l'abbé JOSEPH RÉGAT, SAVOYARD
Il faut se borner. Je terminerai par la fin héroïque d'un jeune sous-lieutenant savoyard, qui ne passa pas même quinze jours sur le front et sut en si peu de temps conquérir l'admiration de tous.
D'apparence malingre, l'abbé Régat avait été jadis exempté après quelques mois de service militaire. Récupéré d'iiier, il avait voulu, « pour mieux servir », devinant la pénurie d'officiers où la France allait se trouver, suivre les cours des E. 0. R. Et c'est en cette qualité qu'il nous arrivait au N° bataillon de chasseurs, après les furieuses attaques des 25, 26 et 27 septembre, où
tant de chefs, en effet, avaient jalonné de leur corps la légère trouée faite dans les lignes allemandes.
Très réservé, timide à l'excès, il n'avait rien de ce qui inspire de prime abord la confiance au soldat. On m'avait prévenu que, parmi les nouveaux arrivés, se trouvait un prêtre, et j'allais plein de joie à sa rcclierclie; un prêtre! quelle bonne aubaine! le premier que la Providence nous envoyait. Quand je le rencontrai, faut-il dire, à ma honte, (lue j'eus comme un instant de déception et d'in- (juiélude"? La parole était hésitante et les paupières avaient un battement nerveux qui donnait au regard une indécision pénible; quelle figure allait-il faire au milieu du corps d'élite où il entrait? — Fou que j'étais! Heureusement, un autre, plus habitué à juger les hommes au premier coup d'œil, allait mieux l'apprécier.
Ayant à peine fait quelques mois de service, Régat était en droit d'espérer poursuivre sa formation, comme second ou troisième de compagnie, sous les ordres de chefs expérimentés. Mais de ceux-là, depuis les attaques de la semaine précédente, il ne restait pas assez pour en fournir même un seul à chaque compagnie. Et par la force des choses, quand après trois jours de repos — de rej)Os'? — il nous fallut, le 4 octobre, remonter en première ligne au fameux bois en Hache, le sous-lieutenant Régat, vicaire aux Allinges quehiues mois encore
iU IMPRESSIONS DE GUERRE
auparavant, se trouvait commandant de compagnie dans un bataillon de chasseurs deux fois cité à l'ordre du jour depuis le commencement de la campagne. Et pour le seconder il n'avait avec lui pas un seul officier, point d'adjudant, mais en tout et pour tout quatre sergents, dont deux nouveaux venus. Dans ces conditions, et vu l'insécurité du secteur, il ne pouvait guère songer à la consolation de célébrer la sainte messe. Aussi, tous les jours je m'efforçai de lui porter, matin ou soir, la sainte communion. Il en fut ainsi le o, le G et le 7.
Or, le 10, un dimanche, alors que le bataillon, de nouveau fort éprouvé, comptait sur la relève, j'appris que le lendemain soir une attaque devait avoir lieu et que, parmi les deux compagnies désignées pour marcher en tête, se trouvait la 6% celle du lieutenant Régat.
Le service dominical dans les « tranchées de soutien » avait empêché le matin ma visite quotidienne. De suite après déjeuner, je partis avec le commandant de l'autre compagnie d'attaque — la 1" — qui allait faire sa reconnaissance.
Le soleil et le vent avaient asséché les boyaux détrempés par les pluies torrentielles des jours précédents. Le ciel était admirablement limpide^ tellement que vers quatorze heures un terrible bombardement se déclencha tout à coup. Les Allé-
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mands redoutaient-ils une attaque pour ce soir-là? En tout cas, ils étendaient un tir de barrage en règle sur tous les boyaux d'accès. A plusieurs reprises, il fallut nous garer pour laisser passer le gros des rafales et n'avait été celui qui attendait là-bas la visite divine, je n'aurais jamais osé enfreindre la consigne formelle de la brigade, ordonnant de se murer systémati(|uement sous terre au cours des bombardements.
La compagnie de Régat avait changé d'emplacement. Il fallut la chercher : et naturellement personne pour me renseigner. Au carrefour, là où le boyau débouche dans un chemin creux formant tranchée de deuxième ligne, à côté d'un entonnoir qu'un obus vient de creuser, un chasseur est étendu de tout son long sur le visage. Nouvel arrivé, sans doute, il a conmiis l'imprudence de sortir, malgré les ordres, et sans son casfjue; un éclat vient de pénétrer au-dessus de sa tempe gauche (l). Je me penche : c'est un des quatre sergents de la 6'. Allons! Régat n'en aura plus que trois demain pour mener son alTairo; mais dans son C(i>ur il aura le « Roi des sergents », (juc je lui amène.
Le lieutenant était dans son gourbi; pour y
fi) Transporté de suite par les soins de nos dévoués brancardiers, le sergent H .. étail trépané le soir même à l'ambulance de H..., mais, hélas! y succombait deux jours après.
trouver place, je dus attendre dans le boyau que son ordonnance se fût, à quatre pattes, tiré de ce trou de renard. Il était très calme et lisait avec soin de longues feuilles polycopiées à l'encre violette — son ordre d'attaque du lendemain évidemment. Il me salua joyeusement et lorsque je voulus déposer le saint Sacrement sur une planchette qui formait saillie, je crois me souvenir qu'il commença par glisser sur le bois rugueux ces papiers, qui, parce qu'ils lui dictaient son devoir, apparaissaient nettement à ses yeux de prêtre comme porteurs de la volonté de Dieu. Ce serait une première nappe pour la sainte custode, plus précieuse au cœur du Maître que les plus fines batistes; et quel symbole du pacte passé entre Jésus et son prêtre I
Ce qu'il me dit alors, je n'ai pas le droit de le répéter; mais je sais très bien que, lorsque j'eus achevé ma confession, — car je la fis à mon tour, — je reçus de lui, relativement à mes fonctions dans ce milieu militaire où je l'aurais cru si novice, des conseils empreints de la plus haute maturité.
L'attaque était fixée pour le lendemain à seize heures quinze. Dès le matin, Régat va trouver le capitaine D..., chargé de conduire toute l'affaire. « Vous me connaissez, dit-il, je suis tout neuf dans le métier. Quel est mon devoir précis? De ma personne, ce soir, que dois-je faire? »
« Tout d'abord, me raconta depuis le capi-
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taine D..., de qui je tiens tous ces détails, je ne lui dissimulai pas — ce que le commandant m'avait redit peu de temps avant — que l'opération était très difficile. Puis j'ajoutai : Vous êtes seul officier; partir en tète, c'est laisser la moitié de vos chasseurs sans commandement. Votre devoir est donc de lancer la première vague : et si elle progresse,
— car sinon ce serait inutile, — vous partirez avec la seconde.
« A ces mots je vis Régat réfléchir un instant, uniquement soucieux du meilleur succès et comme s'il n'eût pas été lui-même en cause; puis très calme, il répondit : « Mon capitaine, je ne crois pas. Précisément parce que je suis seul officier, si je ne pars pas avec la première vague, ça ne décollera pas. Si vous voulez, je partirai en tète, cela vaudra mieux. »
« J'admirai celte belle crànerie : c'était si français! et sachant l'état des cadres — trois sergents!
— je ne crus pas devoir m'opposer à sa décision; mais c'est lui (jui le voulut. Et probablement il avait raison; peut-être fallait-il cet exemple pour entraîner le reste... »
Son attacjue devait partir de la tranchée des mitrailleuses. Longtemps à l'avance, Régat s'y trouvait, réglant les derniers dispositifs, plaçant chacun, indi(iuant l'objectif à atteindre, disant à tous le petit mot d'encouragement : « Vous allez voir, cette fois, ça va marcher. Ils ne s'v attendent
pas, ils vont être surpris. En cinq minutes on y sera... » « Tout comme aurait fait le père K..., » me disait un vieux cliasseur, évoquant le souvenir de l'un des capitaines les plus populaires de la 6" compagnie, qui avait eu la poitrine défoncée lors des offensives du 16 juin. Le prêtre avait même fait mieux que ce que « le père K... » aurait pu faire; très simplement, à tous ses chasseurs qui le désiraient, il avait offert et procuré le bénéfice d'une dernière absolution.
Le chronomètre en main, il attendait : seize heures dix; plus que cinq minutes : onze, treize,... quinze : houp 1 il est le premier sur le parapet, fait un signe, sans un mot et... ça décolle merveilleusement! D'un bond, l'on atteignait la sape intermédiaire; très maître de lui, Régat l'organisait. La seconde vague partait à son tour et, malgré les mitrailleuses allemandes dont le tac-tac impressionnant s'était subitement déclenché, malgré les fils barbelés, au milieu des chicots d'arbres, parmi les troncs déracinés, les trous d'obus, les cadavres des jours précédents, un enchevêtrement de ronces inexprimable, nos chasseurs pénétraient dans la trancliée convoitée, en chassaient l'ennemi et s'y maintenaient.
Mais le lieutenant n'était plus là. Tué? Blessé?
Des bruits contradictoires circulaient. En tout cas, on l'avait vu tomber : mais oii?Le commandant de l'autre compagnie, sous-lieutenant aussi,
venait d'être également frappé. Son regard vif à l'ordinaire et ardent de fièvre avait encore brillé cette soirée-Lî d'une lueur particulière. Quatre fois on l'avait vu, sur un autre point que Rogat, aller et venir de la tranchée conquise à l'arrière, enchaînant chaque fois de nouveaux renforts à ses yeux de flamme. A la quatrième, il avait été tué, et maintenant on rapportait son corps.
Au poste de secours delà trancliée des Saules où confluaient les blessés des différents secteurs, j'appris la disparition de Régat. De notre droite, où le N° d'infanterie avait, presque sans perte, très brillamment participé au combat, j'avais la certitude qu'on n'amènerait plus de blessés graves, je pouvais donc aller; et, en prenant pour monter au bois le boyau régulièrement affecté à la descente^ j'aurais chance de croiser tous les convois et de ne manquer aucun blessé qui aurait besoin de mon ministère.
J'avais compté sans un autre convoi, (jue l'on n'est malheureusement pas habitué à rencontrer tous les soirs de bataille... Par le boyau de descente, une longue colonne de prisonniers allemands, de fait descendait et m'empècliait de monter. Embouteillé dans un garage, je fus contraint de les regarder passer. Ils étaient iinbillés de neuf; à la lueur pâle de la lune, je distinguai, sur leur patte d'épaule, l'une des inscriptions de la garde impériale : 1. A. entrelacés. Je sus depuis qu'on II- 9
avait trouvé sur plusieurs une proclamation de Mackensen, qui, en les arrachant aux marais de Pologne 011 ils se trouvaient encore la semaine précédente, les conviait à aller moissonner sur le front occidental de nouveaux lauriers. •
Le défilé me parut interminable.
En réalité, il n'y en avait pas plus de deux cents, mais à chaque nouveau je songeais : « Que devient Régat? »
Enfin, voici le dernier, c'est un capitaine de la garde, dominant tous les autres de la tête, très haut, d'une forte carrure, qui conserve même dans la défaite, même sous la fine bruine qui commence à tomber, une belle allure très fière. Nos petits chasseurs sont moins grands et cependant « ils l'ont eu » ; ce n'est pas toujours le colossal qui triomphe.
Derrière, ce sont nos blessés, les vainqueurs de la soirée, blessés légers qui se racontent à haute voix les incidents du combat. En les croisant, j'interroge sur Régat. Quelqu'un me répond : « Il est tombé à côté de moi. — Où? — Ahî dame, c'était là-haut, près d'un arbre, dans un trou d'obus, derrière les fils de fer. » Des arbres, des trous d'obus, des ronces barbelées,. . . cela manquait de précision.
Nous approchions. Émergeant de trous noirs, on devinait de petits groupes se partageant hâtive-
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ment, à la fortune de la cuiller, et sans pcrtlre de vue leur fusil, des « perçois » de patates. Je continuais mes interrogations, mais sans plus de succès; toujours même incertitude. Et cependant on avait cherché; un caporal et un sergent avaient fait spécialement dans ce but le tour des lignes.
Dans l'obscurité, soudain, une voix m'interpelle : « Ah! c'est vous, monsieur l'aumônier. Régat est là-bas, le genou brisé. Je l'ai vu, je lui ai serré la main dans son trou dobus. Il a été splendide, vous savez. »
C'était le commandant.
Je ne voudrais froisser l'amour-propre d'aucune autre arme, mais enfin, il me semble qu'il faut avoir été chasseur, pour comprendre tout ce que renferme de vertu magique, réconfortante, ce mot : « le commandant ».
De savoir que le commandant a\ait vu Kégat, le calme se lit subitement en moi, j'allais sûrement être renseigné, et de façon précise.
— Pour le retrouver à coup sûr et vite, mon commaiulant, (juc faire?
— Le plus simple; allez trouver le cajjitaine D..., il vous donnera un agent de liaison pour vous conduire aux pionniers (jui creusent la sape de raccord; là, vous demanderez au chef d'é(|uipe; c'est à quelques mètres à gauche.
Cinq minutes après, précédé de mon lidèle séminariste, j'étais au milieu des pionniers. Escalader le parapet fut chose aisée, il ne venait pas encore à Iiauteur de la ceinture. Mais sitôt audessus, quel fouillis inextricable! le pied s'enfonçait dans un sol mou, fraîchement remué par la pioche, — ou par l'obus, — puis il se heurtait à un chicot de chêne fortement enraciné, à des chevaux de frise, à des armes brisées; on butait et la main s'écorchait à un hérisson rouillé, ou s'appuyait à un cadavre ancien.
Heureusement, — sinon pour les risques, du moins pour la rapidité de l'entreprise, l'éclairage était parfait. A chaque instant des fusées s'élevaient, faisant jaillir leur « pchchî » impressionnant à quelques mètres de nous, soit en avant chez l'ennemi, soit en arrière. Nulle interruption entre elles, si bien que sur tout le taillis s'épandait une lueur crue, assez semblable à celle d'une lampe à arc, mais lueur ambulante, qui faisait se mouvoir les troncs déchiquetés et leur donnait un aspect de vivants en marche.
Le lieutenant Régat était bien là, étendu sur la pente d'un petit entonnoir. Comme il était pâle et comme son visage était contracté 1 Dans un regard il sut mettre toute sa joie de nous voir. Mais ce n'était pas le moment de causer : une contre-
attaque était à craindre. Il fallait l'emporter... Hélas! point de brancard; et l'on ne pouvait attondro. « Prenez une toile de tonte, dis-je, au moins jusqu'à la sape, c'est le seul moyen. »
On le lit; mais lorsqu'on dut toucher au g^enou brisé déjà raidi, le pauvre blessé ne put retenir un gémissement et ses traits se crispèrent davantage.
« C'est le moment de souflrir, lui dis-je à l'oreille.
— Oui, oui, tout ce qu'il faudra, mais c'est plus fort que moi, n'en tenez pas compte.
A ce moment, on vint mavertir (jue quelques mètres en avant, un agonisant râlait. « Monsieur l'aumônier, au bord du trou où il est, j'ai accrociié un mouchoir à une ronce pour vous guider... et puis, (juand on s'arrête, on l'entend respirer. » Charmant petit, je n'ai jamais su le nom de celui qui m'avait ainsi prévenu; mais ce sont des services que Dieu lui-même se charge de récompenser. J'y allai bien vite, laissant les bons Samaritains achever auprès de Régat leur délicate besogne.
Dans la tranchée conquise, se trouvaient aussi des mourants. Je m'y glissai en suivant la sape amorcée, enjambant à chaque pas des dormeurs qui, sans lâcher leur outil, prenaient à terre un quart d'heure de sommeil, en attendant leur tour de piocher. Des blessés que je vis là et pus atlniinistrer, quatre au moins ne devaient pas être rap-
portés vivants au poste de secours. Mais chez les vivants, quelle bonne humeur! Et quelle ardeur pour organiser, sous la direction du sous-lieutenant H..., la conquête de la soirée. Encore un jeune, ce sous-lieutenant que les événements amenaient à vingt ans — et dans quelles circonstances!— à faire provisoirement fonction de chef de compagnie.
Ce fut lui qui me valut de revoir, dès le lendemain, Régat à l'ambulance. Vers la pointe du jour, tandis qu'il profitait des premières lueurs pour examiner en tête de sape les « possibilités » de sa situation, il reçut au crâne un éclat de grenade. La plaie était pénétrante et rendit presque aussitôt l'usage de la parole très difficile. Impossible surtout de le coucher sur un brancard, ni d'appuyer sa pauvre tête. Soutenu par deux chasseurs, il voulut faire à pied les 6 kilomètres de boyaux et de sentiers qui nous séparaient des autos d'évacuation; et là, je fus admis à monter à ses côtés, pour lui servir d'oreiller, jusqu'à l'ambulance de H...
J'eus la joie d'y retrouver le lieutenant Régat extrêmement faible et souffrant beaucoup. Arrivé au milieu de la nuit, il avait eu de suite le genou nettoyé à fond par les chirurgiens de garde et soigneusement pansé : on espérait sauver la jambe.
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Quarante-huit heures plus tard, il fallait renoncer à cet espoir. Quand je le revis dans la soirée du 15 octobre, l'amputation avait étë faite et l'avait laissé tellement aHaibli que, malgré ses souffrances et les brûlures occasionnées par la plaie, on n'osait pas le mettre sur un brancard pour refaire son lit. Mais le moral restait indemne : « Je suis dans la saumure », me disait-il en essayant de sourire.
Lorsqu'on sut que je revenais de voir Uégat, beaucoup se pressèrent autour de moi pour réclamer de ses nouvelles. « Vous verrez qu'il s'en tirera, me dit un capitaine; il s'en tirera même très bien... Et, somme toute, il aura eu la plus belle des carrières qu'on puisse rêver dans cette guerre. Il n'en a pas subi les horreurs, avec les piétinements dans l'eau et les cantonnements malsains. Il n'a pas vu de retraite. Il n'a pas connu l'insuccès : dès son premier engagement, c'est une victoire... Tout le monde n'a pas pris une tranchée, vous savez, même après (juinze mois. Que voulez-vous de plus?... La jand)e, oui, c'est vrai; mais ça se remplace. Et puis, il aura la croix, la palme. La croi.\ sur une jambe de bois! songez, pour plus tard, à l'influence que cela lui donnera. Ce sera le ciwé le plus colé du diocèse, vous verrez ça... »
Mêlas! c'est seulement du paradis que Uégat devait être ce curé. Le choc opératoire avait été trop violent. La nature, déjà peu vigoureuse
par elle-même, n'avait pas eu la force de réagir.
Vers le 20 octobre, assisté du doyen de H... et des quelques confrères infirmiers, qui avaient tout essayé pour adoucir le mal, le généreux prêtre achevait de souffrir. Je n'étais pas là. Après quatre nuits de repos, le bataillon était remonté au fameux bois en Hache, reprendre son poste d'avantgarde. Et nul de ceux qui gravirent derrière ce corps mutilé la colline abrupte où se trouvent l'église et le cimetière de H... ne connut la leçon d'héroïsme donnée par ce vaillant, quand il avait dit : « Je partirai en tête, cela vaudra mieux! »
Avant la fin toutefois, le commandant avait eu la joie d'aller épingier, sur la chemise du mourant, le ruban dont la couleur signifie la reconnaissance du pays pour le sang versé, accompagné de la croix de guerre avec palme, l'un et l'autre motivés par la citation suivante :
LÉGION d'honneur
Pour chevalier :
(f M. Régat Joseph, sous-lieutenant à titre temporaire au N' bataillon de chasseurs à pied :
« Officier d'une haute élévation morale. A fait preuve, le 11 octobre 1915, d'une bravoure et d'une abnégation admirables. Très grièvement blessé en entraînant sa compagnie, a été amputé de la cuisse gauche. »
Mais le plus bel éloge (jui, à ma connaissance, ait été fait du lieutenant Uég^at, je l'entendis un jour à table, à la popote, alors qu'on espérait encore le sauver. J'ai encore dans l'oreille ces phrases courtes et martelées : « Monsieur l'aumônier, Réjj^at a été épatant, vous savez, épatant... Il ne connaissait pourtant rien du métier militaire..., ah! si! le devoir : c'était un prêtre... Les prêtres, c'est leur alFaire, ça, le ilevoir ; ils le prêchent... J'en connais deu.x qui ont fait leur demande [)Our venir au bataillon; cela n'a pas abouti : c'est dommage. »
Paroles que les confrères de Régat ne peuvent enregistrer sans rougir. Elles c.\j)riment tellement moins ce qu'ils sont que ce qu'ils doivent élre, et ce que le peuple chrétien attend qu'ils soient, toujours!
Au reste, pour toutes les catégories de combattants, quelles qu'elles soient, les résultats de l'observation sont les mêmes.
Quand ou jn'm'lrc au fond dva âmes, on s'aj)er<;oit que beaucoup, durant cette guerre, ont trouvé dans leur croyance — parfois reconquise, ou ranimée— et dans la prati(jU(" religieuse, la furcc de mifu^v accomplir leur di'voir. Prier, soullrir, mourir : triple ascension, pour elles, sur la roule du sacrilice austère.
Un vénérable religieux, très entendu en œuvres ouvrières, me racontait récemment avoir joint à tous les petits paquets de Noël destinés à ses jeunes gens mobilisés, un Enfant Jésus de cire; dans leurs tranchées boueuses, cette fraîche apparition avait délicieusement réveillé en eux leurs impressions d'enfance, avec ses souvenirs de la crèche, de la messe de minuit et des arbres de Noël. Or, arrivant en permission quelque temps après, l'un d'eux lui avait avoué, triste et bien penaud, qu' « un accident de marmite était survenu là-bas, qui avait tout brisé son petit Jésus ». Mais, ajoutait-il vivement, en tirant de sa poche une enveloppe de pansement individuel^ « voyez, j'en ai conservé là dedans tous les morceaux. »
En écoutant l'autre jour cette histoire^ si digne d'inspirer un nouveau chapitre de la Légende dorée, je songeais : n'est-ce pas un symbole de ce qui s'est passé pour beaucoup de nos chers soldats? Eux aussi avaient reçu dans leur enfance, de leurs mères ou de leurs prêtres, non pas seulement entre leurs mains, mais gravée au plus intime de leur âme, l'image du Clirist, par le baptême et l'éducation chrétienne. Et puis, des accidents sont survenus : ambiance, fréquentations, lectures, à l'école, à l'atelier, qui ont brisé cette image. Or, bien souvent, au cours de cette horrible guerre, il est arrivé que, chez les âmes de bonne volonté, ces morceaux se sont rejoints et — mieux encore
— que, SOUS l'influence de la grâce divine, ils ont repris une vie nouvelle. L'image de Jésus-Clirist y a reparu, compagne de route pour la rude étape. Et c'est de cette merveille qu'on est l'iicureux témoin quand on pénètre au fond des âmes.
Georges G..., Aumônier militaire au N* bataillon de chasseurs.