Une brève captivité
18 septembre. — Je venais d'être blessé d'une balle à la cuisse au cours d'une reconnaissance : un adjudant me pansa. Je repartis, après avoir envoyé promener un sac allemand que j'avais depuis plusieurs jours et redescendis seul dans la direction du village. Les balles déchiraient l'air, ma jambe me faisait mal : je me mis à quatre
(1) Le P. Etienne Hastey, signataire de ces lignes, tomba naortellement blessé, le 25 octobre 1914, dans les combats autour d'Ypres, alors qu'il criait à ses hommes d'avancer.
pattes, mais les projectiles frôlaient encore ma tête et je crus ma dernière heure venue. Je fis le sacrifice de ma vie, pensai à la très Sainte Vierge, et le calme revint.
Deux hommes qui passaient me portèrent jusqu'au village, mais l'ennemi était déjà là; alors je recommandai à mes porteurs de filer, posai mon fusil contre un mur, et debout, les bras croisés, j'attendis. Pas longtemps. Un Allemand traversa d'abord la route sans me voir, mais une patrouille qui suivait m'aperçut : « Où sont les Français? — Ich weiss nicht. — Y en a-t-il là? — Nein. — Où sont-ils? — Ich weiss nicht. » Un officier s'approche : « Donnez-moi des renseignements sur les positions de l'armée française. Si vous refusez... » et il me montrait le mur. « Je puis vous dire qu'il y a des Français partout », et j'indiquai les quatre points cardinaux. C'était un brave homme au fond, cet officier de réserve, il n'insista pas. Les autres m'enlevèrent mon équipement, cassèrent mon fusil, me prirent mon pain, mes conserves et m'ordonnèrent de les suivre. A ce moment les nôtres faisaient une contre-attaque, les balles pleuvaient et les Allemands se mirent à l'abri prudemment dans une grange, en me regardant d'un air si bizarre, que je ne pus m' empêcher de rire. Un soldat s'approcha et me dit : « Dans votre intérêt, ne riez pas. — Merci. — Dans trois jours, me dit l'officier, nous serons à Paris. — Je n'en sais
rien. » — Il sortit pour mettre ses hommes en ordre. Une minute après, il revenait et tombait à mes pieds frappé d'une balle par ricochet; deux heures après il était mort. Pourtant des blessés arrivaient et je me mis à aider aux pansements, si bien qu'on me laissa là avec deux braves brancardiers allemands.
Le quatrième jour, quelle n'est pas ma surprise de voir arriver trois ciiasseurs à cheval français, sabre au clair, en reconnaissance! Au lieu d'être prisonnier, je présentai les trente blessés allemands, en insistant pour que les deux infirmiers fussent laissés libres; une heure après, une patrouille de mon régiment arrivait à son tour et l'on nous fit partir en convoi.
La charité nous attendait à toutes les grandes gares : tout était prévu et, devant les blessés français, les hommes enlevaient leur chapeau, les femmes pleuraient ou saluaient avec pitié, les vieux territoriaux se mettaient au « garde à vous ».
H. Enault (1), Sergent au N' régiment d'infanterie.
(1) Guéri, retourné au feu, le Père Henri Enault a été tué le J9 janvier 1915 dans le Lois de la Grurie.