‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 22 sur 36 · Krefeld · texte numérisé non relu

Krefeld

Krefeld est une grande ville de cent vingt mille habitants, neuve, riche et propre, mais sans séduction. Une gare imposante et cossue nous reçoit; un détachement de Landsturm nous encadre. Ce sont

de beaux hommes de quarante ans, forts et roug-es, un peu replets. Ils nous escortent au tramway qui nous est réservé. La foule friande de nous voir est nombreuse, curieuse surtout, moqueuse un peu, mais une vieille femme est enragée, il faut à deux fois l'emporter à pleins bras; elle revient, menace du poing les médecins et moi, qui avons peut-être soigné et confessé ses petits-fils I

Quelques gestes de grands garçons menaçants et le tram s'ébranle, suivi à la course par les gamins.

Il fait nuit déjà, nous n'apercevons que les devantures illuminées. Pauvre Noyon avec les magasins clos et vides! Ici on dirait qu'il n'y a pas de guerre.

En une demi-heure, nous sommes à la Husaren- Kaserne, m.agnifique quartier au bord de la ville, entouré de squares et de belles chaussées. Nous passons la ceinture de ronces, puis la grille, et montons chez le commandant. Il remplit nos fiches.

J'explique mon cas, je dis que je suis venu en Allemagne pour être réexpédié par la Suisse. Le major Courth, officier retraité, bonne figure à la Jordaens, m'assure qu'il fera tout pour cela. II m'offre de loger en ville; je préfère demeurer « en France », car c'est un semblant de France que cette enceinte qui contient nos camarades. Ordre est donné au casernicr de me donner une

très bonne chambre et un matelas. Nous redescendons et franchissons la dernière palissade. Un coup de feu dans notre dos. C'est un des soldats qui nous mènent, dont le fusil est tombé! Si c'est ainsi qu'ils font en campagne, ils seront plus dangereux à leurs officiers qu'à nous.

La cour noire s'encadre de grands bâtiments tout neufs. Des bandes de gazon et quelques arbres. Au milieu, le bâtiment de la cantine. On nous mène chez nous. Le bâtiment est bien aéré, propre. Ma cellule est digne d'un religieux. Table, armoire, chaise, toilette, et puis un lit : bizarrement compose de trois cubes en pouf de matière très peu élastique, sur quoi s'allongent deux coussins plats. C'est un appartement de général qu'on me fait, ou presque 1 Le règlement leur assigne cependant en plus une antichambre. Mes compagnons sont en chambrée de neuf à douze : une table commune, deux ou trois chaises. Un grand lavabo sert de toilette pour tous.

Il est sept heures : le dîner. La cantine comprend un immense réfectoire, une petite salle à manger qui sera réservée aux officiers supérieurs, une salle de café et une buvette. C'est assez propre. Dans notre salle il y a bien cinq portraits du Kaiser, on s'y fera. Deux généraux belges. Déguise, commandant d'Anvers, et Maes, président; quelques officiers supérieurs français, anglais et belges nous accueillent, avides de nouvelles, et l'on se met à

table. Le menu est simple : un grand plat froid chargé de toutes les charcuteries imaginables et médiocres passe, petits pains et margarine à volonté restent. Le thé sert de boisson. C'est tout.

Après dîner, nouvelles connaissances. Il y a surtout des officiers faits prisonniers dans les hôpitaux, d'autres valides ont été pris à Lille : en tout quatrevingts Français, quatre-vingts Anglais, quarante Belges. Il faut raconter à tous son histoire, on interroge aussi. Il est vite 10 heures. La cloche de l'appel réunit les officiers. Je refuse de me soumettre à cette cérémonie et je vais me coucher.

Après ces nuits passées sur une banquette, dormir serait bon, mais il faut se faire à ce mobilier teuton.

31 octobre. — Je me dispense de l'appel de 8 heures et demande au major d'aller en ville dire ma messe, puisque la caserne n'a pas de chapelle. Accordé. Je prends mon grand manteau et je descends vers l'église prochaine, Aunakirche, me dit-on, dont le curé est aumônier de la garnison. C'est le quartier ouvrier, mais très propre et presque neuf. Je vais à l'égHse, le bon curé me reçoit à bras ouverts; avant moi il avait reçu de même le P. Verley qui, depuis, a été expédié sur Friedrichsfeld. Son église sera à ma disposition chaque jour. Mais demain est la Toussaint, il y aura messe à la caserne. Comme en temps de paix il fournit le

nécessaire, mais ne parlant guère le français il a fait nommer aumônier du camp M. le professeur Paas, oberlehrer de français au collège de la ville.

Quand je rentre au quartier, tout est en émoi. Les grands pavillons flottent aux toits. C'est que le général commandant la septième région militaire de Munster ^dent en inspection. Le général Freiherr von Bissing (1), très intime de l'empereur dont il a été camarade de grade, a été soudain mis en disgrâce il y a deux ans, après les manœuvres. C'est pourquoi il n'a pas de commandement au front. Le voici qui traverse la cour, il me rencontre, vient vers moi, me demande ce que je désire. Il promet de me renvoyer au plus tôt.

Nous avons maintenant le loisir de parcourir notre prison. C'est un beau casernement. Nous en occupons les trois bâtiments de troupe, une très grande cour est lieu de promenade et de jeu. Il est 10 heures. Un moniteur de Joinville donne la leçon, jeunes et vieux ôtent la tunique et s'assouplissent, trottent et sautent. Les autres regardent.

Midi arrive vite. Le petit déjeuner était composé de café au lait, petits pains et margarine. Cette fois, nous avons un potage, de goût vague et piquant, proche de nos bouillons salés de campagne. J'apprends que je viens de tâter au Maggi. C'est la première fois, mais tous les jours il en

(1) Présentement gouverneur général de la Belgique.

sera de même. Un plat de viande bouillie (jamais de plat rôti), veau, porc ou mouton; jamais de bœuf. Des pommes de terre à l'étuvée, des choux, une pomme, et comme boisson de l'eau, car depuis deux jours vin et bière sont absolument interdits. Dans le camp on ne vend que de la limonade, du café et de l'eau. A la cantine, l'on trouve aussi chocolat, gâteaux, objets divers de chambre, tabac, quelques lainages, le tout pour un prix de circonstance, comme de juste.

Le règlement affiché entre dans le détail de notre vie. L'internement est absolu : seuls les médecins peuvent sortir en ville avec une carte. Nos pauvres prisonniers n'ont donc que cette cour pour domaine. Si grande soit-elle, on l'a vite parcourue. Deux appels par jour, à 8 heures du matin et à 10 heures du soir. Des ordonnances françaises font le service. Défense d'entrer en relation avec les habitants de la ville. L'encre et les liqueurs sont interdites. Défense de garder plus de 100 marks, le reste doit être déposé. Au début de chaque mois, on paye la pension : 75 marks, et l'on reçoit la solde : 60 marks aux lieutenants, 100 marks aux capitaines et officiers supérieurs. Les lieutenants ont donc 15 marks de déficit par mois. Cela ne peut pas durer ainsi. On s'entend pour supprimer à tout le monde les desserts et le café; de la sorte la pension sera de 60 marks. Les lieutenants seront donc au pair. On peut recevoir

des mandats, mais bientôt on apprend que tout l'or français est, d'office, changé en papier allemand. D'ailleurs le cours est bon. Au lieu de 80 marks, notre or et notre billet (1) font 84, 87, 90 marks! De 123, le mark est tombé à 112. Nous savons d'ailleurs que l'Empire est à la gêne, il ne peut que difficilement, et à perte, payer ses achats étrangers. Il n'y a plus d'or. Les journaux mènent campagne contre les égoïstes qui en gardent quelques pièces de réserve. On vous proclame tout rond que l'or est propriété, non des individus, mais de la nation, et l'on déclare qu'un louis d'or, c'est un soldat allemand ! S'il ne vaut que 22 francs, c'est peu! En ce cas, j'ai réussi à capturer deux « soldats allemands » et j'ai ramené en France, dans ma poche, mes prisonniers (2).

L'article le plus dur du règlement restreint à deux lettres par mois la correspondance. Par contre, le nombre des lettres reçues est illimité. Certains en recevaient trois et quatre par jour, qui venaient en six ou sept jours de Paris et de Saint- Nazaire. Seuls la Belgique et les départements envahis ne peuvent être atteints.

On peut s'abonner aux journaux allemands; chaque jour un communiqué spécial à l'usage des

(1) Il est donc bien inutile de se charger d'or, le papier français faisant prime en Allomagne. C'est, de plus, risquer de laisser aux mains de l'ennemi ce qu'ils convoitent tant.

(2) La laisse du mark continue. Le jour où nous arrivâmes à Berne il était à 112, six heures après il était à 106.

prisonniers est fait pour les démoraliser, s'il était possible. Depuis peu, un journal hebdomadaire est publié en une langue et dans un style innomables. Heureusement que, sortant en ville, nous lisons les journaux suisses qui nous donnent des nouvelles d'un tout autre son, et nourrissent l'inébranlable confiance de tous. Les murs sont couverts d'avis remplis de menaces. La plupart des hommes qui nous gardent sont pacifiques, certains sous-officiers sont très bien. Ils n'exercent pas de vexations inutiles.

î" novembre, Toussaint. — Dans le grand réfectoire l'autel est dressé. Entre les tables dégarnies les officiers se pressent. Beaucoup se sont confessés hier et communient. Tous les cœurs revivent au pays dans une prière commune.

On m'a appris hier qu'il y a dans les environs un hôpital où sont des blessés français. J'irai ce soir.

Une heure de tramway dans la campagne et enfin, sur un plateau coupé de bois, on aperçoit l'asile de Fichtenhain. Un beau parc, bien ouvert, est semé de pavillons faisant couronne autour d'une immense pelouse. L'économe me reçoit très aimablement, me montre les cuisines tenues par les sœurs, le réfectoire où déjeunent les soldats anglais, belges et français valides. J'admire le menu, d'ailleurs les hommes ont belle mine et sont contents. Avant de visiter les salles, on me

conduit chez le directeur : c'est un prêtre qui me reçoit d'une façon charmante, je déjeune avec le sous-directeur, prêtre également, et le médecin. J'avais apporté le bon Dieu, craignant que nos gens ne fussent délaissés, mais c'est bien inutile. Ils ont ici chapelle, messe et toutes facilités pour se confesser et communier. Visite au pavillon des plus malades, une vingtaine environ. Ils sont dans une belle salle, ont de bons lits et ne tarissent pas d'éloges sur les soins qu'ils reçoivent. Je passe de lit en lit, je confesse tout ce monde. Demain, fête des morts, ils communieront. Il y aura demain des amputations, plusieurs sont dans des appareils d'extension ou du plâtre; de peur qu'ils ne se sauvent, un soldat en armes, baïonnette au canon, monte la garde dans la salle, face à l'ennemi; il est un contre vingt et son regard, qui ne perd aucun mouvement de l'adversaire, ne se trouble pas du tout.

Je remercie les infirmiers et je passe à la salle des convalescents : vingt Anglais, quatre Belges, deux Français. Cette fois, il faut un poste entier pour garder les portes fermées à clef, et dans la salle deux sentinelles toujours en éveil. Nos gens se font à cette société. Ils ne savent comment dire leur reconnaissance à l'économe qui me guide et dont on obtient tout ce qu'on veut. Je les confesse, des cigarettes pour pénitence, et au revoir. Il est l'heure de l'office des morts. Le directeur m'a

invité, et j'assiste aux prières et au sermon dans la chapelle comble. « Il y a deux soldats français au cimetière, voulez-vous nous y suivre? — Bien sûr. » Et l'on se met en route processionnellement. Hors du parc, loin dans la campap^ne, à travers de jeunes bois de pins, on arrive dans une clairière, au petit cimetière fleuri : vingt ou trente tombes identiques autour d'une chapelle. On prie, puis on va bénir chaque tombe et les encenser. Voici celles de nos petits soldats : jolies tombes accouplées, couvertes de pâquerettes et de pensées; ce matin on les a jonchées de fleurs coupées. Je les bénis au nom de la France, ces pauvres petits corps qui sont là, en sentinelle avancée au pays lointain! Ils sont morts ensemble et leur piété a stupéfait les Allemands qui savent que tous les Français sont des impies. On leur a fait des funérailles vraiment fraternelles. Des soldats allemands et français les ont portés, et deux sections de Landsturm ont fait 12 kilomètres pour leur rendre les honneurs militaires. J'ai remercié au nom de tous nos camarades, très ému de ces délicatesses. Et je rentre. Cette journée des morts en pays allemand, ce petit cimetière dans les pins, ces tombes où ils dorment, me restent dans le cœur. Ces souvenirs n'effacent pas les images lugubres de la France meurtrie et des atrocités que j'ai vues, mais de nouveau s'impose à moi l'erreur des jugements trop simples.

2 novembre. — La messe des morts célébrée à Krefeld pour tous Nos Morts sera unique dans notre vie, et je bénis le bon Dieu qui a voulu qu'un prêtre français fût là aujourd'hui pour prier avec ces Français.

3 novembre. — Je prends de plus en plus contact avec la ville, que je parcours pour les besoins des uns et des autres. Elle est parf;iitement nette, mais sans élégance. C'est l'aspect de^ villes belges construites vers 1840, maisons plates, peintes, solides et sans attrait. Les magasins ont des devantures toutes neuves, mais l'art de l'étalage est totalement ignoré ici, et j'ai bientôt conscience qu'il faut vivre dans un milieu de goût pour en avoir soi-même, car je me sens de plus en plus impuissant à imaginer de jolies choses. Dans la paroisse où je dis la messe, on commence à me connaître, on me salue beaucoup. La ville d'ailleurs est toute catholique et très fervente ; chaque matin les églises sont pleines et les communions innombrables.

L'accueil qu'on me fait s'adresse surtout au prêtre, et ces gens voient d'abord cela en moi. Ils sont d'ailleurs sans hostilité pour le Français. Krefeld fut une fille et demeure une amie de Lyon. Les tisseurs de soie ont tous voyagé en France, beaucoup de jeunes Français fréquentent les écoles

de tissage et de teinturerie krefeldoises. Les relations commerciales l'emportent sur les haines militaristes. On déplore la guerre, qui est d'ailleurs la ruine. On chôme à Krefeld, plus de commandes, plus d'exportation, et manque total de matières premières. Urdingen, qui est le port de Krefeld, magnifiquement construit à 10 kilomètres, sur le Rhin, est morne et vide. Trois hommes sur l'immense quai roulent une harrique, c'est tout ce que je distingue dans l'horizon brumeux. Et partout les mêmes déclarations vous assaillent : « Pourquoi la guerre? Quand la fin? Ce n'est pas nous qui l'avons voulue. Notre Kaiser a tout fait pour la paix. Vous non plus, vous ne l'avez pas voulue. Nous n'en avons pas aux Français. Ce sont les Anglais qui ont tout mené ! »

Depuis que j'ai pris contact avec les Allemands, soldats, officiers, civils, curés, vieilles femmes, m'ont tous chanté le même refrain. Ce peuple est admirable de discipline : corps, esprit, cœur, tout fonctionne sur une Parole, comme ils disent. Quand les premiers trains de mobilisation partirent, on couvrit les wagons de ces mots, à la craie : Parole, Paris... Le mot d'ordre : Paris. Et toute la nation s'est tendue vers ce but.

Aujourd'hui, on n'en parle plus, mais c'est de Londres qu'il s'agit et personne ne se demande pourquoi ce changement de front. Ils sont d'une inconscience naïve.

Il faut reconnaître qu'ils savent mal ici ce qui se passe. Fortement disciplinée, la presse les endoctrine à merveille. De la défaite de la Marne, je n'ai vu trace dans les journaux que trois semaines après, en un entrefilet qui réfutait de ses mépris un journal italien qui, n'ayant pas saisi le plan stratégique de von Klûck, parlait d'une retraite de l'armée allemande ! Et puis le Kaiser est l'oracle. Il ne peut mentir, ce héros de toute droiture. Une parole de lui oriente toute la nation vers le but qu'elle désigne.

Actuellement le mot d'ordre est : Haine à V Anglais! Paix aux Français! Tous vous annoncent la prochaine alliance franco-allemande et j"ai vu boire à la prompte signature de cette union. Il est sûr qu'outre-Rhin on la désire, mais il est effarant de voir qu'ils ne soupçonnent pas que nous y ayons des objections. Ils n'ont aucune idée du martyre que nos pays souffrent de leur part. J'ai essayé de faire comprendre à des prêtres très pacifiques l'odieuse façon dont ont été traités des curés français, c'est peine absolument perdue. Ils n'y croient pas, ou nous expliquent la chose de la façon la plus tranquille du monde avec deux formules : espionnage, — et puis : c'est la guerre !

Quant aux Anglais, c'est une haine à mort. Et ils la manifestent amplement! Blessés et prisonniers sont souvent traités par eux sans aucun respect ni envers le grade ni envers l'humanité.

Quand ils n'ont pas été tués ou achevés, ils sont brutalisés, conduits et nourris comme des bestiaux. Des officiers français témoins de ces scènes pleuraient de colère impuissante. Un seul détail donnera la mesure du reste. Des officiers anglais amenés en Allemagne étaient, à chaque gare, jetés aux portières pour y recevoir les injures et les moqueries des soldats, et im colonel, que je con nais, ayant protesté auprès de l'officier allemand contre les traitements infligés à ses hommes, celui-ci donna l'ordre à un soldat de lui donner, en pleine gare, un coup de pied ignominieux.

Les Allemands cherchent à nous détacher de nos alliés, c'est visible. Ici, c'est sans résultat. L'harmonie est parfaite. Bientôt elle sera plus complète. Car voici deux cents Russes qui nous arrivent. Ce sont de vieux prisonniers du début de la guerre, lors de la défaite aux lacs masuriques. Un général commandant de corps, un général d'artillerie, quelques colonels et sous-colonels, un pope. L'aspect de la caserne devient de plus en plus bigarré, toutes les langues s'y parlent, tous les cultes y figurent. Quelques goumiers forment un groupe musulman; parmi les Russes il y a des catholiques polonais, des bouddhistes aussi. A l'appel on demande s'il y a des juifs; il y en a, mais personne ne se désigne. Le rabbin de la ville viendra cependant le samedi.

Tout ce monde à table, dans les chambrées, est

à dessein fusionné. On escompte des tiraillements, mais bien en vain. Chacun vit selon ses habitudes, mais amicalement avec ses voisins. On étudie le russe et l'anglais, les équipes de jeux se panachent ou rivalisent.

Le pope et moi sommes amis. Dans une nouvelle grande salle, nous construisons un autel stable. Il y met son Icône, j'y dresse mon Christ. Il admire ma complaisance et me remercie de mon amitié, je lui réponds malicieusement que je suis jésuite, mais il ne semble pas effarouché.

Le dimanche nous avons la messe, une maîtrise s'organise; quelques mots de sermon, et tous gardent de ces réunions catacombales un souvenir ineffaçable. Bientôt je pourrai dire ma messe chaque jour : je ne l'ai pas annoncé et cependant l'assistance est nombreuse, elle grossit chaque fois; les communions se multiplient. Tous les lundis, messe pour les camarades morts, tout le monde y vient, malgré l'heure matinale et le froid glacial de notre remise-chapelle.

L'admirable travail que la guerre a fait dans les âmes! Je n'en puis rien dire ici; mais de tels événements ont ouvert les yeux, renouvelé les cœurs, trempé les énergies. Ce qu'il y a de plus frappant, c'est l'avidité d'instruire sa foi. On me demande des bibles, des livres religieux, des vies de saints. Un cercle se fonde. Je ferai un cours de religion, qui est accueilli avec enthousiasme. Nous aurons

notre bibliothèque d'études religieuses, rassemblée avec bien de la peine. Mieux, nous allons faire des retraites fermées ! En cette prison le recueillement sera parfait. Des chambrées se groupent où l'on gardera le silence, où l'on priera ensemble, où l'on lira, où je donnerai les méditations. Et d'admirables âmes de jeunes officiers vont se tremper auprès de Dieu. N'est-ce pas cette même captivité que nous a donnée le comte de Mun (l)?Puisse-t-il se préparer là d'aussi belles vocations !

Voyant ces magnifiques promesses, faut-il dire que c'est avec une vraie tristesse que j'ai reçu l'annonce de mon départ? Cependant le devoir m'appelle auprès de ceux qui meurent. Je sais qu'ici je serai remplacé par un de mes amis qui fera mieux que moi. Donc il faut dire adieu bravement, mais je laisse tout mon cœur auprès de ces jeunes hommes qui referont demain la France.

24 novembre. — A 8 heures du soir se forme le convoi de départ : cinquante-cinq médecins et pharmaciens, vingt infirmiers. Les restants nous

(1) Dans les camps de soldats, même travail religieux. Les prêtres soldats ont spontanément refusé le traitement de faveur que l'Allemagne leur offre. Ils veulent souffrir avec leurs hommes. Cela seul leur gagne tous les coeurs. On construit des chapelles. Elles ne désemplissent pas : le matin, dix, douze messes; le soir, chaque jour : rosaire. Dans un camp, pour la Toussaint, on compte seize cents communions. Là. aussi des retraites s'organisent.

disent un adieu attristé. Mais nous partons en criant un à bientôt résolu.

La foule est nombreuse dans les rues. Beaucoup nous disent au revoir de la main; aucune hostilité.

De belles voitures de seconde où nous sommes au large nous emmènent. Cologne, Mayence, Heidelberg, Carlsruhe sont traversées sans arrêt.

25 novembre. — Brusquement nous quittons le Rhin et coupons en pleine Forêt Noire. A Villingen nous cantonnons toute la nuit, Quel admirable site! Dans la neige, l'air des hauteurs est léger à respirer. Nous dormons dans les baraques.

26 novembre. — La dernière étape égrène les dernières gares allemandes :

Singen : un arrêt, du monde sur le quai, la passerelle est noire de curieux. En face de nous une immense usine dont le toit est dominé d'une immense inscription : MAGGII Nous ouvrons les portières pour bien constater que nous sommes en Allemagne. Une odeur acre nous saisit. Je connais cette odeur... je cherche et je retrouve le parfum, mais très violent, des potages de Krefeld! C'est bien cela. Sur la passerelle qui traverse les voies, c'est la cohue des ouvriers et ouvrières de Maggi qui rentrent à l'usine. Elle passe en flot et nous insulte copieusement. Cela ne nous déplaît pas.

Un dernier effort nous fait longer le lac de Cons-

tance. En gare, un officier, très aimable, nous reçoit et nous mène à l'hôtel. Notre conducteur, très correct, vient au milieu du salon : « Messieurs, ma mission est finie près de vous. Il me reste à vous souhaiter un heureux retour dans votre patrie. » Nous ne sommes pas encore libres, cependant.

27 novembre. — C'est à Saint-Gall que les autorités suisses nous reçoivent. Dès lors, nous sommes en terre amie. De la Suisse allemande aux Verrières de Suisse, c'est un long cortège d'amitiés et de chaudes sympathies qui nous accompagne.

Jamais nous n'oublierons cette cordialité... Non plus que le premier douanier français qui nous présente les armes aux Verrières de France. Et maintenant on refera. Dieu aidant, du bon travail. On l'a promis aux pauvres captifs qui se rongent là-bas dans leur inaction et qui nous attendent.

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