II
vons rien démêler à l'énigme et, de guerre lasse, nous nous en remettons à la discrétion de l'étatmajor, comme à une bonne Providence.
A la date et à l'heure dites, nous partons. Marche très longue et très pénible. C'est la première journée de printemps; la chaleur est excessive; nous étouffons sur la route poudreuse; pourtant nous plaignons les malheureux « renforts », qui ne sont pas encore aguerris.
Écrasés de fatigue, la tête congestionnée, nous arrivons à la gare et nous alignons le long de notre train. Son aspect est austère : ce sont des wagons à bestiaux. Mais nous ne sommes pas difficiles. Nous ne voyons qu'une chose : c'est de l'économie pour les jambes.
Notre installation est tôt faite : il ,n'y a pas de bancs, tout simplement une légère couche de paille déjà bien aplatie par de nombreux prédécesseurs. Nous nous alignons donc prestement le long des cloisons ; nous déposons notre charge et nous respirons.
La grande question de nouveau se pose : où vat-on? Tout à coup une forte secousse nous bouscule. Nous partons. Ah! bravo! c'est la direction de Bar-le-Duc ; donc nous allons en Artois, vers chez nous. Tout le monde est heureux.
Nous nous sentons rouler avec délices : il y a si longtemps que nous n'avons plus voyagé en chemin de fer, que nous menons la vie primitive
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(le l'homme des hois! Nous en éprouvons une joie enfantine, comme un bambin faisant sa première expédition. Une autre impression dilate les cœurs: enfin, nous (jiiittons Verdun, la région terrible. Et ce mot de Verdun, par un cfïet magique, évoque le passé. Avec la vivacité d'une hallucination, nous revoyons la croupe d'Haudromont, le ravin funèbre, « le ravin de la Mort » comme nous l'appelons, les tombes de nos chers disparus. Ces souvenirs, dans leur cortège, ramènent par bouffées les vagues d'enthousiasme de là-bas. Les C(rurs se remplissent d'énergie, de vaillance; ils se soulèvent, et tout à coup, d'un ensemble parfait, ils explosent en un chant qui nous paraît magnififpie :
C'est le Fluitièm' qui déOl' devant vous; C'est le FTuitit'm', tous ces petits pioupious: lis marcli'nt, Ils vont sans s'fair' de Itilc, Tant ils sont sOrs d'être les j)his lialMles. C'est le Ihiitii-ni' qui passe tout jojeux. C'est le Iluitièin', la gloire de nos aïeux! Salucz-le d'une façon très grave.
Saluez-le. car ce sont tous des braves !
Un sceptique aurait peut-être souri d'entendre ces braves chanter eux-mêmes naïvement leurs hauts faits, et, sur ses lèvres, sans doute, serait monté le miles (jlonosus. Quant à moi, (jui partageais leur état d'.àme, j'écoutais ce chant au rythme largo et j)uissant porter bien loin dans la
plaine l'affirmation de leur vaillance. J'étais sous le charme de cette force superbe, et ravi je me laissais bercer, soulevé d'admiration et de respect.
Nous roulons. Assis à la portière des wagons, comme des enfants, nous nous intéressons aux mille détails du voyage. Nous suivons des yeux les fils télégraphiques qui alternativement montent et descendent, nous saisissons au vol un disque qui brusquement défile. Nous comptons les trains rencontrés passant en coup de vent. Nous voyons des villages qui tournent là-bas sur la ligne d'horizon. Nous admirons cette belle terre de France que nous avons préservée de la souillure teutonne et d'où monte un grand calme qui nous pénètre.
Nous suivons des yeux un long nuage blanc qui découpe la plaine. C'est une route, parcourue sans doute par un convoi de camions. Tout à coup, la route semble vouloir se coller à nous. Sous la tonnelle de poussière, nous distinguons alors les mastodontes emportés d'un mouvement furieux. A l'arrière des voitures, sous la bâche entr'ouverte, apparaissent des soldats qui nous regardent curieusement. Ils s'en vont là-bas! Notre cœur s'étreint à la pensée de ce qui les attend. Nous leur envoyons nos souhaits par des saluts cordiaux qu'ils nous rendent de bon cœur; le train et le convoi, en un clin d'œil, se fleurissent de mouchoirs multicolores qui s'agitent frénétiquement.
Voici un village que nous allons traverser.
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Qu'est-ce Jonc? Les enfants, les femmes se mettent sur le j)as des portes, accourent vers nous. Les mouchoirs flottent; les voix crient : « Hravo, hravo! » Ces braves gens avaient reconnu en nous des défenseurs de Verdun et, de tout leur cœur, ils nous manifestaient leur reconnaissance, leur admiration.
Ce premier salut de la France fit jaillir les larmes -de nos yeux. Nous étions si peu préparés à cette manifestation de sympathie. Quehjues permissionnaires, en effet, racontaient à leur retour, en une sombre litanie, qu'à larrière on se moquait pas mal de nous, que le pays avait assez à s'occuper de ses plaisirs. Nous nous étions habitués à vivre repliés sur nous-mêmes, à faire notre devoir, le vœur navré, pour des gens qui n'en étaient pas tous dignes; et voici que tout à coup nos préjugés, vommc un voile, tombaient. Nous avions en cet instant la sensation, très vive, de la France entière tournée amoureusement vers nous et suivant, d'un regard attendri, nos souffrances et nos misères. Nous étions confondus et ravis.
Cette impression, nous allions la ressentir encore bien plus forte. Nous arrivions en gare <le IJar-lc-Duc et notre convoi venait se ranger juste en face d'un train international. Au premier abord ces wagons monstres nous remplirent d'une <iainte respectueuse. N'était-ce pas la civilisation qui surgissait soudainement à nos yeux dans le près-
tige de sa supériorité, à nous les pauvres sauvages que ron transportait, comme des colis, dans des wagons à bestiaux? Puis tout naturellement la comparaison des deux trains s'imposa. Elle était piquante. D'un côté des hommes vigoureux, le trésor de la France, des braves qui avaient renoncé à tout et à eux-mêmes, pour les autres. Et en face?... Qu'étaient ces gens qui, sur toute la longueur du train, accoudés aux portières, nous dévisageaient curieusement?
Nous les étudiâmes quelque temps dans un froid silence. N'était-ce pas la fine fleur de cet « arrière » tant exécré? Cette cargaison, de quoi était-eUe composée? De jouisseurs peut-être qui profilaient, pour se donner du bon temps, de nos peines et de notre sang. Ces gros bourgeois? N'étaient-ils pas de ces fournisseurs sans conscience qui s'engraissaient à nos dépens? Ces ventres dorés? N'étaient-ils pas de ces financiers éhontés qui spéculent sur notre vie? Et surtout, ces figures à l'insignifiance importante, n'étaient-elles pas celles de ces politiciens, les grands ennemis du soldat, de ces stratèges de cabinet, répliques au six-centième de Gambetta, qui enrayent les mouvements opportuns et décident les offensives désastreuses?
Sous l'influence de ces pensées, une sourde hostilité montait en nous. Le silence était menaçant, la tension extrême; le moindre incident pouvait déchaîner Forage. L'incident se produisit en
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sens inverse : comme sous l'cfTet d'une mise à la terre, le nuage soudain se déchargea. Un soldat avait travers») le quai. Il s'arrêtait devant une portière, et, levant la tète, d'un air timide, il ilemanda: « Vous n'avez pas un journal, monsieur? » Le voyageur se jeta dans son compartiment et, l'instant d'après, re[)araissait avec le plus gracieux sourire, portant une brassée de papier. Alors ce fut comme une traînée de poudre. Sur toute la longueur de l'International, les bustes disparurent derrière l'éclat des vitres et aussitôt à toutes les portières des journaux apparurent. L'elFet lut magique. De notre train, de tous les wagons, les hommes bondirent sur le quai, d'un saut traversèrent les voies et assiégèrent les portières. Les journaux s'éparpillèrent. De suite, les conversations s'engagèrent : « Vous venez de Verdun? Qu'avez-vous fait? Ou éliez-vous? C'était terrible? »
Les voyageurs étaient d'une avidité insatiable. Cependant cette avidité se calma peu à peu et, à mesure cpie le calme descendait, l'union des cœurs s'aflirmait. De nouveau la distribution générale reprenait. Par les portières passaient, en ordre serré, les provisions de voyage, les gâteaux, les fruits, les cigares, les cigarettes. Le train fut vite dépouillé et, les mains vides, ces braves gens n'avaient j)lus à ofl'rir {|ue leur cœur et leurs sourires.
Du haut d(! mon marchepied, j'admirais celte
scène émouvante, le cœur étreint. J'étais dominé par une force supérieure ; j'avais le sentiment d'une présence auguste, maternelle, et si grande ! L'àme de la France planait au-dessus de nous, et ce sourire qu'elle nous adressait n'était qu'un faible symbole de l'immense amour qu'elle nous portait.
Un coup de corne retentit. Il fallut nous arracher au charme et regagner notre lit de paille.
Le train s'ébranla. Assis aux portes, nous nous laissâmes rouler, délicieusement pénétrés par la douceur du paysage lorrain et par le calme du soir qui tombait.
Bientôt ce fut nuit noire. Le sommeil s'était appesanti sur nous. Nous rentrâmes pour nous étendre sur notre couche rude, et, heurtés par les durs cahots des lourdes voitures, nous nous endormîmes, bercés par la caresse reçue de la douce France, dont l'image, tel un doux rêve, flottait sur nos esprits charmés.
Le 27 mai 1916.
Paul D...,
Sergent-fourrier [depuis, sous-lieutenantj au N' de ligne.