Retour de Verdun
Le lendemain matin, 8 mars, irrande nouvelle : nous nous en)barquons en autos, à quelques kilomètres, à la limite de la zone dangereuse.
Les sacs sont montés allègrement, les faisceaux alignés, les compagnies tenues sur le qui- vive. Nous attendons l'ordre de départ avec impatience. Mais voilà des aéros, là-bas! Sont-ce des boches? — « Rentrez sous les hangars. » La cour grouille de troupiers; il faut faire le vide, sinon la proie serait trop belle. Vite, nous nous précipitons, et, cachés sous l'ombre, immobiles, nous suivons les t'volutions des grands oiseau.v.
Ce sont des allemands! Il faut attendre, et nous restons là, anxieux, des heures et des heures : les aéros persistent. Impossible de bouger.
Enfin le ciel s'est éclairci. L'occasion est sai.sie au vol « Par bataillon, en avant, colonne par quatre, ordre normal. » Ce comuiandement nous inonde
de joie. Le sac est hissé avec enthousiasme; il ne pèsera pas lourd durant cette marche! Des hangars sortent lentement, l'une après l'autre, les longues chenilles qui, sur la route, déroulent leurs lourds anneaux.
Nous arrivons au lieu d'embarquement. Les autos se font attendre. On ronchonne un peu. Mais voici le convoi; les énormes voitures surgissent, pareilles à des monstres menaçants. Elles s'arrêtent en tête de la colonne et se massent en ordre serré : leur suite constitue une rangée imposante.
L'embarquement commence. Opération longue et compliquée. L'on maugrée, tant l'on a hâte de quitter ces lieux funestes.
Enfin notre bataillon est casé, le convoi s'ébranle. Tout le monde pousse un « ouf » de satisfaction. C'est fini, plus d'obus. Les cœurs se desserrent pour de bon et une joie débridée épanouit les visages. Elle s'exprime par des chants : la Marche du 8% Sainbre-et-Meiise, les Montagnards, que tout le monde chante à pleins poumons, surtout à la traversée des villages, bondés de troupes, — qui n'ont pas encore marché (du moins, dans notre simplicité, nous le supposons). Il s'agit de leur montrer que nous revenons de Verdun et que nous sommes prêts à y retourner 1
Les cahots des lourdes voitures, le ronflement des moteurs, les vapeurs d'essence ont tôt fait d'user le peu de forces récupérées depuis la veille.
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Le sanjr monte à la tête, les idées deviennent pénibles, rares, la conscience se voile. Bientôt la cargaison humaine soinl)re dans un lourd sommeil et, au bruit monotone des moteurs, nous roulons, bercés, un peu brusquement, par le roulis et le tangage du vaisseau de route.
Nous roulons, nous roulons, des heures et des heures. Soudain un arrêt brus(juc nous fait basculer en avant et nous réveille en sursaut : nuit noire. Où sommes-nous? Personne ne le sait et au fond, peu importe. Ne sommes-nous pas des vagabonds? Un commandement : « Tout le monde en bas », répété le long du convoi. Serions-nous arrivés? Oui, car l'on appelle les fourriers à grands cris.
Je jette mon sac sur le dos, j'empoigne mon fusil et m'élance dans la nuit : il ne s'agit pas d'arriver le dernier, sinon je j)ourrais servir de déversoir à l'adjudant, qui doit être de mauvaise humeur! Je me glisse le long des camions; je tra- \ erse en bolide les grou[)es (|ui débarcjuent, et me chargent d'imprécations; je lieurteles peaux d'ours des conducteurs magnifiques, peu habitués à une telle précipitation. Je trébuche sur la neige foulée et, ajirés mille avenlurt\s. comme sortant d'un rapide de fleuve africain, jarrivc au but.
Il s'agit à présent de faire le cantonnement, et rapidement encore ! Car là-bas [)ersonne n'est disposé à attendre. Besogne compli(|uée, plus que
jamais. Il faut d'abord réveiller le « bourgeois », Je m'y applique de mon. mieux, non sans quelque malice : il est naturel au soldat de s'amuser en voyant émerger soudain d'une fenêtre un casque qui n'a rien d'une bourguignotte — et vous accueille plutôt sans enthousiasme. Je prends alors une tête de circonstance; je plains les pauvres civils, obligés de se lever par une nuit si froide. Sur mes bons sentiments, l'accord se fait bientôt; j'inspecte les granges, les greniers. Je rassure les braves gens sur la qualité de leurs hôtes : je vais leur donner ce qu'il y a de mieux au régiment! — et je passe plus loin, où la séance continue.
La compagnie est installée, mes officiers logés. Tout le monde s'endort sans hésitation.
De ce premier cantonnement de repos, un grand souvenir émerge dans un passé confus : celui d'une immense sensation de fatigue, d'épuisement.
A mon premier réveil, j'étais rompu. Durant la nuit, la détente s'était produite, complète; le système nerveux, jusque-là serré par une main de fer, s'est littéralement écroulé, abandonnant le pauvre corps aux suites des fatigues et des misères accumulées. Une faiblesse extrême s'appesantit; les membres sont mous, flasques ; la poitrine vide, la respiration profonde, toujours insuffisante ; le cerveau comme anéanti : plus de mémoire, plus
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d'attention ; impossil)lc de lier deux idées. La sensation de faim s'impose aussi avec acuité. Pour comble de malheur, la distribution n'était pas arrivée. Il faut attendre. Notre premier repas fut pris avec avidité; ce fut un vrai repas de fauves; mais la faim était loin d'être calmée, bien au contraire. L'estomac s'était réveillé de son long engourdissement et réclamait impérieusement d'énormes compensations pour la dicte subie. Mais il était impossible de les lui procurer : l'intendance n'avait pu fournir que la ration ordinaire, et le ravitaillement privé n'existait pas. Notre pauvre chef de popote en était au désespoir.
Ce premier repas, quel souvenir aussi! C'était la première fois que les sous-officiers se trouvaient réunis, depuis la tragédie, autour d'une même talilo. Le cercle formé, une émotion douloureuse pesa sur les cœurs : les vides creusés par la mort apparaissaient dans leur tristesse poignante, et la comparaison du passé avec le présent accablait les esprits. Nous avions été si heureux dans notre popote! Le brave adjudant Seiller, en vrai père, avait su si bien nous unir, adoucissant avec une patience inlassal)le les lieurts de la vie comnume, cahnant les compétitions, les rivalités. Un véritable esprit de famille régnait parmi nous; nous étions plus que des camarades, des frères. Quelles bonnes soirées nous avions passées dans notre intimité, plus heureux que i)eaucoup d'au-
très obligés, par des discussions aiguës, de chercher ailleurs, dans le vin, des distractions qu'ils ne pouvaient trouver dans leur milieu troublé. Quelles bonnes fêtes innocentes nous avions connues, étroitement groupés autour de notre table de popote t
Les vides nous obsédaient : là, au milieu de la table, n'était-ce pas la place de l'adjudant? Et en face, ces vides? c'était l'aspirant Lecœuvre à la délicieuse gaieté, le sergent Leclercq, si doux et si délicat.
Il était fini, le beau passé! Devant cette constatation, nous restions écrasés et le repas se déroulait, comme un dîner d'enterrement, sous un lourd silence.
Une semaine se passa dans une vie presque purement animale : manger et dormir! Toute occupation plus relevée nous semblait interdite.
Ce délai écoulé, nous étions de nouveau sur pied. Il ne restait de l'épreuve que de légères traces; le passé était oublié. Nous étions prêts à répondre à l'appel de nos chefs. Cet appel ne se fit pas attendre et vint, comme une pierre dans l'eau dormante, troubler notre quiétude.
Le 13 mars, nous partions pour Nicey. Cette étape nous rapprochait du front. Allions-nous donc rentrer dans la fournaise? Cette perspective était peu rassurante; aussi nous relevâmes notre
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âmo à la hauteur de la situation nouvelle. Cle fut en pure perte : nous nous jjrrparions à riu''roïsnie; nous ne devions connaître (juc les vulgarités du repos à l'arrière, les détails fastidieux du service intérieur et la vie monotone d'exercice.
Cette vie vulgaire épaissit de nouveau l'atmosphère. En quchjucs jours, le moral était redescendu au niveau commun : les sentiments surélevés avaient fait place à d'autres, beaucoup plus modestes. La j)auvre nature liumaine s'aflaissait dans le terre à terre. L'enthousiasme patriotique était combattu derechef par la lassitude, le scepticisme. La moralité se relâchait aussi : le soir; quelques ombres cliancolantes erraient par les rues ; des chants éraiilés retentissaient. Surtout la bonne volonté, si générale et si complète, là-bas, sur le terrain, laissait place, ici ou là, à ce qu'on appelle, au régiment, « l'esprit de carotte » ; les loustics de nouveau déployaient leur astuce.
Voulez-vous un tableau de genre? Le soldat D... s'était fait remarquer à Verdun par son attitude superbe : c'était un lion. Il était monté à l'assaut avec une rage qui étonnait chez un vieux territorial; durant la lutte, il avait été l'un des tireurs les plus acharnés. 11 était l'un des héros vers les((uels les yeux se tournaient
Mais D.:. était un loustic. Célibataire endurci, il aimait peu la contrainte; « j'ni'cn lichiste », il
prenait très peu de choses au sérieux; il n'y croyait pas ! Par ailleurs, caractère généreux, il était l'homme de tous les dévouements, le factotum de son escouade. Mais la vie de cantonnement n'était pas à la hauteur de son activité; les corvées, l'exercice étaient indignes de lui. Malin, il savait toujours se tirer d'affaire.
Aussi dès le premier jour, notre D... se présentait à la visite. Il avait revêtu pour la circonstance un air misérable, comique pour ceux qui connaissaient leur bonhomme. — « Eh bien, c'est toi, D...? (D... était une vieille connaissance pour le major.) Qu'est-ce que tu as? — Rien, m'sieu l'major. Y veul't m'faire aller à l'exercice; j'su fatigueîe; j'voudro bin m'arposer! » Le major a bon cœur. Sans se faire illusion sur la gravité du cas, il octroyait à D... un repos d'une journée. « Mon vieux D..., repose-toi aujourd'hui; mais demain, il faudra aller à l'exercice ! »
Et le lendemain D... se présentait avec une tête encore plus pitoyable. « Eh bien, c'est encore toi, D...? Qu'est-ce que tu as? — Rien, m'sieu l'major. J'ai mal aux pieds, et pi j'su viu, vous savez; j'peu pas marcher! » De nouveau le major se laissait attendrir.
D... sortait d'un air malheureux.
Dans le courant de l'après-midi, si, là-bas sur la crête, se défilait une silhouette enflée par d'innombrables bidons, marchant d'un pas allègre, le dos
courbé SOUS la cliarge, le bâton classique à la main, l'on pouvait être certain (jue c'était D... KnlVeignant toutes les consignes, il s'en allait à travers champs vers les villages voisins, à la recherche du précieux « pinard ».
Pour être complet, il faut ajouter (]u'un beau jour, D... se fit prendre en flagrant délit par le commandant en personne. D..., sommé de fournir des explications, leva sur son supérieur un regard (le chien battu, chargé de tant de crainte et «l'innocence, l'histoire qu'il raconta avec candeur fut si claire, que le commandant ne put rester inflexible.
Tel était l'état d'esprit contre lequel devaient se débattre les malheureux sergents et caporaux. Grandeur et décadence : nos héros étaient devenus des gaillards. Heureusement la chute n'était pas définitive, et, tout en contemplant ces malins d'un sourire amusé, je les aimai.s bien encore et de tout mon cœur.
Durant ce séjour, une grande joie nous était réservée : un matin le rapport nuus annonce que le régiment est cité à l'ordre de l'armée, et, faveur plus appréciée, que le général Jolfre viendra épingler la croix de guerre à notre drapeau.
Le grand jour se lit attendre, mais enlin il \int. La division tout entière s'était massée en colonnes profondes des deux côtés de la roule. Le spectacle
de cette moisson de tètes casquées était magnifique; une impression de force s'en dégageait qui enlevait les âmes : nous étions replongés dans l'atmosphère des grands jours.
Nous attendîmes longtemps, pataugeant dans la boue, glacés par le vent. Cependant nous n'en voulions pas trop au général de se faire attendre; ne faut-il pas payer les honneurs, et nos chefs sont si occupés!
Enfin les guetteurs donnent le signal : les autos arrivent là-bas dans le lointain, sous un nuage gris. L'attention endormie se réveille. Des ordres rapides, brefs, descendent le long de la hiérarchie ; l'on rectifie pour la n% et enfin dernière fois, l'alignement; chacun, d'un brusque coup de main, rectifie la tenue; les armes sont présentées d'un magnifique mouvement d'ensemble et, raide, l'on attend.
Les autos s'arrêtent. Le général descend pacifiquement et s'avance, escorté modestement de quatre officiers d'état-major. Instinctivement, je pense à la pompe qui doit se dérouler, làbas, de l'autre côté, en de telles circonstances. Je ne regrette pas pourtant ce déploiement théâtral. La simplicité du « grand-père » est bien plus captivante que la morgue hautaine d'un Guillaume.
Le général passe devant nos rangs, nous fixant d'un regard attentif, attendri, croirait-on. Puis il