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NOËL AUX ARMEES

i. — Messes de minuit dans les granges.

24 décembre 1914. — Je retourne à la ferme où sont log-ésles éclopés, fiévreux, pieds gelés, dysenteries, etc. Ils ont fait des démarches pour obtenir une messe de minuit. M. le médecin-chef, qui est protestant et très libéral, a donné volontiers son assentiment. Il n'y a plus qu'à circuler, dans les granges, à travers les groupes, pour offrir les services spirituels. Malheureusement, il fait beau ; les soldats sont dehors; ils devisent gaiement entre eux. Qui osera se détacher le premier pour demander à se confesser? Je vais des uns aux autres ; je vois rapidement que le moment n'est pas venu. Je donne rendez-vous pour le soir. J'entre dans la grange principale. Il y a là beaucoup de « pieds gelés » ; les brancardiers sont en train de les masser. Je reprends ma tournée. La grange est mal

éclairée. Le respect humain a moins de prise. Un brancardier me fait signe, en effet, qu'on me demande dans un coin. Je m'étends sur la paille à côté du malade; le branle est donné. Quelques-uns font preuve d'une grande indépendance. Quoique pressés de toutes parts, à droite et à gauche, par des camarades, ils font signe qu'ils veulent se confesser. La chose ne va pas sans de gros dérangements. Il faut que le voisin change de place. J'ai parfois beaucoup de peine à me faufiler : on glisse sur la paille. Gare aux pieds^ aux jambes, aux têtes parfois, qui sont cachés sous la paille et qu'on risque d'écraser en passant. Quand j'ai fini le-^tour de la grange, il est temps d'aller à l'église, où la clientèle des bien portants s'impatiente.

Trois messes de minuit ont été prévues, l'une à l'église et deux autres dans les granges d'éclopés. Ce n'est pas sans hésitation et pourparlers que tout cela a été décidé. L'église est à la portée des obus. Ne risque-t-elle pas d'être bombardée, précisément à minuit?... Mais des officiers de l' étatmajor ont demandé la messe. Ma responsabiUté est dégagée. On prendra quelques précautions. Les lumières seront réduites au strict minimum : trois cierges sur l'autel et deux près de la table sainte. La population civile sera totalement exclue. On a pris soin de ne rien ébruiter dans le village. Même les soldats ne sont prévenus que par occasion.

A minuit, l'église tout de même fut remplie. La

cérémonie fut pieuse. Il n'y eut que des soldats et des communiants. J'avais pris soin de dire que ceux-là seuls étaient invités.

A partir de dix heures et demie, shrapnells, obus tombent autour de l'église. Pas d'accidents néanmoins.

Je me suis réservé pour les granges. Vers dix heures et demie, je me mets en route à travers champs. Le temps est magnifiquement clair. Splendide clair de lune. Depuis trois heures, il gèle. Avec quelques précautions, on ne s'embourbe presque pas. Quand j'arrive à la grange, les obus commencent à siffler dans le voisinage. Tout est d'ailleurs tranquille. Dans la cuisine, éclairée seulement par le brasier, mes amis les brancardiers sont aussi en rond autour du feu et surveillent une immense marmite de chocolat au lait. Il y en a environ 200 litres, et, à côté, il y a une petite marmite d'eau qui permettra d'allonger la ration. Nous dressons là notre plan pour la nuit et distribuons les rôles. Qui se réserve pour le Minuit, chrétiens ^ qui pour porter le chocolat après la messe, qui pour dresser l'autel.

A onze heures vingt, nous nous acheminons vers la grange, où doit avoir lieu la première messe. Presque tout le monde dort. Les obus cependant, qui deviennent de plus en plus nombreux, ont sonné le carillon et en ont éveillé quelques-uns. La lampe à acétylène, que nous apportons, projette

ses lueurs dans la grange. Nous nous faufilons comme nous pouvons à travers les groupes endormis. Çà et là, il y a bien quelques accidents, des bras ou des jambes qu'on écrase. Cris d'impatience. Puis la bonne bumeur ne tarde pas à l'emporter. « Allons, les gars, on vient pour la messe de minuit I » En un quart d'heure, l'autel est prêt. Il est minuit moins un quart. J'ai revêtu l'aube et me tiens debout devant l'autel. On entonne Minuit, chrétiens. Religieux silence. Les attitudes deviennent de plus en plus pieuses. Petite allocution, où j'évoque tous les vieux souvenirs : la paiUe de la première crèche, les soirées de Noël au village, le foyer avec les visages des bien-aimés qu'on y a laissés, mères, sœurs, femmes et enfants; les camarades qui sont tombés au cours de la guerre et ceux qui sont encore ce soir-là dans les tranchées... Puis la messe commence. Deux brancardiers soutiennent l'autel, qui est fixé dans la paille, ce qui ne l'empêche pas de branler. Quant à moi, j'enfonce presque jusqu'à mi-jambes. Il m'est impossible d'aUer ni à droite ni à gauche. A peine puis-je me tourner pour dire le Dominus vohiscum, tant j'enfonce dans la paille. Pendant la messe, on chante Gloria in excelsis et d'autres noêls. Un brancardier prêtre va, ici et là, recueillir quelques confessions. C'est lui encore qui se charge de distribuer la communion. Il connaît la salle, pour y avoir souvent massé les pieds des malades. La paille

entassée forme, en effet, des collines, des vallons, des montagnes fort irrégulières qui vont jusqu'au toit. L'autel est installé sur l'une de ces montagnes. Le prêtre qui porte la communion doit descendre, monter, gravir les pentes, où partout apparaissent des tètes, des bras, des jambes. Le chemin est parfois glissant. Ceux qui veulent communier font signe au prêtre de s'approcher. Je prolonge la sainte messe tant que je peux, très anxieux sur les pérégrinations de mon vénéré confrère. Il revient enfin avec le ciboire vide. On y avait mis une trentaine d'hosties: plusieurs avaient été partagées en route. En revenant, mon confrère me dit, tout affligé, que nous avions trop ménagé nos provisions spirituelles, et que plusieurs qui désiraient faire la sainte communion en avaient été privés^ Quelques mots encore pour terminer la cérémonie. Trois Pater et trois Ave. Le Magnificat. Déjà les brancardiers arrivent avec le réveillon. Il ne faut pas le laisser refroidir. Je serre les mains qui se tendent de toutes parts. Au revoir! Merci. A bientôt!

Avec table, calice, chasuble, etc., on se hâte vers l'autre grenier. Pour y accéder, on traverse des écuries, oi^i il y a en nombre les animaux de retable de Bethléem. On grimpe par une échelle fort raide, où il manque des échelons. Et nous voilà dans une grange, plus étroite que l'autre, mais moins accidentée. Tout est de niveau ou à peu près. On reprend la môme cérémonie que la

première fois. Le confesseur a là plus de besogne, car je n'ai pu voir personne dans Taprès-midi. Il y aura tout de même une trentaine de communions. Quelques-uns — et je crois qu'il y avait parmi eux de grands retardataires — demandent à se confesser au moment où le prêtre passe avec le saint ciboire. Les deux sacrements sont quasi donnés en même temps. La cérémonie se termine ici par la cantate à l'Étendard.

Tout est fini vers deux heures. Le chocolat est distribué à plus de deux cents soldats.

Je me hâte vers l'église avec deux prêtres brancardiers pour y célébrer nos messes de Noël. Nous y remercions Dieu des consolations qu'il vient de nous donner. Les obus ne cessent de tomber durant les deux heures que nous passons encore à l'église. A certains moments, ils ont tellement l'air de se rapprocher et de chercher l'église, que mon servant de messe descend les cierges de l'autel pour en dissimuler la lumière contre le mur. Les vitraux et les murailles tremblent. Enfin tout s'apaise. Vers quatre heures on grignote un bâton de chocolat, on se hâte d'aller prendre un peu de repos, car, à six heures, il faut se retrouver à l'église pour les confessions. Le matin, il y a en effet du travail jusqu'à huit heures. A dix heures, grand'messe. L'église est pleine, sous le porche, à la sacristie, à la tribune. Civils et soldats sont mêlés. Allocution, cantiques de Noël.

Profond recueillement tout le long de la cérémonie.

La guerre attriste cependant cette journée.

Le 24, on m'avait demandé si je pouvais aller célébrer la sainte messe, le 25, pour un groupe d'artilleurs, dont les batteries étaient situées à 4 kilomètres, tout près de la ligne de feu. Ce fut chose convenue; il ne restait que l'heure à fixer. J'attendis toute la soirée du 24 et la matinée du 25. Rien ne vint. A midi, le 25, j'appris que la veille, un obus était tombé juste près de la batterie des artilleurs qui m'avaient invité à fêter Noël avec eux. Dix avaient été tués, dont un capitaine et un lieutenant.

C'est encore pour enterrer un artilleur que l'on vint me chercher l'après-midi de Noël. C'était à 3 kilomètres. De tous côtés, nonobstant le vacarme de la guerre et un froid intense, il y avait de la joie sur les visages. C'était Noël qui faisait luire un rayon au milieu de si lugubres tristesses. Tout le monde saluait l'aumônier. L'enterrement ne put avoir lieu qu'à la nuit tombante. En revenant au village, je rencontrai des soldats qui avaient l'air de me connaître et souriaient en passant : quelquesuns de ceux qui avaient assisté à la messe de minuit dans les granges. Ils avaient demandé à rentrer dans les tranchées, et ils reprenaient la route du front. J'en rencontrai d'autres qui allaient clopin-clopant. L'un se traînait avec peine. Il était en sabots, et s'arrêtait souvent. Je m'arrêtai pour

l'interroger. « Ah! que je voudrais mourir! » II avait l'air d'un homme de trente-cinq ans. Quil était las ! Je lui indiquai une ambulance à quelque cent mètres de là. Je ne sais s'il y entra, mais plusieurs fois je me retournai pour le voir sur la route, où il sembait à chaque instant s'écrouler.

26 décembre. — A 7 heures et demie, par une bise froide, a lieu l'enterrement des artilleurs tués le 24. Seuls, les cercueils des officiers ont été apportés au village. L'absoute est donnée sous le porche, où sont rangés les cercueils, à découvert, sans drap mortuaire. Près d'une centaine de soldats sont présents, le général divisionnaire, le colonel du régiment, beaucoup d'officiers. Avec un prêtre brancardier, l'étole sur l'habit noir, nous chantons l'absoute. Au cimetière, qui est tout près, le colonel raconte l'accident de l' avant-veille, fait l'éloge des victimes et leur adresse le suprême au revoir. Puis chacun défile, le général le premier, jette l'eau bénite sur les tombes et fait le salut militaire aux morts tombés au champ d'honneur.

Dans la journée, les brancardiers qui sont allés soigner les éclopés dans les granges, nous rapportent de bonnes impressions laissées par la messe de minuit. Si les circonstances le permettent, nous recommencerons un dimanche dans la matinée.

Des confrères me racontent aussi leur messe de

minuit, dans les environs. Partout le bombardement a été intense : sur un petit coin, où étaient des batteries, près de cinquante obus de 210 se sont abattus en quelques instants, sans faire d'autre mal que quelques éraflures légères. Sur un autre point, l'aumônier a dû changer de local au dernier moment. Pas d'accident de personne. Les obus n'ont servi qu'à raviver les pensées sérieuses. Ils ont contribué, à leur manière, aux nombreux et consolants retours qui ont eu lieu cette nuit-là.

Aumônier à la N* division.

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