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La dernière barrière (26-29 février

Le 26 février 1916, dans la soirée, l'anxiété était grande au nord de Verdun. Sous un déluge d'obus, les Allemands avaient écrasé, durant la journée, le régiment qui défendait la croupe d'Haudromont. La nuit venue, les misérables débris de cette belle troupe avaient dû évacuer la position. La trouée était faite, la route de Verdun ouverte.

Ce même jour, d'autre part, les Allemands étaient parvenus, un peu plus à l'est, aux débris du fort de Douaumont. Dans la soirée, escomptant sa double victoire, l'empereur, par le télégramme lyrique que l'on sait, annonçait à ses sujets la chute imminente de l'imprenable forteresse et allumait dans leurs cœurs un enthousiasme immense, avec des espoirs sans bornes.

Chez nos chefs, l'anxiété était grande : pour nous, modestes troupiers, nous étions dans une ignorance complète de la situation réelle, et nous

avions passé la journée dans une sorte d'indiflérence, et même dans une certaine tran(|uillité.

Amenés avant la pointe du jour dans un bois situé sur le liane d'un vallon, nous formions (nous l'avons appris depuis) la réserve des troupes qui luttaient ce jour-là. Nous n'avions donc, en attendant le moment d'intervenir, qu'à contempler le spectacle.

Il lut vraiment intéressant et, poiu* nolie premier jour de guerre vraie, d'une guerre de mouvements et plus seulement de positions, nous fûmes servis à souhait. Un régiment tout entier de 73 était aligné en plein air derrière la crête (|ue nous avions devant nous. Dès le matin, les canons se mirent à donner avec entrain. Dans quel liut précis se multipliaient ces coups rageurs formant, audessus de nos têtes, un grondement ininterrompu? Tir de barrage? Tir de démolition? Tir contre l'infanterie? Nous le sûmes jamais, et, du reste, nous ne cberciiàmes pas à le savoir : le soldat n'est pas curieu.x! En tout cas, ce tir gênait les Allemands, car bientôt leurs marmites arrivèrent drues. Nous entendions le sifllement avertisseur, lent d'abord, puis s'accélérant rapidement, et, lorsque le sifllement était encore au-dessus de nos têtes, nous apercevions soudain, sur le flanc opposé, un sursaut, une flamme, un gros nuage noir et ensuite, longtemps après, nous parvenait une secousse formidable. Nous vîmes ainsi les

obus fouiller la croupe, avancer, reculer, battre à droite, à gauche, mais sans parvenir jamais à l'endroit où nous savions être les 75. Et toujours ceuxci, acharnés, de leur voix rauque de dogues impatients, ripostaient aux longs abois des grosses pièces de l'ennemi. Constatant leur insuccès, les Allemands envoyèrent à cinq reprises des avions pour redresser leur tir. Leurs obus se rapprochaient un peu, mais jamais ils n'atteignirent nos artilleurs.

Nous passâmes ainsi la journée à compter et à apprécier les coups. Sans deux obus qui s'égare rent dans nos rangs et y firent quelques victimes, nous eussions été plutôt divertis par le spectacle.

Le soir vient. Que va-t-on faire? Grave question, bientôt résolue. Nous allons coucher au bivouac pour garder le passage d'un ravin donnant sur la Meuse. La mesure était significative, mais nous n'y entendîmes rien.

A part une section qui doit veiller, nous dressons donc nos tentes sous les sapins, et nous nous endormons dans une quiétude parfaite. Brusquement, à neuf heures, branle-bas et ordre de départ. Il paraît que l'on va « occuper » ou « creuser » des tranchées, on ne sait au juste. Je recueille bien, du commandant Gaby, ce mot énigmatique : « Nous allons relever le N"..., ou les Boches »; mais décidément mon intelligence est fermée, je ne comprends pas.

Nous marchons. Étape interminable et lugubre! Nous sinuons dans des vallons, à travers champs, dans des ravins; nous longeons des voies de chemin de fer; nous trébuchons sur des corps de chevaux morts, nous tombons dans des trous de marmites. Mais voici le canon bien proche! Ses obus ont l'air de nous chercher. Ils éclatent à droite, à gauche de la route. Heureusement ils n'ont garde de tomber juste. Un réflecteur, là-bas, sur notre droite, fouille la nuit. Pourvu i|ue son pinceau ne s'arrête pas sur nous! Jamais encore je n'avais vécu nuit aussi sinistre. Les cœurs sont serrés.

Enfm nous arrivons à une ferme. Un homme de ma compagnie, originaire des environs, me la nomme. Je me souviens l'avoir vuesur la carte. Je « réahse » donc la situation et je vois enfin à peu près où nous allons.

La marche continue, morne et lente. Nous nous engageons dans un ravin aux bords escarpés et boisés. Là nous devons déhler un à un, à la lile indienne, le long d'un sentier improvisé. Quelle fatigue! Il faut monter, descendre, se dépêtrer des taillis, se hâter pour ne pas perdre la lile. Il faut

se garer des branches qui nous cinglent le visage, de Feau qui gicle sous nos lourds souliers. L'obscurité est complète. Nos yeux, fatigués par trois nuits sans sommeil, cherchent en vain à la sonder. Ils perçoivent quelques vagues linéaments et aussitôt ils « construisent » les objets les plus fantastiques. Pour mon compte, je vois des maisons, des animaux, des hommes, qui s'évanouissent lorsque j'en approche.

A chaque instant des fusées s'élèvent, jettent subitement leur clair de lune éphémère, puis s'éteignent, nous laissant dans une obscurité plus complète. Sans discontinuer, le canon tonne sourdement, à tous les points de l'horizon. Devant nous, à courte distance, de nombreux départs. Des marmites viennent éclater sur les lèvres du ravin. Sommes-nous protégés par les pentes abruptes, ou bien les Allemands sont-ils simplement maladroits?

Mais une odeur étrange nous prend à la gorge. On dirait l'odeur de cadavres. Où sommes-nous donc? Et que sont ces taches étranges, indécises, que je vois là, sur le bord du sentier? J'écarquille les yeux, qui « construisent » toujours. Je fais effort pour ne voir que le réel. J'approche. On dirait d'un homme étendu, les jambes écartées : un cadavre! Un frisson d'horreur parcourt mon corps. Et cette tache-là? Tiens, elle a remué! C'est un blessé, couché sur un brancard, recouvert d'une

toile de tente. En voici encore un, encore un, et encore d'autres. Que font-ils là".' Pourquoi les brancardiers ne sont-ils pas avec eux? Sans doute ils ont commencé leur tâche et vont revenir. Soudain, de la profondeur du bois monte un cri lamentable : « Brancardiers ! brancardiers ! » L'horreur est intense. Je voudrais courir au secours de ces malheureux, mais je dois me hâter pour ne pas perdre la (ile. Le cœur serré, je m'éloig-ne.

Nous reprenons la marche et de nouveau, tout en luttant contre un sommeil do plomb, écrasant, insurmontable, nous iieurtons le sac de notre devancier, nous butons, nous pataugeons. Enfin nous voici dans une large clairière. Les compagnies qui nous précédaient s'y sont massées et déjà tout le monde dort. Il gèle; peu importe. Avant tout, dormir! Je m'étends et instantanément je tombe endormi. Bien vite pourtant je me réveille, trlacé juscju'aux moelles. Je fais (|uel(iuos pas pour me réchauller, [)uis, de nouveau, dormir!

Quatre heures du matin. Debout! J'entends le commandant (|ui indiipie à mon capitaine les emplacements à prendre. Que va-t-on faire'.*

Nous partons. Nous débouchons dans un autre ravin, beaucoup plus large, perpendiculaire au premier. Voici une route. A la bonne heure! Nous en avons assez de marcher sous bois. La compagnie prend la route; je la précède. Bientôt le capi-

taine me donne l'ordre de rassembler les agents de liaison et de l'attendre à un endroit déterminé, pendant qu'il va diriger les sections.

J'ai ainsi un moment de répit. J'en profite pour inspecter la position. Voilà devant moi la croupe de la ferme d'Haudromont où nous devons « occuper » des tranchées. C'est une croupe massive, bien arrondie, une de ces croupes qui font le désespoir du soldat. Il en voit devant lui la crête, à dix pas, et puis il la voit s'éloigner à mesure qu'il monte. La forme de cette crête devait plus tard nous sauver, en nous mettant à l'abri des coups de l'artillerie; mais alors je ne soupçonnais pas cet avantage.

Par ailleurs, cette croupe est bien mal entourée. Elle est bordée par des ravins profonds au sud, à l'est et à l'ouest, et pour accéder à cette position, en venant du sud, il n'y a que deux autres ravins. L'ennemi pourra donc couper nos communications, quand il le voudra. Spontanément, se présente à mon esprit le mot fameux d'un des généraux qui présidaient à notre désastre à Sedan, lorsqu'il vit l'entonnoir où nous devions nous faire encercler. « Ici, c'est bien pis, c'est une souricièrçt Si l'ennemi est audacieux et intelligent, il fera de nous ce qu'il voudra. »

Je ne m'attarde pas, bien entendu, à ces pensées déprimantes. Du reste, je n'ai pas de temps à perdre en rêves. J'ai rassemblé mes agents de

liaison; à {)résent, je dois retrouver mon capitaine. Je laisse mes hommes à leur poste et j'avance sur la roule vers l'ouest. A travers la demi-clarté de l'aube encore lointaine, un spectacle navrant s'offre à mes regards. J'ai devant moi les signes manifestes d'urkç retraite précipitée : voitures abandonnées, gros mortiers, affûts, caisses de projectiles, un cheval mort. Plus loin, un cheval vivant, immobile sur le bord de la route, l'œil morne et désespéré. J'en ai pitit', je le flatte, je le caresse. Il reste insensible. Je i)rends la corde de son licol pour l'emmener; il refuse de bouger. Je tire, il résiste. J'use de la force, des menaces, de la persuasion. Rien n'y fait. Découragé, je l'abandonne à son malheureu.x sort et je m'éloigne.

Quelques pas plus loin, je bute sur des cadavres : immédiatement, dans la demi-obscurité, j'en vois ou j'en devine une trentaine. Ils sont là étendus, rai<los et grimaçants, dans toutes les positions. J'inspecte les numéros : il y en a de quatre ou cinq régiments. Que signifie ce mélange?

Soudain j'entends un cri étouffé, lointain. « Qui est là? » Longtemps après, un autre cri. Cette fois, je devine : « A boire! — Où ète.s-vous? » La voix reprend : « A boire! » J'avance dans la direction présumée, mais ne vois rien. De nouveau j'appelle : « Où étes-vous? » La voi.x, cette fois, semble sortir de terre. Je cherche au hasard et bientôt je trouve des gourbis creusés dans le flanc de la croupe. J'y

découvre une vingtaine de blessés. Ils étaient là depuis trois jours, laissés aux soins d'un brancardier, qui s'était dévoué pour rester avec eux. Ce spectacle était si navrant que les larmes me montent aux yeux. Je partage entre eux mon bidon d'eau et, après quelques paroles d'encouragement, après avoir promis de leur envoyer les brancardiers de mon régiment, je continue mon exploration.

Pas de capitaine. Sans doute, il est monté sur la croupe. Je grimpe donc la côte. Je montais péniblement, poursuivant la crête toujours fuyante, lorsque deux fusées vertes s'élancèrent dans le ciel au-dessus d'un bois à 200 mètres en avant. « Tiens lies Allemands et leur machinerie! » pensais-je; et soudain le voile se déchira. La parole du commandant Gaby : « Nous allons relever le N* ou les Boches, » se présenta à mon esprit, et je vis clairement la situation : il n'y avait plus personne devant nous. Nous sommes en contact immédiat avec l'ennemi. La lutte avait été horrible les jours précédents, et aujourd'hui c'était à nous à en supporter tout le poids.

Le moment était sérieux; il n'y avait pas de temps à perdre. Rejoignons au plus tôt notre capitaine, qui doit avoir besoin de mes services.

Pendant que j'étais à la recherche de ma compagnie, celle-ci avait gravi la pente. Elle marchait

en sections déployées, chaque section précédée à distance i)ar une patrouille. Bien vite, le contact avait été pris sur toute la ligne. Le capitaine marchait avec la patrouille du centre. Il coiuiaissait la gravité de la situation et pourtant il avançait avec une indiirérence superbe, les mains grantées, le revolver dans l'étui. Soudain, de derrière un arbre, un Allemand lui crie : « Halte là! Rentez-fous! d Au lieu de se rendre, le capitaine, en poussant une exclamation énergique, fait un bond de côté. La patrouille française, un instant interloquée, s'élance. Il n'y a plus rien.

Sur la gauciie, le sergent G... commandait la patrouille. Sans se douter de rien, il tombe, avec ses quatre lioinmes, sur une trentaine d'AUoinands, petit po.>ite ou reconnaissance. Mais son allure est si décidée, il commande d'une voix si tonitruante : « Allons, les gars, foncez là-dessus! » que les Germains sont pris de peur et détalent à toutes jambes. C'est alors que les fusées vertes furent lancées. Sans aucun doute elles annonceraient la présence de l'ennemi.

Aussitôt la fusillade se déclenobe. Les nôtres continuent rourageusement à progresser, malgré le crépitement des balles, jusqu'à la ligne fixée, un peu en deyà de la crête. Nos hommes, d'abord surpris de ce contact rapide, se remettent vite de leur émotion. Aussitôt arrivés à leur em[)lacemenl, ils se constituent en équipes do deux : pendant

que l'un creuse hâtivement un trou pour se mettre à l'abri, l'autre épie l'ennemi avec le sérieux et le calme du chasseur qui, aussitôt qu'il perçoit un mouvement, vise et tire.

Guidé par les coups de feu et le grincement des outils? j'ai vite fait de rejoindre le poste du capitaine, à une cinquantaine de mètres en arrière de la ligne. Aussitôt le service me prend : il faut reconnaître l'emplacement des sections, faire rectifier la ligne, transmettre des ordres de détail.

Deux fusées rouges : les Allemands demandent du renfort. En attendant, de-ci de-là, ils nous envoient quelques coups de feu, auxquels nous répondons copieusement. A plusieurs reprises, ils tentent même d'avancer : on entend alors toute une série de grognements, « de vrais cris d'animaux, » me diront les hommes, et en s'encourageant ainsi bruyamment, ils s'élancent. Nos tireurs calment vite cette ardeur, et ils retournent un à un à leur premier emplacement en s' effaçant, d'arbre en arbre. Plus d'un est abattu en route.

Leur infanterie est impuissante : le 77 se met alors de la partie. Malheureusement, les premiers coups tombent juste en face, à la grande gaieté de nos hommes qui rient de bon cœur et décochent à leurs vis-à-vis des plaisanteries salées.

Deux fusées blanches : invitation aux artilleurs à prendre garde et d'allonger le tir. En effet, quelques instants après, les obus tombent plus loin,

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beaucoup plus loin. Nous sommes protégés par la courbe (lu terrain. Lo 77 ne pourra rien contre nous.

Une lieuio environ se passe, coupée d'épisodes variés. A sept heures trente, notre attention est réveillée, subitement la fusillade devient violente, (l'est im crépitement de grêle. Les milrailleuses se sont mises de la partie et crachent à la vitesse ma.xima Au-dessus des tètes, à nos côtés, les balles sifflent, i)Ourdonnent, ricochent! C'est un tintamarre infernal, multiplié à l'infini par l'écho des bois et dos ravins (jui le renvoient en vagues assourdissantes. Les renforts ennemis venaient d'arriver et ils donnaient. Le spectacle était beau, mais ce (jui était beau par-dessus tout, c'était l'attitude des hommes.

Je fus saisi immédiatement par celle beauté et porté très liaul, bien au-dessus des misères de la vie quotidienne. Je sentais au fond de moi que je vivais un des grands moments de ma vie, un moment d'épopée, où l'on sort pour tout île bon de l'égoïsme et du terre à terre, au service des grandes causes. Dans mon exaltation, je n'en continuais pas moins à observer, à admirer mes hommes. Qu'ils étaient beaux! Ils se trouvaient à une lioure des plus critiques, avec, en face d'eux, un ennemi en force, sûr de lui, puissamment outillé, et ils demeuraient dans un calme complet. Je les voyais devant moi tirer avec assurance, un

peu vivement, sans doute, mais sans précipitation. Ils causaient entre eux, se passaient les indications utiles, plaisantaient même. On se serait cru à l'exercice, à part cette noble élévation de lame que l'on ne retrouve qu'au feu.

Beaux aussi, les gradés, et vraiment l'âme de ce corps multiple. Ils étaient tous debout, derrière leurs hommes couchés. Le brave adjudant S... fait les cent pas derrière sa section, sans paraître entendre les balles qui le frôlent; l'aspirant L..., un jeune de la classe 15, reçoit le baptême du feu, mais ne perd rien de sa jeune gaieté; le sergent V... plaisante gaillardement et donne, du haut de son insouciance du danger, des conseils de prudence; le sergent L... garde sa bonhomie savoureuse.

J'étais confondu. Ces héros qui jouaient avec la mort, c'étaient ces hommes que le tran-tran de la vie m'avait révélés comme de bien braves gens, sans doute, mais que je n'eusse jamais pensé capables d'un tel oubli d'eux-mêmes. Parfois, j'avais même cru constater, chez l'un ou l'autre, à telle ou telle heure, une certaine langueur de patriotisme, déploré du moins des aspirations trop matérielles. Comme je les appréciais mal, et comme ils se connaissaient peu !

La fusillade continue. Bien vite, de mauvaises nouvelles nous parviennent. Les ravitailleurs nous annoncent : « Un tel est tué, un tel est blessé », et

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cliiKiiie fois, c'est un serrcnient de cœur «louloureux.

Puis un niomont (l'acralniio. J'en profile pour passer en première li{j;ne, alin de donner une absolution aux mourants, et de réconforter les blessés.

J'y recueille des détails épiques. Le soldat Les- (Toart vieii( d'être tué. Il s'est affaissé en criant, du ton d'une simple constatation : « Na, Lescroart, il est mort. » — Le caporal Wartel est atteint d'une balle à l'œil g-aucbe au moment oii il visait. Il a le criine traversé. Il se lève, accourt vers son lieutenant, lui rend compte : « Mon lieutenant, je -uis mort! Prenez mon porte-monnaie et mes papiers ; » et il tombe raide.

Je circule eà et là. Les morts sont encore dans les rangs. Mais leur présence n'épouvante pas, ne refroidit même pas les hommes. Non qu'ils soient insensibles ! Je vois bien ;i leurs paroles qu'ils souffrent de perdre leurs camarades, mais ils sont emj)Ortés par la grande pensée de la France à défendre Ils sont tout entiers à l'action. Les uns pansent leurs camarades blessés ; d'autres approfondissent hâtivement un rudiment de tranchée. Dautres guettent l'ennemi, et ils sont vraiment intéressants. Ils ont organisé des concours de tir. Associés par petits groupes de cin(|, six ou sept, ils observent attentivement. Tout à coup, l'un d'eux a ajteryu un .\lleinand grimpé dans un arbre. Aussitôt, le guetteur est signalé à l'attention gêné-

raie : « Ravise là! — Tu vois? — Laisse, c'est à moi de tirer! » L'homme vise lentement et tire. Manqué! « A moi, maintenant, » s'écrie un autre, et il vise à son tour. Pan! l'observateur dégringole, la tête la première. — « Bravo, s'écrient les témoins. Vive P...! » Et le jeu tragique continue, parmi le sifflement des balles qui nous frôlent. Je poursuis ma tournée. Je trouve un brancardier allemand tué, mais c'est un faux brancardier, il a un fusil à son côté et un revolver dans sa poche...

Ma tournée est finie. Je respire un peu, pas longtemps. A huit heures, déchaînement soudain et bien plus brutal encore que le précédent. Le sergent L..., chef de la 4' section, en épiant pour le « concours de tir », à travers les arbres, à §0 mètres en avant, soudain, a vu l'ennemi s'avancer en colonnes par quatre. Les Allemands marchent fièrement, avec la morgue de YUebermensch. Us poussent de nouveau leurs grognements et leurs cris. Un officier, sans doute pour nous effrayer, crie en français : u Paonnette au ganonl » Le sergent, sans perdre la tête, pousse le cri d'alarme et en même temps l'on voit déboucher d'autres colonnes massives, sans fin, dont la queue se perd derrière la crête.

Le spectacle est effrayant. Un frisson affreux secoue les corps, mais immédiatement, comme mues par un déclic, les âmes se haussent, se font

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ol)»''ir, f't nous vivons une heure d'^popf^'e. Spontanément, sans commandement, les Iiommes se sont tous levrs, et je les vois devant moi, debout, mince cordon que la furie teutonne va emporter, ce semble, en un clin d'œil. Mais |)as un n'hésite et ne tourne la tète en arrière pour mesurer, à l'avance, le chemin de la fuite. Droits, bien campes sur les jambes écartées, ils « tirent dans le tas « et font correctement les mouvements réglementaires, connne au stand, à part la vitesse. La cible est si proche (|u'il est inutile d'ajuster les coups.

La fusillade fait rage. De nouveau, les mitrailleuses se sont mises en branle et les bois nous renvoient leurs tic-tac furieux. L'onde d'enthousiasme a gagné l'arrière. Mon capitaine envoie chercher la compagnie de renfort «|ui attendait dans un pli du terrain. Elle monte de suite et les hommes arrivent en ligne, le dos courbé, le cou tendu en avant, la baïonnette menaçante. Ils sont sérieux ; quelques-uns même halètent, bien excusables. Jusqu'à présent, ils étaient à l'abri et c'est leur i)remier contact avec la mort. Mais ils sont ardents, décidés; on le voit au brillant de leurs yeux. Et quels beaux officiers ils ont! Le lieutenant Le B. .., un saint-cyrien imijcrbe de la promotion do Montniiiail, arrive en plaisantant : « Ils exagèrent, ils exagèrent! » et cela est dit d'un ton tellement jovial, tellement moqueur, (jue moi.

homme de l'avant, je me sens ragaillardi par cet « arrière ».

Tout le monde se tient prêt à bondir, si jamais la ligne fléchissait. Tous, les officiers comme les hommes, ont pris un fusil, qu'ils serrent un peu nerveusement. Ils n'attendent que le cri « En avant » pour se précipiter dans un effort suprême.

L'on sent monter, à cette minute, en soi, et comme courir à fleur de peau, les grands sentiments qui en temps ordinaire dorment assoupis au fond de l'âme. Les anciens se rappellent avec colère le bois d'Ailly où un épisode malheureux a failli jeter, combien à tort! le discrédit, pendant quelques jours, sur le brave rég-iment que nos généraux appelaient « la Vieille Garde ». Ils sentent que l'heure est arrivée de maintenir au régiment sa réputation de g-loire. Beaucoup aussi pensent à leurs familles, isolées derrière les lignes allemandes, là-bas, dans le Nord, et ils sont heureux de faire payer à l'envahisseur ces longs mois d'inquiétude et de douleur. Tous revoient — ah I surtout cela! — ces évacués, ces « réfugiés », rencontrés, en longs cortèges de misère, sur la route de Verdun, et ils jurent d'épargner ces horreurs à ceux qui ne les ont pas encore connues.

Cependant, l'attente se prolonge. Fil ténu et d'apparence frêle, mais fait d'un infrangible métal, notre cordon reste inviolé. Pas un Allemand n'ar-

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rive jusqu'à nous. Ils (liaient si fiers (juand ils débouchaient, confiants dans leur élan, conscients de leur force, et faisant bélier par leur masse ! Mais cette assurance dura peu. Les fusils, les mitrailleuses, bientôt le 75, se mirent de la partie. On vit alors la bêle innombrable hésiter, flotter; [)uis, ses éléments épars, sous les coups redoublés, comme font les fourmis devant le danger, se serrèrent, se tassèrent les uns contre les autres, pour reprendre haleine. En vain : à chaque rafale, ils tombaient par écailles; à cha(jue coup de 75, la colonne était coupée d'une large trouée. Peu à peu, la masse s'émiett.a, sembla se volatiliser; les vivants se dispersèrent à travers les arbres. Il ne resta plus sur place que des jonchées de cadavres et de blessés.

L'orage était passé. Aussitôt, la vie « normale » de reprendre, et d'apparaître la savante division du travail. Les téléphonistes achèvent et perfectionnent leurs installations; les patrouilleurs se portent en avant, en quête de renseignements; les ravilailleurs, (|ui avaient déjà travaillé en pleine tourmente, se hâtent de compléter les approvisionnements en munitions; les brancardiers transportent au [)lus vite les blessés. Ainsi se passe la matinée dans une activité bienfaisante : partout le plus bel entrain, l'ordre, la meilleure bonne volonté.

A onze heures, grande distraction : une fusillade (Wtrémement violente éclate sur notre droite.

N'ayant pu nous entamer de front, l'ennemi emploie sa tactique habituelle; il essaye un mouvement tournant. C'est également en pure perte. Il laisse sur le terrain de nombreux cadavres et doit reculer bien vite.

Vers la même heure, une sinistre nouvelle nous parvient. Un homme de liaison aborde le capitaine de la compagnie de renfort et, d'un ton officiel, lui dit : « Mon capitaine, vous êtes désigné pour prendre le commandement du bataillon, en remplacement du commandant Gaby, tué par un éclat d'obus. »

Le commandant Gaby tuél Aucune catastrophe n'aurait causé plus de consternation. Le commandant Gaby était avec nous depuis un mois seulement, mais par son calme, sa bonté paternelle, par quelques actes simples qui enlèvent le cœur des hommes, il s'était acquis, non seulement le respect, mais l'affection, je pourrais dire l'adoration de son bataillon. La nouvelle de sa mort est pour tous un coup terrible et nous sommes dans la stupeur.

Après un instant de trouble, j'interroge le messager : « Le commandant est mort? — Non, mais il est sans connaissance! » Mon devoir de prêtre m'appelle là-bas. Je descends la croupe à toutes jambes et j'arrive au poste de commandement. J'y trouve tout le personnel en larmes. Je m'adresse à l'adjudant : « Où est le commandant? »

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11 iH' ino rrpond pas — les sanglots l'en cnipèclient — il nie le (l«'si!?nc d'un geste. Je, soulève la toile (le lente (jui le couvre et le vois assis, la tête handre. Le sang coule lentement d'une affreuse blessure et macule son bel uniforme. Il respire lentement et profondément.

Le spectacle est pitoyable; de suite je sens les sanglots me soulever la poitrine. J'appelle : « Mon commandant! Entendez-vous? C'est le fourrier de la G'f » Il reste insensible. Il est inutile d'insister. Je me recueille donc un instant et, tout en sanglotant, je récite la formule de l'absolution. Pendant ce temps, tous les bommes présents, spontanément s'étaient rassemblés en demi-cercle devant leur commandant et, à genoux, la tête découverte, ils priaient et pleuraient.

Je jiriai (juelques instants pour cet bommc admirable, si bon, si généreux, et aussitôt je regagnai mon poste.

Mon capitaine, craignant d'attrister sa troupe en jdeine action, avait voulu leur cacber la nouvelle. A mon retour, la rumeur, mvstérieusement, avait déjà filtré. Tout le long de la ligne, on se la cbucbotait et aprè^ son passage, les visages restaient assombris. Les iiommes sentaient qu'ils avaient perdu un père.

Midi. — La bataille allait prendre un tour bien différent. Jusque-là, nous avions lutté, soulevés par l'enthousiasme, entraînés par la fièvre de l'action. Désormais, nous allions être laissés à nousmêmes, en proie à une furie aveugle et fatale, en apparence, comme celle des éléments.

Le matin, les Allemands croyaient n'avoir en face d'eux que des troupes démoralisées par les combats des premiers jours, et qu'un bon assaut d'infanterie suffirait à refouler. Ils s'étaient trompés. Ils allaient donc reprendre contre nous la tactique qui leur avait si bien réussi contre les Russes, contre les Serbes et contre nous-mêmes, les jours précédents : faire le vide devant eux par un déluge de fer. Leurs fantassins n'auraient plus ensuite qu'à occuper le terrain déblayé.

A douze heures précises, les marmites, qui jusqu'alors nous avaient visités avec une certaine discrétion, subitement, multiplièrent leur souffle puissant. Peu à peu, la cadence s'accéléra et la situation devint terrible. Les artilleurs ennemis battaient méthodiquement le terrain; nous fûmes bientôt en plein dans la fournaise. Au début, lorsque les éclatements avaient lieu à 500 ou

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600 mètres de nous, ils nous laissaient assez indifférents, mais quand les points de chute se rapprochèrent, le cra(|uomcnt de l'explosion ('-hranlait tout autour de nous et en nous; et chaque fois (•"était une secousse douloureuse pour les nerfs. Lorsque nous percevions le souffle dans le lointain, le corps tout entier se contractait pour résister aux vihrations trop amples de l'explosion, et à chaque reprise, c'était un nouvel assaut, une nouvelle fatijrue, une nouvelle souffrance. A ce régime, les nerfs les plus solides ne peuvent résister longtemps; le moment arrive vite où le sang monte à la tête, où la lièvre brûle le corps et où les nerfs, usés, deviennent incapables de réagir. La meilleure comparaison serait peut-être celle du mal de mer, mais d'un mal de mer « agressif » produit par la morsure incessante des lames balayant des naufragés sur leur radeau. L'on s'abandonne alors, l'on n'a même plus la force de se couvrir de son sac pour se proléger des éclats, et c'est à peine si l'on peut encore se recommander à Dieu.

11 est des secondes — des siècles — épouvantables; entre toutes, celles où les arrivées se sont rapprochées et où l'on pressent, d'après la méthode du tir, que les coups prochains vont être pour nous. (Ml! alors, (pielle horreur, lorscjue l'on entend poindre dans le lointain le souffle ténu, lent, et que subitement l'on pcrt;oit les nuances spéciales de

l'obus « personnel », l'accélération extrêmement rapide, le crescendo brutal du sifflement. Alors, l'on est crispé depuis la pointe des clieveux jusqu'à la plante des pieds, et l'on attend, dans une sorte d'agonie, en élevant une dernière fois son cœur à Dieu, le coup suprême : une brûlure, un choc épouvantable, la dislocation et puis plus rien! Lorsque la marmite éclate à quelques mètres, c'est une secousse affreuse, puis une confusion indescriptible : de la fumée, de la terre, des cailloux, des branchages, et trop souvent, hélas! des membres, de la chair, une pluie de sang. Aussitôt s'élève un concert épouvantable : ce sont les cris des blessés qui semblent répandre leur àme. L'on est submergé d'une horreur intense qui vous possède quelques secondes et cède, très vite après, à une détente bienfaisante. La crise est passée; l'on peut respirer quelques instants; l'on se reprend à vivre.

Est-ce la peur de la mort qui donne cette sensation?Non. Le matin, j'avais été exposé aux balles; je n'avais rien ressenti de pareil. C'était une horreur toute physique; c'est la chair qui se cabre devant le traitement infligé ; c'est la révolte de notre être nerveux contre des chocs qui dépassent sa force de réceptivité, mais c'est surtout l'horreur du « néant » — je ne saurais dire autrement — de la dislocation. Mourir d'une balle semble n'être rien : les parties de notre être restent intactes ;

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mais L'trc disloqué, écarlelé, réduit en l)Ouillie, voilà une appréhension (jue la chair ne peut supporter et qui est au fond de la grande soulFrance du hombardement.

Ce supplice dura sans interruption de midi à deux heures; il fut intense, surtout à la fin, car le bombardement était devenu extrêmement rapide et, malgré notre anéantissement mental, nous pressenlions que nous toucliions à une crise.

En effet, à deux heures, silence subit et quelques instants après, comme une toile qui se déchire, la fusillade éclate brusquement sur notre gauche. La tacli(iuc du débordement {)ar les ailes continuait.

Depuis plusieurs heures déjà, le lieutenant T.... préposé avec sa section à la garde du ravin ouest, avait deviné que quelque chose se préparait de son côté. 11 avait vu les Allemands défiler un à un au pas de course à travers un espace découvert, pour se masser dans un pli, à l'abri de nos cou{)s. Pendant ce temps, ses hommes s'étaient divertis. Ils avaient organisé leur « concours de tir », mais au lieu de tirer au gîte, comme leurs camarades de droite, ils tiraient au vol.

Le mouvement cessa. On lut alors dans l'attente inquiète qui précède les grands coups. Ce ne fut pas long. Une colonne par (juatre surgit tout à coup du pli et s'avancja rapidement, menaçante. Elle n'avança pas longtemps. Le déchirement de la fusillade et le martelasse des mitrailleuses éclata :

la colonne s'écroula. C'était fini. Les survivants s'enfuirent à toutes jambes sur la pente, à la grande joie de nos poilus qui leur adressaient, avec des coups de fusil, des épithètes homériques. L'attaque avait échoué. 11 fallait se venger : c'est dans la loi de la « mentalité » ennemie. Le bombardement reprit plus furieux que jamais, et le supplice se poursuivit pendant trois longues heures encore. Nous attendions la fin, inertes, usés.

Cinq heures. — Calme soudain. Nous hésitons un peu, ne sachant que penser, et, comme le lièvre après le passage du chasseur, nous dressons la tête et inspectons l'horizon. Décidément c'est fini. Nous sortons de notre trou avec l'impression d'un damné sortant de l'enfer; nous nous dégourdissons les membres. Qu'il fait bon vivre!

Aussitôt on s'égaille, la fourmilière s'agite. Des hommes, entourés d'une carapace de bidons, descendent au ravin : la troupe a été altérée pendant le bombardement; il faut de l'eau en abondance. Il faut aussi des monceaux de cartouches pour la nuit : heureusement nous avons trouvé dans le ravin des fourgons pleins, abandonnés. Il faut des vivres : des hommes s'en vont au lieu de distribution, mais reviennent avec des provisions dérisoires : le ravitaillement est presque impossible. Il y a de nouveaux blessés; les brancardiers les

descendent au mvin : lirlas! ils ne pourront le leur luire tVanciiir. Une mitrailleuse ennemie, installée sur notre <lroite, commande le passage et fauche tout ce qui se présente. Plusieurs brancardiers et plusieurs blessés ont déjà été tués, en tentant le passage. Il faut donc attendre la nuit. Certains blessés sont là depuis le matin. Quelquesuns, pris par la fièvre, sont morts avant l'arrivée des soins. Les morts sont encore sur le terrain. Il est urL^ent de les ramasser. Des équij)es les transportent au cimetière improvisé, au bas de la croupe. Il faut aussi faire des appels sérieux, reconstituer les cadres. Enfin le grand travail s'impose, urgent : la tranchée doit être approfondie. Demain matin, nous devons être installés, à l'abri, pour défier tout nouvel assaut.

Tout le monde se met courageusement àTceuvre, profitant de la demi-obscurité de la brume, et c'est dans une activité presque heureuse que s'écoulent les dernières heures d'un jour si pi-niblo.

28 février. — Nuit calme. De temps à autre une vive fusillade, très courte, et tout rentre dans le silence.

Un seul incident : vers une heure du matin, je suis réveillé par un blessé qui me demande de le jiaiiscr Tout en nouant son bandage, je le fais causer. Il était en sentinelle aver un camarade, en avant de notre ligne. Soudain, un bruit se produit

du côté ennemi. Sur notre ligne, un homme apeuré crie : « Voilà les Boches! » et aussitôt tous les fusils partent. Les Allemands répondent : fusillade générale. Notre sentinelle n'y comprend rien et n'y voit goutte. Il ne pense qu'à une chose : « Les Boches viennent, je vais être fait prisonnier! » Et pour éviter ce malheur, que les lâches désirent tant, malgré les balles qui se croisent audessus de lui, il regagne notre ligne en rampant; une balle lui traverse le bras. A présent, il n'a plus qu'une idée : « Mon camarade, je voudrais bien savoir s'il est revenu. Vous ne savez pas, sergent? » — Elles sont belles, dans leur simplicité, les âmes de nos petits soldats I Le reste de la nuit a été tranquille. Enfoncé dans mon trou, malgré une position des plus incommodes, et les crampes qui me torturent les jambes, j'ai dormi d'un sommeil de plomb.

A six heures, je me réveille dans une étrange disposition : le calme, l'énergie ont disparu; je sens du trouble, une inquiétude vague. Hier, au moment le plus affreux, j'ai conservé, sans lacune, au tréfonds de mon être, une assurance sereine : je ne devais pas mourir. Aujourd'hui, cette assurance m'a abandonné : je vois la mort devant moi. Bien que l'air soit calme, je crains les obus, « mon obus ».

Je passe ainsi quelque temps en proie au marasme. Puis, machinalement, je grignote un bis-

cuit, et soiiflaiii je me retrouve moi-iiH'ine : la conliaiu'c est revenue, et de nouveau je nie remets avec sérënité, sinon a\ec indillércnce, entre les mains de Dieu.

La matinée passe. Quclcjucs petites fu.<^illades, des coups de feu isolés et c'est tout. Est-ce que les Allemands ont renoncé à Verdun? — Hélas! Nous allons faire une terrible expérience de l'opiniâtreté teutonne.

A dix heures précises, alerte! des souflles sont en l'air. Vite dans les trous! car nous ne connaissons pas encore la méthode de tir adoptée. Il faut éviter les sur[)rises.

Les marmites tombent en plein dans le ravin sud. Elles ont l'air tout rai)ord d"y aller prudemment : hésitantes, rares, elles étudient le terrain. Puis, tout d'un coup, les artilleurs ont sans doute les éléments voulus : la tempête se déchaîne dans toute sa violence. Les gros obus se suivent serrés; ils éclatent simultanément dans toutes les parties du ravin sud et aussi bien loin dans le ravin de la Ferme de Thiaumont. Ils fouillent la pente (jui se dresse de\ant nous; ils montent juscpi'ii nous. L'ennemi nous sert un assortiment des plus variés : (|uel(jucs maigres 77, (jui semblent se perdre

dans cette mêlée, des lOo, des 150, les « marmites » ; les 210, les « maous pépères » ; les 30b, les 380, qui ébranlent la terre jusque dans ses fondements et répandent d'énormes nuages noirs. L'Allemand recherche la destruction, mais aussi la terreur : il aime l'effet. De gros fusants lancent en l'air leurs pétarades assourdies et crèvent en nuages tout ronds; puis voici les « trains » : trois, quatre, six obus qui arrivent ensemble, précédés par un vent de marée, et éclatent avec une rage de titans.

Les coups se succèdent à une cadence plus ou moins rapide, mais toujours très rapprochée. Parfois la cadence s'accélère : c'est une rafale infernale : une explosion n'est pas apaisée qu'une autre la prolonge. C'est un bruit continu de craquements secs ou lourds, amplifiés à l'infini par l'immense écho des bois. C'est un ébranlement gigantesque; on croirait assister à l'écroulement d'un monde. Et par-dessus tout flotte un épais nuage de belle fumée bleue, voile opaque qui semble vouloir dérober au ciel les horreurs qui se déroulent là-bas. dans le fond.

De nouveau nos nerfs sont au supplice. Plus vite que la veille, ils ont atteint le paroxysme de la fatigue; et alors nous attendons dans l'hébétement, sans plus penser, que le concert meurtrier prenne fin.

Pourtant, dans notre demi-conscience voilée,

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monte insidieusement un sentiment Lien pénible : nous sommes abandonnés! Au-dessus de nos tètes, nous entendons bien passer les sifflements aigus, coléreux dos 75, mais c'est le seul bruit frant;ais. Oîi donc est la « lourde »? Nous ne percevons aucun muiîissement! Le 75 est très bon, mais il faudrait de la lourde pour museler un peu lénorme bétc décbainée ; et du reste, ces malbeureux 75, sans défense contre un ennemi posté trop loin, seront vite bors de combat.

Puis les aéros allemands sont constamment audessus de nos tètes. Ils vont, viennent, disparaissent, reviennent. Ils sont d'abord deux, puis quatre, puis cinq ; bientôt douze croiseront simultanément. Où sont donc nos aviateurs fran- «;ais [[)■!

Et toujours le bombardement s'amplifie. J'assiste à la genèse de ces sentiments incobérenls (|ui préparent les défaites. « Nous sommes perdus! On nous a jetés dans la fournaise, sans vivres, prestjue sans munitions. Nous étions la dernière ressource : on nous a sacrifiés. Nous sommes perdus! Nous avons lutté bravement, mais notre sacrifice sera vain. » Ces pensées déprimantes pesaient sur nous, et cependant personne ne bougeait, tant était fort (liez ces braves le sentiment du devoir!

(1) Ces notations Jocrivuiit iino piiase de la bataille coniinoncailla (i8 f<vrior); on sait si, liepiiis, nos aviatt-iirs ont pris iine belle revanche et reron<iuis. Je haute lutte, l.i maîtrise de l'air.

A trois heures, heureuse diversion. Un silence assourdissant se fait soudain, et de suite, une fusillade éclate sur la gauche. L'ennemi s'obstinait à nous tourner. Il s'était même avancé bien loin à la faveur du bombardement. Heureusement nos mitrailleuses et nos fusils lui font faire demitour.

Reprise du supplice, et cette fois sans interrup tion.

Enfin, à cinq heures, calme soudain. Le bombardement est fini. Jamais les anciens n'avaient vu pareille chose : ils en demeurent ébaubisl

Nous avions atrocement souffert. Et pourtant nous étions presque à la périphérie de la zone arrosée : nous avons eu surtout la souffrance morale. Quelle a donc été la situation des malheureux qui se trouvaient dans les ravins, en plein miheu de la fournaise? Une occasion se présente de me rendre compte. Mon capitaine m'envoie porter des renseignements au commandant. Je m'empresse de descendre la croupe et, ma mission remplie, j'inspecte.

Spectacle terrifiant. Le sol fait penser aux pay sages lunaires : c'est une succession de cratères béants de toutes les grandeurs, aux parois fendillées et brûlées. Les taillis sont fracassés, hacliés : il n'en reste que des débris. Les arbres sont mutilés. Un certain nombre ont été coupés net à des

liauleurs variables. La cime est tombée droite à côté du stipe étété.

Mais ce n'est là que le décor d'une scène atroce : le sol est tapissé de cadavres. Pauvres corps mutilés! Quelles profanations odieuses ils ont subies. En voici un qui était abrité derrière un arbre; l'arbre a été coupé et le tronc est tombé d'aplomb sur lui, en l'écrasant contre le sol. Cet autre a la tétc aplatie, sans blessure, comme si elle eût été en carton.

Et partout c'est une mixture atroce de cliair et de sang d'où s'élève une vapeur à l'odeur fade, écœurante.

Une liorrour indicible mélreint à cette vue, mais aussi quelle pitié je ressens pour ces malbeureiix! Comme j'implore Dieu de mettre fin à ces ignominies. Jamais je n'ai prié avec tant de cœur.

Quelles scènes ont dii se passer ici pendant le bombardement! Cependant, ces braves gens sont restés justju'au bout au poste que leur assignait le devoir. Admirable force de la discijdine militaire! Il est vrai (jue la discipline coûte peu lorscpio l'on reçoit de baut les beau.x exemples qui .s'ollraicnt à eux. A quelques pas, ils voyaient se profiler la sil-

houette d'un médecin-major, en manteau d'artilleur et en képi. Il avait eu son poste de secours retourné par les marmites, un médecin aide-major, un médecin auxiliaire, plusieurs infirmiers et officiers tués à ses côtés. Il était entouré de nombreux cadavres qui avaient expiré là, de mourants, de blessés qui gémissaient pitoyablement. Rien de cela n'avait ébranlé son courage ; il se dévouait toujours, sous les marmites, avec la même dextérité que dans une salle d'opérations.

Us avaient au milieu d'eux le lieutenant-colonel commandant le régiment. Celui-ci n'avait pas cherché, pour y établir son poste, un Keu plus sûr : il avait voulu être parmi ses hommes, pour prêcher d'exemple. Et quel exemple! Le colonel s'abritait (était-ce une ironie héroïque?) sous une toile de tente. Sous cet abri superbe, entouré de son état-major, qui se modelait sur son attitude, il était indifférent, tranquille, comme au jour d'une revue. Exempla trahunt! Les hommes pouvaientils s'affoler en face de tels chefs?

J'admire cette prodigalité d'héroïsme; mais finalement, le sentiment qui domine en moi c'est une colère intense, et comme implacable, contre ceux qui ont déchiré mes frères. Je sens monter un accès de rage contre ceux, personne, parti ou peuple qui, en voulant la guerre, consciemment, ont voulu ces atrocités. Je vois devant moi la face de ces officiers que les caricatures de Zislin et

IMAGES m: LA grandp: guerre m

Hansi ont rendue populaire, et, devant cette évocation, je me possède à peine. Je pleure d'impuissance et d'indignation.

29 février. — Nuit calme. Dans la matinée, les Allemands tentent encore un effort. C'est toujours la tactique d'encerclement que permet leur grand nombre, ils talent encore notre gauciie. Les mitrailleuses veillent. Leur tentative est vaine.

Désormais c'est fini. L'ennemi est convaincu de notre force; ils nous laisseront en paix. La roule de Verdun est barrée, du moins provisoirement, en ce qui nous concerne.

Dans la journée, un bruit se répand : il y a relève ce soir. Comme on la désire! Nous sommes vraiment exténués. Depuis huit jours, depuis que nous avons été enlevés en autos, c'est une série ininterrompue de fatigues et de privations. Nous avons pas.sé cincj nuits consécutives à peu près sans sommeil, huit jours sans nourriture réconfortante, quatre dans une diète presque complète. Nous avons subi trois bombardements, livré pendant trois jour.s des combats acbainés. Quelle force de résistance n'offre pas la nature humaine : il n'y pas eu un seul malade parmi nousl Mais la fatigue est grande. Sous des S(iuames de saleté, on aperçoit des traits tirés, des yeux enfoncés, des visages extraordinairement amaigris.

n. iS

Un grand réconfort vient nous remonter dans l'après-midi. On fait circuler dans les rangs un message du chef de corps. Il nous communique une lettre du colonel commandant la brigade, ainsi conçue :

« Mon cher R..., le Général m'écrit ce qui suit : « Vous adresserez tous mes compliments au N' et « au N% particulièrement au N". »

« Je viens d'envoyer un second message en disant que le N' a été héroïque. Il faut continuer à tenir comme des teignes. Je ne tarderai pas à vous faire relever. — L...

« En portant cette note à la connaissance de tous, le lieutenant- colonel commandant le N' adresse ses remerciements. Il pense que la position sera maintenue, malgré les souffrances et les privations qui ne sont ignorées de personne. — R... »

Nos chefs savent aller droit au cœur de leurs hommes. Ils ne nous ont envoyé que quelques lignes très simples, et pourtant, lorsque nous les lisons, elles nous font l'effet d'un baume.

Instantanément tout est oublié et, s'il fallait renouveler l'effort, on marcherait de bon cœur. Le lieutenant-colonel avait déclaré, paraît-il, que le N" tiendrait jusqu'à la mort : il ne s'était pas trompé.

A minuit, le régiment de relève arrive : c'est un régiment d'élite. Nous sommes heureux de lui

remettre le terrain conquis; il sera 1)1011 ganl«''. Nous partons contents, fiers du devoir accompli courageusement; nous ne regrettons rien. Mais en descendant la croupe, tout le monde a le cœur serré. Dans le grand silence qui plane au-dessus de nous, on sent que chacun reste étroitement uni, par la pensée et la prière, aux camarades qui dorment là, tout près, montant leur dernière faction. Et c'est en leur adressant un souvenir ému que nous nous enfonçons, sans mot dire, dans la nuit i)leuàtre des ravins.

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