‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 5 sur 36 · Premières impressions · texte numérisé non relu

Premières impressions

20 septembre 1914. — Je n'ai qu'à bénir la bonne Providence qui me traite en privilégié. Les premiers jours se sont passés en marcbes, accompagnées de très nombreuses confessions. Depuis le 22 août, nous sommes continuellement au feu et c'est, jour et nuit, le service des blessés. J'ai déjà donné plusieurs milliers d'absolutions particulières, sans compter les absolutions générales. La guerre est une école de foi et de piété — rude école! Vous ne pouvez vous imaginer les horreurs que nous vivons : les champs de bataille jonchés de débris humains, les corps ouverts ou déchiquetés, l'incendie de régions entières, l'exode des populations affolées, les souffrances indicibles des troupes qui doivent demeurer parfois trois ou quatre jours immobiles, dans des tranchées pleines d'eau, sous la pluie et la mitraille, sans manger ou quasi. Je ne croyais pas que le corps humain pût atteindre un tel degré d'endurance.

Pour nous aussi, le poste est fatigant. Nuits sans sommeil où l'on cherche des blessés dans la boue ou dans les ruines en flammes; journées de travail ininterrompu où l'on ne mange pas, parce qu'on n'a pas le temps ou qu'on n'a rien à manger.

Heureusement, il y a des grâces d'état. Une grande force est la sainte eucharistie. Je me suis muni à Paris d'une petite chapelle portative qui m'a permis de célébrer la sainte messe presque tous les jours, liàtivement, dans quelque coin de ferme. Et sur moi, je porte constamment le saint Sacrement, à qui je parle souvent de vous durant les longues heures de cheval qu'il nous faut faire ensemble. J'ai pu ainsi, bien des fois, donner la sainte communion dans des conditions profondément émotionnantes, que je vous conterai quelque jour. Que Notre-Seigneur est bon! Quelles consolations il met près du sacrifice! Comme il sait tirer le bien du mal! Sur les milliers de mourants que j'ai déjà vus, dix à peine m'ont refusé. Et pour combien de rescapés cette campagne sera le point de départ de la conversion, de la sanctification!

J'ai vu aussi beaucoup de blessés allemands catholiques et j'ai envié votre connaissance de leur langue. Nous avons pu cependant nous entendre suffisamment pour l'essentiel.

Une première fois, en parcourant leurs lignes sur le champ de bataille, après l'action, j'ai été visé et honoré de cinq à six balles prussiennes. Une seule m'a atteint, au bras, sans gravité aucune. Puis, quelques jours après, pendant que je recueillais des blessés français, un détachement de uhlans m'a fait prisonnier. Ça, c'était moins drôle, car, malgré la Convention de Genève, on décida de

m'envoyer en Allemagne, dans quelque hôpital, près des blessés français. Mais, après six jours de vexations et de mauvais traitements, j'ai réussi à m'évader, sans difficulté d'ailleurs, en un moment de panique des Allemands. Deux jours après, je rejoignais mon poste.

Rencontré les PP. ***, soldats, et***, aumôniers, et le P. D..., faisant fonction de curé à S*-S*, où il a plus de consolation encore qu'on en a à la coloniale : un de nos corps d'armée ayant séjourné plusieurs jours près de lui, il a eu chaque jour à communier le général et une douzaine de ses officiers... Parmi mes coloniaux, j'aurais mille faits édifiants à vous narrer. Ce sera pour le jour dix fois heureux du retour. Car, si je n'y reste pas, nous reviendrons victorieux et, ensemble encore, nous travaillerons à rebâtir sur ces ruines...

Aujourd'hui, j'ai eu la joie de célébrer deux messes. La seconde, sans être à jeun, ad conficiendum viaticum, car j'avais épuisé ma provision d'hosties consacrées. Cette seconde messe m'a permis de communier encore un bon nombre de soldats qui allaient se battre. Une centaine d'entre eux n'avaient pas reçu Notre-Seigneur depuis dix ou vingt ans, depuis leur première communion (ancien régime). Que Notre-Seigneur est boni

Louis L..., Aumônier militaire à la N' division coloniale.

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