‹ Impressions de guerre de prêtres soldatsChapitre 13 sur 35 · Le prisonnier · texte numérisé non relu

Le prisonnier

Le boyau de notre poste d'écoute serpentait sous bois. Celui de l'ennemi montait la pente d'une prairie jusqu'à la lisière. Ces deux vipères liumaines, aux replis gonflés de plusieurs sortes de mort, avaient posé leurs tètes plates à quarante pas l'une de l'autre, dans les buissons de leurs réseaux, et leurs yeux invisibles s'épiaient nuit et jour. Jusqu'à minuit, nous avions reçu là des torpilles, de ces torpilles qui ont la forme et la grandeur d'un seau à cliarbon; elles tombent gaucbement, attendent trois secondes, puis éclatent en faisant beaucoup de bruit et un petit îrou. Ils en ont d'aulres (jui sont mieux.

A dcu.x beures du malin, un guetteur entendit grincer le (il de fer, et vit une ombre le francbir. Il cria d'une voix forte : « Halte là! Qui vive?... Aux

armes! » L'ombre s'aplatit. Elle n'était pas entre les deux postes, mais en arrière du nôtre. C'était dangereux de tirer, car évidemment tous les guetteurs en alerte dépassaient du buste le parapet. Le caporal suivit donc le boyau jusqu'à se trouver en face de l'ombre, et, au jugé, lança trois grenades. La première éclata, les autres ratèrent. Après l'explosion, on n'entendit plus rien.

Au bout d'une demi-heure, une sorte de plainte arrivait de l'autre côté des fils de fer — un gémissement qui fit tressaillir les chasseurs.

Leur gibier, blessé, était là, à portée, caché par la nuit. L'effort de repasser le réseau avait dû le faire s'évanouir. Il y avait des chances pour que sa patrouille fût à plat ventre autour de lui. Il était d'ailleurs sous les grenades du poste allemand. Crânement, deux sergents et le caporal enjambèrent le réseau.

Au fond d'un cratère fait par un obus lourd gisait une forme. En les voyant, elle fit un cri. « Tu vas te taire, ou je te zigouille », dit l'un qui fit voir un large couteau. « Ouste, enlevezle. » Les trois hommes empoignèrent bras et pieds du blessé qui n'était pas lourd, sans oublier la grenade qu'il tenait et le poignard qu'il avait jeté.

On se passa le corps par-dessus le champ de ronces, et l'on sauta dans le boyau. Le plus sur-

IMAGES Dli LA GRAN'DK GUERRE 141

j)renant est que le poste ennemi n'ait pas bougé. Il fut au-dessous de tout.

« Je suis un feld\vel)el », avait dit le prisonnier d'abord. IHiis, les yeux iernn^s, il s'isola dans sa douleur qui lui arracbait des plaintes.

Au matin, on le porta jusqu'au poste de secours, qui se tenait dans une cave; et le docteur, avec des gestes adoucis, se mit à couper ses vêtements. Au fur et à mesure, on se les passait au dehors, pour les palper. Sa tenue était judicieuse : ni tunique, ni papiers, ni rien qui pût être un indice. Ses bottes étaient de cuir souple comme un gant, son gilet de peau de daim, une longue cagoule parfilée de lils verts descendait aux chevilles. Dans les poches, une petite glace à l'aigle rouge et noir, une montre quelconque, un portemonnaie usé.

Du iiaut de l'escalier, on voyait, au fond de la cave, le corps étendu sur une table, entouré d'infirmiers (jui tanqjonnaient les blessures. Il y avait un trou rouge au genou gauche, trois sur la jambe droite, un au flanc droit. Il parlait un français pur, en cherchant ses mots. Il disait : merci.

Quand il tut vtMu de bandelettes, ainsi qu'une momie, et cpi'on eût tendu sur lui sa cagoule, le capitaine descendit les marches et se penciia sur ce visage que les yeux fermés ne défendaient pas. Les joues étaient maigres, les lèvres minces, la

i42 IMPRESSIONS DE GUERRE

sculpture du front, délicate, le tout blanc comme du marbre : il avait dix-huit ans. La main qui battait l'air était fragile. Sans doute un étudiant qui, fier de son français, s'était proposé pour venir surprendre nos paroles.

— Souffrez- vous beaucoup?

La figure muette fit signe que oui.

— Notre soldat, reprit l'officier, qui est sorti avant-hier, est-il mort ou blessé?... Mort?

— Oui, répondit la tête.

— Blessé?

— Non, fit encore la tête aux yeux clos.

— Quel est le numéro de ton régiment?

Des plaintes reprirent.

La question est répétée en allemand.

Alors, des lèvres tirées, filtra ce présent expressif :

— Ich sag es nicht. Je ne le dis pas.

Le capitaine ne se sentit pas l'àme assez basse pour tourmenter un mourant. D'ailleurs, l' étatmajor qui, à coups répétés de téléphone, réclamait le blessé, pourrait l'interroger. Sur une civière, le long du marais où caquetaient les poules d'eau dans les premières feuilles des saules, on l'emporta.

Opéré à l'hôpital, il mourut après trois jours. L'éclat de grenade avait perforé trois fois l'intestin. Sa plaque d'identité portait Gérard D... de Th..., rue Elisabeth.

— Il avait du cran, dirent les chasseurs. Sa jeunesse et son courage méritent que sa mère apprenne, un jour, qu'il est mort noblement.

Frédéric de B..., Capitaine au N* bataillon de chasseurs à pied.

Page 1