A la ligne de feu
19 septembre 1914. — Nous venons d'avoir, sur les bords d'une rivière qui deviendra célèbre quand il sera permis d'en donner le nom, une incessante bataille de quinze jours. Les troupes combattantes se rela5^aient constamment dans les tranchées : certains régiments y ont passé cinq jours de suite, les hommes y faisant le coup de feu, y recevant les obus, y mangeant, y dormant plies en deux quand le feu se calmait, toujours prêts à reprendre le fusil dès qu'une attaque allemande se produisait, de jour ou de nuit, ou dès qu'un ordre de nos généraux les faisait eux-mêmes reprendre l'offensive. On n'avait pas le temps d'enterrer les morts, et quand, les Allemands s'étant enfin retirés, nous avons traversé d'un bout à l'autre le champ de bataille, nous avons vu le plateau tout couvert de cadavres, tombés çà et là en lignes comme des épis et qui n'étaient pas inhumés depuis la quinzaine.
Quant aux blessés, beaucoup ont dû rester deux jours et trois nuits au lieu où ils étaient tombés, en attendant qu'on pût les relever. Quand je leur demandai s'ils avaient souffert du froid pendant ces nuits terribles, plusieurs me répondaient : « Non;
nos camarades jetaient sur nous du foin pour nous tenir chaud. » Mais d'autres n'avaient rien, leur pansement individuel ne suffisant pas aux plaies multiples dont ils étaient couverts, les plaies se gangrenaient et dans quel état horrible nous les trouvions! Il y a eu là des souffrances inouïes.
Vous comprenez qu'il fallait organiser souvent plus d'un convoi par jour pour aller les prendre et les porter aux ambulances; puis les convois de jour ayant été reconnus funestes, comme pouvant déceler à l'ennemi nos positions, on les remplaça bientôt par des convois de nuit. Plus d'une fois nous avons eu à travailler de six heures du soir à quatre heures du matin. Mais que de bon travail pour les âmes on a occasion de faire pendant ces nuits émouvantes I D'ailleurs, mon collègue et moi, nous nous étions partagé la besogne : l'un prenait une nuit, l'autre la suivante, et nous pouvions résister à la fatigue.
A la N' division, mon collègue est M. l'abbé B..., archiprétre de Sainte-Cécile d'Albi : il est d'un zèle infatigable, mais très prudent, et d'un remarquable savoir-faire. (Quand je dis très prudent, je parle de prudence dans les relations avec les hommes et leurs chefs, car devant les obus et les balles, M. B... garde tout son calme et, s'il y a ordre d'aller chercher les blessés, comme vendredi dernier, dans une bourgade sur laquelle pleuvent les projectiles, c'est lui qui entraîne le convoi.) Je n'ai
qu'à me louer des relations que j'ai avec lui : son tact, sa délicatesse, sa connaissance du milieu militaire m'ont rendu les plus grands services.
Mercredi, 9 septembre, je partais à six heures du soir avec un jeune major pour les postes de secours situés dans la forêt où nos troupes étaient retranchées. On n'avait pas pu nous en indiquer l'emplacement avec précision. Suivis de nos voitures, nous arrivons, la nuit déjà tombée, à la lisière des bois. Le ciel, très pur les jours précédents, était couvert : on sentait qu'un orage allait éclater. A quelques feux de bivouac, très rares, allumés prudemment sous les arbres, nous découvrons le premier poste de secours. Une vingtaine de blessés sont étendus là. Mais il faut d'abord aller prendre ceux qui, en bien plus grand nombre, se trouvent, nous dit-on, dans une ferme lointaine, située beaucoup plus près des lignes ennemies. Nous repartons et cheminons dans une obscurité qui s'épaississait de minute en minute. Au loin, dans la plaine, on aperçoit des incendies de villages entiers... Bientôt l'orage éclate, la pluie tombe à torrents, d'immenses éclairs illuminent tout à coup forêt et plaine, puis nous laissent replongés dans les ténèbres, tandis que d'autres petits éclairs, des points de feu instantanés nous signalent les canons qui tirent ou les obus qui éclatent. Le bruit de la mitraille alterne avec les roulements du tonnerre et c'est en traversant des ruisseaux de boue
que nous arrivons à la ferme indiquée. Dans une longue et large étable, les blessés sont étendus sur deux rangées sur la paille : à l'extrémité, un lieutenant, mort de ses blessures depuis le matin; à côté, des gens qui agonisent, blessés à la tête ou au ventre. J'administre en hâte les plus menacés, puis, quand un éclair me permet de voir où marcher, je parcours les rangs des autres et cause avec chacun d'eux en attendant qu'on l'emporte sur une des voitures.
Je venais de confesser un homme qui avait le pied déchiré par un obus ou une balle explosive quand, à côté, un autre m'appelle : « Monsieur l'Aumônier, donnez-moi l'absolution.. . » J'arrive : a Bien volontiers. Qu'as-tu, mon brave? — Voyez, j'ai la cuisse cassée par un obus. Mais il faut que je vous dise comment j'ai été porté ici. C'est par un de mes camarades, un soldat qui est curé comme vous. Celui-là, c'est un homme 1 Pour nous rendre service, il marcherait à travers une pluie de balles, sans avoir l'air de s'en apercevoir. Tenez, quand, après m'avoir sauvé, il m'a déposé ici, je l'ai embrassé. — Où est-il? — Il est retourné à la Hgne de feu. — Comment s'appelle-t-il? — Il s'appelle de Gironde » (1). Et voilà qu'à ce nom les voisins
(1) Né à Toulouse, le 9 mai 1881, daas une famille très noble et très chrétienne, le licros dont le nom figure ici pour la première fois fut tué près d'Ypi es le 7 décembre 1914.
Quand la guerre éclata, Gilbert de Gironde venait d'achever en exil les longues études qui, dans la Compagnie de Jésus, pré-
s'exclament : « Ah! de Gironde, c'est plus qu'un homme, c'est un héros ! Jamais on ne saura ce qu'il a fait pour nous. — Dites-moi son bataillon, sa compagnie. Il faudra que je le trouve; c'est justement un de mes amis. — 1" bataillon, 3* compagnie! — Bien... » Mais d'autres blessés avaient besoin de moi; je les vois chacun à son tour. Enfin le major vient m'avertir que tous les blessés de la ferme sont maintenant chargés sur les voitures. Le convoi s'ébranle à travers l'ouragan qui fait rage, accompagné par les bruits et les feux de la bataille alternant avec les bruits et les feux du ciel. Je ne
cèdent et préparent le sacerdoce. Ordonné prêtre en Belgique, le 2 août 1914, il part le soir même, sans avoir le temps de dire sa première messe, rejoint à Montpellier le dOpôl de son régiment (le 81* d'infanterie) et, bien que réserviste, demande et obtient de rejoindre immédiatement la ligne de feu. Il acquiert dès les premiers jours, sur ses camarades et sur tous ceux qui rapprochent, un ascendant qui tient du prodige. Soldat incomparable, prêtre rayonnant d'esprit surnaturel, il fait servir au bien de tous des dons si rares.
Nommé successivement, en quatre mois, caporal, sergent, sous-lieutenant, drcoré, mis à l'ordre du jour de l'armée avec des considérants magnifiques, il reste supérieur à toutes ces distinctions, qu'il n'a pas cherchées. Tous voient en lui, selon le mot d'un de ses chefs, le palladium du régiment.
Frapp • le 7 décembre en assistant un blessé, il a le temps de se recueillir, d'offrir une fois de plus une vie délibérément immolée depuis le début de la campagne. Sa mort est im deuil universel et, encore actuellement, le témoignage concordant des aumôniers, des officiers, des soldats du 16' corps montre que celte brève carrière a irradié dans bien des âmes, d'une façon presque miraculeuse. Voir plus bas, p. 234. En attendant une Vie, qu'on nous doit, Gilbert de Gironde a été l'objet de plusieurs notice-, en français (par Pierre Suau, Paris, 1915, G. Beaudoux) et même en anglais (par la comtesse de Courson, Dublin, 1913, Oiiicc of the Irish ilessenger).
crois pas avoir jamais assisté à plus sinistre spectacle.
Vers une heure après minuit, nous arrivons enfin à l'ambulance. On y décharge notre convoi. Mais il faut revenir cherclier ceux qu'on avait laissés à l'entrée de la forêt. Les malheureux! Dans quel état doivent-ils se trouver, après un tel orage? En traversant, pour nous rendre au point où nous les avions laissés, une bourgade évacuée quelques jours auparavant, nous apprenons qu'ils sont là, dans une grange. Fuyant la pluie torrentielle, les plus valides avaient marché jusque-là; les autres avaient été portés par les infirmiers. La grange était en pleine obscurité : quand nos lanternes y projettent une faible lueur, nous voyons un spectacle lamentable. Plusieurs de ces blessés ne sont plus que des débris humains. Ils grelottent sous leurs capotes mouillées ou des couvertures toutes détrempées. J'en administre plusieurs qui me paraissent plus menacés... Nous les chargeons sur nos voitures et nous les ramenons à l'ambulance vers quatre heures du matin. Là, j'en eus encore pour une heure à exercer mon ministère : confessions, extrême-onctions. A cinq heures, je pus aller me coucher. Quant au jeune major, cette nuit l'a tellement fatigué, qu'il est tombé malade et qu'il a fallu l'évacuer sur les services de l'arrière.
Le surlendemain, 12 septembre, après une dernière nuit de bataille plus formidable que les pré-
cédentes, — celle où mon collègue, M. B..., en entrant dans la bourgade où était envoyé le convoi, exerça son ministère pendant dix heures sous une pluie d'obus, — on apprend enfin que les Allemands sont en retraite! Dans l'après-midi on nous envoie recueillir les blessés déposés dans un village voisin. Depuis quinze jours que j'y suis allé pour la première fois, il a subi plusieurs bombardements. Ce n'est plus qu'un amas de ruines. Mais cette fois les ruines sont paisibles et, ce que nous y trouvons, ce ne sont pas des blessés, mais des malades : un capitaine, deux lieutenants, un sergent-major qui, ayant passé les nuits précédentes dans les tranchées, sous des pluies aflreuses, avec de l'eau jusqu'à mi-corps, sont tout perclus et ont besoin de passer une nuit dans un bon lit. « Qu'allons-nous trouver à l'ambulance, monsieur l'Aumônier? Si nous avions un lit! — Hélas, messieurs, vous ne trouverez pour vous coucher que de la paille par terre. Pour trouver un lit, il faudra attendre qu'on vous transporte demain à l'hôpital d'évacuation. » Chemin faisant, dans la voiture, nous causons : « Tiens, mon lieutenant, vous êtes du Ns De quel bataillon? — Du 1". — Alors vous connaissez le soldat de Gironde? — Si je le connais! Il vient d'être promu caporal et sera bientôt sergent. Ah! c'est un brave entre les braves. Vous le connaissez, monsieur l'Aumônier? — Mais oui, mon lieutenant. Vous savez qu'il est prêtre. Il a dû partir pour l'ar-
mée le lendemain de son ordination. — Oui, j'ai même su que pour revenir en France reprendre le sac, il lui a fallu faire une partie de la route à pied. . . Son exemple suffît pour remonter le moral de ses camarades. Je n'ai jamais vu un homme comme celui-là. Le connaissez-vous, mon capitaine? dit-il en se tournant vers l'autre malade. — Non, je ne suis pas de votre bataillon. — Eh bien, il faut que vous sachiez ce qu'il vaut. L'autre nuit, un soldat vient dire à notre capitaine qu'on n'entend plus rien dans le petit bois où s'étaient retranchés les Allemands. L'ont -ils évacué? L'occupent- ils encore? Cest une position trop disputée pour que nous ne l'occupions pas immédiatement, s'il y a moyen. Quels sont les hommes de bonne volonté qui voudraient aller faire de ce côté une patrouille de reconnaissance? (Y aller, c'était la mort si les Allemands, comme ils le font souvent, nous tendent un piège.) Un homme se présente, de Gironde. Et dans la nuit profonde il va seul reconnaître le petit bois, constate que les Allemands l'ont évacué, rapporte en preuve des objets que nos Français y avaient laissés quand ils s'étaient repliés la veille, devant l'attaque ennemie. Vous savez, ça, c'est du courage, ou je ne m'y connais pas. » Tandis que nous causions ainsi, la nuit était tombée : nous traversions un village où des feux de bivouac nous signalaient des cantonnements. Des soldats s'approchent : « De quel régiment êtes-vous? — Du N'.
— Quel bataillon? — Le 1". » Je prie le major de consentir à faire arrêter le convoi cinq minutes, je demande où est cantonnée la 3' compagnie, et, courant à travers la boue et les tas de fumier qui encombraient la ruelle, j'arrive à la grange où les hommes de la 3% massés, revenus de la ligne de feu, faisaient la soupe et allaient pouvoir passer une nuit, non plus dans la trancliée inondée, mais sur la paille et sous un toit. Quel délice ! « De Gironde est-il ici? — Eh! caporal de Gironde, un aumônier t'appelle. » Je vois arriver un homme jeune, figure pâle et maigre, barbe noire naissante. Je me nomme. « Ah! mon Père, me dit-il, j'étais à côté de vous au banquet de la Jeunesse cathoHque, il y a douze ans, rue des Saints-Pères. Vous le rappelez-vous? — Et depuis, lui dis-je, nous ne nous sommes pas vus, mais nous sommes de la même famille. Et avez-vous pu dire votre première messe, au lendemain de l'ordination? — J'ai pu dire la messe deux ou trois fois depuis le commencement de la campagne. — Eh bien, sachez que j'ai une chapelle dans ma cantine, lui dis-je, et tout ce qu'il faut pour célébrer. Je suis cantonné dans un village à une lieue d'ici. Nous tâcherons de nous revoir quand nos deux services le permettront. » Je regagne le convoi en courant.
Le soir, au village, on remet les officiers malades aux mains des majors. Je vais dîner, puis m'armant d'une lanterne, à travers la nuit noire ci
pataugeant dans la boue épaisse, je clierche s'il reste clans quelques maisons un lit. J'arrive à en trouver, j'obtiens du major-chef de l'ambulance d'y faire coucher les malades pour lesquels il ne disposait, lui, que de la paille habituelle. Je retourne les prendre devant le feu où ils essayaient de sécher leurs vêtements trempés. « Vous allez pouvoir, vous et le sergent-major, vous déshabiller (ô bonheur !) et vous étendre dans des lits » (ô résurrection!). Ils me suivent vers les maisons hospitalières. Je laisse le capitaine dans la meilleure, je conduis le lieutenant et le sergent dans l'autre. Arrivé là, le lieutenant me dit : « A quelle heure les messes, demain dimanche? Car, vous savez, moi, je vais à la messe! » Le lendemain, comme nous traversions un bourg abandonné par les Allemands, à la suite des troupes qui les pourchassaient, je retrouve le capitaine. Il vient à moi, tout souriant, et me serre la main avec reconnaissance. Une nuit dans un lit l'avait remis debout et il retournait au feu commander ses hommes.
Depuis lors, j'ai vu plusieurs fois notre ami de Gironde. Nous avons pu nous confesser mutuellement, dire la messe au même autel : son capitaine et les sergents de la compagnie ont tenu à y assister. Le même jour, dans une ville récemment évacuée par les Allemands, j'entre dans un magasin. Mon compagnon me présente un major qui avait été fait prisonnier la quinzaine précédente et avait
réussi à s'enfuir et à regagner nos lignes. « Mais, me dit ce major, nous étions l'an dernier ensemble au pèlerinage de l'A. G. J. F. (1), à Rome. Vous êtes le Père Aucler? Oui, et moi le docteur P..., président de la Jeunesse catholique dans l'Aveyron. » Nouvelles effusions, nouvelle joie. Vive la France et vive l'A. G. J. F.!...
Paul Aucler (2), Aumônier à la N* division.
(1) Association catholique de la Jeuneise française.
(2) Le Père Paul Aucler est décédé le 22 février 1915, à l'ambulanco de la CorDpassion, à Rouen. Directeur très apprécié, durant quinze années, de la Conférence Olivaint, à Paris, écrivain distingué, prédicateur recherché de retraites sacerdotales, il avait tenu absolument à partir comme aumônier volontaire. Son patriotisme ardent, ses origines rémoises aiguisaient encore des désirs apostoliques auxquels sa médiocre santé se trouva seule inégale. Après avoir fait, avec sa division, la dure campagne du Nord-Est, il accompagne nos troupes en Flandre. Évacué à la suite d'une entérite, il prend à peine le temps de se guérir, repart et continue son service avec « un inépuisable dévouement, sachant donner à nos soldats le maximum d'esprit de sacriflce, puisé à la source d'où vient tout réconfort » (je transcris les propres paroles du général V.., son chef de corps). Surpris par un accident grave à l'estomac, suite de ses fatigues surhumaines, le P. Aucler est opéré, avec un dévouement et une dextérité magnifiques, à l'hôpital de Poperinghe, sous le feu de l'ennemi, par le D^ Prat, de Nice, actuellement au front. La lettre que nous publions plus loin (livre IV, n» 3) fut écrite au cours d'une convalescence qu'on avait lieu de croire complète. Évacué vers le midi de la France, par voie de mer, le P. Paul Aucler fut atteint, au cours du voyage, d'une rechute foudroyante, et arrêté à Rouen, où il est mort pieusement, au service du Christ et de la France. Durant ses loisirs forcés, il préparait avec amour un Livret du Soldat chrétien qui eût été un petit chef-d'œuvre de simplicité lucide. Dieu s'est contenté, sur ce point, des désirs de son bon serviteur.
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