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En réserve sous les obus

Dans la nuit du 29 février au 1" mars 1016, nous (juittions la croupe d'Haudromont, que nous avions coD(|uise et ensuite conservée, en dépit des ellorts acharnés de l'ennemi. Cependant notre rôle dans la bataille de Verdun n'était pas encore fini : nous devions à présent constituer la réserve des Iroupos <|ui venaient de nous relever. Si la lutte se faisait moins âpre, nous allions soullrir encore beaucoup, plus encore, sous certains rapports, qu'en première ligne.

Nous nous rendîmes dans une caserne de Verdun, comptant bien y prendre un repos réparateur. A notre arrivée, une grande joie nous était

réservée : dissimulé derrière le mur de clôture, notre « torpilleur », entouré des sympathiques « cuistots » et de la fig-ure chafouine du légendaire caporal d'ordinaire, nous attendait au milieu d'un nuage de vapeur, chargé de chaudes promesses. Ce véhicule, lourd et disgracieux, prit dans notre esprit la valeur d'un symbole de vie calme et heureuse.

Ce sentiment de quiétude n'eut que la durée d'un éclair. La cour de la caserne nous offrit un spectacle moins réconfortant. Elle était encombrée de voitures de toutes sortes, disposées dans un ordre plutôt vague : aux roues étaient attachés les chevaux, qui paraissaient en proie au plus morne ennui. Nous apprîmes bientôt que la caserne était bombardée; et nous pûmes d'ailleurs le constater : la cour était constellée de trous d'obus; Jes cadavres de chevaux gisaient, déchiquetés, auprès des brancards; aux toits béaient des ouvertures. C'en fut fait de notre repos : le sentiment de sécurité disparut; nous étions derechef dans l'attente anxieuse des obus.

Nous nous installâmes cependant avec une calme indifférence dans les vastes bâtiments. Ceuxci étaient bien beaux, mais l'architecte, dans ses devis, n'avait pas prévu de bombardement : murs peu épais, toits minces. Il eût été à peu près aussi avantageux de camper sous la tente.

Après avoir remonté notre volonté d'un vigou-

reux élan, nous prîmes nos places sur le sol et, en un clin d'iril, tout le monde dormait à [)oin{:^s fermés, sans plus se soucier des obus qui pouvaient nous réveiller dans l'éternité.

Durant la matinée, les Allemands nous laissèrent tranijuilles. Ils envoyèrent quelques rares projectiles, qui éclatèrent dans les cours sans troubler notre sommeil. Mais l'après-midi ce fut autre chose. Les aviateurs avaient-ils signalé la présence des nombreux é(juipages; avaient-ils été avertis de notre présence par quelques hommes, trop tôt réveillés, qui avaient éprouvé le besoin de prendre l'air? Toujours est-il que, vers midi, nous fûmes réveillés brutalement par des explosions très proches. Aussitôt, émoi intense. Tout le monde se jette contre le mur prolecteur, et l'on attend dans l'angoisse (jue la sérénade prenne fin.

Heureusement les Allemands avaient un tir très peu précis. Sans doute aussi la Providence prenait-elle soin de nous. L'on est tenté, en eiïet, de reconnaître son action en face de la proportion énorme d'obus inutiles. Il n'y eut ce jour-là que quebjues rares accidents; nous en filmes quittes, en somme, [)Our une forte émotion.

Nuit calme. Quelques coups seulement, que nous entendîmes vaguement du fond de notre lourd sommeil.

Le 2 mars, par contre, fut une journée terrible. Du matin jus(ju'a la nuit tombée, nous filmes sous

le feu et, cette fois, l'arrosage fut dense et précis. A chaque instant, nous devions nous jeter contre le mur, et attendre des heures entières que les artilleurs ennemis prissent quelque repos. Les pertes furent assez fortes. Des obus éventrèrent des chevaux; d'autres, affreusement blessés, restaient étendus sur le sol, au milieu d'une flaque énorme de sang. Les pauvres bêtes, inconscientes de leur état, faisaient des efforts désespérés pour se relever. Les tètes se dressaient farouchement et tentaient d'entraîner le corps. Parfois le corps se soulevait à demi, mais l'arrière-train, mutilé, refusait de suivre et, avec un soubresaut de douleur, la bète s'écroulait, dans un clapotis de sang-, sous le regard inintelligent de ses voisins, encore indemnes. Ceux-ci, surexcités, dressaient les oreilles, lâchaient, dès qu'un sifflement arrivait, des ruades gigantesques et, lorsque l'explosion était proche, s'emportaient dans une frénésie infernale.

Des voitures en désordre, du carnage de chevaux tués et blessés, de la folie des autres, de la cour jonchée de débris, montait un sentiment de tristesse et d'horreur qui pesait sur nous.

Pourtant des objets plus dig^nes sollicitaient notre pitié. Quelques excités avaient quitté la caserne et, croyant se mettre à l'abri, ils s'étaient réfugiés dans un ravin peu éloigné. Les obus les avaient poursuivis, encerclés dans cet entonnoir

et finalement massacrés. Des promeneurs téméraires s'étaient fait surprendre dans la cour; leurs cadavres pantelants gisaient çà et là. Des obus étaient tombés sur les toits. Ceux-ci n'oiïraient aucune protection : mince surface d'ardoise, de planches et de plâtras, ils cracjuaient, comme une feuille de papier, sous le choc de l'explosion, et les pauvres habitants étaient criblés d'éclats et de débris de toutes sortes. Pour ceux du dehors c'était, subitement, en même temps que l'explosion, un trou béant (jui s'ouvrait, un nuage de fumée qui montait. Kt aussitôt se posait l'angoissante question : « Qu'y a-l-il là dedans"? Oh ! les malheureux. » ]*our ceux du dedans, c'était atroce. Le frêle abri des toits leur donnait, malgré tout, une impression de sécurité; — ne sommes-nous pas comme les lièvres (pii croient le danger passé dès (ju'ils ne le voient plus? Ils laissaient donc tomber l'averse, le cœur serré, certes, sans peur cependant. Et tout à coup, choc formidable, toit crevé, salle remplie de débris et de fumée. Avant que personne fût revenu de sa stupeur, s'élèvent les clameurs lamentables des blessés : « .Mon Dieu, mon Dieu, oh, oh! Au secours! » l'explosion a éi)ranlé les nerfs des survivants; aussi les cris montant du sein du brouillard nous saisissent d'horreur; il faut se maîtriser, avant d'aller vers les malheureux. On se trouve alors en présence d'un dur spectacle : des corps livides, couverts de débris, des figures reflétant un

effroi indicible et les souffrances liorribles de ces pauvres membres déchirés, meurtris, parfois déchiquetés. Notre cœur saigne au contact de tant de misère, et nous ne souffrons guère moins que les blessés.

Ces terribles scènes se sont gravées dans nos mémoires; elles y vivent désormais avec la force et le relief d'un souvenir d'enfance.

Cependant les pertes de la journée avaient été sérieuses; la situation était intenable. Les autorités décidèrent de nous porter plus près des lignes, dans un ravin ; nous y serions protégés par la pente du terrain, et l'ennemi, ignorant notre présence, nous laisserait en paix.

Vers trois heures du matin, l'ordre du départ était donné. Nous alUons revivre à peu près les émotions de la marche nocturne du 26 au 21 février. Où allions-nous? Comme cette première fois, nous n'en savions rien. Qu'allions-nous faire? Même point d'interrogation. Une impression cependant dominait et s'imposait à nous peu à peu : « Ça doit aller mal, là-bas ! » Nous nous attendions donc à marcher au feu et, avant de nous hausser dans le plan de la résignation — nos soldats ne sont pas héros par nature, mais par volonté — nous étions vaguement troublés. Vite cependant le calme, l'insouciance revinrent. En franchissant la grille de la caserne, nous étions résolus, presque

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heureux de faire quelque cliose, d'aller donner une nouvelle « pile » aux Boches.

Marche à l'aveuglette dans l'obscurité épaisse, par des chemins inouïs. De nouveau nous trébuchons, nous pataugeons, nous choppons, nous dégringolons. La situation avait-eUe changé? Dans le lointain, mêmes lueurs sinistres des départs allemands, même grondement continu du canon; plus ])rès, craquement presque ininterrompu des explosions, lueurs blafardes des fusées qui montent sur la plaine, défaillent, s'étalent et meurent. De temps à autre une courte fusillade, un déchirement de mitrailleuse. Plus près encore, les aboiements des braves petits 75, la grosse voix de quelques pièces de lourde. De nouveau nous sommes empoignés par une horreur intense, pas celle de la peur, mais l'horreur sacrée (jui s'impose devant la grandeur, c'est-à-dire, ici, la mort. Nous sentions que nous entrions chez elle; plus ou moins consciemment, nous rendions hommage à sa majesté et, graves, nous avancions silencieusement, courageusement, religieusement.

Vers cinq heures, le colonel nous fait gravir perpendiculairement la j)ente du ravin que nous suivions déjà depuis longtemps, et fait dis[)0ser les compagnies, en lignes déployées, à différentes hauteurs, il grandes distances. Que signifie cette disposition? \ en juger par les fusillades, nous sommes encore loin des lignes. Pour(|uoi celle formation dispersée?

Un ordre vient nous fixer. « Prenez vos outils portatifs et creusez devant cliaque section une tranchée-abri. » Nous sommes donc en réserve et nous allons nous constituer des abris, tant bien que mal, en prévision des événements.

Les cœurs se détendent : ce n'est pas pour aujourd'hui! Et l'on respire plus à l'aise. Les outils sont tirés de leurs étuis et l'on se met à l'œuvre. L'on dirait d'une immense carrière, exploitée par des ouvriers au courage féroce. C'est qu'il faut se hâter! L'expérience des jours précédents nous a appris qu'il fait bon sous terre. Nos hommes travaillent fébrilement. Le ravin retentit du bruit sec des pics frappant le roc, du grincement pénible des pelles fouillant le sol. Sur toutes les lignes, l'on entend des conversations animées, à voix basse, émaillées de bel esprit. Çà et là, l'on surprend une chanson débitée en sourdine.

L'ardeur est grande, mais le travail n'avance guère. Les outils portatifs mordent peu et le sol est si dur. Voici le plein jour arrivé; il faut se hâter. Le ciel est clair : les taubes ne vont pas tarder à nous survoler et nous serons condamnés à l'immobilité absolue. Vite, une partie des liommes s'égaillent dans le bois, à la recherche de poutres, de rondins. Heureusement l'ennemi a travaillé pour nous. Un peu à l'écart, les obus ont coupé du bois à foison; il n'y a qu'à prendre. Les hommes reviennent, porteurs de charges incroyables. Les

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sections disposent les rondins en avant de leur al)ii et suriUèvcnt ainsi le parapet. HàtivonienljCes rondins sont recouverts de terre bien tassée; puis le tout est dissimulé sous des !)ranchag'es plantés dans un savant désordre.

Enfin raliii est terminé. Il n'est guère profond, liélas! mais c'est la guerre, nous savons nous plier aux circonstances. Nous nous reposons donc bien contents et, pour essayer notre terrier, nous nous y étendons.

Nous ne nous doutions guère que cet abri, dont nous étions fiers et beureux comme des entants, allait se transformer en un lieu de souffrances, dont le souvenir marquerait tristement dans notre mémoire.

Brutalement, nous sommes tirés de notre (juiétude, et ra|)pelés à la réalité. Une série de départs «le grosse artillerie venait d'ébranler la crête devant nous. « Ab! mais, qu'est-ce que cela? (icbu voisinage! » Telle fut la [)remièrxî réflexion. En efTet, nous avions un fort à (juelques centaines de mètres de nous.

Pendant (jue nous supputons les consécjuences (Ir cette découverte, voici qu'éclatent derrière nous, sur la crête opposée, les glapissements des 75. Pour le coup, c'était trop. Nous étions donc dans une région « trullée! « Quebjue consolante que fût cette constatation pour la défense de Verdun, elle

ne nous charma nullement. Notre esprit s'arrêta sur cette seule pensée : « Artillerie par devant, artillerie par derrière! Nous sommes dans de beaux draps! »

Bien vite nous eûmes un avant-goût de nos misères. Nous étions condamnés à une passivité absolue. Constituant la réserve, nous devions être prêts à partir à tout instant : force nous était donc de rester sur place. Il fallait, pas surcroît, prendre garde d'éveiller l'attention des avions ennemis, donc se tenir cois.

Nous étions rivés. Cette immobilisation devait être la cause de bien des souffrances ; en particulier, elle nous exposait à un froid glacial, sans réaction possible.

Le jour, le mal était encore anodin. Nous étions sans doute réduits, parfois pendant des heures entières, à rester figés sur place. Le froid piquait alors, mais au moins nous avions un peu de répit. Quand le ciel était libre et que les marmites n'arrivaient pas, nous pouvions sortir de notre terrier et faire les cent pas. Mais la nuit! C'était alors l'immobilité absolue. L'obscurité était impénétrable; le moindre faux pas risquait de nous faire dégringoler jusqu'au fond du ravin. Nous étions trop épuisés pour rester debout, il fallait dormir. Malgré notre répugnance, nous devions donc nous coucher. Nous nous étendons sur l'isolateur

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(le branchages, qui bientôt nous rentrent dans les membres et nous font soulîrir à l'égal de l)lessurcs. Pour résister au froid, nous nous blottissons les uns contre les autres, serrés comme des harengs formant un « banc ». En vain. Malgré la protection do notre maigre couverture et le contact des voisins, nous sommes bientôt glacés. Il faut pourtant rester là, des heures et des heures, à claquer lies dents : c'est encore le moindre mal.

Dures nuits! Les poètes antiques ont inventé toutes sortes de supplices compliqués, à l'usage dos suppliciés de leur enfer. Ils ont cherché trop loin.

Dures nuits, mais surtout atroces réveils (si l'on peut appeler de ce nom le passage d'un sommeil énervé à une veille comateuse). Quel moment! La couverture osl blanche de givre, parfois de neige, le corps glacé et endolori, les pieds insensibles, les membres raides. Dans ce corps engourdi, l'e.',prit est comme ankylosé, l'intelligence assoupie, la pensée absente. Il ne nous reste que ce degré inférieur de conscience, sans idée, dans lecjuel surnage une seule impression : « Oh, que j'ai mal! m La volonté est inerte, elle aussi écrasée par une sensation d'épuisement.

Cependant, le réveil s'accentue et, peu à peu, l es[)rit revient le premier à la réalité. 11 revoit la situation et, devant les dangers qui s'annoncent — la \uluntt' ii';i\aMt pas encore repris les rênes — il

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reste plongé, sans réaction, dans une détresse sans bornes.

Les hommes flottent ainsi dans le brouillard, heureusement pas longtemps. Ils sortent de leurs trous. Aux premiers pas, ils font l'effet d'hommes ivres et titubent, brouillés avec l'équilibre; puis, la maîtrise de l'esprit s'affirmant un peu plus, ils marchent avec des gestes désordonnés de pantins aux membres raides et mal articulés. Enfin, ils essayent clopin-clopant un tour de manège : les pieds sont tellement endoloris qu'ils refusent, longtemps encore, obéissance.

Cependant, avec le mouvement est revenue la chaleur et, avec elle, la force. L'intelligence redevient lucide, la volonté se ressaisit. Les conversations s'engagent; la bonne humeur, en rires joyeux, fuse. Du haut de notre indifférence reconquise, paisibles, nous attendons les événements.

Les quatre jours que nous passâmes dans ce ravin nous parurent d'une longueur interminable. Ils s'écoulaient, comme au compte-goutte, sous le poids de deux obsessions énormes : les aéroplanes, le bombardement.

Vingt fois, trente fois par jour, retentissait un coup de sifflet strident : Aéroplanes! Aussitôt, tout le monde se jetait dans l'abri, immobile. Nous percevions bientôt le bourdonnement du hanneton monstrueux, puis de deux, de trois,

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parfois de plus encore : un concert de soir do mai. Nous tournions la tète dans la direction i)résumée et, aprrs des rechcrclies parfois longues, à travers les brancliaiios dénudés, nous découvrions loiseau de mort. Fascinés, comme l'alouette par l'épervier, les yeux liés à lui, nous le suivions dans ses évolutions : « Nous voit-il? » Parfois l'angoisse montait au paroxysme : au-dessus de nous, l'avion lâchait une fusée, ou bien, virant l)rus(]ucmonl, filait à tire d'ailes vers les lignes allemandes. Alors pesait sur les esprits avec le poi<ls d'une chape de plomb cette lourde pensée : « Ça y est; nous sommes repérés! » Et guettant, l'oreille dressée, les souffles annonciateurs, tous se tenaient prêts à faire « carapace » sous l'averse attendue. Grâce à Dieu, nos craintes ne se réalisèrent pas : nous ne fûmes jamais « l'objectif ».

Pourtant, à plusieurs reprises, nous devions être vus. Entre autres, il me reste un souvenir aigu. Du côté des lignes, croisaient quatre ou cinq aéroplanes, dont nous ne pouvions distinguer la nationalité, lîionlôt l'un d'eux sembla se rap{)rocher. Celait un fran(;ais, un biplan qui s'avançait d'un vol imposant, un peu lent. Il fuyait un combat inégal 11 était à présent au-dessus de nos tôtes, très bas. Nous vécûmes un(> minute douloureuse. lOn arrière, un peu plus haut, fonçait, l'air menaçant, avec une vitesse d'autour, un avion de chasse allemand. Il gagnait rapidement du terrain

et soudain, brutalement, sa mitrailleuse se mit à cracher. Accusant le coup, le français s'inclina, tournoya, piqua. Une sueur froide nous couvrit; heureusement ce n'était qu'une feinte. Arrivé presque à la hauteur des arbres, il se redressait et, majestueusement, continuait sa route, pendant que l'autre, emporté par son élan, s'efforçait de faire demi-tour.

Notre avion était sauvé, mais la situation devenait critique pour nous. Le boche, en virant, était descendu très bas, lui aussi; il était à moins de 100 mètres de nous. Nous étions blottis, serrés, ne remuant môme pas la tète, retenant notre souffle. Comment ne nous vit-il pas? Sans doute, dégrisé par la disparition soudaine de son adversaire, ne songeait-il qu'à échapper aux mitrailleuses et aux 75 qui commençaient à le chercher.

Ohl ces aéroplanes.

Et pourtant, par eux-mêmes, ils étaient peu dangereux. Ce que nous redoutions surtout, c'était le bombardement : par suite du fâcheux voisinage de nos canons, nous devions nécessairement prendre part à la fête, et revivre les terribles heures de bombardement des 21 et 28 février.

Tristes jours passés dans l'attente des obusl Nous étions cette fois laissés à une entière inaction, sans rien pour nous distraire du danger. Les impressions ressenties alors se sont enfoncées si profondément dans ma mémoire que je puis encore

les dérouler, à volonté, comme un film de cinéma.

J'cnlends encore nos canons envoyer leurs premiers obus cl, quelques minutes après, la première rafale ennemie déferler. Elle éclate là-haut sur lu crête devant nous. Bah! c'est pour le fort, pensons-nous, et nous restons bien trancjuilles à continuer notre manège. Quelques minutes après, deuxième rafale : les obus éclatent plus bas. Un soupçon d'inquiétude : est-ce que ça va descendre sur nous? Quelques minules de calme. Tout à coup, sur le plateau, dans le lointain, quelques faibles souffles. Nous dressons l'oreille. Horreur! c'est pour nous! D'instinct, les dos se voûtent; quelcjLics hommes, plus im[)ressionnables, s'a[ilatisscnt. Les obus éclatent à une centaine de mètres. Nous sommes avertis. Rentrons dans nos trous et étudions le tir.

Une autre rafale survient. De nouveau, les souflles brulau.v nous donnent la sensation de la catastrophe finale. Les marmites éclatent dans notre position, mais, grâce à Dieu, entre deux tranchées. Nous en sommes quittes pour un clioc intense et une bonne émuliun.

Ut le tir continue, lent, intermittent. Les Allemands arrosent méthodicjuement le ravin; leurs obus montent, descendent, s'écartent sur les côtés, reviennent. Ils s'élè\ent au-dessus des cimes, s'abaissent jusqu'au sol (piils rasent, en nous iiappant dans leur souffle brutal. Du fond de nos trous, n IS

serrés frénétiquement contre le parapet, courbant l'échiné et pelotonnés sur nous-mêmes, nous suivons avec une attention déjà fatiguée les péripéties du bombardement. Comme bercés par un rythme de vague, nous voyons les arrivées s'éloigner, se rapprocher et nous passons, à intervalles réguliers, de la détente joyeuse à l'horreur affolante.

J'ai encore dans les oreilles les bruits sinistres de ces secondes interminables : là-bas, dans le lointain, le souffle pacifique, timide, dirait-on, mais qui, dès le premier instant, glace d'effroi : nous savons qu'il est pour nous! Puis le souffle s'accentue, s'amplifie et, le temps de s'en remettre à la bonté de Dieu, les quatre craquements formidables, au milieu de nous, ébranlent le sol, nous couvrent de terre et de débris.

Souvent, nous ne souffrons aucun dommage. Mais de temps à autre, la catastrophe tant redoutée se produit : un, deux obus tombent dans un abri ou dans son voisinage immédiat. C'est alors pour les voisins une secousse physique et morale épouvantable. Le plus douloureux, c'est la suite, ce sont les cris pitoyables des blessés, distingués au milieu des morts, à travers la fumée et la poussière.

J'ai encore, très nette, la vision d'une de ces séries, la plus atroce que j'aie vue. Un obus venait de tomber au milieu d'un groupe. Aussitôt des cris nous font dresser les cheveux. Nous levons la

{Me et cherchons à percer le mystère du nuage. Nous approclions; l'horrible tableau s'étale devant nous; le sol (Hait jonché de débris humains; deux cadavres étaient étendus et, entre eux, un pauvre blessé dressé sur son séant. D'un mouvement instinctif, il s'eiïorçait, comme pour appeler au secours, de lever les bras; mais ils étaient cassés et les avant-bras pendaient. La tétc était criblée de blessures d'où le sang découlait sur le visage, en stries rouges. Les yeux étaient perdus, tournés vers le ciel, comme pour im{)lorer l'aide suprême, et la bouche entr'ouverte poussait des « au secours » profonds, terrifiés, qui nous prenaient aux entrailles.

Jamais les peintres n'ont imaginé (VEcce Homo aussi pitoyable. Ce fut plus fort que moi. Je dus reculer, me détourner, l'espace d'un instant, avant de me maîtriser et d'aller au blessé.

Telle fut notre vie pendant (juatre jours. Les hommes t taient épuisés. Pourtant, malgré les dangers qui planaient sur eux, leur courage restait indomptable. Sans doute, durant les bombardements, sans fanfaronnade inutile, ils se terraient. Cependant ils conservaient leur calme, l'on pourrait dire leur indifférence. Leur angoisse intérieure se manifestait par une certaine gravité, mais un esprit inatlcntif aurait pu s'v tromper. Les conversations continuaient leur train et même les loustics lançaient, sur le com[)le des obus et des

Boches, des traits d'esprit qui faisaient se dérider les visages et monter les rires. Il y avait bien parfois des moments de silence lourd, lorsque l'on entendait arriver la rafale dangereuse. Une fois ou l'autre, il y eut quelques instants de trouble : un obus venait de tomber dans l'abri. L'émotion du premier instant était trop violente. Dans le brouillard, les corps s'agitaient, couraient de-ci de-là, affolés, à la recherche d'un refuge plus sûr. Mais aussitôt une voix de gradé crevait le silence tragique : « Restez à vos places! Ça n'ira pas mieux ailleurs! » Et sans hésitation, tout rentrait dans l'ordre.

Patiemment, l'on attendait.

Le bombardement cessait enfin, au moins pour quelque temps. Bientôt, dans les trous, une certaine impatience se manifestait. Si l'on sortait? Quelques-uns, plus pressés, se redressaient, passaient la tête prudemment, inspectaient : tout est calme. Bientôt l'enquête recommençait; c'est bien fini, on n'entend plus rien. Plus de départs, plus de souffles. La troupe sortait, se répandait, courait. Nous nous dégourdissions les membres avec volupté, tranquilles comme au repos sur le champ de manœuvres, jusqu'à la prochaine alerte.

Ces jours sombres eurent enfin un terme. Il était temps : physiquement, nous n'étions plus que des loques. Ces jours avaient été sans doute moins dangereux que ceux passés en première ligne;

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nous n'avions pas eu à supporter d'assauts; le bombardement avait été beaucoup moins intense. Pourtant leur lot de souffrances nous semblait plus lourd. Nous avions eu à lutter contre l'obsession lancinante des aéroplanes, des obus. L'intermittence du tir nous avait forcés, à maintes et maintes reprises, à adapter aux circonstances notre système nerveux, par un rétablissement éjjuisant. Nous avions aussi soullcrt d'un froid vif, presque sans arrêt. Notre pitance avait été parfois insuffisante. Surtout, devant cette avalancbe de misères, nous n'avions eu aucun dérivatif : nous étions face à face avec elles, à les considérer dans leur horreur.

Nous étions donc usés jusqu'à la corde. Les traits étaient tirés, les yeux enfoncés; le ceinturon llottait. Mais l'àme était intacte. Jamais le moindre signe de mécontentement, de lléchissement, la moindre plainte. Nous savions que notre présence était nécessaire; nous ne demandions rien de plus, et s'il avait fallu marclier encore, malgré notre accablement, personne n'eût liésité.

Il y a (picbpics semaines, les journaux ont rapporté un trait toucbant. Le président Poincaré, à l'issue d'une revue, demandait à un général son appréciation sur l'attitude de ses hommes. Celuici avait répondu : « C'est à se mettre à genoux devant eu.\. » Le Président, très ému, n'avait rien pu répliquer. A nous qui avons été témoins, cette

scène nous apparaît d'une vérité saisissante. Devant nos braves, il n'y a qu'une attitude : celle du général; qu'un sentiment: celui du Président, l'admiration muette.

Notre rôle était fini. L'état-major, se rendant compte de notre usure, avait donné l'ordre de nous renvoyer à l'arrière, pour de bon cette fois. Le 7 mars, de très grand matin, nous quittions donc le ravin et nous nous dirigions à pas lents — l'arriéré de fatigue était grand — vers une caserne de Verdun.

De nouveau, joie immense de retrouver notre 0 torpilleur » ; à lui seul, pendant quelques minutes, il absorbe toutes les puissances de notre être. Nous nous installons dans un hangar à fourrage et, enfouis sous la paille, nous dormons toute la matinée.

Vers midi, réveil. La soupe nous attend. Nous mangeons avec délices, comme jamais gourmet ne l'a fait chez Durand ou Prunier. Puis nous jouissons du calme, encore passablement hébétés. Peu à peu, les exigences animales de notre être étant satisfaites, nous sortons de nous-mêmes et de nouveau considérons le monde. C'est pour retomber sous le sentiment d'insécurité. Les aéroplanes ennemis nous survolent. Ils ont même lâché quelques bombes, mal ajustées, il est vrai. Notre caserne est un peu plus éloignée des lignes, mais

est-elle hors do portée du canon? Des obus sont tombés, les jours prëcédents, à quelques centaines de mètres. Étaient-ils à bout de course ou bien mal diriirés? C'est la question. Nous sommes donc dans rattente, éprouvant le serrement de cœur caractéristique; mais nous restons toujours calmes et gais.

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