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LES FÊTES DE LA TOUSSAINT A YPRES

15 novembre 1914. — C'est encore à l'Association catholique de la Jeunesse française, et aussi à notre grande famille, que j'ai dû les meilleures heures de mon ministère d'aumônier militaire pendant les jours de la Toussaint. Vous le constaterez, je l'espère, au cours de ce récit.

Nous étions arrivés à Ypres à marches forcées. Le dernier jour, notre convoi n'avait pas fait moins de cinquante kilomètres. C'était le jeudi 29 octobre. Bien qu'entrés dans la ville à la nuit tombée, nous avions pu nous rendre compte du charme de cette vieille cité belge, restée comme le dernier lambeau du pauvre royaume écrasé et qui gardait comme ramassés en elle tous les traits caractéristiques de ce cher pays : vieux monuments gothiques, rues anciennes bordées de maisons médiévales à pignons, boulevards nouveaux bordés de belles maisons toutes fraîches, pimpantes, luisantes de propreté, nombreux couvents avec leurs chapelles en bordure, grandes églises à

flèches aiguës ou à clochers carrés, et surtout cordialité, honhomie, piété profonde des habitants. Partout des statues, des images pieuses. Chez tous, accueil empressé et sympathique avec des formes toutes rondes, attentions pleines de prévenance et simplicité parfaite de rapports.

L'officier qui s'est occupé de nos cantonnements m'a trouvé une chambre chez un certain M. Van de Waile. C'est un bon vieillard de soixante-treize ans qui vit avec sa sœur : ils habitent leur cuisine, toutes les bonnes chambres de leur maison sont déjà occupées par des officiers. Dès mon arrivée, me voyant tout fatigué et transi de froid, ils me font reposer dans leur grand fauteuil et me proposent une tasse de lait chaud. Rien ne pouvait me faire plus de bien. Le lendemain matin, quand vers 6 heures et demie je cherche mon chemin vers l'égHse la plus voisine pour aller y dire ma messe, je trouve mon hôte qui en revient : tous les matins il va entendre la messe de 6 heures à sa paroisse Saint-Jacques. Le soir, les deux bons vieux récitent ensemble leur chapelet avant de faire leur partie de cartes et ils terminent la journée par la prière récitée en commun.

Rien de curieux et d'animé comme la ville d'Ypres en cette matinée du vendredi 30 octobre. Elle est encore intacte : l'affreux bombardement qui va la rendre méconnaissable n'a pas encore commencé. Dans les rues, sous les arcades go-

thiques des Grandes Halles, dans les larges nefs des églises, se coudoient uniformes anglais de couleur terreuse, uniformes français rouges et bleus, uniformes belges multicolores. Les Anglais remplissent les rues. C'est surtout l'uniforme français qu'on aperçoit dans les églises : nos officiers et nos soldats se mêlent pour la prière à la très pieuse population du pays flamand. Les soldats belges sont peu nombreux, les divisions de leur armée sont occupées ailleurs. Mais le portrait du roi Albert est partout, soldats anglais et français l'achètent en cartes postales et le retrouvent sur les boîtes de tabac qu'ils sont heureux de se procurer à si bon compte. Car, malgré la guerre, tout reste ici à très bon marché. La Belgique a gardé, dans ce dernier coin qui reste d'elle, tous les avantages que nous aimions tant à y trouver lorsque nous franchissions son hospitalière frontière.

Anglais et Français, même en guerre, sont des touristes curieux : il n'est personne qui n'aille chercher, dans la belle cathédrale Saint-Martin, parmi les tombes des évêques d'Ypres, la petite pierre, marquée du chiffre 1638, sous laquelle reposent les restes de Jansénius. Mais s'il est une terre où le jansénisme ne sévisse pas, c'est bien celleci : que de communions pendant les messes, et quelle dévotion tendre, affectueuse, naïve dans ses expressions! Il y a de ces visages en prière qu'on dirait détachés des tableaux de Van Eyck.

Cependant il ne s'agit pas de tourisme, pour un aumônier surtout. Tandis que notre convoi venait ici à marches forcées, les troupes de notre division s'y étaient rendues par chemin de fer les jours précédents et elles étaient en plein combat dans les tranchées à plusieurs kilomètres à l'est et au nord-est de la ville. Les ambulances et les aumôniers d'un autre corps nous a^■aient suppléés jusque-là : il s'agit d'aller les relever ou les rejoindre.

Je fais seller mon cheval et je me dirige vers un village où l'on m'a dit que je les trouverai. J'y trouve en effet un aumônier déjà âgé, décoré de la Légion d'honneur, et qui me dit : « Mon collègue est plus loin, au village suivant. C'est le P. Emonet. »

Vous comprenez de quel cœur je vole, au galop de mon cheval, vers le point indiqué. Sur la route, je croise des groupes de paysans qui fuient, emportant quelques bardes. C'est que les obus pieuvent en ce moment sur le village et en avant, à droite et à gauche de la route. J'arrive, je remise mon cheval derrière un mur, où il sera autant que possible abrité des projectiles, et je me dirige à pied vers la maison qu'on m'avait désignée comme servant d'ambulance. J'aperçus sous la porte le P. E..., tranquille... et seul : « Ahl je suis bien heureux de vous voir, me dit-il, j'avais appris que vous étiez dans la région. Mais que venez-vous faire en ce moment dans cet enfer?

— Vous voir, et savoir de vous ce qu'il y a à faire ici pour l'ambulance, puisqu'elle doit être commune, paraît-il, à votre division et à la nôtre.

— Ici? Rien à faire en ce moment. L'ambulance n'y est plus. Il n'y aurait aucune sécurité pour les blessés. On les a tous évacués, les majors sont partis, je reste le dernier, et je m'apprête à partir. Mais puisque nous sommes maintenant voisins, revenez me voir quand nous serons plus tranquilles. »

Entendu. Et je repars en hâte. Sur le parcours, je trouve l'ambulance, garée dans un village que les obus n'atteignent pas encore.

Le lendemain, samedi, j'étais à chercher avec mon collègue, M. le chanoine B..., ce que nous pourrions faire pour permettre aux soldats de notre division de célébrer la fête de la Toussaint, quand on m'annonce qu'un sergent du N* me demande à la porte. C'était le P. de Gironde : a Nos hgnes, me dit-il, sont autour de... Il y a là une église, actuellement abandonnée par son curé, car on se bat aux alentours depuis une semaine. Ce matin un obus a éventré le mur du chœur. Pouvez-vous demain y venir dire la messe de la Toussaint, et peut-être y faire aussi l'oflice du soir? »

Rien ne pouvait mieux répondre à nos désirs.

Il fut convenu que j'allais partir avec lui pour voir ce qu'on pourrait organiser là-bas, et me rendre compte en même temps si l'on pourrait

faire aussi quelque chose pour les autres régiments qui combattaient dans les mêmes parages.

Nous faisons la route à pied, afin de pouvoir causer plus à l'aise. Quel bonheur d'avoir ainsi une promenade fraternelle, où l'on peut s'épancher à cœur ouvert! Mon compagnon porte, sur la vieille capote toute défraîchie, sa médaille militaire : soldats et officiers le connaissent et le saluent avec une sympathie marquée. Chemin faisant, il me raconte quelques traits relatifs à l'Association.

Vous savez ce qu'est le docteur P... pour la Jeunesse catholique de l'AvejTon. Il y a quelques jours, comme major au N'..., il soignait un blessé dont le visage labouré de plaies avait dû être entouré de bandages qui l'empêchaient de rien voir. Le pauvre garçon demande par signes que l'on pratique dans ces bandages une petite fenêtre; et, quand son regard est enfin dégagé, il écrit sur un morceau de papier ces deux mots : « Jeunesse catholique. » On aim^e tant à se reconnaître, entre membres de l'Association!

Un autre blessé disait ces jours derniers : « La Jeunesse catholique! J'offre mes souffrances pour elle. »

Les récits de mon compagnon me faisaient venir les larmes aux yeux.

Cependant nous étions passés devant l'état-major de notre division, et nous y avions appris que

la situation était ce jour-là des plus graves. Les troupes qui combattaient sur notre droite avaient subi de la part des Allemands un choc terrible et, si elles cédaient, les nôtres seraient obligées le soir même de se replier. Organiser quelque cérémonie religieuse pour le lendemain, dans une région qu'on allait peut-être abandonner la nuit, était-ce bien la peine?

Nous poursuivons néanmoins notre marche jusqu'à une ferme beaucoup plus lointaine où le général commandant notre division était allé établir son poste de commandement. Il m'accueille fort aimablement comme toujours : « Quant à préparer quelque chose pour demain, monsieur l'Aumônier, me dit-il, tout dépendra du succès de la soirée. » Ce qui me donna confiance, ce fut un conseil du médecin divisionnaire : « Je vous engage fort, me dit-il, à venir vous établir pour la nuit près de l'ambulance voisine, et à vous arranger avec votre collègue pour vous y relayer les jours suivants. Cette nuit, vous aurez certainement beaucoup de travail. » A l'ambulance voisine, vers laquelle convergeaient tous les postes de secours de nos lignes... ; c'était donc qu'on espérait sérieusement garder ces lignes si exposées.

Allons donc jusqu'au village dont le P. de Gironde m'avait parlé. Nous le trouvons tout criblé d'obus. C'est pourtant là, me dit mon compagnon, que nos hommes prennent leurs cantonnements,

quand on les relève de la ligne de feu. Nous entrons dans l'église. Quelques infirmiers et brancardiers ont pris dans la journée la peine de balayer les plâtres et la poussière dont le chœur avait été couvert par l'obus qui l'avait éventré : ils tenaient à rendre la pauvre église présentable pour la fête du lendemain. Dans la sacristie, nous trouvons tout ce qu'il faut pour dire la messe, excepté le calice. Il est donc convenu que je retournerai le soir à Ypres chercher mon calice avant de venir passer la nuit à l'ambulance. Le P. de Gironde s'en servira pour dire une messe matinale à laquelle pourront se faire les communions, et je viendrai à neuf heures dire une messe plus solennelle.

Restait à s'entendre pour les détails avec le général de la brigade qui combattait de ce côté-là. Ce général est un homme admirable : belle physionomie de militaire, qui, par son expression de vaillance et de bonté, me rappelle beaucoup celle du vénéré Emile Keller; foi profonde et piété simple, qui lui font accomplir tout naturellement les gestes les plus touchants.

Je quitte mon ami de Gironde appelé ailleurs par son service, et je me rends vers le général en compagnie d'un soldat prêtre. Nous traversons deux lignes de tranchées, où nos fantassins sont accroupis sous leurs abris de paille ; autour de nous, musique intense de fusillade et de canonnade, sans grand danger pourtant. Le général nous

accueille avec son bon sourire et nous fait asseoir en face de lui dans l'estaminet abandonné qui lui sert d'abri. « Nous sommes ici, vous le voyez, aux avant-postes, me dit-il. La bataille est des plus intenses. Toutes nos troupes seront demain dans les tranchées, si encore elles sont parici. Car pourrons-nous y rester? Il sera bien difficile d'avoir quelque chose à l'église qui soit digne de la fête de la Toussaint. Toutefois, puisqu'on y dira une ou deux messes matinales, je tâcherai bien d'aller à l'une d'elles pour communier, et celle que vous proposez de dire à neuf heures pourra du moins avoir comme assistance les groupes de brancard^'ers qui s^y trouveraient alors cantonnés... Projet d'ailleurs tout éventuel, puisque tout dépend de cette question : nos troupes garderont-elles leurs positions? »

Et tout en causant, le général nous fait remarquer les crucifix et les images de piété qui ornaient la salle où nous nous trouvions. « C'est pourtant, observe-t-il, une salle d'estaminet. — Oui, mon général. Nous sommes dans un pays profondément chrétien. Ce que vous remarquez ici, je l'ai remarqué ailleurs. Dans toutes les maisons, les images de piété abondent, aussi bien dans les chambres privées que dans les pièces ouvertes au public. Les estaminets où sont installées nos ambulances sont comme celui-ci. »

L'heure avançait. Il était temps de regagner

Ypres. Au moment où j'allais prendre congé du général, un officier d'état-major lui apporte un ordre. Il ouvre la feuille. « Les troupes garderont leurs positions. »

Les combats de la soirée avaient tourné en notre faveur. Deo gratiasi

Je repars pour Ypres et j'y arrive à la nuit, harassé de fatigue. Le dîner me rend des forces et, après avoir fait prendre dans ma cantine le calice, je retourne à cheval au village où se trouvait l'ambulance. Mon collègue, sur l'invitation de l'aumônier affecté à l'autre corps d'armée cantonné dans la ville, devait assurer avec lui à la cathédrale les messes militaires de la Toussaint et du jour des Morts.

Le médecin divisionnaire avait dit vrai : il y eut beaucoup de travail à l'ambulance cette nuit-là. La journée avait été trop chaude pour qu'il n'y eût pas de nombreux blessés. Je pus cependant prendre quelques heures de sommeil sur la paille, et, dès mon réveil, je retournai, en guise d'oraison matinale, voir ceux qu'on venait d'apporter pendant la seconde partie de la nuit. Comme toujours, les médecins-majors me signalaient d'eux-mêmes ceux qui avaient le besoin le plus urgent de secours religieux. J'avais eu d'ailleurs le plaisir de retrouver, en arrivant dans cette nouvelle formation, un ancien membre de la conférence Laënnec et un ancien interne de Saint-Joseph, qui n'avaient

pas tardé à me donner les preuves de leur foi profonde. L'un d'eux attire mon attention sur un homme blessé au ventre et qui, selon toute prol)abilité, ne tarderait pas à succomber. Je m'approche de ce pauvre homme, je lui parle de Dieu, de son âme. Hélas ! pour la première fois depuis le début de la campagne, j'eus la douleur de me heurter à un refus absolu : point de croyance. Tout au plus, à force de témoigner au mourant de l'intérêt, pus-je obtenir qu'il dît à tout hasard l'invocation : « Mon Dieu ! sauvez-moi. » Je commençais tristement ma fête de la Toussaint.

Mais après la visite aux blessés, il est temps de songer à assurer les messes. Dès le matin, un cycUste était venu chercher mon caUce pour permettre au P. de Gironde de célébrer dans l'église inspectée par nous la veille et qui était distante de plusieurs kilomètres. Il fallait m'y rendre à mon tour pour la messe de neuf heures; puis, l'aumônier de la division voisine m'ayant prié d'assurer aussi une messe dans un autre village où il y avait des troupes, mais pas d'église, il fallait me procurer sa chapelle portative et revenir biner vers onze heures. Tout cela allait me forcer à additionner bien des kilomètres, et à jeun. Je pars à cheval, au grand trot. J'arrive juste pour neuf heures ài'église, déjà rempHe de troupes et aussi de pauvres Flamands qui étaient restés dans leur bourgade mutilée. La tribune est pleine et, tandis que je monte

à l'autel, les chants retentissent. Chacun fait son possible pour rendre aussi pieuse et aussi solennelle que possible cette messe de la Toussaint, célébrée au son de la canonnade, à côté du trou ouvert dans le chœur par l'obus de la veille. Il y avait de quoi m'inspirer pour mon sermon. Je le fais cependant bien court, dix minutes au plus, et je repars à cheval en faisant mon action de grâces qui me sert de préparation pour la messe suivante. Ce n'est pas une petite affaire d'organiser la cérémonie dans ce hameau sans église. Nous trouvons dans un estaminet — un de ces estaminets que leurs images pieuses semblent inviter à transformer en chapelles — deux grandes pièces qui communiquent ensemble : l'une sera le chœur, l'autre sera la nef. Déjà la population du hameau s'y presse, mêlée aux uniformes français. Je dresse l'autel. Un des majors, l'ancien de la conférence Lacnnec, me répond la messe et, pour mon second sermon de la Toussaint, je m'inspire cette fois des conditions matérielles toutes primitives dans lesquelles nous sommes, et qui nous font mieux sentir la condescendance du Dieu de l'Eucharistie. Il était midi quand j'eus finis. Mon estomac criait famine. D'eux-mêmes, les propriétaires de l'estaminet viennent m'offrir à déjeuner, et dans ce hameau dénué de toutes ressources, le déjeuner, si sommaire fût-il, me fut d'autant plus précieux qu'il était offert avec plus de charité. Je prends

ensuite un peu de sommeil sur la paille et je ne sors de cette sieste que pour être retenu par mon ministère de confesseur jusque vers deux heures trois quarts. Vais-je avoir le temps de revenir pour trois heures à l'église de l'autre village? On y a annoncé l'office de l'après-midi pour trois heures. Heureusement, j'avais prié un prêtre infirmier de commencer sans moi. Tandis que je presse mon cheval pour tâcher de n'arriver pas trop en retard, les obus viennent tomber sur la route. Raison de plus pour avancer : il ne faut pas qu'on croie qu'ils ont arrêté l'aumônier. J'arrive : l'office vient de commencer. Ce ne sont pas les vêpres. C'est tout simplement un chapelet médité : avant chaque dizaine, le prêtre-infirmier commente le mystère devant ses camarades et leur donne les points de la méditation. Mais ce n'est pas tout : il a annoncé un sermon du sergent de Gironde et Dieu sait avec quel bonheur les soldats entendront sa parole. Pendant que je prépare le salut, — car j'avais apporté avec moi le Saint-Sacrement, — sermon sur l'office du lendemain : l'office des morts. De cette allocution brève, virile, austère, une conclusion pratique se dégage : pour être toujours prêts à mourir, communiez. La parole du prédicateur a porté ses fruits, et, dès que j'ai donné la bénédiction du Saint-Sacrement, je suis assiégé par les confessions de soldats. Il y en a un qui va repartir tout à l'heure pour la ligne de feu et il voudrait

2ti IMPRESSIONS DE GUERRE

bien communier. Je lui donne la sainte communion en viatique, puis je recommence à entendre les confessions. Les autres communieront le lendemain.

Ma journée de la Toussaint n'avait pas été perdue.

Comme je sortais de l'église, un infirmier m'emmène chez le major P... Il est tout près de là, à son poste de secours, et il veut absolument ne pas me laisser repartir sans m' avoir offert un petit goûter. Nous parlons de l'Association, de son aumônier général, de tout ce qui la touche et l'intéresse. Il voudrait bien avoir des nouvelles de Gerlier, de M. de Gailhard-Bancel, de Souriac. Mais je n'ai encore rien reçu à leur sujet : notre correspondance nous arrive si rarement et si irrégulièrement!

A la nuit, j'étais de retour à Ypres. Mon collègue était venu me relever à l'ambulance. C'est moi qui, le lendemain, chantai dans la cathédrale, au maître-autel, tout près de la pierre tombale de Jansénius, la messe de l'Office des morts célébrée pour nos soldats.

Comme toujours, aux uniformes de nos troupes se mêlaient bien des vêtements civils : la population d'Ypres voulait avoir sa part de la cérémonie. Nos chants ne valaient pourtant pas les admirables chants qu'avait exécutés la maîtrise pendant les offices du clergé de la cathédrale. Une allocution

m'était imposée. Je ne manquai pas de recommander aux prières de nos soldats leurs frères de l'armée belge et je dis, au sujet du peuple belge et du roi Albert, l'admiration et la reconnaissance dont nous, Français, nous avons le cœur plein : il paraît que les bons Flamands pleuraient en m'écoutant — ce qui tendrait à prouver qu'ils comprennent tous le français.

Ypres était encore vivante ce matin-là. Hélas 1 dès la nuit suivante les obus allaient commencer à tomber sur elle, à faire sauter les maisons, à chasser toute la population civile. Furieux de n'avoir pu rompre nos lignes, les Allemands avaient pu du moins mettre en batterie, par le nord-est et le sud-est, de ces grosses pièces de siège qui, pardessus nos lignes, vont lancer jour et nuit des masses énormes, d'une force explosive effroyable. Puis aux obus succéderont les bombes incendiaires. Ypres, la riante ville belge qui nous avait si gracieusement accueillis, va devenir, par la fureur des Vandales, une sorte de Pompéi déserte et ruinée. Mais ce serait toute une histoire à faire. Je m'arrête, en vous demandant pardon d'avoir été si long.

Paul AUCLER,

Aumônier à la N" division.

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