Ma batterie pendant l'offensive
24 septembre 1915. — Etre bombardé en ville n'est absolument rien auprès de cette impression « d'être l'objectif »... Pourtant ces bcures cruelles se vivent; c'est moins extraordinaire comme sensation qu'on ne le croirait à voir de loin une batterie bombardée. Au fond (et lieureusement) on est impuissant à réaliser pleinement la situation. A partir d'une certaine intensité de sensation, notre sensibilité, pas faite pour ces doses-là, n'enregistre plus; on ressent une vague et générale borreur de la situation, et l'on continue d'être impression-
nable aux menus faits; par exemple, dans l'abri bombardé, je me rappelle m'être préoccupé de ne pas appuyer sur mon stylo dans ma poche, de peur de le casser. Après le bombardement, je cherchai partout ma capote que j'avais laissée deliors, et une véritable angoisse m'étreignait à ne pas la retrouver. A la fm, je la retrouvai, toute percée d'éclats : « Heureusement que tu n'étais pas dedans! » me dit-on.
Cela me fit rire beaucoup de la retrouver ainsi; d'ailleurs on riait de pas grand' chose à ce momentlà... L'équilibre ne s'était pas encore rétabli dans la cervelle. Ce même soir, un servant qui fut, dans le civil, typographe, socialiste, voire candidat à la députation, ne voulait-il pas m'entraîner dans une vaste discussion politico-religieuse, « une discussion mondiale », disait -il, pendant que nous mangions, dehors, entre deux trous de marmites, attendant les prochaines. Le thème de son monologue — car ce fut un monologue — était « guerre à la guerre »! Or, ce brave socialiste est un excellent canonnier, qui ne renâcle jamais à tirer sous le feu; seulement, à cette heure, il jurait ses grands dieux que les obus envoyés lui faisaient autant de peine que les obus reçus : cette idée amusa beaucoup nos Savoyards !
Ai-je déjà noté que « nos » marmites ont été reconnues pour des 210? — Nous en avons reçu une soixantaine en tout.
25 septembre 1915. — Hier, cette nuit, ce matin, journée tranquille pour nous... pas pour les Allemands. Rien (ju'à entendre ce qui part, sans njômc en recevoir, il y a de quoi devenir fou. Certainement l'imagination la plus folle n'eût jamais rêvé pareille débauche d'obus et, môme en y assistant, on demeure impuissant à pleinement réaliser ce qui se passe.
Les civils, quelques civils du moins, les cafetiers, n'ont pu se résigner à s'en aller. Je n'aurais jamais imaginé qu'au cours d'une lutte pareille on pût aller bien paisiblement « boire un verre ».
Cette journée du 24 et la nuit suivante étaient mes vingt-quatre heures de repos. Ah! comme j'en ai joui, me débarl)Ouillant longuement, m'étalant sur la paille, baguenaudant, causant, fumant, en un mot me reposant copieusement... J'admire la fraîcheur que revêtent en ce moment toutes ces sensations animales : je suis comme un bon sauvage.
Sur le tard, j'allais faire une course jusqu'auprès de l'aumônier divisionnaire. Pendant que je roulais, brusquement, comme pour une répétition de l'assaut linal, se déclencha le plus furieux orage d'artillerie qui ait probablement été ouï depuis que le monde est monde. Cela dura dix minutes : 75 à toute allure et toute la grosse : c'était surhumain, tellement inouï de puissance déchaînée ijue cela passait les limites du beau.
Pendant ce temps, je me confessais. Oh! que ma conscience m'était claire, vide de tout nuage, de tout scrupule, et presque d'orgueil.
Dans l'après-midi, j'ai essayé de faire un peu de piano. Quoique aucune pièce ne tirât très près, on s'entendait à peine en jouant fortissimo. J'ai joué du Wagner, mais l'accompagnement était de canons français, exclusivement. Depuis trois jours, hors les rares accalmies, on se crie à l'oreille ce que l'on veut se dire.
Ce matin, quelques hommes viennent de l'échelon nous renforcer. Ils sont beaucoup plus émus que nous ; c'est d'ailleurs amusant de voir la tête de nos conducteurs de passage, quand on les amène devant la batterie dévastée. Si l'on prolonge un peu la causerie, on s'aperçoit qu'ils écoutent distraitement et repartiraient volontiers. Nous ne sommes pas plus braves qu'eux, mais nous sommes « baptisés ».
Étrange chose que la peur ou le courage.
Deux, parmi nos servants les plus dévoués, les plus braves gens, sont, quoi qu'ils fassent, absolument paralysés par l'épouvante physique. S'ils veulent quand même servir la pièce, ils empoignent à bras-le-corps un camarade pour un levier, renversant les obus sur le terre-plein, prennent pour un sifflement boche la plainte aiguë d'une ceinture qui se détache. Finalement, ils sont malades, très malades : « diarrhée des combattants », indiges-
IMAGES DE LA GRANDE GUERRE 9a
lion, troubles cardiaques, toutes sortes de vraies soufl'rances les envahissent : il n'y a plus qu'à les soigner.
De môme tempérament, mais plus « intellectuels », ils pourraient peut-être réagir. Un simple ouvrier des villes, plus habitué à vivre par l'intelligence, vécût-il, d'ailleurs, de mensonges, se commanderait mieux. Ceux de la campagne, eux, sont trop « nature ». Ils veulent tous faire leur devoir, mais leur volonté, très instinctive elle-même, n'arrive pas toujours à faire ployer l'instinct.
^ la totalité de nos hommes — à cette exception près — est aussi tranquillement au devoir, c'est que, chez eux, l'instinct ne crie pas par trop fort; mais cela ne veut pas dire qu'ils n'aient pas de mérite. Un mot de l'un d'entre eux livre leur ultime motif de courage : comme il quittait l'abri pour tirer, on lui dit : « Mais ça tombe! » Sans la moindre pose et tout en sortant : « Que veux-tu, dit-il, il faut bien faire son devoir. »
Et je crois que cette simple remarque permet de se rendre compte de la différence entre le courage de l'Iiornme, courage véritable, à base de devoir, mais à demi inconscient, et le courage de l'officier : celui-ci ne sera pas plus grand peut-être, ni plus méritoire; seulement, beaucoup plus clair à ses propres yeux, beaucoup plus domini' par rintolligence, il sera mieux en garde contre les terribles retours de l'instinct : il pourra se garder
100 IMPRESSIONS DP: GUERRE
lui-même et « encadrer » le courage de l'homme. Et cela impose à l'armée d'être une aristocratie, pas nécessairement de naissance, mais toujours une aristocratie de l'intelligence, de l'éducation, de la fortune même, ou tout simplement du grade... ; car, il n'y a pas à dire, le monsieur pour qui l'on réquisitionne un lit et qui se fait cirer par son ordonnance, a plus de facilité que le besogneux soldat de deuxième classe pour rester ou devenir, non pas un citoyen, mais un soldat « conscient », libre de son intelligence, c'est-à-dire un chef.
Onze heures et demie. — Des cuisines, où j'étais allé manger la soupe, on a, vers onze heures, rappelé tous les hommes aux pièces. On se chuchote que la fameuse heure H, l'heure initiale, d'où datent toutes les opérations de l'assaut final, serait aujourd'hui midi. Je ne sais si c'est bien exact, — car le temps est détestable : nuageux, pluvieux, brumeux.
Il ne faudrait pourtant pas que cela tarde trop, car cette lutte finit par épuiser les nerfs des artilleurs eux-mêmes — et même en ayant le dessus, comme nous l'avons.
Onze heures cinquante. — Le tir est toujours furieux, quoique ce ne soit pas encore le grand déclenchement.
Midi cinq. — La batterie commence à faire feu des quatre {)ièces. C'est bien l'assaut final. Tout ce qui a bouclie de canon tire de toute sa vitesse sur l'ennemi : c'est le plus infernal « clialiut » qu'on puisse rêver. Le bruit court d'une victoire anglaise... Ceux qui auront perdu cette occasion de devenir fous, fous d'enthousiasme et de bruit, ne le deviendront jamais.
A la 3° pièce, P..., le sous-officier, crie : « Envoyez! » comme le cuisinier C..., et l'obus allongé s'envole avec ses 12 kilogrammes de mélinite.
Midi vingt-cinq. — Je croyais que c'était déclenché et que le vacarme ne pouvait être dépassé; mais non, voici seulement que commence le grand déclenchement du 75 à toute allure.
C'est fou! Je n'ai plus d'expression. Suis-je de ce monde, ou d'un autre, infernal ou divin? — On ne sait plus.
Midi trente-cinq. — Je viens de sortir; j'ai donné à quelques-uns du coton pour se mettre dans les oreilles. On dit qu'en Champagne, on aurait déjà, à onze heures, avancé de 1 500 mètres...
Là-haut — aux pièces — on parle par gestes ou bien on se liurlc dans l'oreille; Ihori/on est gris, les arbres gris, tout vacille et tremblote dans les vibrations et la fumée : il n'y a plus d'hommes, rien que des machines (jui les asservissent et les
font se démener le long d'elles, trempés de sueur, pleins de poussière, demi-vêtus.
« Plus d'un coup par minute », me dit P...
Il y a des demi-accalmies, comme d'un ouragan, puis, brusquement, sur tout le front de l'immense béte, un sursaut plus désespéré, un hurlement plus fort qu'avant.
Une heure quinze. — On fait, aux pièces, une « tournée » de rhum; j'y ai droit, paraît-il, et je m'administre un demi-quart, sans me faire prier.
Deux heures. — Le major visite les batteries. Danse effrayante.
Deux heures cinq. — Le lieutenant arrive : « Nous sommes dans B... Les Boches ne tirent plus sur nos tranchées que quelques coups qui semblent venir de très loin. »
Deux heures dix. — Un taube a le toupet de venir nous survoler : « Abritez-vous. » Tout s'arrête. Sur tout le front, calme étrange.
Les chevaux doivent, paraît-il, être garnis pour six heures.
L'enragée canonnade reprend.
Trois heures. — Passage d'un petit groupe de prisonniers : jeunes et beaux gars; ce sont des
chasseurs à pied, pris devant B..., car B... n'est pas encore h nous. Ils ont, ma foi, bon air et je ne puis qu'admirer l'allure militaire avec laquelle ils partent, reviennent, font demi-tour au commandement de leur sous-officier.
Le 75 — près de l'autre batterie — a eu un accident de pièce; autre accident à notre droite, mais pas un liomme de touché.
Quatre heures trente. — Un élément de ceinture de roue a sauté à la 2° pièce; il avait fallu changer l'obturateur; pas étonnant, après un tir pareil. On répare en ce moment, et dans cin(( minutes, on recommencera. Les autres pièces tirent toujours.
27 septembre. — Huit heures dix du matiu. — C'était tout de même une belle et grandiose vision, notre batterie au travail, une vision qui m'évoquait ces vieilles gravures de guerre navale, où l'on voit des canonniers dépoitraillés et musculeux, ficelés d'une ceinture en désordie, se démener, mouchoir au cou, cheveux au vent, autour des caronades.
Il aurait valu la peine d'en croquer, de nos bonshommes : par exemple ce petit ciiargeur \if, la culotte aux iianches, la ciiemise ouverte, un grand mouchoir bleu dans le dos, qui se démenait comme un diable sur un marchepied, à sa culasse chaude.
Mon ex-brigadier infirmier, un jeune voyageur de comniôi'ce, crâne et bien planté dans un bleu horizon neuf, se campait à sa pièce^ en belle allure, le képi un peu sur l'oreille, comme si toute une galerie féminine eût pu l'admirer.
A la pièce voisine. P..., le benjamin des sous-offs, rose et florissant, « envoyait » avec un sourire, pendant qu'à côté de lui, le bon M..., placide, faisait sa distribution sans y mettre aucune méchanceté.
Deux pas plus loin, émergeaient du terre-plein la tête reposée eL les moustaches gauloises de M. J.-L. R..., bon propriétaire savoyard, qui alignait ses angles successifs, comme il eût fait pour une enchère de bestiaux ou de grains.
Oh! la peu féroce batterie que la mienne et combien française, brave, tranquille et gaie; et pourtant quel mal nous avons dû faire à l'ennemi! Cette idée me frappe brusquement au moment où passe derrière les pièces le capitaine, attentif, calme, soucieux de ses hommes, l'air très bon, et si peu féroce, lui aussi! « Tu vois cet homme, dis-je au sous-chef, eh bien, il en a des morts sur la conscience !» — Et le sous-chef, qui aime à taquiner : « Dis donc, B..., il tue pourtant des catholiques? » — « Qu'est-ce que ça fait? Il les envoie en paradis. » Le fait est qu'à cette heure, j'accepte cet « envoi » de nos frères d'en face avec beaucoup de désinvolture et pourtant sans aucune haine.
Noire sous-chef 1 C'est ce qu'il y a de plus beau
ilans la batterie au travail : ce colosse de 12*i kilogrammes, velu, tranquille, débonnaire, une cliemise noirâtre sur le dos; au l)ec, une pipe triplement culottée, se promène tout le jour d'une pièce à l'autre, occupé, pas allairé, et laissant tomber de sa voix flamande quelque appréciation savoureuse et traînante sur les gens de là-bas.
Et le lavage des pièces, entre deux coups, pour les refroidir, typique tableau de guerre! Le cbef de pièce empoigne l'éponge, la lance à la tète d'un servant, qui, les mancbes retroussées, suant et rapide, plonge dans lu Ijaille. inonde la culasse brûlante, toute noire, pendant que les autres sautent sur le gros écouvillon poilu et ruisselant, le passent et lo repassent dans la pièce, qui dégoutte à présent, comme trempée de sueur, elle aussi...
Tout cela, c'est avant-hier que je l'admirais. Hier, j'étais relevé aux pièces et comptais me reposer à 200 mètres de là, près des cuisines, au cantonnement.
C'est dimanche : messe rapide.
H est ex(juis de voir comme la batterie apprécie eidin ses ofliciiM's. Le ca[)itaine, (ju'on connaissait mal et (piun se ligurait un peu distant, a maintenant une cote énorme. On l'a vu calme, prudent, courageux, oublieux de lui, passionnément soucieux de ses liommes; sa très grande bonté s'est enfin épanouie en quelques mots heureux; bref il est maître de la situation, et par le dedans.
Le lieutenant, lui, jette parmi les hommes une note d'entrain jeune, de courage insouciant, qui semble s'amuser des obus; il sait faire rire pour qu'on n'ait pas peur.
Quant à l'adjudant chef, sérieux, paternel, recevant les marmites avec une bonne humeur ironique, les hommes ont dès longtemps deviné sa qualité d'àme sous des dehors un peu bourrus.
Tous les chefs de pièce ont été à hauteur; leurs hommes sont contents d'eux. Ils sont contents aussi de leurs majors, qui ne les ont pas quittés d'une semelle; ils aiment le courage un peu fantasque et parfois trop luxueux du major — le courage modeste, calme et si sûr de lui, du médecin auxiliaire. Bref, la batterie cimentée sous cet orage forme vraiment un bloc d'une seule coulée, d'un même grain, inentamable.
« L^union sacrée, » qu'elle est facile sous les marmites I Et comme alors on la comprend et pratique droitement, sans abdication ni vexations. Ce soir — au café, où je faisais ces réflexions — parmi les quelques-uns qui trinquions ensemble, était mon socialiste discuteur d'avant-hier : avec quelle aisance entière nous causions et nous sentions amis, plus que cela : frères, et comme son âme rendait bien le même son que les autres : un son français!