NoH flamand
25 décembre 1914. — Ma dernière lettre vous décrivait la ferme flamande où j'étais installé, en compagnie d'un détachement d'artillerie, et vous parlait des préparatifs que je faisais pour célébrer une messe de minuit dans un hameau sans église où se trouvait notre ambulance.
Tout était bien réglé d'avance quand, soudain, l'ordre nous arrive de changer de cantonnements. C'est un jour de tempête froide: il pleut, il tombe de la neige fondue; je gelais sur mon cheval en me dirigeant, parmi les rafales et la boue, vers le nouveau village où nous devons cantonner. Il est un peu plus important que le hameau d'où nous venions; il possède une belle église à trois nefs, avec un chœur orné de jolis vitraux. Mais nous le trouvons déjà encombré de troupes, toutes les bonnes places ont été prises, et nous ne savons où nous loger. Enfin la Providence me fait découvrir.
presque en deliors du village, à l'extrémité d'une route horriblement défoncée et sans cesse encombrée de convois, la maison pauvre d'un brave garde champêtre, où je suis accueilli comme le bon Dieu. Sa femme est une bonne grosse Flamande qui essaye de parler un français très amusant et qui élève rondement deux charmants enfants, un petit garçon, Jerry, et une petite fille, Anne, qui sont les plus aimables, les plus gais et les plus souriants qu'on puisse rêver. Dès qu'ils m'aperçoivent, ils montrent du doigt avec une joie naïve le crucifix qui brille sur ma poitrine, et la maman sort pour me demander si je voudrais bien accepter chez elle une petite mansarde. Elle est bien froide, mais bien propre, et j'y trouverai un lit à paillasse, et d'épaisses couvertures. Trop heureux d'accepter. La cuisine, où l'on me fait asseoir pour me réchauffer, est pleine de soldats français qui ont trouvé là à se faire héberger en attendant, pendant leurs deux derniers jours de repos, de retourner aux tranchées. Ce sont de braves gens, bons chrétiens, très honnêtes et qui payent ce qu'ils consomment. Aussi leur bande ■est-elle déjà liée d'amitié avec la famille du garde champêtre et avec trois soldats belges, qui s'abritent aussi sous le même toit. Nous faisons vite bon ménage, et je puis organiser sur nouveaux plans ma vie de chevauchées à travers la campagne et détournées aux ambulances.
La veille de Noël, d'excellents prêtres infirmiers de la N' division, cantonnes dans le même village, viennent me dire que l'aumônier de cette division, habitant une ferme assez distante, me prie de chanter la messe de minuit dans la belle église. Eux, ils ont préparé des chants de Noël très soignés. Je ne demande pas mieux que de célébrer cet office, mais il faut alors assurer, par d'autres moyens, celui du hameau lointain où les ambulanciers de notre division comptaient transformer en église, pour la cérémonie, une salle d'estaminet.
L'un d'eux est prêtre. Il est donc convenu que je mettrai ma chapelle portative à sa disposition, il prendra la salle et y dressera l'autel, j'obtiens de lui envoyer une de nos sections, composée surtout de prêtres brancardiers, qui exécuteront les cantiques pendant la messe solennelle. Ils seront trop heureux de lui succéder ensuite pour les messes durant toute la nuit, en se servant toujours de ma chapelle.
Les autres troupes cantonnées aux environs du hameau se sont donné rendez-vous à l'estaminctchapelle; les artilleurs arrivent par masses renforcer les infirmiers, on s'entasse aux portes, et non seulement la messe de minuit s'exécute à grand orchestre de voix militaires, mais, pendant toute la nuit, tandis que les messes se succèdent, la salle ne désemplit pas.
Quant à notre belle église, il s'agit de mettre nos
cérémonies à la hauteur de sa valeur architecturale. Avant tout, il faut m'assurer que l'aumônier de la N' division, sur le secteur duquel nous sommes, désire être suppléé par moi. Je pars à cheval dans la direction d'une ferme où Ton me dit qu'est logé son groupe de brancardiers. J'arrive à travers une boue épaisse jusqu'à une porte basse, devant laquelle, avant de mettre pied à terre, je demande si l'aumônier est bien là... Et qui vois-je sortir? Le P. L...! le cher collègue que j'avais vu une seule fois, depuis le commencement de la campagne, dans un coin de la Woëvre et que, depuis mon retour dans les Flandres, je cherchais vainement à rencontrer.
Or, en route, j'avais été abordé par un cycliste de l'état-major qui m'avait remis une grosse boîte pleine d'excellentes cigarettes égyptiennes : c Voilà, me dit-il, de la part de Mme Millerand, la femme du ministre de la Guerre. C'est pour distribuer aux hommes, et pour être sûr qu'elles parviendront à destination, il n'y a rien de tel que de les remettre à l'aumônier. Veuillez vous en charger, monsieur l'Aumônier. »
Justement nous avions un des régiments de notre division cantonné dans les fermes des environs et, pour leur veille de Noël, les pauvres gens avaient la perspective de repartir vers 9 heures du soir aux tranchées de première ligne. A qui pouvais-je mieux distribuer les cigarettes de
Mme Millerand? Aussi l'après-midi, tout en chevauchant à travers la campagne pour aller à mes travaux spirituels, avais-je soin de m'arrêter devant les fermes où nos soldats attendaient la reprise des rudes nuits dans les tranchées. Par bonheur, le temps, jusque-là épouvantable, se rassérénait. Il faisait un froid sec, qui solidifiait nos routes auparavant défoncées. Le ciel devenait pur, et rien n'était poétique comme cette préparation de Noël, où j'allais distribuer de côté et d'autre, avec les secours religieux, un peu de joie. Devant une des fermes où je passe, j'aperçois le colonel passant en revue une partie de son régiment. Je m'empresse de lui remettre un bon nombre de paquets de cigarettes, et lui-même, tout en les faisant distribuer aussitôt à ses hommes, me dit : « Permettez-moi d'en prendre une », et l'allume avec délices.
Mais qu'était-ce auprès du bonheur que me réservaient nos blessés? J'en savais qui m'attendaient pour célébrer leur fête de Noël sur leur paille, en recevant de ma main la sainte communion qu'ils ne pouvaient aller recevoir pendant les cérémonies de minuit. J'étais si heureux d'aller leur porter l'Emmanuel, l'enfant Jésus qui vint pour eux ici-bas couché sur la paille de la crèche! Et chez ces pauvres gens, quelle reconnaissance je trouvais ! Le surlendemain, étant revenu vers eux à travers une rafale de neige qui m'avait rendu la course très pénible, j'en entends un qui oubliait
ses souffrances pour me dire : « Mon aumônier, ménagez-vous bien. N'allez pas tomber malade! » et un autre qui me prenait la main pour l'embrasser en me disant naïvement : c Oh! Monsieur l'Aumônier, je vous aime; je vous aime... » Comment ne pas pleurer de reconnaissance envers Dieu, quand on exerce un ministère si consolant?
Cependant que la nuit tombe — une belle nuit limpide où les étoiles scintillent dans toute la voûte du ciel — je regagne le village où nous devons avoir la messe de Noël. C'est l'heure où y revient le général de notre division. Je me fais un devoir d'aller lui soumettre le programme de nos cérémonies, car il a jugé ailleurs imprudent de célébrer l'office de minuit dans une église à larges vitraux qui aurait pu servir de point de mire à l'artillerie ennemie, — et récemment les Allemands ont profité d'une fête religieuse, où nos soldats s'étaient rendus en masse compacte, pour tirer sur eux.
Le général m'accueille avec la cordialité encourageante et l'exquise urbanité dont j'avais eu déjà à me féliciter en d'autres circonstances : « Ici, me dit-il, monsieur l'Aumônier, je ne vois aucun inconvénient à célébrer la messe de minuit avec tout le cérémonial aecoutumé. Le danger n'existe pas. »
De fait, la nuit fut pour nous parfaitement tranquille. On ne saurait en dire autant de nos avant-
postes, OÙ la fête chère à tout chrétien n'empêcha pas d'échanger des obus. Les Allemands eurent même à cette occasion des tours que je n'ai pas le temps de vous raconter... Chez nous, à minuit, les trois nefs de l'église étaient pleines. Le général de division était là avec son état-major. Les heures précédentes s'étaient passées en confessions d'officiers, revenus sur le tard de leurs postes de commandement, de même que la journée avait été donnée aux confessions des soldats cantonnés ici pour leur repos. Tout était préparé comme pour les plus grandes solennités, autant du moins que le permettait la pauvreté d'une sacristie envahie par la guerre. Je m'avance vers l'autel, entre diacre et sous-diacre en dalmatique. Ce sont des prêtres soldats, dont la voix puissante et sûre rend plus sensible l'inexpérience relative de la mienne en chants de messes solennelles. Je commence pourtant à y être habitué et je prépare avec le plus grand soin mes Préfaces et mes Pater Noster. On m'avait demandé un sermon... Quoi, un sermon pour une messe de minuit? Oui, m'avait-on répondu : il ne faut pas manquer une telle occasion de faire du bien à tous ces hommes réunis en des circonstances aussi émouvantes. Je montai donc en chaire après l'Évangile : mon sujet était tout indiqué : Gloria in excelsis Deo et in terra pax. Fut-il jamais une année où l'on ait senti plus profondément la portée du souhait chanté
par les anges sur le berceau de l'Enfant Jésus?
Nos cantiques classiques de Noël alternent avec les chants liturgiques. Ils furent très bien exécutés et vous comprenez combien ils furent savourés par nos soldats : il fallait entendre toutes ces voix d'hommes reprenant avec enthousiasme les refrains chers à leur enfance !
Il y eut deux autres messes militaires dans La matinée, avant et après la grand'messe paroissiale.
Dans l'après-midi, je fus invité par M. le Curé à chanter les vêpres solennelles. Cette fois, nos excellents ambulanciers firent un salmigondis de psaumes latins et de couplets français qui n'avait rien de liturgique. Mais le cœur et l'entrain y étaient. En sortant de l'église, j'avais à me rendre à quelques kilomètres de là pour une visite quotidienne d'ambulance : j'eus la joie de faire cette route en compagnie de mon ami Pierre Lauras qui était venu me rejoindre — c'était la première fois que je pouvais avoir avec lui une conversation à loisir — et voilà comment se termina pour moi, dans l'atmosphère de la grande famille plus aimée que jamais, cette belle fête de Noël.
Paul AUCLER,
Aumônier de la N" division.