon. Et ces pauvres gens travaillent sous l'œil du gendarme à la tunique verte qui les mène. Que ces bandes sont tristes! Hélas! demain sera pire encore. Car c'est la rafle générale : tous les hommes de dix-huit à cinquante ans doivent se réunir sur la place. Une foule se groupe, puis est encerclée : « La France appelle tous les hommes de cet âge, dit l'officier, vous êtes donc prisonniers de guerre. Vous avez bien de la chance, vous n'irez pas au feu, vous serez en Allemagne bien nourris et vous en reviendrez gros et gras {sic). » Les mallieureux se regardent stupéfaits, les femmes sont là qui pleurent. Rien à dire! Dans une heure on part, défense de rentrer chez soi. Ils sont mal habillés, n'ont rien sur eux, on permet enfin '

d'apporter du pain, et c'est l'adieu! Les jours suivants, voici le cortège des villages environnants : cinquante, trois cents, deux cents hommes sont tour à tour cantonnés dans la cathédrale-prison. Même dénûment, mêmes larmes. Il y a là des enfants de quinze ans, des hommes de soixante-dix! Je vois arriver un convoi de trente pauvres hommes, entourés de uhlans lance au poing. Les derniers, infirmes, ne peuvent pas marcher. Leurs compagnons les portent. Tout cela ira en Allemagne et y mourra. « C'est la guerre », vous disent-ils. Oui, c'est la guerre inexpiable.

Jamais ces populations n'oublieront.

Chaque jour les mêmes nouvelles sinistres! Tel village absolument anéanti doit être évacué et les réfugiés affluent, lamentables. Les curés sont particulièrement maltraités. Sans manteau, sans chaussures, ce vieux prêtre est tiré de sa cave et poussé à coups de baïonnette jusqu'à Noyon. Femmes et bébés vont rejoindre les sept cents réfugiés de Verdun et s'entassent dans le collège. Au dehors, l'œuvre s'achève. Tous les châteaux les uns après les autres sont brûlés, rien n'en reste. Les fermes sont razziées. Les provisions commencent à manquer. Les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul distribuent le cheval; l'admirable supérieure est la Providence de toutes ces misères. Il n'y a plus de sucre, de café. Dès longtemps épiceries et charcuteries sont pillées. Restent deux boulangers, jus-

qu'au jour où des soldats mettent le feu à la ir. aison de l'un. Plus de lait presque, ni de beurre, car les Allemands abattent les vaches. Si l'occupation continue, quelle famine désolera ce pays !

Il faut avoir vécu au milieu de ces tristesses pour comprendre la haine qui naît dans les cœurs et la secrète amertume qui commence à les attri.;ter. Tandis qu'ils souffrent le martyre et meurent de faim, ils pensent que d'autres vivent tranquilles et libres...

Les voilà maintenant qui occupent la cathédrale et les tours. L'attaque française est plus vive. Ils sont inquiets, c'est visible.

Pauvre cathédrale encore debout! Ils en sont les maîtres. Le poste couche, mange, rit, joue dans la nef; les éperons des visiteurs résonnent à chaque moment. Quand il lui plaît, un amateur, qui a fait saisir la clef de l'orgue, se délasse et charme ses camarades. Puis des paniques soudaines. Sacristain, curé sont réveillés. « Vous avez des caves, ouvrezles! ... Où sont vos souterrains? votre trésor? » Mais par-dessus tout, la tristesse, c'est l'occupation protestante de la sainte église. L'office protestant réunira désormais les soldats le dimanche de neuf heures et demie à dix heures et demie. Il faut céder la nef, la chaire. La semaine suivante, c'est l'autel; on demande même un calice qui est refusé. Plus de messe paroissiale possible. Les soldais emplissent tout.

Ils viennent en foule. Protestants et catholiques mêlés. Une fois, c'est l'aumônier catholique qui les harangue, une autre ce sera Vévangélique. Après les cantiques, admirablement chantés par ces voix harmoniques et rythmées, a lieu la messe ou la cène, la foule se décompose et les fidèles seuls restent à l'office de leur culte.

Ces hommes se tiennent parfaitement. Presque tous ont leur livre de prières, beaucoup communient. Ils apportent dans leur vie religieuse cette discipline et ce respect qui les caractérisent et font incontestablement leur force. Jamais je n'en eus plus vivement l'impression qu'un soir où je les entendis rentrer du combat. Le bruit cadencé des pas sur le pavé me réveille, et, dans le rythme de ce pas admirablement marqué, monte un chant grave, religieux, richement harmonisé en parties, de musique difficile et profonde. Cela n'est point a emballant », mais comme c'est fort et comme cela tient les âmes !

Ces gens ont encore le sens ou, plus justement, la discipline du respect. Ils ne rencontrent pas un sous-officier sans rectifier la position et, la conversation durât-elle dix minutes, jamais ils ne parlent à l'officier qu'au garde à vous, scandant du fameux choc de talon et du soubresaut de poitrine chaque reprise du dialogue.

D'autres corps sont venus. Je renouvelle ma demande de libération. Mêmes refus, quand tout à

coup on accourt chez moi : « Un convoi se forme, me dit-on, les médecins et infirmiers français vont partir. » — En cinq minutes, nos musettes sont prêtes; impossible de dire à M. le Curé toute ma reconnaissance, je cours à l'hôtel de ville où sont mes compagnons. L'officier fait l'appel, mon nom manque. Je proteste, je tiens à aller en Allemagne. On ne pourra plus là-bas me refuser de rentrer en France sous le prétexte que je connais les positions allemandes. Pour m'y retenir il faudra inventer autre chose, 'et puis j'y travaillerai. « Mais ces Messieurs vont bien loin, hasarde avec complaisance l'officier, ils sont envoyés dans les camps. — N'importe, je les suis. » Après un moment d'angoisse, on m'accorde la grâce souhaitée. Je suis couché sur le rôle, on part. Nous étions depuis cinq semaines en cette pauvre ville. Nous l'abandonnons à l'avenir connu de Dieu.

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