A Thann
21 décembre. — Quelle journée, hierl Je suis revenu à minuit, à travers bois, sans avoir pu trouver la compagnie. Depuis quarante-huit heures, le ravitaillement n'a pu les rejoindre, ils meurent de faim et de froid, 7 degrés au-dessous de zéro ! L'attaque a été formidable; en portant nos lettres, nous avons été couverts d'obus. On ramassait des éclats brûlants à 20 centimètres. Miracle si nous n'avons pas été touchés. Les compagnies étaient enveloppées de mitraille. On s'est approché jusqu'à 20 mètres des tranchées allemandes et mcme jusqu'au réseau de fil de fer. On se tuait, on s'égorgeait à bout portant, à la lueur de Cernay en feu, et au clair de lune sanglant. Impossible de ramasser les blessés et les morts. Les premiers étaient achevés par les balles, ou c'était une lente agonie sous les yeux des deux combattants; les Allemands ter-
rés dans leur ciment, les nôtres collés dans l'herbe glacée, face à face. Le canon tonne toujours, les vitres tremblent; bruit d'enfer. Tous les gens se cachent dans leur cave, la ville paraît inhabitée.
31 décembre. — Hier, par la pluie, retour de notre compagnie. Elle avait été relevée dans la nuit : cinq morts, six ou sept blessés et cent vingt pieds gelés. C'est ^e beaucoup la moins éprouvée... Et toujours le bruit assourdissant du canon. Ce qu'il en tombe 1 les nôtres ne cessent pas. A droite, à gauche, devant la ville sont placées et dissimulées nos batteries de 75, 65, 120, 155. Au loin, le grondement des monstres de Belfort. Partout des uniformes : artilleurs, fantassins, chasseurs, dragons, état-major, cyclistes; mouvement fou : fantômes couverts de boue, traînant la jambe, baissant la tête, silencieux comme la mort, longues colonnes de traînards cherchant leurs unités, sans chef, mourant de faim, crevant de froid, demandant à boire, s'arrêtant épuisés à tous les tournants de route. J'ai dû attendre hier, comme fourrier, la 22' compagnie. Il a fallu toute la nuit courir, ouvrir les portes, préparer des locaux convenables, quérir du bois, des marmites (des vraies!), des récipients immenses. Avec trois sapeurs, il a fallu préparer en dix heures de nuit, pas même, soupe, biftecks, haricots au jus, café, pour quatre cent quatre-vingts « poilus » . Deux compagnies à loger et à nourrir.
Quelle nuit j'ai passée ! Mais quand j'ai vu nos sections revenir, je n'ai plus du tout pensé à ma fatigue : ils étaient crottés, courbés en deux, tenant toute la route. . . tous des têtes de déterrés, maigres, jaunes, les yeux cernés, les lèvres tremblantes : deux nuits dans les tranchées par 7 degrés de froid, deux journées dans l'herbe glacée, immobiles, une autre dans la tranchée, rapetisses, sans pouvoir lever la tête : au moindre mouvement une grêle de balles. Tous nos tués ont été tués à la tête, presque tous au front : les Allemands ont par ici d'excellents tireurs. Et tout cela au bruit assourdissant des marmites, et des obus de nos grosses pièces. C'était un enfer. Au ciel, deux aéroplanes, partout des fusées éclairantes, des cadavres, des râles, les cuisiniers ne pouvant pas porter leurs gamelles, se couchant par terre, rampant et, finalement, arrivant avec des récipients vides. En face, les tranchées allemandes; quand nos 75 y tombent, on voit des casques, des bras, des jambes, voler en l'air de tous les côtés. Les deux jours, la compagnie n'a pu tirer un coup de feu. A la nuit, un régiment l'a relevée. Elle en avait besoin. Au matin, quand ils sont revenus à Thann, ils se sont jetés sur le repas que je leur avais fait préparer. A chaque escouade, un litre d'eau-de-vie, vite bu; et puis, ils se sont couchés sur la paille. Ce matin, il a fallu repartir cahin-caha aux tranchées. Pendant la nuit de Noël, la mitraille hurlait dans ie quartier, les habitants
se terraient dans leurs caves ; à peine le matin at-on pu avoir quelques messes basses... En sortant de la section, j'ai reçu un éclat d'obus en pleine poitrine. J'ai ramassé par terre un morceau encore brûlant de fonte. J'en ai été pour un violent choc, et je suis remonté sur ma bicyclette. Ce soir, même chance, j'ai versé, sous le déplacement d'air, avec ma bicyclette dans un fossé. Priez pour les soldats. Ils en ont besoin, au moral surtout...
Antoine C..., Sergent-fourrier au N" de ligne.
15 janvier. — Si vous aviez pu me voir hier après-midi, lors de notre entrée à Thann, vous ne m'auriez pas reconnu, je vous assure. Quelles journées ! En moins de quarante-huit heures, nous avons perdu la moitié du régiment. C'est vous dire à quelle boucherie nous sommes allés ! Nous nous sommes battus tout un jour et toute une nuit sous la pluie d'obus qui, plus encore que les balles et les baïonnettes, nous ont décimés. Nous étions dans des tranchées avec de l'eau et de la boue jusqu'aux genoux, à certains endroits, jusqu'à la ceinture. « En avant, en avant, à la baïonnette! Allons, mes amis, mes enfants! » On essaye de se sortir de cette boue. Les plus valides viennent au secours des plus faibles, et l'on avance. Mais aussi quel feu ! quelle pluie ! triple pluie ! On dirait que toutes
les nuées se sont rassemblées sur nos têtes, pluie de feu, de shrapnells. Les Allemands peuvent si bien nous repérer! L'usine à emporter d'assaut flambe juste là, dans le bas-fond. Quelle jolie cible nous faisions là, en avant, lorsque nous avancions en colonnes d'escouades! Mais aussi, la fusillade ne tarde plus : nous sommes littéralement fauchés en masse, et par des balles explosives, presque exclusivement. On entend les cris affreux des blessés dont les chairs sont labourées. Jamais je n'ai tant souffert physiquement et moralement. Plus de trois fois, c'est-à-dire pendant toute la nuit, nous revenons à la charge. Les courages les plus trempés sont à bout. La position est intenable. Nous sommes contraints de nous replier en arrière. Allons-nous laisser nos pauvres blessés? Tout près de moi, un capitaine est tombé. « Oh! par pitié, ne m'abandonnez pas, emportez-moi. Je veux aller au moins mourir au milieu de vous. » Vite, une couverture est là pour le recevoir, et quatres braves l'emportent bien vite. Quant à moi, je ne pouvais rien faire; mes hommes sont là. Je n'avais pas reçu l'ordre de revenir en arrière. Donc, je reste. Enfin l'ordre arrive. Un par un, nous rampons en arrière pour regagner nos tranchées pleines d'eau. Le jour se passe sans attaques d'infanterie; mais quel déluge de marmites! Enfin, à sept heures du soir, nous sommes relevés. Nous nous portons légèrement en arrière dans le bois, où des abris
pleins d'eau nous reçoivent. Il pleut dehors, il pleut dedans; et pourtant on est heureux, car nos braves cuisiniers sont là, si contents de nous avoir enfin trouvés. Comme ils s'empressent de nous donner un morceau de viande, un quart de café avec un peu de pain et d'eau-de-vie ! Il y avait quarante-huit heures que nous n'avions rien mangé, ou à peu près. Deux jours se passent là, dans le bois, où nous attendons en réserve, occupés à nettoyer nos fusils encrassés et ne fonctionnant plus; occupés aussi à perfectionner nos misérables abris. Des ordres viennent : à trois heures, départ. Relève nouvelle. Cette fois, nous occupons les tranchées de deuxième ligne. Nos cuisiniers sont tout près, nous allons pouvoir manger une soupe chaude. Mais non! j'étais depuis quelques instants dans un petit chalet, bien chauffé, quand arrive par téléphone l'ordre d'aller établir un réseau de fils de fer, en avant de nos premières tranchées, par conséquent tout près des Allemands. Dehors, le temps est affreux. Il n*est que plus favorable. On va dans le plus grand silence; on se met au travail. Jamais les Allemands ne s'étaient si bien bouché les oreilles : pas un seul coup de fusil. Mais la nuit est passée; si du moins la nuit prochaine pouvait nous trouver tous couchés sur de la paille, bien au chaud, tout près de ce maudit téléphone. Tout à coup : drin... drin... allol... « Le groupe du signal (c'était nous) voudra bien aller faire cette
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nuit une tranchée juste en avant du réseau de fils de fer posé liier. » En avant! et on part. On se reposera pendant la journée. De fait, cette fois nous nous sommes laissés littéralement aller sur la paille, sans manger, tant la fatigue était intense. Je me hasarde à quitter mes souliers. Un tiers de mes hommes ont les pieds gelés. Je dors quelques heures. Mais les marmites rappliquent, il faut aller se réfugier sous le « Signal » dans le rocher. Mais il faut mettre les souliers! Quel supplice! Beaucoup ne peuvent y parvenir. La nuit vient. Enfin la relève va se faire, on va pouvoir descendre à Thann. Dix heures du soir. La relève est là. Il est presque onze heures du soir quand nous pouvons nous mettre à redescendre par le flanc gauche de la montagne. Sentiers afl'reux, trous d'obus, nuit à faire peur. On est obligé de se tenir l'un à l'autre. Ensemble on tombe, ensemble on se relève. . . Enfin nous arrivons. Quel bonheur!
Victor L..., Sous-lieutenant au N' régiment de ligne.
21 janvier. — Je circule dans les rues, seul être vivant entre des maisons qui s'écroulent ou des devantures solidement fermées et barricadées. Les habitants sont terrifiés, la moitié est déjà partie. Comme huit jours de bombardement ont transformé notre jolie ville!... Les beaux vitraux de
l'église gisent en miettes sur la place, et les tuiles bariolées de son superbe toit servent à combler les trous béants des marmites. Tous les jours, visite de deux ou trois avions allemands. Le soir, nous sommes fouillés par d'énormes projecteurs, et le lendemain, parfois dès sept heures, le bombardement, la pluie affolante des obus, des hurlantes marmites, recommencent. On se terre, on entend le sifflement de leurs immenses trajectoires, les murs qui s'écroulent, les toits qui s'ouvrent. A la nuit, la vie reprend très timide, un ou deux magasins s'ouvrent, quelques civils circulent, c'est tout. Temps très froid, 10, 12 degrés au-dessous de zéro. J'ai passé trois nuits dans une cave sans paille, sans couverture, à geler. Nous avons touché d'énormes plastrons de bique et de mouton. On met cela sur la capote, le poil en dehors, ce qui nous fait très fort ressembler à l'homme primitif. Ajoutez-y des gants en peau, un passe-montagne et une couverture, et vous aurez la forme des soldats d'Alsace...
27 janvier. — Avant-hier, j'étais dans une cave, tout près de l'église. Les bombes tombaient çà et là. Merveilleux arrosage. Après un excellent sommeil sur un tas de fumier, je sortis pour aller prendre un peu l'air : une énorme colonne de flammes et de fumée sortait du pâté de maisons derrière la cathédrale. Je ne fis qu'un bond sur ma
bicyclette : j'en étais sûr, c'était notre maison qui brûlait. Je saute sur la grande place. « Qui brûle? » — « Le menuisier. » Trois bombes, dont une incendiaire, sont tombées en plein sur notre pacifique popote. Par hasard, je n'étais pas là. J'y passais presque toutes mes après-midi, à trier et à écrire. Un seul vaguemestre se tenait avec le vieux et la dame au premier. Les obus sont tombés coup sur coup. Une minute et tout flambait. Rien à faire. Nous avons emporté les braves gens évanouis de frayeur, et le déménagement a commencé sous les flammes. A trois, nous avons tout emporté. Dans la maison voisine, des soldats volontaires opéraient le même sauvetage. Deux heures après, quatre maisons étaient en flammes. Krieg ist Krieg. — Priez pour nous.
Antoine C...