‹ Impressions de guerre de prêtres soldatsChapitre 11 sur 35 · I 2. — LEURS PAROLES · texte numérisé non relu

I 2. — LEURS PAROLES

Ceux qui prient ainsi savent souiïrir en chrétiens et, (juand il le faut, admirahlcment mourir.

Que de fois, à l'aube d'une nuit passée auprès des blessés et des mourants, j'ai regretté de ne pouvoir me rappeler les mots si simples, si sublimes, par lesquels ils avaient accueilli l'offre des « suprêmes consolations », cris du cœur où rien n'est pour la parade, et livrant dans leur spontanéité toute fraîclie le fond le plus réel des intimes pensées. Dans ces moments, on n'a pas le temps de « s'étudier », pas le temps de s'attifer, — d'ailleurs y sonj,^e-t-on? — L'âme laisse jaillir en une plu'ase son trésor le plus caché. Et c'est si beau, que je me suis surpris souvent à bénir devant Dieu et à exalter la mère ou le prêtre dont les enseig^noments avaient jadis formé les premiers germes de ces richesses vivantes.

Et pourtant, quand j'essayais do me rappeler ces paroles, la mémoire était rebelle, ou si j'arrivais à les reproduire, je me trouvais seulement en face de mots secs et décharnés, ou bien au con-

traire soufflés de rhétorique ; j'avais oublié le contexte, la question qui avait amené la sublime repartie, et toujours il y manquait l'expression humaine et le son de la voix... Dans l'immense chaos, pourtant, quelques-uns ont surnagé.

Voici un brancard sur lequel on achève de panser un bombardier; le visage disparaît presque entièrement sous l'ouate et les bandages ; le major se penche à mon oreille : « Affreuses blessures par grenades : un œil arraché, l'autre presque sûrement perdu. » Des vingt camarades présents, pas un ne parle. Bien qu'habitués à de pareils spectacles, on les devine encore saisis d'horreur et de pitié par la plaie qu'ils viennent de voir. Comment ce malheureux va-t-il accueillir ma visite, surtout en public, devant tant de monde? Je m'incline un genou en terre, bien près du pauvre visage.

— C'est l'aumônier, mon petit, qui vient te dire bonjour.

0 merveille! je vois les deux mains inertes qui se cherchent l'une l'autre, se joignent dans un geste de prière, et se lèvent vers moi.

— Oh! monsieur l'aumônier, que je suis content!

— Tu souffres beaucoup ?

— Je n'y pense pas.

Et prenant les mains qu'il me tendait, je m'approche plus près encore de son oreille :

— Est-ce que tu as pensé à faire ta prière depuis que tu es blessé?

— Oli ! oui, allez, et même que j'ai bien remercié le bon Dieu.

Je ne sus que répondre. Remercier, dans une circonstance où tant d'autres auraient eu peine à réprimer une plainte, peut-être même un blasphème !

C'était un Lyonnais ; de suite, il se mit à me parler de Fourvières. Les yeux morts semblaient en contemplation devant la sainte colline et la basilique de là-iiaut. Touciianle coïncidence! quand je voulus voir le nom inscrit à son poignet, je m'aperçus que, sauf une lettre, ce fils fidèle de Marie portait le même nom que sa lAIère du ciel; et comme il fut heureux quand je lui en fis la remarque !

Durant la nuit qui suivit la terrible attaque du IG juin, je me trouvai seul par une obscurité profonde, au milieu d'un carrefour de tranchées récemment conquises, en compagnie de trois mourants. Deux n'avaient déjà presque plus la force de parler. Quand je me tournai vers le troisième, j'entendis ses lèvres qui remuaient.

— C'est l'aumônier, petit.

— Quelle chance ! justement, je priais. Je souflVe tant! Je voudçais trop mourir; est-ce (|ue c'est un péché, dites?

Quel genre de blessé avais-je devant moi? Vite,

un coup de lampe électrique, rapide, pour ne pas nous faire repérer, en formant abat-jour avec la paume de la main. Pauvre amil ce n'était plus qu'un tronçon d'homme; une jambe était partie, l'autre pendait, paquet de drap sanglant et terreux enveloppant des os broyés.

Sous le même éclair, j'avais regardé le nom; c'était un de ces noms bretons dont la sonorité rappelle trop le mot d'Armor pour qu'on les oublie jamais.

Le cher enfant avait remarqué mon examen.

— Monsieur l'aumônier, croyez-vous que je puisse vivre?

— Mon petit, tu sais, moi je ne suis pas médecin. Il faut toujours espérer, mais s'il te fallait mourir, cela t'ennuierait-il?

— Ob', non, au contraire.

— Tu iras voir le bon Dieu.

Il y eut un silence.

— Comme ça? Tout de suite? Ohl non.

— Et pourquoi pas?

— Oh 1 monsieur l'aumônier, je ne le mérite pas.

— Comment, n'as-tu pas fait ton de\ oir?

— Si, si, autant que j'ai pu, mais comme les autres, pas mieux.

— Et maintenant, tes souffrance^ est-ce que tu les acceptes?

— Oh! oui, toutes.

— Pour l'expiation de les fautes ?

— Oui.

— Pour la France?

— Oui, pour la France.

— Pour tes parents?

— Oui, pour tous.

— En union aux souffrances de Notre-Seigneur.

— Oh! ouil

Et en disant cela, de quel cœur il pressait sur ses lèvres le crucifix que je lui tendais!

— Mais alors, mon pelit, pourquoi ne veux-tu pas aller au ciel tout droit?

— Je ne sais pas... Si vite! Je ne croyais pas qu'on pouvait. Alors, peut-être dans quelques minutes?

— Peut-être...

— Oh! que je suis content!...

Et pour endormir sa souffrance, il se remit à prier, tandis que je procédais sur ses cliers memhres meurtris aux suprêmes onctions.

En de pareils moments, je ne sais quel désir vous prend qu'un obus vienne et vous broie, afin d'accompagner celui que l'on console. Il semble qu'accroché à une âme aussi belle, on monterait plus vite et plus droit. Illusions peut-être; là surtout, il faudrait être digne.

A côté de ces admirables sentiments, bien pâle apparaîtra, (juoiquej'en aie été sur le coup extrême-

ment touché, cette supplication rimée que je recueillis' un soir sur les lèvres mourantes d'un artilleur. Il venait de recevoir, en pleine connaissance, les derniers sacrements. Comme je lui présentais le crucifix : « Oh! » soupira-t-il avec ferveur en le baisant; et distinctement, il murmura une prière dont l'originalité, et la cadence très nette, m'aidèrent à retenir du moins quelquesunes des premières assonances :

0 mon Jésus mignon, Venez avant que ce soit long!

Si je ne gagne plus mon pain, Qui donc le donnera aux miens?

Dans une circonstance analogue, mais au fond d'une cagna. un petit chasseur grièvement atteint me confia qu'il n'était pas baptise.

— Comment le sais-tu?

— On me l'a toujours dit.

— Tu as d'autres frères?

— Oui.

— Baptisés?

— Pas plus que moi.

— Pourquoi?

— Le père disait qu'on n'avait pas le temps.

— Et maintenant, tu voudrais?

— Oh! oui, mais... ça va vous déranger.

— Penses-tu! Et qu'est-ce que tu sais de la religion?

— Ce que vous disiez à l'église.

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— ■ Tu y venais?

— Tous les soirs.

— Mais alors, pourquoi ne m'as-tu pas domando plus tôt?

— Je n'osais pas, j'avais honte.

L'instruction fut vite coniplét^e, je lui fis renouveler devant témoin son désir du baptême. Mais «juel tremblement dans les mains du jeune séminariste que je chargeai de projeter sur le front du néophyte, pour me guider, les faisceaux d'une petite lampe! Et je ne tremblais sans doute pas moins (|ue lui, en répandant sur ce front illuminé l'eau régénératrice.

Comment dire enfin l'émotion qui vous saisit, lorsqu'on trouve parmi les reliques d'un de ces ("liers petits une lettre comme celle-ci, que la famille m'autorise à publier :

« La personne (jui trouvera cette lettre s'il vous plait l'envoyez à mes parents.

« Cher papa ciière sœur et cher frère Depuis le 10 août que je combat pour le salut de la France et de la patrie j'ai toujours fait mon possible, pour me conduire comme il faut jai été et ne suis pas parfait mais priant Dieu matin et soir pour m'aider h me donner le courage nécessaire j'espère que le lion Dieu me pardonnera.

« Tomber au champ d'honneur je meurt en me reconcilhant avec Dieu et le prie de me donner le

courage de supporter l'agonie et ma dernière pensée est pour vous tous chers parents oncles tantes cousins et cousines dont je vous envoie mon dernier adieu.

« Priez pour moi je prie pour vous consolezvous, c'est le Bon Dieu qui le veut, on se retrouvera tous au Paradis là où on aura le bonheur.

« Lucien, votre fils qui tombe en chrétien. »

Encore une fois, bénies soient les mères dont la formation a su faire germer dans l'âme de leur fils des sentiments d'une si haute valeur morale !

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