‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 2 sur 36 · DÉPART DE MOBILISÉS · texte numérisé non relu

DÉPART DE MOBILISÉS

15 août 1914. — A Versailles, le vendredi 14 août, veille de ce jour de l'Assomption. Il faisait une chaleur de plomb sous ce soleil qui tombait très glorieusement, en vérité, sur la majestueuse ville qu'est l'ancienne résidence de nos rois. Dieu sait cependant comme l'immense palais si vide, le parc de Le Nôtre trop rectiligne, Versailles tout entier sont, à leur état ordinaire, des visions mornes. L'impression est celle de cadres nus, désolante. C'est constellés de brillants uniformes, piqués de foules joyeuses, remuant de cortèges triomphaux, qu'il faudrait voir ces baies immensément ouvertes, ces jardins aux statues de dieux et de déesses de marbre comme à l'écoute

et avides de saluts galants. Les journées, tragiques tout ensemble et gaies, de la mobilisation, donnaient à ces froides beautés la couleur et le mouvement qui les font valoir. Rues, avenues, places, abords du château, regorgeaient de soldats, miroitaient d'éclats de sabres, de boutons de cuivre, de casques et de caissons. Des milliers de clievaux, au pacage sous les grands arbres des routes larges, faisaient jaillir de continuelles étincelles de leurs sabots ferrés à neuf. 11 y avait quelque chose de la féerie enchanteresse du lumineux Versailles d'autrefois...

A la manière des lettres qui courent affolées à la recherche de nos chers soldats sans les joindre, j'avais longuement erré dans la cohue militaire pour tâcher de retrouver deux de mes frères en partance. Comme les lettres, je portais bien les adresses exactes et complètes qu'il fallait : régiment, bataillon, compagnie, voire numéro matricule; comme elles, on me relançait de caserne en caserne, de bureaux en bureaux, et cette journée s'achevait sans que je pusse parvenir à destination. Las, lourdement et tristement las, je fis, avant de reprendre mon train pour Paris, une pause sur un carrefour de l'avenue de Saint-Cloud.

Sur les trottoirs, à droite, à gauche, débordant sur la cliaussée, stationnaient des haies de curieux. Là-bas, débouchait, au pas, du côté du château, un régiment d'artillerie. De jeunes hommes, bien

BATAILLES ET CHAMPS DE BATAILLE b

assis sur de jolies bêtes harnachées d'un cuir jaune reluisant d'astiquage ou sur les chariots de batterie tout propres encore et comme passés à la mine, fleurs de dahlias, de roses ou de géraniums à la bouche de la carabine^ au képi, à l'oreille de leurs chevaux, défilaient, riant de plaisir aux spectateurs enthousiastes, disant merci de la main à leurs bravos et à leurs souhaits de victoire, trouvant le mot de gouaillerie qui est la manière française du troupier pour dissimuler une angoisse suprême. Ils reviendraient, bien sûr, et chargés de casques à pointe dont les femmes feraient des pots de fleurs, avec de la bière de Munich dedans pour les gosses... La gueule des mignons et pernicieux 75 était fleurie, et les moyeux et les jantes, et les rais des roues. Il y avait des fleurs jusque sur les forges. Un svelte capitaine avait jeté sur la nuque de son alezane une magnifique gerbe blanche. On eût dit d'une fête des fleurs. La charmante chose que la guerre si ce n'était que cette parade! Le sombre cauchemar des champs de carnage envahit tout à coup mon esprit et mes yeux; ces fleurs, je les voyais tomber en cours de route, semées au choc des galops fous. Et, fleurs infiniment plus précieuses, ces hommes, en ce moment rayonnants de vie, aux visages épanouis de santé et de joie, je les voyais roulant, l'un après l'autre, sous la mitraille, dans du sang. L'afi'reuse réalité qui se maquillait à cette heure et se masquait sous

des airs de fêtel Et quand ces corps s'effondreraient, où s'en iraient leurs âmes? Vers quel audelà? Vers quelle définitive réalité?

Hélas 1 et si j'étais le seul à songer à toute cette suite de l'instant présent?

Dieu merci, je n'y songe pas seul. Par curiosité, fendant la presse, je m'étais mis en évidence : une soutane, depuis que la gravité des circonstances a recueilli les pensées, n'est plus un costume; elle est redevenue ce qu'elle est et ce qu'elle signifie, une sorte de signal avertisseur pour les consciences. A peine le premier cavalier m'eut-il aperçu, qu'il me cria, sans plus de vergogne : « Une médaille, monsieur l'Abbé! » J'en avais, par bonheur et par prévision. M'approchant du cheval, je tendis une médaille que mon homme baisa d'abord et pui-s mit dans sa poche. Un geste appelle un geste. Voici qu'à la file, quantité de soldats me demandent mon aumône. J'étais là, le long de la ligne des voitures, planté comme un officier qui passerait le mot d'ordre et je distribuais. Un mot d'ordre, lui aussi, que cette médaille, le mot du ralliement de l'âme à la Vierge à l'heure des dangers du corps. La foule regardait les mains prendre et enfouir les petites pièces de monnaie pour l'entrée dans le paradis; et les regards étaient respectueux : il lui était évident que je faisais là une chose utile dans cette guerre... Est-ce toi, mon premier mendiant, pieux soldat, que l'on a

retrouvé l'autre jour, le front traversé d'une balle, étendu mort, la médaille entre tes doigts serrés?

Et je m'en allai, ne regardant plus que mes visions intérieures, priant pour cette flore d'âmes chrétiennes que d'aucuns croyaient presque disparue du sol de France.

Faisant un tour, j'arrivai sur la place du Château, face à cette Cour d'honneur unique au monde, où les derniers carrousels princiers furent, en 1871, ceux de Guillaume I" et de son escorte tapageuse de rois allemands.

Sur l'avenue de la Reine, sortant de la caserne du Parc d'artillerie, encore un défilé de régiment. Après quelques pas, il pausa. Je m'approchai. La troupe était moins jeune que tout à l'heure; les fronts marquaient la maturité; çà et là des têtes grisonnantes. Pauvres territoriaux! Les voir partir pour la grande fauche aveugle de la guerre inspire une pitié particulière. Derrière eux, après eux, s'ils ne reviennent pas, ce ne sont pas des foyers amputés seulement, ce sont des foyers décapités.

Et quels veuvages, et que de misères!

Les hommes, comme tous les camarades, avaient égayé de fleurs aussi leurs képis et les harnais. Mais ces fleurs sentaient le fané, tant il y avait de toute pure résignation sur les visages. Le goût de Tovation n'osait s'exprimer et la foule était simplement silencieuse. Cependant, la Vierge consolatrice ne détendrait-eUe pas un peu ces fronts

plissés, ces sillons amers des tempes où, comme dans des tranchées jalousement gardées, se réfugiait tant de regret des choses soudainement perdues? Et j'offris des médailles, avec timidité, je m'en confesse, et une certaine crainte d'être refusé. J'avais tort. Les territoriaux accueillirent très volontiers mon petit cadeau. Il y avait parmi eux un grand diable brun qui me parut affreusement accablé. Le régiment venait de loin; il était poudreux et la fatigue pouvait expliquer cette apparente consternation. J'engageai une causerie, visant de suite au point sensible : « Combien avezvous laissé d'enfants? — Deux et une mioche d'un mois. » Les paupières de l'homme battirent, il rougit et pleura. « Voyons, courage; vous les retrouverez. — Ah! » La pause se prolongeant, il descendit de sa béte et s'approchant tout près de moi, tournant la tête, dans des sanglots qu'il contenait malaisément, il me dit des paroles que je comprenais à peine mais dont j'entendis très distinctement l'une d'elles : « ... Mon chapelet. — Eh bien, votre chapelet? — Je n'en ai plus, je l'ai laissé à ma femme. » Cette fois, il pleura tout de bon. C'était comme s'il eût commis une faute irréparable mais plus forte que lui, comme s'il s'en allait avec, sur les épaules, une fatalité de mauvais augure. N'estce pas que vous vous fussiez pour lui dépossédé de votre chapelet à vous? « Il ne faut pas pleurer, mon ami; le chapelet gardera la maison. » Il reprit

son calme et j'eus l'intuition qu'il devait y avoir, au fond de son âme, quelque remords plus impérieux que celui d'avoir laissé là-bas Tunique chapelet de la famille. Le prêtre manquerait l'occasion, en ces jours d'effroi mais de Providence, s'il hésitait à montrer, par-dessus l'horizon noir des ruines matérielles et des souffrances humaines, l'étoile claire du salut. Toutes les hardiesses sacerdotales lui sont faciles désormais; dans toutes les âmes la voix mystérieuse qui crie en nous : « Père! » clame et réclame. Certainement, elle gémissait, à cette minute, dans la conscience de mon soldat. Nous entamâmes donc la conversation de la conscience, plus profonde que celle du foyer. Je ne subis aucune résistance. Cela se fit sous forme de dialogue, par questions et par réponses, comme dans le catéchisme. Un coup de sifflet, un commandement : « A cheval! » nous interrompit et, tandis qu'il enfourchait et fouettait sa bête, je lui suggérai, marchant presque sous la selle, des actes d'amour du bon Dieu, qui purifiait sa vie. Si quelqu'un soupçonna, autour de nous, ce que nous faisions, tant mieux. En tout cas, la poignée de main que nous nous donnâmes fut très chaude.

Ma journée finissait excellemment et je m'en retournais avec une consolation meilleure que celle que j'aurais eue à revoir seulement mes partants à moi.

Mon histoire est, je le sais, une histoire aujour-

d'hui banale, mais si divinement banale qu'elle valait la peine d'être contée et qu'il est dommage que les prêtres en gardent beaucoup de semblables et de plus belles dans leurs souvenirs.

H. C..., Aumôuier militaire à l'hôpital de M...

DE LA MARNE A l'aISNK

i. — Récit d'un blessé.

24 septembre 1914. — J'ai été blessé, le 15 septembre, à l'attaque du village de Moulin-sous-Touvent. Un peu en éminence sur un très vaste plateau, cette position était très fortifiée par des tranchées de toutes sortes. Alentour, d'immenses champs de betteraves de plusieurs kilomètres carrés. Nous passâmes une partie de la journée dans ces champs, tapis derrière de petits abris de terre que nous installions. Balles et obus chantaient autour de nous dans des tonalités différentes. Un moment je reçois l'ordre de me porter en avant avec ma section. Nous partons par bonds, mais voilà qu'au bout d'un moment la compagnie qui me couvrait à gauche, recule; je m'arrête donc et me retranche sur place. Nouvelle station prolongée dans le champ.

Mon amiB... et moi, nous nous mettons à causer, en examinant l'horizon. Nous causions ainsi depuis

dix minutes, quand un obus vint se mêler à notre entretien, en nous renversant tous les deux. Mon compagnon était atteint au bras gauche, peu grièvement. Pour moi, j'avais reçu un éclat en pleine tête, et j'eus, pendant une minute, quelque inquiétude sur la solidité de ma boîte crânienne. Mais non^ pas une égratignure^ une bosse tout au plus, voilà ce que peut un obus allemand sur une tète de Breton.

Pourtant, à la tombée de la nuit, on nous dit d'enlever le village à tout prix. On n'y voyait plus, nous risquions de nous embrocher les uns les autres, tandis que les canons et les mitrailleuses allemandes étaient réglés depuis longtemps sur notre parcours. Tous nos chefs, capitaines et lieutenants, s'en rendaient compte; ils ont obéi sans broncher. De fait, cette attaque ne réussit pas. Pour moi, au bout de 800 mètres, je tombais, frappé dans la basse poitrine par une balle qui me traversa de part en part. Entrée un peu à gauche, sous la dernière côte, elle sortit par le côté droit, un peu au-dessus des reins.

Je souffrais vivement et, de prime abord, je crus ma dernière heure arrivée. Je me fis donner mon crucifix et me préparai à mourir. Mon Dieu, je n'eus pas de peine à faire mon sacrifice; ce qui m'arrivait, je l'avais souvent prévu et j'étais parvenu à dégager, de l'appareil brutal du champ de bataille, l'appel plus doux de Nôtre-Seigneur.

Au bout de quelques minutes, mes hommes me

proposèrent de me porter un peu à l'écart. J'acceptai pour être plus tranquille, puis voyant que je gardais toute ma lucidité, j'accédai au désir de deux braves gens qui voulaient absolument me sortir de là; je leur dois la vie. Chargés déjà de leur sac et de leur fusil, ils se mirent à me véhiculer à travers les betteraves. Cette marche dans la nuit, avec un pareil fardeau, leur comptera pour le ciel. A moi aussi, j'espère, car leur bonne volonté ne me mettait pas à l'abri des secousses.

Mais où aller? Après de vaines recherches, on se décida à attendre le jour. Nuit pénible, coupée de longues averses.

A l'aube, mes gens apprirent qu'un poste de secours se trouvait à 2 kilomètres. J'y arrivai éreinté, mais sans fièvre et sans vomissement. Au premier major qui me vit, je demandai la vérité entière. « A priori, avec votre teint et votre pouls, vous devez vous en tirer, surtout si vous êtes blessé depuis douze heures, mais vous avez de la chance. »

Dans la soirée, j'étais transporté à l'ambulance principale, assis dans une mauvaise voiture : ces messieurs les Allemands ne dédaignèrent pas d'envoyer quelques obus sur notre convoi.

A l'ambulance, je retrouve B. . . et notre aumônier, M. de F... Celui-ci me met dans les mains d'un des meilleurs chirurgiens de Paris qui m'ausculte minutieusement : « Il n'a pas écopé, mais il l'a frisé. »

Le 20, à 2 heures du matin, après avoir usd

de tous les moyens de transport, je faisais mon entrée dans la gare d'A... Notre fourgon était tout à fait en tête du train, ce qui nous valut, à mes cinq compagnons et à moi, d'être oubliés jusqu'à 11 heures. Nous avions beau réclamer, chacun se disait : « S'ils sont là, c'est qu'ils doivent y êtrel » Enfin un major fut plus audacieux et nous fit sortir de notre fourgon...

Quelques heures d'attente encore et j'étais entre les bras d'un frère, dans l'hôpital rêvé. Frères, dames de la Croix-Rouge, manœuvrent les fauteuils, les ascenseurs avec tant de douceur que je les aurais pris pour des échappés du ciel!

On m'installe dans une chambre splendide, je suis soigné comme un jeune voyageur américain. Tous les docteurs qui m'examinent répètent comme un refrain : « Vous savez, il ne faudrait pas recommencer. »

Comment les intestins, l'estomac, les poumons, les reins ont-ils été respectés? Moi, je comprends très bien, depuis la balle devant Touvent jusqu'à mon arrivée à l'hôpital. Ce sont vos prières qui ont tout fait pour me protéger.

Jean Deslande (1), Adjudant au N" régiment d'infanterie

■II) Guéri, reparti au front, le P. Jean Deslande a été tué, entre Perthes et Souain, en Champagne, le 19 février 1915. Mis à l'ordre du jour du régiment, du 4« corps, et de l'armée, comme

Page 1