Sur les pentes de Notre-Dame-de-Lorette
I 1. I. F.TTRKS A NOTRE-DAME.
J'ai eu la joie très vive, il y a quelque mois, de mettre la main sur une poignée de documents où se révèle an vif la piété de nos combattants. C'était au nord du famou.x éperon de Notrc-Dame-de- Lorette, sur la lisière du bois de N...
Le dimanche 4 juillet, après ma messe célébrée au milieu d'une clairière ensoleillée, le commandant de F... m'aborde et me dit : « Monsieur l'auinônier, coimaissez-vous, sous les liètrcs là-haut, la petite chapcdlc (jui domine nos batteries'? »> Je l'i^-^norais entièrement. « Nous avons découvert derrière la statue tout un monceau d'e.x-voto, de prières, — connncnt dire cela? — de billets adressés à la sainte Vierge par nos soldats de passage. Ils sont si touchants que, par crainte d'une profanation, nous n'avons pas osé les enlever. Et pourtant, si on les laisse, ils vont se perdre; depuis trois semaines, le tas en est déjà bien diminué; il y a les allants et venants, et puis cela s'envole, (juand on nettoie ou qu'il vente... »
Tout en causant, nous arrivions. C'était un oratoire l\»rt tv\ii;u, mesurant au jtUis S inètrcs sur
S mètres, mais élégant, élancé, de style ogival et entièrement construit d'une belle pierre sculptée. Le temps de glisser la main derrière la statue qui surmontait l'autel — la boîte aux lettres de la Madone — et le commandant me remettait le précieux « courrier » .
C'était la plus étrange liasse de bouts de papier qui se puisse voir, de tout format et de toute couleur. Ah! ils ne sortaient pas d'une élégante librairie de boulevard. Avant de servir de messagers célestes, ils avaient traîné dans les poches ou les sacs, tachés de graisse, de sueur et de boue : cartes postales, revers d'enveloppes, résidus de lettres, fragments détachés des « petits paquets » reçus du pays, ou môme simples bandes découpées dans la marge d'un journal... Et sur ces lambeaux, toutes les orthographes, toutes les encres, tous les genres de crayon, toutes les calligraphies, — et toutes les supplications. Suivant l'expression du commandant, chacun constituait bien un « billet à la sainte Vierge ». Il y en avait près d'une centaine.
Je les parcourus avec avidité, muet de surprise, debout devant la Vierge, à qui je répétais les messages. Après seulement, je m'aperçus que j'aurais dû les lire à genoux.
Un des suppliants, C. W..., implorait simultanément « Notre-Dame de Lourdes, de la Delmande et de Lorette ». (1" juin 191S.) Les autres se con-
IMAGES DK LA GRANDE GUERKE 10»
tentaient, d'ordinaire, d'une seule adresse; et, pour la plupart, c'est vers la vierge de Massahielle qu'ils se tournaient : soit qu'il eût passé dans ce hois plusieurs régiments des Basses-Pyrénées, soit tout simplement parce que le sanctuaire de Lourdes est pour toute àme française — peut-être même pour toute àme catholique — le plus populaire du monde entier.
Quel(iues-uns se contentaient d'un mot très bref :
« Merci à Notre-Dame de Lourdes. — M. V..., ingénieur A. M., N' d'infanterie. L'a échappé belle le 12 octobre 1914. »
« Notre-Dame de Lourdes, je vous remercie de votre protection. — L..., N' territorial, 3° compagnie. »
Un bon nombre, d'un libellé uniforme, ne différaient entre eux que par le plus ou moins d'application dans les jambages. Ainsi ce texte, répété cinq ou six fois :
« Remerciements jusqu'à ce jour. Donnez-moi santé et courage ainsi qu'à ma ciière famille. Protégez-moi jusqu'à la lin de cette maudite guerre. — N..., le 28 avril 1915. B..., adjudant au N% 1" com pagnie. »
Ou bien, avec quelques variantes :
0 Notre-Dame de Lourdes, priez pour moi et ma
dlO IMPRESSIONS DE GUERRE
petite famille. Donnez-moi bon sort et courage jusqu'à la fin de cette guerre. — L..., sergent. »
« Notre-Dame de Lourdes, je dépose ce simple billet pour vous prier de me tenir sous votre protection pendant toute la durée de la guerre, promettant de vous rester toujours fidèle pendant toute ma vie. — 30 mars 1915. B. M..., N° régiment à pied. »
Ailleurs, une clausule discrète rappelait à la destinatrice un contrat intime passé jadis au fond de l'àme :
« Remerciement à Notre-Dame de Lourdes, priez pour moi et pour tous mes parents qui sont à la guerre et faites que nous puissions rentrer dans notre famille... Je suis toujours fidèle. — C..., du Nv »
Je soulevais une feuille toute maculée et c'était une invocation plus pressante encore :
« Aix-Noulette, 18 avril 1915.
« Je vous remercie, sainte Mère de Dieu... et c'est à genoux que je vous demande la continuation de votre haute protection pour moi, votre très humble fils, pour ma famille et pour mes camarades. Ainsi soit-il. — D..., sapeur, N' génie. »
Ou celle-ci, que l'on croirait tombée du psautier jauni d'un ménestrel :
« Madame la Vierge,
« Je viens à vous pour vous demander la grâce d'avoir pitié de moi, de me protéger de tout danger et d'assurer mon retour auprès de mes bons parents et de celle à qui je pense.
« Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. — L... »
Et dans le même genre, pour lui faire pendant :
« Monseigneur Jésus-Christ,
« Tenez compte de mes prières, pardonnez-moi bien vite mes oifenses, ayez pitié de moi et protégez-moi beaucoup de tout danger en m'accordant un procbain retour auprès de mes bons parents et de celle à qui je pense. Veni Creator, il n'y a que vous pour me sauver et m'accorder une vie heureuse. Protégez-moi ainsi que mes chers frères qui sont si loin de moi. Que votre volonté soit faite. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. »
Deux autres, encore plus simples, dont l'écriture très irrégulière, mais très appliquée, (jénotait de grands elForts.
« Remerciements à Notre-Dame de Lourdes de me protéger et me donner du courage comme
VOUS avez donné jusqu'à ce jour et de santé. — M.. , au N' territorial, le 20 mai 1915. »
« Notre-Dame de Lourdes, je m'adresse à vous pour que vous me donniez la grâce de revenir un jour voir mon petit foyer avec toute ma petite famille que je suis si éloignée (sic). Préservez-moi contre les malheurs que je risque chaque jour et je vous en supplie faites arrêter le plus possible vite ce terrible carnage qui fait tant de cadavres. Priez et levez les bras pour arrêter tout ça. Je vous serai reconnaissant toute ma vie. — L..., Basses- Pyrénées. »
Tout naturellement nos hommes n'oubliaient pas de prier pour la victoire. Et les supplications de ce genre — supplications nationales — se faisaient volontiers collectives.
« A Notre-Dame de L...,
« Humblement prosterné devant vous, je vous supplie de bénir la France et ses armées : faites que la victoire vienne récompenser les efforts de ses enfants en flottant dans les plis de son drapeau et que je revienne auprès de ceux qui espèrent en mon retour. — G... »
« 0 Marie, Vierge très pure et Mère de Dieu, nous voici prosternés à vos pieds pour vous offrir nos prières fdiales et donner à votre cœur notre chère patrie. — Sergent L..,, N% 11° compagnie; L.
J..., N% U' compagnie; D..., N% 11" compagnie; P. R. ,N% M"; B. C ..,N% M'.
« Souvenir de notre passage à N.-D. de L..., le 17 juin 101 0. »
Des cavaliers aussi sont venus à l'oratoire, mais à pied sans aucun doute, en attendant qu'ils y reviennent et le dépassent bientôt au galop de leurs montures.
« Remerciements à Notre-Dame de Lourdes. Qu'elle nous préserve jusqu'à la lin de cette maudite guerre, comme elle nous a préservés jusqu'à ce jour.
0 Veillez sur nous. — T... Julien, cavalier; T... Emile, sous-officier, natifs des Vosges.
« N' régiment de chasseurs à cheval, le 30 décembre 1914. »
Je restai longtemps sous les hêtres, poursuivant ma lecture...
Que faire d'un pareil trésor? Pas un instant l'idée no me vint de m'en con.sidérer comme le propriétaire. Et cependant il fallait le soustraire au gaspillage.
Je levai les yeux. A travers les troncs d'arbres se profilait la crête de Notre-Dame-de-Lorette, et, par liniagination, je me représentai là, tout à la pointe de l'éperon, l'imposante basilique qui, très certainement et d'ici peu, serait construite sur cet II. 8
immense ossuaire, à la place de l'ancienne chapelle, invitant d'un geste incessant à prier pour les milliers de braves tombés ici pour la France. Sans conteste, c'est là-haut que se trouvait le titre de propriété, et mon devoir très net était de conserver ces reliques pour les archives de ce futur sanctuaire. En attendant, j'en ferais dresser plusieurs copies, dont l'une serait immédiatement remise à l'intrépide évêque de l'Artois, Mgr Lobbedey.
Ainsi fut fait (1),
Et maintenant, pour les mettre en sûreté, je me suis séparé des originaux ; je n'ai plus avec moi qu'une de ces copies. Je viens de la relire. Mais faut-il avouer que, dans ces lignes calligraphiées d'une main très sûre, je n'ai presque rien retrouvé de l'intense émotion qui m'avait saisi en face des chiffons sales et déchirés, dont la détresse évoquait aux yeux l'aspect même des « poilus » suppliants qui les avaient rédigés ?
Et qui sait si, après la guerre, les signataires de ces billets ou leur famille ne seront pas heureux de venir baiser ces souvenirs, en reconnaissant, dans l'acte de foi qui les inspira, soit la cause de
(1) Bien m'en prit d'avoir retiré ces ex-voto. Dix jours plus tard, un obus, arrivant de plein fouet sur l'un des montants du portique, épanouissait sa nappe de fer à l'intérieur de la chapelle, descellait les vitraux, brisait en partie la statue et, sous les yeux du capitaine L..., qui restait indemne, criblait d'éclats et tuait un de ses lieutenants. Quand j'y retournai quelque temps après, ce n'était plus qu'une ruine.
leur préservation, soit un motif d'espérance pour adoucir les larmes versées sur de chers disparus?