‹ Impressions de guerre de prêtres soldats (volume 2)Chapitre 7 sur 36 · EN COUVRANT NANCY · texte numérisé non relu

EN COUVRANT NANCY

15 septembre 1914. — Après huit jours d'une offensive superbe et une victoire complète, nous avons enfin une journée de repos, à l'abri, dans une maison dévastée. Les dernières nuits, sous bois, avec, dix centimètres de boue et une pluie continuelle, ne m'ont pas éprouvé du tout. Mais je suis heureux de me reposer un peu et de me décrasser.

24 septembre. — Comme on revient aux habitudes bourgeoises! Ce matin, après avoir bu un confortable chocolat au lait, après avoir pris un bain de soleil (c'est si bon, après quinze jours de pluie!), j'ai achevé une matinée de lecture par une marche hygiénique d'une heure. Et maintenant, assis sur l'herbe au pied d'un arbre qui me sert de dossier, je vous envoie un fraternel merci pour vos cartes et vos prières... Ce début de lettre est un peu bizarre pour un soldat en campagne, mais depuis deux jours, que de changements! Le beau

temps est revenu. Il fait chaud I il fait soleil! il fait un ciel bleu, infiniment bleu le jour, et qui la nuit se couvre d'étoiles. Oh! comme cela fait de bien! La terre est toujours trempée, la boue est toujours horrible et on ne peut faire un pas sans se crotter jusqu'à la ceinture. Mais au moins il ne pleut pas. Hier soir, en reprenant le service aux tranchées des avant-postes, la perspective d'une nuit à la belle étoile était presque souriante, malgré le froid qui était vif. Impossible de faire du feu, car nous serions tout de suite repérés et bombardés, étant juste en face de l'ennemi dont les patrouilles se rencontrent avec les nôtres et échangent des coups de fusil. Vers six heures, je m'installe tout équipé dans mon abri sur un peu de paille, mais le froid est tel que je ne parviens pas à m' endormir. A onze heures, j'entends du bruit. On appelle le chef de poste, je me lève. La sentinelle refuse de laisser passer un soldat qui a un « mot » différent de celui qu'elle a reçu. On parlemente. C'est le nouveau 0 mot » qui arrive pedibus cum jambis, car le fil téléphonique a été coupé entre le colonel et les avant-postes. J'en profite pour guider dans la nuit le porteur de la consigne vers la cabane du commandant. C'est une bonne trotte qui me réchauffe. Une heure après, ayant chaud, je m'endors et ne me réveille qu'à trois heures du matin. Je me lève gelé et vais faire une ronde pour voir les postes voisins et surveiller mes sentinelles. Je rencontre

un feu dissimulé sous bois et je me chauffe un moment. Puis je reprends mon somme qui dure sans interruption jusqu'à cinq heures, moment où commence cette matinée bourgeoise dont je vous parlais. Vous voyez que ce n'est bourgeois qu'à moitié. Ce qui l'est davantage, c'est un petit voyage à Nancy pour y faire des provisions en vivres, linge, livres, etc. Pendant que nous nous reposions un peu en arrière des avant-postes, j'ai pu le renouveler deux fois, au grand contentement des soldats dont j'ai pu fidèlement faire les commissions.

Nos pantalons rouges étaient pourris, à force d'avoir été mouillés. J'ai pu en acheter d'autres avec des molletières et un manteau de caoutchouc. Ce matin mon frère a retrouvé le livret militaire du pauvre François d'Argenton (1). Un de mes cousins, Donald Monroë, a été tué dans la région où je me trouve. Le champ de bataille est horrible à voir; je l'ai traversé avant-hier. Depuis que les Allemands ont pris la fuite, nous sommes plus tranquilles et on nous donne le repos dont nous avons besoin. Mais, vers le 9 septembre, au moment où Guillaume II se trouvait ici, voulant à

(1) Le sergent François de Billeheust d'Argenton, S. J., blessé à mort le 23 août, à Réméréville. Tombé entre les lignes, et ne pouvant être relevé sous le feu de l'ennemi, il reste ainsi trois jours, son crucifix entre les mains. Ramassé le 26, il meurt le 27 dans la voiture qui le ramenait à Nancy. Mis à l'ordre du jour de l'armée, le 30 septembre.

toute force entrer à Nancy, nous avons eu un « coup de chien » à donner. Notre rôle se bornait à garder la défensive, mais ce n'était pas une sinécure. Quel bombardement! Pendant trois jours, avec quelques interruptions, il est vrai, nous avons reçu une véritable grêle d'obus à la mélinite et de shrapnells. En moyenne quinze à la minute. Et de cette formidable mitraille, qu'est-il résulté? Quelques morts, quelques blessures, des chevaux tués, un caisson qui éclate pour avoir reçu un obus, et dont il ne reste plus trace, et c'est tout. Je vous ai déjà raconté que j'avais creusé une fosse et que nous avions fait un enterrement sous les obus. C'était impressionnant et beau!

Le lendemain, nous partons pour une reconnaissance. Vus par l'ennemi sur un terrain découvert, nous arrivions au sommet d'une pente, lorsque à bout portant nous recevons une rafale de quatre pièces d'artillerie de campagne. Tout le monde d'instinct se couche, allongé dans le sens du tir, protégé par le sac. Je me vois encore entouré d'un réseau de balles et d'éclats d'obus qui viennent larder la terre en sifflant effroyablement. A peine la première rafale est-elle apaisée qu'une seconde éclate aussi forte. Mêmes effets. Je prie Dieu, croyant le moment venu de faire le sacrifice de ma vie, je me prépare à prendre mon crucifix, qui ne quitte pas ma musette. Rien encore, personne ne bouge. Les Allemands doivent nous croire tous

morts. Ils ne tirent plus. Un ordre est donné; on quitte au galop le terrain découvert pour un bois. On se reforme et on repart dans la direction de l'ennemi, qui ne tirera que quelques heures plus tard sur nous, mais cette fois avec plus de résultats. Au lieu de trois bras cassés, six morts resteront sur le champ de bataille, dont deux de ma compagnie.

Entre deux, je fais une patrouille dans un bois. On entend à peu de distance les cris d'animaux qui sont les signaux des Allemands dans leurs tranchées, puis des coups de fusil auxquels on ne peut pas répondre. Je me replie et nous prenons no§ positions de nuit. Ce fut la première fois que la pluie se mit à tomber. Nous étions en petit poste isolé. J'avais trois hommes assis à côté de moi dans une obscurité complète. Les pauvres enfants avaient le cœur serré et ne voulurent pas manger. Je dis mon chapelet avec eux. Je savourai donc seul une boîte de « singe » ramassée sur le champ de bataille. Deux fois des coups de fusil éclatent à côté de nous. En un clin d'œil nous avons mis sac au dos et nous sommes en position pour faire feu. Puis tout se calme, sauf l'orage qui est affreux. On rentre aux tranchées à une heure du matin et, à une heure un quart, alerte, on repart. A trois heures, on nous donne une heure et demie de repos, car l'ennemi ne s'est pas montré. Il y eut encore un jour de bombardement. Quand on n'a

plus peur, ce qui est mon cas, ces obus ne sont pas terribles et c'est un spectacle très beau, je me promenais au milieu d'eux... Hélas, tout le monde n'en faisait pas autant, et j'ai dû (avec plaisir du reste) faire des tournées de lettres ou autres choses dans les tranchées les plus exposées, car le porteur était un peu effrayé. Je regrette toujours de n'être pas parti avec l'active 1 Le pauvre N% où était mon frère Maurice, a été bien éprouvé. On lui a envoyé, pour le reconstituer, plus de deux mille hommes! Enfin, pas de regrets inutiles, je suis où le Bon Dieu l'a voulu, et je suis très heureux! Depuis ces chaudes journées de combat nous avons assez souvent cantonné et dans mon journal de campagne, au 16 septembre, au 20, au 21, au 22, je lis : messe, communion. Quelle joie de pouvoir se recueillir un peu dans une église, même si elle est trouée par les obus, sans clocher et inondée du sang de nos blessés qu'on y avait déposés quelques heures! Le 21, nous eûmes une messe de Requiem, dite par le P. V... (1), pour les morts de la 19° compagnie. Tous les officiers y étaient, mon frère Pierre servait la messe et nous y avons communié ensemble. Les hommes n'avaient pas pu attendre cette messe tardive, sans quoi nous aurions été plus nombreux à nous approcher de la sainte Table. Le soir, il y a eu chapelet,

(1) Prêtre et jésuite mobilis»';, blessé depuis, promu lieutenant, retourné au feu, blessé derechef à Verdun, amputé et décoré.

prière et petit sermon de l'aumônier, M. V..., du lycée de Saint-Étienne. Il est très bon pour les soldats. A partir de demain nous allons avoir sept ou huit jours où il sera possible de communier. Quelle fête! Bien des hommes ont changé depuis le début de la campagne. J'en ai vu qui se sont approchés des sacrements avec joie, qui ont été à la messe ostensiblement un jour où nous les attirions et qui, au début, disaient pis que pendre devant moi de la religion. Il faut dire que j'ai des attentions spéciales pour certains d'entre eux. Je ne manque pas une occasion de leur rendre service, de leur donner du tabac et autres douceurs. Ils comprennent un peu ce qu'est cette charité dont je leur parle quelquefois, à laquelle ils ne croyaient pas et dont ils sont heureux de voir et d'éprouver les effets.

25 septembre, vendredi. — Nous avons gelé cette nuit dans une cure abandonnée, bombardée, ouverte à tous les vents. Les nouvelles ont changé; au Lieu de nous reposer, on partira sans doute bientôt dans une autre direction. Fiatl Le froid est déjà rigoureux. C'est bien pénible. Le Bon Dieu va nous imposer une foule de petits sacrifices qui comprendront celui de notre vie, et les âmes ainsi que la France n^y perdront rien. L'autre jour, j'ai procédé aux funérailles de nos soldats morts depuis plusieurs jours. L'ennemi s'étant

retiré nous avait permis de les retrouver sur le champ de bataille. Priez pour le pauvre sergent qui se bat et souffre pour la gloire de Dieu et de la France.

28 septembre^ sous le feu. — Nos jours de repos ont été décommandés. Le premier jour, de cinq heures du soir à dix heures du soir; le lendemain, nous avons fait en tenue de campagne, chargés comme des mulets, plus de 70 kilomètres, pour soutenir l'attaque vigoureuse de deux de nos corps d'armée dont nous sommes la réserve. Hier, sous un feu violent d'artillerie et d'infanterie, nous avons avancé par petits bonds entre lesquels on pouvait un peu dormir et se reposer. Quel besoin on en a après trente-huit heures au moins sans sommeil, avec une pareille étape dans les jambes ! C'est le sac, en m'étouffant, qui était le plus pénible. Je vais très bien. Hier soir, à la nuit, on se creuse de petites tranchées pour s'y abriter. J'ai dormi comme un prince, dans un manteau d'Allemand (rencontré par bonheur), en dépit du froid très vif qu'il a fait. J'ai fait une patrouille au milieu de la nuit. Les balles sifflent à côté de moi, mais nous ne pouvons pas tirer, car d'autres troupes sont sur notre front. Les gros obus allemands font un tapage épouvantable et nos petits 75 font du bon travail. Je vais essayer de dormir un peu au milieu de tout ce fracas.

Le 30. — A cinq heures, on donne l'ordre d'avancer... ce fut affreux. Jamais je n'ai vu de canonnade pareille. Nous avons été criblés, troués, percés. Je n'ai rien! Grâces à Dieu qui m'a protégé. Le capitaine et deux chefs de section sont blessés. Dans la compagnie, trente-neuf soldats sont mis hors de combat dont quatre ou cinq tués. Le mouvement exécuté en vue de l'ennemi a eu le résultat voulu. Nous nous retirons pour cantonner dans un village et nous reposer, nous en avons besoin. Dans la journée d'hier, à midi, on m'envoie chercher le corps d'un homme pour l'enterrer au cimetière. Impossible de faire avancer la voiture. Je vais seul avec un caporal chercher des blessés. Le terrain est découvert; on nous repère et les Allemands nous font l'honneur de nous envoyer des coups de canon qui nous obhgent à battre en retraite. A la nuit, j'y retourne et puis le ramener sans encombre. Dans cette canonnade, le P. V... a été atteint d'un éclat d'obus. Je crois que ce ne sera rien qu'une éraflure profonde; mais il est évacué, je ne sais où. Mon frère n'a rien eu non plus, il est commandant de la compagnie, on vient de me proposer pour le grade de sous-lieutenant. En attendant ma nomination, si elle arrive, je suis chef de section. Hélas, je comptais sur quatre jours de repos, avec messe et communion, il a fallu y renoncer! Ces jours de bonheur sont rares, mais bien doux. J'ai fait circuler sous le feu, l'autre

jour, mon crucifix et je l'ai fait baiser à tous ceux qui voulaient gagner l'indulgence de la bonne mort. Ce cher crucifix est déjà taché du sang des blessés. Hier soir, l'enterrement de nuit, avec un prêtre, a été très impressionnant. V... n'était plus là. Je le regrette. Il m'a donné l'absolution à trois heures du matin avant d'être évacué. Je dis tous les jours mon chapelet pour nos morts, pour la France et pour vous.

4 octobre. — Merci de votre lettre et des nouvelles abondantes qu'elle contenait. Je m'aperçois, à ma grande honte, que je n'ai fait que des actions d'éclat enfantines à côté des gestes héroïques de beaucoup des nôtres. Mais soit. Je tâche d'être utile dans ma sphère et de réaliser ce mot très vrai : « Dès qu'on est dévoué, on devient éminent ». J'attends ma nomination de sous-lieutenant.

19 octobre. — Notre service comprend quarantehuit heures de tranchées aux avant-postes et quarante-huit heures de tranchées encore dans le voisinage d'un village, en seconde ligne. Pendant les premières quarante-huit heures, on peut se reposer le jour avec la garde de quelques sentinelles. La nuit, il faut être en éveil et prêt à tout. L'autre jour une fusillade effrayante nous a tenus en suspens pendant un quart d'heure. Nos sentinelles et

petits postes étaient dehors. Heureusement personne ne fut atteint. Hélas ! quelques heures avant, pendant une reconnaissance, mon commandant, un vrai chef, plein de fermeté et de bonté, a été tué par une balle, en pleine nuit. Je l'aimais — un peu, peut-être, parce que c'est à lui que je devais le galon de sous-lieutenant — beaucoup, assurément, pour lui-même, car c'était un chef qui savait commander, et sa mort m'a fait verser des larmes. On lui a fait des funérailles simples, mais émouvantes. J'ai eu le douloureux honneur d'être désigné pour porter le cercueil de l'église au cimetière avec d'autres officiers. L'aumônier, avant l'absoute, a fait un court éloge du cher défunt dont tous connaissaient la foi. Il a parlé de son amour de la prière, dont un chapelet trouvé sur lui était le témoignage incontestable. A la dernière relève, j'étais si fatigué que j'ai dormi, roulé dans une bonne couverture et dans mon manteau allemand, douze heures d'affilée, sans entendre une effroyable canonnade par laquelle nos troupes de première ligne repoussaient une attaque de nuit. Le lendemain matin, j'allais paisiblement à la messe et réussissais à me confesser.

î" novembre, face à l'ennemi. — Ce matin, j'ai pu communier avec un autre sous-lieutenant à six heures et demie et j'ai servi, avec le plus de « tenue » possible, la grand'messe, où se trouvait le com-

mandement et une foule immense de soldats. La grande église du village était trop petite. Le P. S.-O... (i) tenait l'harmonium avec amour... Avant-hier, malgré le désir impérieux que nous avions tous de dormir, il y a eu réunion des officiers du bataillon dans la tranchée d'une de nos compagnies. Je renonce à vous décrire le luxe dont on jouissait. Flûtes de Champagne et service de porcelaine japonais pour le café ; le tout rangé sur une table d'acajou recouverte d'un tapis d'Orient (ou à peu près). Il y avait glace, flambeaux, comme aux célèbres dîners de Frédéric de Prusse et de Voltaire. Nous sommes restés là jusqu'à neuf heures du soir, devisant et causant pendant que les obus sifflaient au loin.

4 novembre. — Je reviens de l'office des morts, dit aujourd'hui pour le bataillon qui revient des tranchées. Mon frère et moi avons servi la messe en grande tenue et communié avec un certain nombre d'hommes. Ce fut très bien. L'église était trop pleine, comme du reste tous ces jours-ci. L'aumônier m'a dit avoir éprouvé là de grandes consolations depuis plus d'un mois qu'il y vient. Nous avons une « cagna » creusée sous terre avec un mètre de terre et de planches sur notre tête. C'est une salle de cinq mètres au moins de long

(1) Autre jésuite mobilisé.

sur deux de large, avec fauteuils, chaises, lit, poêle, armoire, lavabo, glace, etc. On est si confortablement installé là qu'il en coûtera de sortir dans la nuit pour aller aux tranchées, dans l'eau, sous les balles et les obus. Avant-hier, D... a été affreusement bombardé pendant une heure ou deux. Il a reçu sur sa tranchée vingt grosses « marmites ». Il est sauf. Dieu nous garde.

André de Gailhard-Bancel (i).

Sous-lieutenant au N" rég. d'infanterie.

(1) André de Gailhard-Bancel et son frère Pierre, dont il est ici question, devaient être tués, à Seicheprey, un mois après (IS décembre 1914). Ces deux jeunes oHiciers, d'àme si haute et, en des carrières diiTérentes, si fraternelle, ont été tous les deux mis à l'ordre du jour de l'armée, pour leur tenace et superbe bravoure.

COMBATS d'aI.SACE

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