‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 25 sur 36 · DIEU DANS LES TRANCHÉES · texte numérisé non relu

DIEU DANS LES TRANCHÉES

28 octobre 1914. — Je suppose que vous n'avez pas encore reçu ma lettre du 29 septembre et les suivantes. Quand elles vous parviendront, reportez-vous à leurs dates pour remettre les choses au point : depuis lors, la situation ici a totalement changé. Notre corps, toujours sur le front bien entendu, n'en est pas moins dans l'inaction presque complète. Les tranchées se sont faites et fortifiées de part et d'autre, imprenables, infranchissables. On n'attaqne plus, car le désavantage est à l'attaquant. Très peu de blessés : deux circonstances seulement sont dangereuses, la relève de nuit dans la tranchée (toutes les vingt-quatre heures pour certains régiments, tous les trois jours pour d'autres), car alors il faut sortir des trous et souterrains et, même en rampant, on risque d'être aperçu et visé; puis les cas, fréquents aussi mais imprévus, où quelque avion allemand découvre une batterie ou un cantonnement et le repère assez exactement pour le faire bombarder. Alors, il n'y

a plus qu'à déloger de quelques centaines de mètres, mais c'est en y laissant parfois un peu de casse. Nous nous promenons ainsi de cantonnement en cantonnement, au gré des obus, dans le nord-est de la Marne, entre deux limites distantes de 100 mètres à 6 ou 8 kilomètres des tranchées allemandes. Or, j'ai beau réfléchir, prier, consulter l'abbé M..., censeur de Stanislas, aumônier des troupes coloniales, qui se trouve depuis quelque temps cantonné non loin de moi (d'où des rencontres et causeries très reposantes, cordialité parfaite, véritable amitié), nous n'arrivons pas à trouver l'utilisation apostolique de notre immobilité. Parfois, la nuit, on nous signale quelques blessés à chercher, c'est rare; le jour, nous visitons les soldats au repos, mais il faut le faire prudemment, car les rassemblements sont interdits, à juste titre, pour éviter les « marmites ». L'autre jour, un avion ayant signalé la sortie de la messe, la place fut bombardée moins d'un quart d'heure après : par bonheur on avait eu le temps de l'évacuer... Hier, après bien des hésitations, j'ai fini par accepter l'offre d'un de mes amis, officier dans les environs, qui m'a conduit en auto à C... et à Sainte-M... La vue de ces deux villes m'a plutôt attristé : c'est l'arrière, et c'est la vie de garnison déjà, avec un confort général qui fait mal à voir si près des tranchées et des cantonnements. J'en suis revenu bénissant Dieu de mon sort,

N'allez pas croire que j'aie à me glorifier de privations héroïques I Nous sommes loin déjà de notre première vie, celle du mois d'août et de la première quinzaine de septembre, celle qui, si je ne me trompe, doit être actuellement celle de nos lignes d'avant dans le Nord, Nous, depuis plus d'un mois, nous avons eu les loisirs suffisants pour donner quelque bien-être à nos installations provisoires et môme aux tranchées. Le cantonnement où je vis depuis la semaine dernière représente, toute proportion gardée, o la vie de château ». Figurezvous une ferme, isolée dans un bouquet d'arbres : deux granges, où nos 220 hommes passent la nuit, un champ où ils ont bâti en palissades, feuillage et paiUe, des cahutes nègres pour la journée; une écurie pour nos chevaux de selle, un autre champ pour les voitures et leurs bêtes. Au centre, une maisonnette de trois petites pièces, dont l'une est la cuisine et les deux autres servent de logement aux cinq officiers et à moi. Dans ces pièces délabrées, retapées à la hâte par quelques tringlots, nous avons étendu de la paille où nous dormons côte à côte, comme toujours, et nous y reposons très bien, nonobstant les bandes de rats qui nous visitent toutes les nuits. Le matin, on dresse une table sur tréteaux et c'est sur elle que je vous écris, après qu'on l'a débarrassée d'un déjeuner plus que suffisant. Songez qu'à nos deux repas de la journée nous avons la soupe, viande et légumes

chauds. Parfois même, mais très rarement, un dessert et presque toujours du vini C'est un ordinaire auquel nous n'étions pas habitués depuis le début d'août et que, maintenant encore, nous envieraient les soldats des tranchées. Ceux-ci, il est vrai, une fois relevés de leur faction, reçoivent au cantonnement des vivres en abondance : le service de ravitaillement est, chez nous, une merveille d'organisation et de sollicitude. Mais dès que nous reprendrons la marche en avant, les privations reprendront aussi.

Au-dessus de nos trois petites pièces il y a un grenier, ouvert à tous vents, saccagé, où traînent mille débris. Sur un vieux meuble que j'ai entouré débottés de paille et séparé du reste par une étoffe tendue, je dresse chaque matin ma chapelle de campagne devant deux assistants fidèles, un capitaine et un caporal-journaliste « camelot du roi », charmant garçon d'ailleurs. Le dimanche, je vais dire deux messes là où se trouvent des régiments qui n'en auraient pas sans cela.

5 novembre. — A part les nuits de relève, les dimanches et fêtes avec leurs cérémonies, encore bien réduites, il n'y a guère que les confessions isolées, le long des routes. Je ne puis circuler que dans quelques tranchées et, hors des tranchées, les rassemblements sont de plus en plus impossibles. Le dernier (que je n'avais heureusement pas pro-

voqué) nous a valu soixante victimes. Les autorités le permettant, je compte sur les bons anges pour protéger nos messes du dimanche, mais, en semaine, je dois me contenter de mon grenier. Par contre, les aumôniers qui se trouvent un peu plus en arrière ont des cérémonies splendides.

Même dans cette inaction présente, il y a des moments consolés; ainsi ce matin, sur la route, j'ai péché une dizaine de poissons. Notre-Seigneur est toujours le même.

La semaine dernière, passant dans un village voisin où cantonnaient des artilleurs, je suis entré dans l'église abandonnée, et plusieurs soldats sont venus se confesser. Au milieu d'eux, une fillette de treize ans, émigrée, s'était glissée. Enfant de parents mauvais qui lui interdisaient les sacrements avant sa majorité, elle s'était, je ne sais comment, instruite de sa religion, et voulait profiter de l'éloignement de ses parents pour recevoir le bon Jésus. C'était le soir et je ne devais plus revenir. Je lui parlai quelque temps de Notre- Seigneur, puis, sans cérémonie, sans cierge, sans surplis (car rien de tout cela n'existait dans cette église désolée) j'ai sorti Notre-Seigneur de ma custode et j'ai fait faire à cette enfant sa première communion. Elle était délicieusement recueillie, et moi bien ému... : petierunt panem.

17 ja?irier. — Baptêmes bien consolants. L'un

d'eux, d'un garçon boucher de Paris, n'a pas manqué de pittoresque : au pied des tranchées, en plein bombardement. Les Allemands s'étaient gracieusement chargés de la musique et des dragées : pendant la cérémonie, ils nous envoyèrent une vingtaine de marmites qui nous encadrèrent dans un rayon de 50 mètres. Mais le saint Sacrement (que j'ai toujours le bonheur de porter sur moi) nous protégeait, et nous ne reçûmes que des éclaboussures. Une fois communié, le néophyte tout confiant se remit à sa mitrailleuse. Dès le lendemain, il se décidait à faire, lui aussi, sa première communion. Aujourd'hui encore, deux baptêmes (dont un d'officier) et cinq premières communions sur le chantier. Que Notre-Seigneur est bon!

14 février. — J'ai fini les offices de C... Encore trop impotent pour monter à cheval, je ne puis rejoindre tout de suite M..., j'en profite pour t;auser avec vous. Quelles heures affreuses nous avons vécues! Même en Belgique, même sur la Meuse, je n'en avais pas encore connu d'aussi tristes.

Le 3, à onze heures, je me trouvais dans les tranchées de M..., quand subitement, sans autre préparation d'artillerie que le bombardement ordinaire, des coups de mine en firent sauter une longueur de 200 à 300 mètres. Aussitôt l'infanterie allemande se précipitait dans la crevasse et une canonnade arrosait tout le reste des tranchées et,

en arrière, faisait barrage sur tous les chemins d'accès. La grêle de balles et d'obus dura deux heures, pendant lesquelles j'eus la consolation de distribuer beaucoup d'absolutions, de communions, d'extrême-onctions. La journée finit par un marmitage assez ralenti, bien meurtrier encore. A minuit, contre-attaque. Les bataillons avancent, peu à peu, dans l'ombre; tandis qu'ils attendent l'heure du carnage, dissimulés par petits paquets derrière les tranchées ou les ruines, je passe au milieu d'eux, lavant les âmes. Enfin l'heure approche; ils mettent baïonnette au canon. La Providence m'a si bien placé que tous, au moment de s'élancer à l'assaut, défilent devant moi. Un jeune et beau gars, imberbe, s'approche, lui aussi, et demande non pas l'absolution, mais le baptême. Pas moyen de trouver une goutte d'eau, alors que dans d'autres tranchées, tout près de là, on en a jusqu'aux genoux. (Notre-Seigneur, par bonheur, ne s'est pas contenté de ce baptême de désir; il a sauvé le pauvre enfant de la fournaise, et je vais le baptiser un de ces jours.)

Et tout de suite la relève des blessés commence. Quel charnier! Trois mille des nôtres sont restés là, trois mille de ces enfants que je commence à connaître et à aimer comme on aime le prodigue revenu à Dieu avec toute la sincérité de son âme. Ma consolation est que la plupart avaient fait leur acte de contrition, et beaucoup avaient communié

les jours précédents... Durant ces longues heures de mitraille, la Providence — que je porte avec moi dans ma custode — a permis que je remplisse mon ministère sans accident, et avec quelle profusion de grâces extraordinaires pour ces mourants prédestinés 1 Le dernier jour seulement, tandis que je transportais un blessé, une marmite l'acheva et me blessa légèrement à l'épaule. Je pus continuer le travail jusqu'à la nuit. Alors on m'emmena en auto à Valmy, pour me faire une injection de sérum antitétanique, ce qui me valut de revoir le P. D..., la charité incarnée...

J'en ai profité aussi pour me faire conduire en auto à Châlons. Accueil délicieux. Pour la première fois depuis six mois, j'ai dormi dans des draps : quel repos I Mais quel repos surtout que cette exquise charité 1

Ce matin, à G..., bien douces joies aussi. L'un de mes chers régiments y était au repos. L'église n'a pas désempli de toute la matinée. Retours nombreux. Plus de mille communions. Quelle prière suppliante dans tous les yeux! Quelle âme dans les chants ! — H y a trois mois, je maudissais ce long stationnement, parce qu'avec lui revenaient les vices de la garnison et que les volontés s'amollissaient. Aujourd'hui, je le bénis. Il a été, plus encore, propice à la réflexion, à l'action lente de la grâce. Des milliers d'âmes, que la première peur n'avait pas entamées, se sont peu à peu laissé

gagner par l'ambiance, par l'entraînement nouveau, au rebours de l'ancien, par l'exemple ou l'exhortation d'un camarade. Le calcul des probabilités se fait aussi, instinctivement, comme chez ce petit sergent de vingt ans qui, ce matin, après avoir reçu Notre-Seigneur, me faisait ses adieux et me laissait une sorte de testament; je voulais lui rendre confiance, mais lui, gaiement, refusait d'entendre raison : « Père, j'ai fait le compte, avant deux mois nous y aurons tous passé », et son sourire se terminait sous une larme, parce que là-bas ses sœurs l'attendent et que ni la mère ni le père ne sont plus là pour les élever. Pauvre petit !

En l'écoutant, je songeais à un autre sergent, de vingt ans aussi, un charmant petit Corse, un des plus braves du régiment, qui, lui aussi, doublement orphelin, restait seul soutien de ses trois sœurs. La grâce l'avait conquis vers Noël, et il avait si bien compris l'amour de Notre-Seigneur, il s'était si vite purifié, affiné, que je craignais beaucoup pour ses pauvres sœurs. En effet, l'autre jour, une marmite tombait sur sa tranchée. Le brave petit qui, là même, deux heures avant, me parlait devant ses hommes du bon Dieu et de la communion, puis me prenait à part pour demander conseil sur son rôle de père de famille, volait en morceaux. On dut renoncer à recueillir quoi que ce soit de son corps, sauf un morceau de la tête, encore reconnaissable.

Chez beaucoup d'autres, la grâce semble se hâter de même. Vous devinez avec quel amour je m'attache à ceux-là. Elle va les chercher là où le bon Pasteur trouvait ses plus chères brebis. Ce sont, entre autres, plusieurs enfants de l'Assistance publique, tarés, mais accessibles aux plus généreux sentiments; — un ravissant petit engagé de dix-huit ans, qui faisait depuis deux ans le métier de souteneur et qui, maintenant, aime Jésus de toute son âme pure; — un réchappé du bagne, libre penseur... aujourd'hui l'apôtre de son escouade, le défenseur des bonnes mœurs, — défenseur réputé grâce à ses biceps, très influent par sa verve et sa crânerie.

Une autre conquête de la grâce, bien curieuse, est un jeune protestant qui, assistant un jour à ma messe dans une grange, en fut tellement ému qu'il se mêla à la foule des communiants. Je ne savais pas qui il était, mais Notre-Seigneur le savait^ et cette première communion produisit en lui un double effet : le doute sur sa rehgion, et le désir de revenir à la sainte hostie. Il communia plusieurs fois encore, et de plus en plus désireux de s'instruire, vint me confier son cas.

Une constatation bien consolante dans ce corps colonial où il y a tant de bien et tant de mal, c'est la proportion rigoureuse entre la foi rehgieuse des hommes et leur valeur militaire. Tous en conviennent maintenant. Les régiments les plus assi-

dus à l'église ont été notoirement les plus braves au feu. C'était plaisir de voir ces hommes réciter par groupes un Ave ou un Souvenez-vous, ou faire le signe de la croix, et s'élancer à l'assaut : avec le frisson que me donnait tout le tragique de cette heure-là, je sentais aussi celui de la fierté chrétienne et de la reconnaissance envers le bon, le divin Maître.

Louis L..., Aumônier à la N' division coloniale (i).

19 janvier. — Je vois quelquefois L. de J..., jusqu'à ce qu'un de nous deux disparaisse de cette vallée de larmes et de trous d'obus. Les larmes, on en voit moins que de sang, mais on en voit... de consolation. De bons petits gars gentils, qui vous embrassent en pleurant, après de bonnes confessions et une communion faite dans la boue.

Les officiers partout sont très bien pour moi; je couche avec eux coude à coude, dans la paiUe; et parfois l'on devise longuement en fumant des cigarettes, au son proche des éclatements d'obus. Le souvenir du P. Gilbert de Gironde est toujours vivant et fait un grand bien parmi ses amis du 81'. L'autre jour, j'assistais un lieutenant, blessé, que

(1) L'anonymat de notre correspondant nous permet d'ajouter que, décoré depuis, sur le front des troupes, par le héros de l'Adrar et de l'Argorme, le général Gouraud, il a été blessé encore une fois, grièvement, près de Massiges, durant l'offensive de septembre 1914.

j'étais allé chercher aux tranchées (1) avec des brancardiers régimentaires : il était protestant, et il est mort au moment où nous arrivions au cantonnement. Je lui demandai : « Connaissiez-vous le P. de Gironde? — Oh ! de Gironde ! Quel homme extraordinaire! C'était un grand ami! » Ce brave lieutenant m'a dit : « Je suis protestant, mais ça ne fait rien. » Et il manifestait des sentiments de grande foi et pieté, demandant pardon à Dieu de ses péchés.

15 février. — C'est inouï, le souvenir que ce saint (le P. de Gironde) a laissé; et c'est un souvenir qui opère et qui convertit. J'ai vu et confessé beaucoup de soldats de son régiment — au feu — dans les abris de deuxième ou troisième ligne. J'ai senti l'action profonde que sa vie et sa mort ont sur leurs âmes. L'un me disait : « M. de Gironde nous parlait souvent ainsi : Pourquoi avez-vous peur? Moi, quand je serai mort, eh bien! c'est alors que ma vie va commencer I » Et un autre : 0 La nuit, il venait nous porter du thé, du café, du chocolat: lui, sergent ou lieutenant. » Un autre : 0 Ne craignez rien, nous disait-il, j'ai là, sur ma poitrine, la croix. » Il était bien familier avec nous, mais on sentait qu'il vivait comme d'une

(1) D'une autre lettre : « Dans les jours de presse, parfois je guis deFcendu [des tranchcesj chargé d'un blessé ou d'un mort « précieux ». Mais quel labeur que celui de cliarrier ou de traîner de ces malheureux par les boyaux boueux et mitraillés I »

autre vie, et nous avions fini par dire toujours : « M. de Gironde. » — « Il me disait à moi, père de famille : Vois-tu, il vaut mieux que ce soit moi qui sois tué, je vais aller là-bas à ta place. Nous ne pouvions croire qu'un tel homme pût être tuél » Et plus de cent troupiers m'ont dit confidentiellement : « Et puis, monsieur l'Aumônier, M. de Gironde, c'était mon ami, à moi ! »

Pierre Soury-Lavergne (1), Aumônier militaire à la N" division.

(1) Cet admirable aumônier, « héros à l'ambulance comme à la bataille », est mort des suites de ses blessures, à l'ambulance de Somrae-Toiu"be, quelques jours après avoir été amputé d'une jambe, le 8 octobre 1915. Il venait d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur avec ces considérants : « Très courageux et d'une activité remarquable, vient de passer six mois dans les tranchées de première ligne sans prendre un seul jour de repos, contribuant par sa pai'ole et par son exemple à relever le moral des troupes. A été blessé légèrement à deux reprises, pendant celte période, sans vouloir abandonner son poste, et a été cité trois fois à l'ordre du jour. » — Ajoutons que, dixième de treize enfants, sixième de huit fils, le P. Pierre Soury-Lavergne comptait, en septembre 1914, vingt-cinq de ses parents très procJies présents au front. Au lendemain de sa mort, le colonel du 81« écrivait : « L'abbé Soury-Lavergne s'est conduit en liéros. 11 est mort en héros. Durant ces longs mois de guerre je n'ai jamais rencontré figure plus haute et plus belle... La mission [de Madagascar] à laquelle il appartenait, et dont ii me parlait bien souvent, peut être fîère de lui. »

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