‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 27 sur 36 · Intérieur flamand · texte numérisé non relu

Intérieur flamand

20 décembre 1914. — Ici, me trouvant auprès d'un hameau sans église, je compte célébrer la messe de minuit dans une grande salle d'auberge voisine de l'ambulance. Nos soldats prêtres se sont entendus avec moi pour préparer un superbe programme de chants; notre petite fête aura toute la solennité possible, et, comme tous ces prêtres désirent célébrer la messe, j'ai obtenu pour eux l'autorisation de se succéder pendant toute la nuit à notre autel improvisé.

Je suis ici cantonné dans une ferme en pleins

champs, où je me trouve seul avec un détachement d'artilleurs français. De mon logis l'on n'a accès aux routes, horriblement défoncées, qu'en traversant des prairies boueuses où l'on patauge jusqu'à mi-jambes. Mais quelles braves gens que nos hôtes ! Une famille de sept enfants, tous laborieux, pleins de santé et de belle humeur. A vivre ici, l'on comprend les ravissants tableaux d'intérieur auxquels se complaisaient les peintres de l'école flamande. On dirait qu'ils ont pris pour modèles ces grands garçons à l'air rude et franc, ces fortes filles qui manient les lourds outils de ferme avec la même aisance que l'aiguille à dentelles pour point de Flandre. Il n'y a pas jusqu'à l'attitude engoncée des petits enfants, aux grosses joues fraîches et aux yeux étonnés, qui ne rappelle exactement les « magots » dont riait Louis XIV.

Le plus grand charme de ces intérieurs flamands est la piété profondément catholique qui y règle toute la vie.

Le matin, dès que la famille s'aperçoit, à l'arrivée d'un soldat, que je vais commencer la sainte messe sur l'autel portatif dressé dans une chambre, chacun arrive à son tour pour y assister : petits et grands se tiennent là en parfait silence, égrenant dévotement leur chapelet et suivant du regard tous les gestes du prêtre.

Le soir, quand, après le travail des ambulances.

je rentre à la nuit tombante, je trouve, rangés autour du feu de la cuisine, non seulement le père et les enfants (la mère est morte il y a six mois), mais encore toute une smalah de familles de réfugiés venus des pays envahis. Tout ce monde se groupe autour des tables sur lesquelles la fdle aînée dispose des montagnes de purée de pommes de terre et des jarres pleines d'une excellente bouillie. Je m'installe au milieu d'eux et je mange avec eux : pouvais-je trouver cuisine plus amie et qui fût mieux dans mon régime? Chacun dit lentement son Benedicite, puis on cause gaiement, les uns en flamand, les autres en français. Une fois les grâces récitées, le père va s'asseoir auprès du feu pour fumer silencieusement sa pipe, et la veillée commence : hôtes et réfugiés font la partie de cartes. Arrivent alors nos artilleurs, quand ils n'ont pas cette nuit-là à mettre leur pièce en batterie. Il y a parmi eux des Parisiens, des Orléanais, des Normands, des gens du Nord; il faut voir quelle gaieté française — faite d'entrain jovial et de verve un peu salée parfois — ils mêlent à la bonne grosse gaieté flamande de leurs hôtes. Je ne me croirais pas alors parmi les tristesses et les deuils de la guerre, si je n'avais passé ma journée à assister des mourants, à voir d'horribles blessures, à entendre des gémissements qui fendent le cœur. Il est vrai que, pour me consoler, se mêle à ces images sombres le souvenir des sentiments

chrétiens dans lesquels nos pauvres blessés ont accueilli mon ministère.

Pendant qu'autour de moi artilleurs français et paysans flamands font assaut de joyeusetés, je vous écris, ou bien je travaille à mon livre de prières du soldat.

Vers 8 heures du soir les artilleurs se retirent, toute la famille flamande avec ses hôtes les réfugiés s'agenouillent sur les dalles et se mettent en prière. On récite d'abord à haute voix une prière commune, puis chacun reste quelque temps à prier en silence suivant son inspiration personnelle — et tous se séparent pour aller se coucher.

Le père et le fils aîné gagnent leur chambre, voisine de la mienne. (Ils m'ont oflfert la meilleure du logis.) Les grands garçons s'entassent dans un dortoir d'hommes auprès de l'étable, les filles dans un dortoir féminin au-dessus de la buanderie. Et tandis que je reste encore une heure auprès du foyer qui s'éteint, pour y faire mes exercices de piété, j'entends sortir des deux dortoirs bien des cris joyeux, de plus en plus espacés, jusqu'à ce qu'enfin le silence règne partout.

Mon travail est actuellement assez difficile, car nos services de santé sont répartis sur un très vaste espace. L'ambulance où j'ai le plus à faire est à un bon kilomètre de la ferme où j'habite, les autres sont encore plus loin. Si je n'avais un cheval, je ne pourrais pas suffire à ma besogne. En

revenant de mon congé, j'ai été très heureux de retrouver ce brave Flirey en très bonne forme, couvert d'un poil superbe et prêt à bien trotter dès qu'il a senti l'éperon. Il me rend de très grands services. Je dois dire aussi qu'il me joue parfois — bien malgré lui — de vilains tours. Hier j'avais à faire une inhumation à 3 heures et demie, après les vêpres (car notre chœur de brancardiers chante les vêpres dans la ferme). La tombe était creusée dans un cliamp assez lointain. On me fit attendre près d'une heure. Au retour, pour tâcher de compenser ce retard et de rentrer avant la nuit, je coupe à travers champs. Bientôt je rencontre un fossé plein d'eau. Je veux le traverser. Au lieu de sauter, Flirey glisse sur la berge, s'enfonce dans la vase, essaye plusieurs soubresauts pour se relever et finit par s'affaler complètement dans l'eau et la boue, incapable de faire un mouvement de plus. Le pire était que, tombant sur le côté, il m'avait pris une jambe sous lui, et tous mes efforts pour me dégager restaient vains. La nuit tombait. J'étais loin de toute route. J'aurais eu beau crier, personne ne m'aurait entendu. Je me demandais si j'allais passer la nuit tout entière dans cette immobilité pénible, à prendre un bain glacé en compagnie de Flirey. Enfin un nouvel effort me permit de dégager ma jambe, et, tout en pataugeant dans la boue, j'arrive à relever le cheval, et nous partons au trot pour nous réchauffer. J'en

fus quitte pour la peur et pour un gros nettoyage de vêtements.

A l'ambulance du moins, j'ai de grandes consolations.

Hier, j'aborde un jeune blessé, et, ne sachant si j'avais aiïaire à un bon chrétien, je commence à parler du bon Dieu tout doucement. Il sourit, et me tire de sa poche sa croix de Malte de la Jeunesse cathoHque.

Aujourd'hui, j'en ai trouvé d'autres qui ne s'étaient pas confessés depuis bien des années et qui ont réglé avec bonheur ce long passé de négligence pour se préparer à la fête de Noël. Ils m'ont remercié de tout leur cœur, et l'un d'eux, quand je lui ai recommandé de rester désormais bien fidèle au bon Dieu, m'a répondu : « Je vous le promets, monsieur l'Aumônier », avec un accent de sincérité et de résolution qui m'a vivement touché.

Et que dites-vous de cette réflexion d'un autre? « Moi, maintenant, j'ai mon paquet, monsieur l'Aumônier. Mais ce que je demande, c'est que cette guerre finisse vite, afin d'économiser les camarades. »

Sans doute nous trouvons certains blessés qui font table rase en matière religieuse. J'ai eu un Champenois qui n'avait pas fait sa première communion et un homme de Seine-et-Oise qui n'avait pas été baptisé. Mais ce qui m'a frappé, c'est l'ouverture d'àme avec laquelle ces braves gens m'en-

tendaient volontiers parler d'une religion qui jusque-là n'avait pas existé pour eux et de ce Dieu qui était pour eux le Dieu inconnu. Je regrettais d'avoir si peu de temps pour les instruire, et j'ai constaté par expérience la nécessité d'introduire, dans le petit livre de prières destiné à nos soldats, un résumé succinct de notre religion.

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