Le retour
29 novembre. Paris. — J'apprends que ma lettre, remise à l'aviateur allemand, est bien partie et bien arrivée! C'est un tour de force qui ne manque pas d'élégance.
Dans quel état avons-nous vu l'Allemagne? Que
pensent-ils? Que font-ils? Voilà la question qu'on nous a mille fois posée.
Il est impossible de juger l'ensemble. Il est peu intéressant de s'en remettre à la presse allemande qui représente un état d'esprit factice.
Dans le peuple que j'ai vu, on désire certainement la paix, mais on prévoit maintenant la longueur de la guerre. On s'y résigne, parce qu'on a une confiance aveugle dans le succès. Ils savent leur force. Elle est très grande. Ils savent mal ceUe de leurs ennemis, et la volonté ardente qui les pousse à la victoire.
Leur optimisme vient encore de ce que la population ne souffre pas encore trop de la guerre. Elle n'en voit -pas les ruines matérielles. Elle en sait peu les tués; on ne porte pas le deuil, non que cela soit défendu, ici du moins, mais c'est déconseillé et les curés en ont parlé en chaire. Elle ne voit guère les blessés, qui remplissent les hôpitaux, mais ont défense de circuler en ville. On chôme, mais il n'y a pas encore de famine. Pas de riz cependant, et la pomme de terre augmente. Voilà ce que j'ai vu dans ces pays riches. Ailleurs il doit en être autrement, et la misère doit croître.
Cependant, au point de vue militaii-e, la confiance est moins présomptueuse. On se rend compte qu'à l'ouest on ne peut progresser et qu'a l'est, les Russes dévorent des armées entières. La nouvelle classe 14, les Landsturm mobilisés y sont envoyés.
Le régiment de hussards dont nous occupons la caserne vient de passer de Belgique en Pologne. Beaucoup suivent la même route. Cependant on ne remarque encore aucune inquiétude dans le peuple. Aucune amertume non plus contre l'empereur.
Escompter une révolution pour le lendemain de la défaite allemande semble une chimère. Un partage de l'Empire paraît aussi difficile, ou du moins il ne faut pas espérer que notre victoire le procurera par voie de conséquence naturelle. Tous sont fiers d'appartenir à la nation allemande et sentent nettement que l'unité fait leur prospérité. Les Polonais manifestent seuls un vif désir de séparation. Je ne parle pas, bien entendu, des Alsaciens et des Danois.
Prophétiser serait de l'enfantillage.
La leçon qui me paraît ressortir d'un long contact avec eux, c'est que, quand à nos admirables qualités de race nous aurons joint celle qui est leur, je veux dire la discipline, la générosité française, l'inlelligence française remporteront un magnifique triomphe. Nous l'achèterons par l'effort infatigable des corps et des âmes, si Dieu le veut, en donnant sans compter le plus beau sang de France l
Aumônier militaire de la N' division.